La Justice/Veille III

La JusticeAlphonse LemerrePoésies 1878-1879 (p. 97-115).





TROISIÈME VEILLE


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DANS L’ESPÈCE




ARGUMENT



Les relations des individus entre eux dans l’espèce sont régies mr des affections étrangères à la justice. La conservation de l’individu fort y est assurée par son propre égoïsme, et celle du faible par des instincts dérivés de l’égoïsme, qui lient l’intérêt des forts au sien. Ces instincts, conscients dans l’espèce humaine, y deviennent les principaux sentiments, où la raison ne découvre pas davantage l’inspiration de la justice.



TROISIÈME VEILLE



DANS L’ESPÈCE


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le chercheur.

 



Justice, mes regards ne t’ont pu découvrir
Chez les vivants distincts de figure et d’essence.
Chez ceux de même forme et de même naissance,
Dans notre espèce, au moins, te verrai-je fleurir ?


Je vois bien, parmi nous, des frères se chérir,
Les amis séparés que fait pleurer l’absence,
De pudiques beautés qu’un amour pur encense,
Des mères par tendresse heureuses de souffrir.

Je sais que ces penchants, seuls dompteurs de nos pères,
Ont changé, par l’amour, en foyers les repaires,
En cités, par le droit, les foyers respectés ;

Mais je tremble qu’en nous ces antiques mobiles
Ne soient à notre insu d’égoïsme infectés,
Sur leur humble origine à nous tromper habiles.




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une voix.



Poète, que rendent jaloux
L’amour constant des tourterelles,
Devant nos sanglantes querelles
La paix qui dure entre les loups,

Le sûr voyage des cigognes
Qui n’ont pour guide que le ciel,
Devant nos pénibles besognes
L’œuvre exquise d’où sort le miel !

S’il est vrai que Dieu se devine
Dans ces instincts fiers ou touchants,
Diras-tu qu’elle est moins divine
La source des humains penchants ?

Reconnais-y la Providence
Plus sage que ta volonté.



le chercheur.



Certes, à défaut de bonté,
La Nature a de la prudence !


Elle a su conformer les vouloirs à ses plans
Par un ressort profond qui les meut à sa guise ;
L’appétit seul qu’un nom plus ou moins beau déguise
Règle de tous les cœurs les vœux et les élans.

L’élite des mortels croit, depuis deux mille ans,
Cueillir les divins fruits d’une morale exquise ;
Mais sa foi, c’est, au fond, l’appétit qui s’aiguise,
Courant aux palmes d’or comme jadis aux glands.

La Nature n’a pas, quand une espèce est née,
Confié son salut, remis sa destinée
À des gardiens d’un zèle arbitraire et gratuit ;

Non ! L’œuvre utile à tous est à chacun prescrite
Par les propres besoins de son cœur, que séduit
Un illusoire appât d’ivresse ou de mérite.




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une voix.



Ainsi, pas de noble action !
Il n’en est pas de méritoire !
Vertu ! sacrifice ! à t’en croire,
Tout cela n’est qu’illusion !

Comment, sans s’indigner, t’entendre ?
Le doute règne, la foi dort,
Socrate est mort, le Christ est mort,
Ils ne peuvent plus se défendre.

Mais nous que leur exemple a faits,
Nous, disciples de leur supplice,
Souffrirons-nous qu’on avilisse
La sainteté de leurs bienfaits ?

Ô monstre, jusque chez les bêtes
Le dernier des cœurs te dément !



le chercheur.



Viens sonder les cœurs froidement
Si tu ne crains pas mes enquêtes.


La Nature, implacable, aux rigueurs de ses lois
Abandonne l’obscur et faible satellite,
Et dans la grande lice où tout être milite,
Parmi les combattants, ne sauve que les rois.

Mais il est nécessaire au progrès de ses choix
Que sa fécondité jamais ne périclite,
Qu’une autre multitude enfante une autre élite
Où l’espèce survive et s’élève à la fois.

Tout doit donc pulluler. Aussi combien elle use,
Pour remplacer les morts, de génie et de ruse !
Mille instincts y pourvoient, sublimes s’il le faut !

Bien qu’au salut commun l’espèce l’asservisse,
L’égoïsme pourtant n’est pas mis en défaut :
C’est l’intérêt du cœur qui pousse au sacrifice.




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une voix.



Peux-tu nier le grand duel
Entre l’agréable et l’honnête,
Qui depuis Hercule, ô poète,
Est si clair, étant si cruel !

Ah ! toi-même, quand pour bien faire
Ta volonté combat tes vœux,
Tu sens ce que ton goût préfère,
Et c’est l’opposé que tu veux.

Laisse-toi croire qu’il existe
Dans le devoir un noble amour,
Plus fort que l’amour égoïste,
Un dévoûment sans nul retour !

Souffre que cette foi profonde
Te console de t’immoler !



le chercheur.



C’est pour m’instruire que je sonde,
Et non pas pour me consoler.


L’égoïsme est aveugle entre espèces : chacune,
Viable sur la terre à force d’avoir nui,
De ses derniers vaincus se repaît aujourd’hui,
Sans que nulle pitié, nul remords l’importune.

L’égoïsme entre égaux veille à la paix commune :
L’être le plus féroce épargne alors autrui,
Parce qu’il reconnaît sa propre vie en lui,
Et fait sur lui l’essai de sa propre fortune.

Le fraternel instinct n’est donc pas généreux :
Les loups sans hésiter se mangeraient entre eux,
S’il n’importait à tous que leur chair fût sacrée ;

Mais l’espèce, attentive en chaque individu,
Persuade au loup même, à qui la chair agrée,
Que celle du loup seul est un mets défendu.




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une voix.



La fin commune pressentie,
Le lien du sang deviné,
C’est déjà de la sympathie !
Où le sang parle, un cœur est né !

Un cœur bat où la moindre fibre
Aux appels d’une autre répond ;
Du tumulte immense où tout vibre
Se dégage un concert profond !

Le conflit des êtres ressemble
Au prélude où chaque instrument
S’essaie, hésite, et pour l’ensemble
Cherche le ton séparément ;

J’en entends plus d’un qui s’accorde
À ce ton divin qu’il cherchait !



le chercheur.



Je ne vois pas lever l’archet,
J’entends partout grincer la corde.


L’Amour avec la Mort a fait un pacte tel
Que la fin de l’espèce est par lui conjurée.
Meurent donc les vivants ! la vie est assurée :
L’amour dresse, au milieu du charnier, son autel !

Tous lui font un suprême et souriant appel ;
Comme, avant de servir aux tigres de curée,
Tous les gladiateurs saluaient la durée
Et la gloire du peuple, en son maître immortel.

Amour, qui, façonnant ta victime à sa tâche,
La rends brutale et souple, aventureuse et lâche,
Pour abattre ou tourner la barrière à tes vœux,

Amour, ne ris-tu pas des roucoulants aveux
Que depuis tant d’avrils la puberté rabâche,
Pour en venir toujours (triste après) où tu veux ?




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une voix.



Les roucoulements des colombes,
Les serments des cœurs amoureux,
Ne remplissent jamais les tombes
Avant d’avoir fait des heureux.

Les yeux ardents devenus graves,
C’est le désir évanoui
Qui remercie en pleurs suaves
Le bonheur dont il a joui.

Souviens-toi de la bien-aimée :
Elle a souri ! tout peut finir,
Ton âme en demeure charmée
Pour un éternel avenir !

Dans ton impure calomnie
Souviens-toi de ses yeux baissés.



le chercheur.



Hâte donc plutôt l’agonie
Des souvenirs qu’ils m’ont laissés !


Dans l’œil indifférent des vierges, ô Nature !
Tu fis bien d’allumer un céleste flambeau :
Si fort que soit l’attrait d’un corps novice et beau,
C’est grâce à l’Idéal que l’humanité dure.

Le dégoût de peupler une terre aussi dure
Eût peut-être aboli ce frêle et fier troupeau,
Si d’un vain paradis quelque vague lambeau
N’eût flotté pour le cœur plus haut que leur ceinture.

Le soir, quand l’Idéal, complice de tes fins,
Sous le nom de pudeur leur fait des yeux divins
Dont les longs cils penchés ont un attrait de voiles.

Leur regard, fourvoyé par l’ennui vers le ciel,
Paraît, en se baissant, nous offrir des étoiles ;
Et nous nous approchons ! voilà l’essentiel.




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une voix.



Si la pudeur même est suspecte
À ton scepticisme brutal,
Ah ! Que du moins il y respecte
La foi du cœur dans l’Idéal !

Quelle est donc l’infâme querelle
Qu’au nom du sang tu chercheras
À la grâce surnaturelle
De la Vénus qui plaît sans bras ?

Est-ce donc l’espoir d’une étreinte
Qui nous touche en ce marbre dur ?
La pierre d’idéal empreinte
Est la chaste sœur de l’azur !

N’épargneras-tu point ta bave
À la candeur de la beauté ?



le chercheur.



Je sens sa chaîne à mon côté,
Mais mon front n’est pas son esclave.


Charmeuse du vouloir et fléau de l’honneur,
Il n’est pas de remords que la Beauté n’endorme :
Quel saint n’a fait un jour le sacrifice énorme
D’un paradis futur à son joug suborneur ?

Qu’aveugle à son mirage un tiède raisonneur,
Pour savoir ce qu’elle est, chez Platon s’en informe !
Elle est, pour qui la voit, l’irrésistible forme
Qui se rend préférable à tout, même au bonheur.

C’est que l’intégrité du moule de la race
Est confiée au choix que la Beauté vous trace,
Amants qu’elle apparie et force à se choisir !

Et chez les bêtes même, un sens de la figure,
Où l’œil révèle au sang sa préférence obscure,
Assortit les époux qu’accouple le désir.




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une voix.



Ne vois-tu partout qu’égoïsme
Transformé selon les destins ?
Ah ! salue au moins l’héroïsme
Dans le plus sacré des instincts !

En hiver, quelle atroce louve
Malgré les fourches, les couteaux
Et les chiens des bergers, ne trouve
De quoi nourrir ses louveteaux ?

Quelle tigresse ne s’affame
Pour ses petits, quand ils ont faim ?
Et que n’ose risquer la femme,
Quand ses enfants n’ont plus de pain ?

Ah ! La tendresse maternelle
Atteste un cœur dans l’infini !



le chercheur.



Il fallait bien tenir uni
Le fruit du ventre à la mamelle.


Avant les animaux, quand régnait la forêt,
Seule à téter le sein de la terre en gésine,
La nourriture, humeur abondante et voisine,
Où tombait la semence, au rejeton s’offrait.

L’air s’épure, et la chair libre et pauvre apparaît,
Forcément chasseresse, étant fleur sans racine ;
Mais la progéniture, avant qu’elle assassine,
Doit, trop faible d’abord, trouver du sang tout prêt.

Il faut que la femelle avec son sang l’élève ;
Nourrice, elle est encore une tige, où la sève
Monte au fruit suspendu, mais déjà détaché.

Ce fruit, le sien, le seul aimé, c’est elle-même,
C’est l’extrait de son être à ses flancs arraché :
La Nature est habile et sait bien ce qu’on aime.




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une voix.



Écoute, écoute retentir
Les cris d’héroïque tendresse,
Comme un reproche à ton adresse
Amassés pour te démentir,

Tous les cris poussés par les mères,
Depuis l’enfantement d’Abel
Jusqu’aux grandes douleurs dernières
D’où naîtra le dernier mortel !

Quelle grandeur n’as-tu flétrie ?
Mais, sans nier toute vertu,
Par quel doute aviliras-tu
Le saint amour de la patrie ?

Sauverai-je ce dévoûment
De tes subtilités maudites ?
Je les crains : oublie en dormant
La réponse que tu médites.