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La Guerre de France en 1870-71
Revue des Deux Mondes, 3e périodetome 2 (p. 372-404).
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LA
GUERRE DE FRANCE
— 1870 – 1871 —

I.
L'EMPIRE ET L’INVASION [1]

I. La Guerre franco-allemande de 1870-1871, rapport de l’état-major prussien. — II. Enquêtes parlementaires. — III. Opérations des armées allemandes, par le colonel Borbstædt, 1 vol. — IV. Opérations du Ve corps prussien, par le capitaine Stieler von Heydekampf, 1 vol. — V. Opérations de la Ire armée allemande, par le major de Schell, 1 vol. — VI. Journal d’un officier de l’armée du Rhin, par le lieutenant-colonel Ch. Fay, 1 vol. — Documens inédits, etc.


III. — LA CAMPAGNE DE LORRAINE. — REZONVILLE ET SAINT-PRIVAT.

Il y a des heures où les événemens se précipitent avec une violence irrésistible et décisive. Les premiers actes de la campagne de 1870 avaient ce caractère frappant : d’un seul coup, ils dépassaient peut-être les espérances des vainqueurs, et ils laissaient les vaincus en face d’une crise militaire et politique subitement démasquée et aggravée. Si Frœschviller et Spicheren n’avaient été que deux batailles perdues, deux pénibles accidens de guerre, le malheur, si grand qu’il fût, n’eût point été sans doute irréparable, il n’eût pas été même sans une certaine compensation, puisqu’il serait toujours resté vrai qu’à Frœschviller du moins on s’était battu un contre trois ou contre quatre, et que les Allemands avaient été assez éprouvés pour se sentir émus d’une victoire si chèrement achetée ; mais les sanglantes affaires du 6 août avaient une bien autre portée. Sous une apparence d’imprévu, elles n’étaient que le dernier mot douloureusement logique de tout ce qui se passait depuis un mois, depuis vingt jours surtout ; elles résumaient au seuil de la guerre les inégalités, les dangers, les fatalités d’une situation ruinée d’avance, désastreusement compromise dès l’origine. Vainement on pouvait chercher encore à se flatter d’une suprême illusion en se disant que la plus grande portion de nos forces n’avait été « ni vaincue, ni même engagée, » la réalité éclatait dans ce qu’elle avait de plus saisissant et de plus redoutable. La frontière était enfoncée d’un double coup de massue ; l’Alsace restait ouverte et sans défense, les corps de la Lorraine étaient surpris dans la plus dangereuse dissémination. L’armée française était rompue par son centre, et les tronçons dispersés ne pouvaient se rejoindre que bien loin, par-delà les Vosges ; avec un peu de malheur et des hésitations, des contradictions nouvelles, ils étaient même exposés à ne pouvoir plus jamais se rejoindre.

Entre un lever et un coucher de soleil venait de se jouer au hasard, en détail et dans une sorte d’obscurité, une terrible partie qui décidait peut-être de la fortune de la guerre, qui dans tous les cas changeait étrangement toutes les conditions de la lutte. Les Allemands n’avaient eu qu’à peser un peu énergiquement, du poids de leur masse, sur nos premières défenses pour les faire voler en éclats, et maintenant chaque heure tournait au profit de l’ennemi victorieux, maître des entrées de la France, rassuré contre l’intervention de ceux qui auraient pu être nos alliés en Europe et contre nos tentatives par le nord, libre d’appeler toutes ses forces à l’exécution d’un plan longuement prémédité. Chaque heure au contraire ne pouvait qu’ajouter aux périls de la France, réduite à reculer sur son propre territoire, à livrer ou à disputer péniblement nos provinces frontières et à se ressaisir elle-même au milieu des émotions fiévreuses d’une défaite qu’on n’avait su ni détourner, ni prévoir. Le premier résultat sensible, palpable, de la journée du 6 août, c’était la confusion dans la retraite de nos corps vaincus, la déroute morale et politique de l’empire à Paris, l’aggravation du trouble et de l’incohérence dans nos conseils militaires ; c’était de plus, en face d’une désorganisation croissante, le succès déjà presque assuré de ce mouvement d’invasion qui allait se déployer, passant à travers nos lignes rompues, s’attachant à nos pas, pour aboutir d’abord au refoulement de notre armée de Lorraine dans Metz, puis à l’effroyable catastrophe de la Meuse, avant de reprendre son chemin au cœur de la France. Tout est en germe dans ces premières affaires.

I

On s’était battu tout le jour sur la Sauer comme sur la Sarre, le soir du 6 août on était en retraite. Tant que l’armée du maréchal de Mac-Mahon avait gardé une chance, elle avait certes vaillamment disputé le terrain. Bientôt assaillie, débordée, menacée sur tous les points, elle avait fini par plier sous le poids des masses allemandes, qui se pressaient sur les plateaux, qui arrivaient jusqu’à Frœschviller, dont l’église était en flammes. On abandonnait, la rage au cœur, ce champ de bataille couvert de morts et tout en feu. Une fois le mouvement commencé, on se précipitait de tous les côtés, par les bois, par la route de Frœschviller, par l’Éberbach, vers Reichshofen, dernière issue par où l’on pouvait se sauver, et on n’avait plus même de temps à perdre ; on était serré de près, les Allemands, tournant toutes les positions, arrivaient sur nos traces et harcelaient déjà les débris de l’armée française jusque dans Reichshofen, qu’ils couvraient d’obus. Heureusement l’ennemi, épuisé lui-même par cette lutte meurtrière, se montrait d’abord peu pressant dans la poursuite, et on avait les Vosges, où l’on pouvait se dérober. Après quatre heures du soir, la retraite était définitive, complète et, il faut le dire, passablement désordonnée. Ces malheureux soldats décimés, exténués, n’avaient plus ni cohésion ni organisation, ils allaient au hasard. Les uns, au nombre de plusieurs milliers d’hommes, turcos, zouaves, soldats de la ligne, artilleurs débandés, couraient par Haguenau vers Strasbourg. D’autres se jetaient dans les défilés les plus voisins, à travers les bois. Le gros du 1er corps, ce qui en restait, prenait la route de Niederbronn, où l’on rencontrait la division Guyot de Lespart, du 5e corps, dont on ne pouvait plus se servir que pour se protéger, pour tenir en respect les coureurs ennemis. Le maréchal, demeuré au feu jusqu’au bout, était dans cette foule, donnant à tous pour point de ralliement Saverne. Il y avait près de 40 kilomètres à parcourir après dix heures de combat !

Ce fut assurément une rude étape. On marchait tristement, par une claire nuit d’été, à travers ces magnifiques défilés des Vosges, si faciles à défendre. « C’était pitié, a-t-on dit, d’abandonner tant de belles positions. » Généraux, officiers, soldats de toutes armes et de tous les régimens, canons, voitures, tout se confondait. On n’avançait que péniblement. Les hommes, qui n’avaient pas mangé de la journée, qui avaient tout perdu, sacs et vivres, seraient tombés sur la route de fatigue et de besoin, s’ils n’avaient trouvé quelque secours dans les villages, dont les habitans offraient de modestes provisions les larmes aux yeux, en songeant que d’un instant à l’autre ils allaient être livrés aux Prussiens. Au matin, malgré toutes les misères, on arrivait à Saverne, où l’on pouvait prendre un peu de repos et chercher à se rallier. A peine est-on campé cependant que sur une fausse alerte on reprend sa course. On se dirige en toute hâte par Phalsbourg sur Sarrebourg, qu’on atteint dans la nuit du 7 au 8. Le 10, on est à Lunéville. Le 1er corps avait entraîné du même coup dans sa retraite précipitée le 5e corps. Le général de Failly, qui avait passé la journée du 6 août à Bitche dans la situation la plus singulière, entre le canon de Frœschviller et le canon plus lointain de Spicheren, le général de Failly s’était trouvé le soir dans un embarras extrême, ne sachant plus que faire et en définitive n’ayant servi à rien. Averti de tout ce qui se passait et se croyant lui-même menacé en avant de Bitche, où il y avait en effet quelques démonstrations de l’ennemi, il avait pris le parti de décamper à son tour dès la nuit venue. Il n’avait plus en ce moment la division Guyot de Lespart, qui suivait le 1er corps ; il avait laissé en même temps à Sarreguemines une partie d’une autre de ses divisions, la brigade Lapasset, qu’il ne pouvait plus rappeler. Avec ce qui lui restait, avec la division Goze et la division de Labadie diminuée de la brigade Lapasset, il s’était jeté à neuf heures du soir dans les Vosges, laissant à Bitche ses bagages, du matériel d’artillerie. Il avait gagné la Petite-Pierre, puis Sarrebourg, et après trois pénibles journées il était, lui aussi, le 10 à Lunéville, où il rejoignait le 1er corps.

On était arrivé à Lunéville comme on avait pu. Ici la question devenait grave et peut-être décisive. La direction naturelle de la retraite qu’on était obligé de poursuivre semblait être évidemment sur Nancy. De là on devait être en mesure, selon les circonstances, de se replier jusqu’à Châlons, s’il le fallait, ou de se remettre en communication avec Metz par la rive gauche de la Moselle, par Frouard et Pont-à-Mousson. On pouvait suivre cette ligne sans un danger trop pressant, puisqu’on était le 10 à Lunéville, et que l’ennemi n’arrivait en force à Sarrebourg que le 12 ; les premiers cavaliers de la division du prince Albert de Prusse ne devaient atteindre Nancy que le 14. Les corps français avaient une avance de plusieurs marches ; tout ce qu’ils avaient à craindre pour le moment se bornait à quelques entreprises de hardis éclaireurs. Se croyait-on plus menacé qu’on ne l’était réellement ? Se laissait-on aller au trouble de la défaite ? Obéissait-on à des ordres venus de Metz ? Toujours est-il qu’au lieu de se diriger sur Nancy on se rejetait de côté [2]. Le 1er corps prenait par Neufchâteau, le 5e corps allait passer à Mirecourt, l’un et l’autre tendaient vers Chaumont, de sorte que pour échapper à un danger qu’on s’exagérait, qui n’était pas encore sérieux le 10, on élargissait l’espace qui séparait les divisions en retraite de l’armée française de Lorraine, et on laissait la route de Nancy absolument ouverte. Ce n’est pas tout : le contre-coup de ces événemens s’était fait sentir aussitôt jusque dans la Haute-Alsace, où, sur de faux bruits, sans avoir vu l’ennemi, une division du 7e corps, qui s’était avancée jusqu’à Mulhouse, se repliait dans le plus grand désordre, semant la panique sur son passage, offrant le spectacle d’une troupe que les chefs avaient de la peine à rallier et à contenir. C’était là le résultat de la malheureuse affaire de Frœschviller. L’Alsace était perdue d’un seul coup, les Vosges étaient abandonnées, la ligne de la Moselle, de Toul à Pont-à-Mousson, restait sans défense. L’aile droite de ce qu’on avait appelé l’armée du Rhin, de ce qui devait être l’armée d’invasion en Allemagne, n’existait plus, ou du moins elle n’existait que comme une force errante, à moitié débandée, bien démoralisée ; elle se trouvait pour l’instant rejetée, par un mouvement de retraite nécessaire sans doute, mais précipité et confus, jusque dans la direction de la Haute-Marne, vers le chemin de fer de Chaumont à Châlons, par Saint-Dizier et Blesme.

La situation n’était pas moins grave sur la Sarre. L’affaire de Spicheren, sans avoir les mêmes proportions et des résultats aussi soudains que la bataille de Frœschviller, livrait l’entrée de la Lorraine et le versant occidental des Vosges. Forcé dans ses positions en avant de Forbach, menacé de tous côtés par des masses croissantes vers la fin du jour, le général Frossard n’avait plus qu’à se mettre en sûreté, dès qu’il n’était pas secouru par les divisions du corps de Bazaine. Que ces divisions, dont l’arrivée aurait pu tout changer, eussent manqué à l’heure décisive sur le champ de bataille, c’était assurément un malheur, c’était de plus une faute, une suite évidente d’ordres mal donnés et mal compris ; mais enfin ces divisions ne devaient pas être loin, elles avaient été prévenues, elles avaient dû marcher au canon et se rapprocher de Forbach. On ne risquait rien à se replier dans la direction où elles devaient être, à rejoindre cette force intacte avec laquelle on pouvait s’appuyer aux belles positions de Calenbronn indiquées comme un point de concentration possible. Le général Frossard en jugeait autrement, et, se dérobant le soir à l’ennemi, il se retirait par les plateaux vers l’extrême droite de la ligne française, sur Sarreguemines. Il partait sans prendre le temps ou sans essayer d’envoyer un officier au maréchal Bazaine, aux divisions qu’il devait supposer derrière lui pour les prévenir de sa marche. Il avait même oublié la brigade de dragons du général de Juniac, qu’on lui avait envoyée assez inutilement, et qui aurait pu être enlevée pendant la nuit, si elle n’eût pris le parti de décamper spontanément. Le général Frossard, en accomplissant ce qu’il appelait une « retraite latérale » sur Sarreguemines, croyait faire merveille sans doute. Il ne remarquait pas que par ce mouvement des plus excentriques, des plus imprévus, qui démasquait brusquement Forbach et la route de Saint-Avold, il exposait les divisions du 3e corps à une surprise et à un désastre, ce qui eût fait payer au maréchal Bazaine les faiblesses de son commandement pendant la journée, mais ce qui n’eût point réparé la déroute du 2e corps ; il risquait de plus d’aller lui-même se jeter dans un guêpier, sur les têtes de colonnes de l’armée du prince Frédéric-Charles, déjà rapprochées de Sarreguemines. Le péril était si clair que dès son arrivée, dès la matinée du 7, après quelques heures de repos, le général Frossard, rectifiant sa marche, revenait vers l’ouest, sur Puttelange, emmenant avec lui la brigade Lapasset, du 5e corps, qu’il avait trouvée à Sarreguemines, et dont il se faisait une arrière-garde.

De toute façon, Spicheren était fatalement le signal d’une retraite générale non-seulement pour le 2e corps, seul engagé jusque-là, mais pour les divisions du 3e corps, pour le 4e corps du général de Ladmirault, pour la garde elle-même, qu’on rappelait sur Metz. Évidemment entre la frontière de la Sarre et la Moselle il y avait des lignes naturelles de défense qu’on aurait pu disputer ; il y avait la Nied avec ses fortes positions, au-delà il y avait un autre affluent de la Moselle, la Seille. Tout ce terrain mamelonné, accidenté et boisé avait de quoi tenter un homme de guerre. On s’arrêtait à peine un instant sur la Nied, on avait hâte d’aller se concentrer sous Metz, et cette retraite, qui finissait, il est vrai, par se régulariser et se raffermir à mesure qu’on se rapprochait de la grande citadelle de la Lorraine, cette retraite ne laissait pas d’être aux premiers momens une pénible épreuve pour l’armée. Ces malheureuses troupes, excédées, poussées dans tous les sens, souffraient des oscillations perpétuelles du commandement, de ces marches rétrogrades ou incohérentes qu’on leur infligeait, des imprévoyances administratives ; elles souffraient matériellement et dans leur moral. Un des plus fermes divisionnaires, le général Decaen, était réduit à écrire le 9 au commandant en chef : « Je vous supplie en grâce de ne pas me faire faire de mouvement aujourd’hui. Les hommes sont rendus de fatigue, la soupe n’est pas mangée… Hier, arrivés à onze heures et demie du soir avec une pluie battante, manquant de moral (j’ai regret de vous le dire), il leur faut un peu de repos et la soupe le soir… »

Ce n’était pas tout à fait sans doute la retraite désespérée du 1er et du 5e corps à travers les Vosges, c’était pourtant encore assez triste, et partout, en Lorraine comme en Alsace, le résultat était le même : du premier coup, on se voyait obligé de livrer toute une partie de la France en abandonnant à Forbach, à Sarreguemines, à Haguenau et jusqu’à Lunéville des approvisionnemens considérables de campagne, sans compter un équipage de pont envoyé sans attelages à Forbach et perdu à la suite de Spicheren ! La défaite et la retraite avaient leurs conséquences fatales ; mais ce n’était là qu’un côté et même jusqu’à un certain point le côté le moins grave de la situation qui éclatait en quelque sorte à la lueur sinistre du 6 août. Le mal le plus sérieux était dans la direction ou dans l’absence de toute direction, dans les défaillances du commandement devant le péril, dans la démoralisation passant du gouvernement au quartier-général, du quartier-général au gouvernement. Le mal en définitive était surtout à Metz et à Paris, où se nouait, où s’aggravait à vue d’œil la crise militaire et politique.

A Metz, l’effet des batailles perdues avait été instantané et désastreux. Sans connaître encore toute l’étendue du double malheur de la journée et même sans avoir de nouvelles du général Frossard, qui semblait avoir disparu dans la nuit du 6 au 7, on en savait assez pour mesurer l’abîme qui venait de s’ouvrir. Le désarroi et la stupeur étaient à l’état-major au moment où il aurait fallu le coup d’œil, l’esprit de ressource, l’activité de vrais hommes de guerre se redressant sous l’aiguillon du danger. L’empereur, qui depuis son arrivée jouait son rôle de généralissime indécis et impuissant, s’affaissait sous le poids des événemens et de la responsabilité, atterré par la défaite, par l’invasion, et ne se sentant plus d’ailleurs, selon son propre aveu, « assez de forces physiques pour les fatigues d’une campagne active. » L’insuffisance du maréchal Lebœuf comme tête de l’armée éclatait dans cette épreuve, aussi bien que dans les préparatifs de la guerre. Empereur et major-général, passant des illusions les plus vaines à une sorte d’abattement effaré, ne savaient plus que faire. Sans le vouloir, par leur attitude, ils propageaient autour d’eux l’alarme et l’indécision. Ils adressaient à Paris des dépêches comme celle-ci : « pour nous soutenir ici, il faut que Paris et la France consentent à de grands efforts de patriotisme. Ici on ne perd ni le sang-froid ni la confiance, mais l’épreuve est sérieuse ;… elle n’est pas au-dessus des efforts du patriotisme de la nation… »

Que l’épreuve fût sérieuse, ce n’était pas douteux ; quant au sang-froid et à la confiance qu’on prétendait garder, on se flattait assurément. Le fait est que pendant quelques jours, à partir de la nuit du 6 au 7, les résolutions et les projets variaient d’heure en heure à mesure que les nouvelles arrivaient. Tantôt, sous le premier coup d’aiguillon de la défaite, on avait comme une velléité de rallier tout ce qu’on avait de troupes et de reprendre sur-le-champ l’offensive ; tantôt, — et on en était là dès la matinée du 7, — on songeait à ramener l’armée tout entière à Châlons, on demandait même assez naïvement à Paris quel effet produirait cette retraite générale. Puis, soit qu’on eût réfléchi, soit que les nouvelles de Paris ne fussent point encourageantes, on finissait par se résoudre à se concentrer provisoirement sous Metz en attendant de prendre un parti. Naturellement cette indécision de pensée et de volonté se traduisait pendant quelques jours en une multitude d’ordres incertains, saccadés et contradictoires. On disait d’abord au général de Failly de se retirer sur Châlons, le lendemain, on voulait le ramener en Lorraine. Dans une seule journée, le matin on lui prescrivait de « marcher aussi vite que possible sur Toul, » d’où il pourrait être « appelé à Metz ; » dans l’après-midi, on lui disait : « L’empereur annule cet ordre, et vous prescrit de vous diriger sur Paris en suivant la route qui vous paraîtra la plus convenable. » Le 7 août, le 6e corps de Canrobert, qui était à Châlons, mettait une de ses divisions en chemin de fer pour Nancy ; le lendemain, cette division était renvoyée à Châlons. Le 9, nouvel embarquement pour Metz. On faisait si bien qu’une partie du 6e corps, devancée sur le chemin de fer par les coureurs ennemis, ne pouvait plus passer. Le maréchal Canrobert ne cachait pas qu’il voyait « un peu de décousu dans les ordres donnés. »

C’était le triste signe des fluctuations du quartier-général entre tous les projets qu’il caressait, abandonnait ou reprenait tour à tour. Que faire ? On ne le savait plus. La retraite sur Châlons offrait certainement des avantages. On n’en pouvait plus douter : le premier choc avait suffi pour révéler une effrayante inégalité de forces, la ligne de bataille française se trouvait déjà rompue ; l’armée se voyait coupée, menacée d’être débordée. En revenant sur Châlons, on se repliait sur la France, on s’appuyait sur Paris, on était en mesure de se concentrer, de rallier tous les renforts qu’on pourrait réunir, et on échappait dans tous les cas à un péril imminent. C’était la première pensée de l’empereur, et c’était aussi la pensée du général Trochu, qui, étant alors à Paris, jugeant la situation avec la plus rare sûreté de coup d’œil, écrivait à un aide-de-camp du souverain, au général Waubert de Genlis, le 10 août : « Le répit que vous donne l’ennemi veut dire qu’il évacue ses blessés, fait prendre leur équilibre à ses têtes de colonnes, et qu’il opère sa concentration définitive : elle comprendra trois armées, dont l’une au moins aura la mission de vous tourner. L’effort lui coûtera cher, mais il sera soutenu par des forces considérables et incessamment renouvelées. Si vous tenez trop longtemps ferme devant Metz, il en sera de cette armée, qui est le dernier espoir de la France, comme il en a été du 1er corps, qui a péri après de si magnifiques preuves… » — A défaut de la retraite sur Châlons, si l’on croyait que c’était perdre trop de terrain d’un seul coup, si l’on voulait tenter encore une fois la fortune des armes avant de se replier jusque-là, on pouvait aller attendre l’ennemi sur un point favorable, vers la haute Moselle. Il y avait là, entre Toul, Nancy et Pont-à-Mousson, de fortes positions connues, étudiées, indiquées depuis longtemps, les plateaux de Haye, offrant les meilleurs moyens de tenir le cours de la rivière et le nœud des chemins de fer à Frouard. Avec le 2e le 3e le 4e corps et la garde, moins ce qu’on laisserait à Metz, on pouvait aller prendre position au-dessus de Frouard, rallier le 6e corps venant de Châlons, les corps de Mac-Mahon et de Failly, au besoin le 1er corps du général Félix Douay. On était ainsi en mesure de disputer la Moselle, et à tout événement on gardait une ligne de retraite assurée, la Meuse, l’Argonne ou la Champagne, à la dernière extrémité Paris.

Oui, tout cela était possible à la condition de se décider dès le premier jour, de ne pas perdre un instant et de ne pas s’attarder dans des positions déjà menacées. Pourquoi perdait-on quelques jours bien précieux à se concentrer autour de Metz ? Je ne dis pas qu’on restait à Metz parce que c’était un abri commode, parce que cela semblait dispenser de prendre sur-le-champ un parti plus décisif. Il y avait certainement d’autres raisons. D’abord abandonner la Lorraine au moment où l’on perdait l’Alsace, c’était dur de toute façon, et un tel aveu d’impuissance militaire devant l’Europe ne devait guère aider au succès des négociations sur lesquelles on avait la simplicité de compter encore pour gagner des alliés. Par calcul diplomatique autant que pour le moral de l’armée, on croyait avoir intérêt à ne pas s’éloigner, à tenir le plus possible près de la frontière, de façon à paraître manœuvrer, non reculer. De plus on expiait ici comme partout l’imprévoyance qui avait présidé à la guerre ; on craignait sérieusement pour la sûreté de Metz, dont les nouveaux forts, mis en construction par le maréchal Niel, n’étaient ni achevés ni armés. Avec quelques jours de répit et de travail, on espérait mettre la place en état de résister par elle-même. Enfin il est bien certain qu’on avait la préoccupation fixe de l’opinion de Paris ; on subissait plus ou moins la pression du ministère, qui écrivait ou faisait dire par un des siens envoyé à Metz que « l’abandon de la Lorraine ne pouvait produire qu’un effet déplorable sur l’esprit public ; » on cédait « pour le moment » à ce conseil. Rester à Metz avec la pensée de s’y défendre à outrance après avoir massé ses forces et préparé des approvisionnemens suffisans, se servir de ce vaste camp retranché pour menacer l’ennemi, pour contenir ses progrès en laissant au gouvernement de Paris le temps d’organiser une armée nouvelle, c’eût été peut-être encore une idée comme une autre, quoiqu’elle fût déjà bien hasardeuse. Ce qui n’avait plus de nom et ne ressemblait plus à rien, c’était de s’agiter sur place, de s’attarder autour de Metz sans vouloir sérieusement y rester, d’appeler tardivement le 6e corps, au risque de l’exposer à être en partie coupé, pour en revenir bientôt à la retraite sur Châlons lorsqu’il ne serait plus temps. C’est là cependant ce qui se passait entre le 7 et le 14 août au quartier-général de Metz.


II

On se préoccupait de Paris, ce n’était pas sans raison. Ici la débâcle politique éclatait à côté de la débâcle militaire. L’effet des désastres de Frœschviller et de Spicheren avait été d’autant plus poignant que dans la journée du 6 la ville, déjà enfiévrée, avait été surprise et remuée tout à coup par le bruit d’une victoire merveilleuse de Mac-Mahon. Le lendemain, le 7 au matin, on se réveillait devant l’affreuse réalité, et comme toujours on passait des illusions les plus démesurées à une sorte d’angoisse et d’exaspération de patriotisme. Sans connaître encore la vérité tout entière, on la devinait à travers le décousu des dépêches officielles ; on commençait aussi à pressentir les causes de ce qui arrivait, et la passion publique, s’échauffant par degrés, allant droit à ceux qu’elle pouvait croire responsables des malheurs qui la désolaient et l’irritaient, la passion publique accusait tout le monde, le gouvernement, l’empereur, le major-général, les militaires de cour à qui on avait prodigué les commandemens, dont le nom se trouvait mêlé à ces premiers revers. Le gouvernement n’agissait point certes de façon à maîtriser ce déchaînement d’émotion publique, à rester le guide d’une opinion rassurée et confiante ; il ajoutait au trouble de tous son propre trouble. L’impératrice, laissée comme régente à la tête des affaires, agitée d’impressions aussi douloureuses que légitimes, accourait aussitôt de Saint-Cloud à Paris et publiait une proclamation où elle disait très vaillamment, peu sérieusement, qu’on la verrait « la première au danger pour défendre le drapeau de la France. » Le ministère, qui, lui aussi, affichait sur les murs ses proclamations, était le pouvoir le plus vain, le plus frivole, auprès d’une femme de plus de cœur que de tête, et formait avec elle un gouvernement dont l’insuffisance éclatait dans le péril. Le ministère croyait sans doute se populariser ou tout au moins s’assurer un appui dans la redoutable crise qui s’ouvrait en se hâtant de convoquer le corps législatif et le sénat d’abord pour le 11, puis pour le 9 août ; il ne faisait que trahir son impuissance et son effarement par ses premières paroles, par ses premières déclarations devant les chambres.

A entendre le gouvernement, rien n’était compromis ; on paraissait être vaincu, on ne l’était pas, quelques corps seulement avaient éprouvé des échecs. « Aucune de nos défenses naturelles, disait-on, n’est entre les mains de l’ennemi. Nos ressources immenses sont intactes… » Puis aussitôt on proposait « la levée en masse de tout ce qui était valide dans la nation. » On allait organiser partout la garde nationale, appeler à l’activité les hommes de l’inscription maritime, les douaniers, jusqu’à des « régimens de pompiers, » augmenter la garde mobile et former une armée nouvelle de 450,000 hommes. « Tout est préparé, ajoutait-on ; Paris va être en état de défense, et son approvisionnement est assuré pour un long siège… » D’abord rien de tout cela n’était vrai. On n’avait rien préparé à Paris, on n’y avait pas même pensé, il n’y avait aucune espèce d’approvisionnement, et c’était une hâblerie déplacée de parler d’une armée nouvelle de 450,000 hommes lorsque, pour commencer la guerre, tout ce qu’on avait pu faire, en prenant presque tous les régimens de l’armée française, avait été de réunir un peu plus de 200,000 hommes. Que signifiait après tout cet exposé futile et inconséquent ? Si rien n’était compromis, comme on le disait, où était la nécessité de ces mesures extrêmes qui ressemblaient à un tocsin d’alarme ? Si la situation était assez grave pour exiger du pays les derniers sacrifices, si on était à ce point qu’après une journée de combat sur la frontière on dût prévoir un siège de Paris, qu’il fallût appeler à l’activité jusqu’aux pompiers, quel était donc ce gouvernement qui avait exposé la France à de si terribles surprises, à de si soudaines catastrophes ? Quelle confiance pouvait-il inspirer ?

La vérité est qu’il n’inspirait aucune confiance à qui que ce soit, et que le ministère était le premier atteint dans sa situation, dans son crédit, par ces malheurs auxquels il ne savait opposer qu’une vaine agitation, après les avoir préparés par son imprévoyance. Si M. Emile Ollivier ne le voyait pas, c’est qu’il avait la vanité de se croire toujours nécessaire et qu’il espérait encore se servir de la popularité du général Trochu, qu’il essayait tardivement et inutilement d’appeler à la direction des affaires militaires. Si la veille de l’ouverture des chambres l’impératrice avait refusé le renvoi du cabinet à une députation du corps législatif, qui s’était rendue aux Tuileries pour le demander, le lendemain la question était tranchée par le corps législatif lui-même dès la première séance. Le cabinet avait à peine paru, il avait à peine lu une partie de son exposé qu’il était déjà jugé et condamné ; il s’affaissait sous une sorte d’animadversion universelle et sous un vote, faisant place à ce qu’on appelait un ministère de défense nationale, où entraient un peu pêle-mêle le prince de Latour d’Auvergne, M. Jérôme David, M. Jules Brame, M. Magne, M. Clément Duvernois, sous la présidence toute militaire du général Montauban de Palikao, appelé à l’improviste de Lyon.

Premier résultat politique des événemens de la frontière : le ministère auteur de la guerre avait disparu dans l’émotion publique ; c’était un commencement de satisfaction ; mais l’opinion ne s’en tenait plus là. Après le ministère Ollivier, qui s’en allait chargé d’un désastre national, l’opinion ne cessait de poursuivre de ses défiances, de ses animosités ceux qui n’avaient su conduire nos soldats qu’à la défaite. Elle se montrait inflexible pour le général de Failly, qu’elle accusait de ne s’être point trouvé à Frœschviller, pour le général Frossard, le vaincu de Spicheren, pour le maréchal Lebœuf, l’organisateur bien peu sérieux de la guerre, pour l’empereur lui-même. On ne se fiait plus à une direction militaire qui venait d’être si cruellement déjouée, de se montrer si tristement impuissante, et avec cette mobilité ou cette superstition du sentiment public ébranlé par le malheur, inquiet de l’inconnu, on cherchait des chefs nouveaux, on faisait volontiers une popularité au maréchal Bazaine à Metz, au général Trochu à Paris, de même qu’on acceptait sans y regarder le général Montauban, qui avait le mérite d’avoir paru délaissé jusque-là, et de passer pour un homme de ressource depuis son expédition de Chine. Dès les premiers jours, sans créer des difficultés au nouveau ministère, l’opposition avancée du corps législatif n’avait pas caché qu’à ses yeux la cause de tous les revers était dans « l’insuffisance absolue du commandement en chef ; » elle demandait sans plus de déguisement que l’empereur revînt, que le maréchal Lebœuf fût rappelé, sinon mis en accusation, que le commandement passât en d’autres mains, et les amis les plus dévoués de l’empire, en livrant le major-général, défendaient peu l’empereur lui-même. De là une situation assurément difficile, pénible et obscure, où tout le monde avait un rôle, l’impératrice, le ministère, le corps législatif, les familiers, les conseillers secrets, sans oublier le public. De là aussi un malentendu croissant et redoutable. Si à Paris on voyait bien peu clair dans ce qui se passait à Metz, au camp de Metz on n’avait guère l’idée de ce qui se passait à Paris. Pendant quelques jours, du 7 au 14 août, après comme avant la chute du ministère Ollivier, c’était un véritable drame télégraphique, plein de péripéties et d’émotions, entre les Tuileries et le quartier-général.

Aux premiers momens, l’impératrice écrit ces dépêches saccadées d’heure en heure : « Ne vous préoccupez pas de Paris, j’en réponds… Je suis en crise ministérielle, ne vous inquiétez pas… Tout va bien ici, l’ordre ne sera pas troublé… » Bientôt, à quelque marque de surprise ou à quelque observation, elle répond avec un emportement douloureux : « Vous ne vous rendez pas compte de la situation… Les difficultés sont immenses. M. Schneider me met le couteau sur la gorge pour un ministère presque impossible. Pour faire face à cette situation, je suis sans commandant de troupes, et l’émeute est presque dans la rue… » Le 8, la malheureuse femme écrit : « Ne vous privez pas de Canrobert, il peut vous être utile… » Le lendemain, elle dit : « Canrobert m’est indispensable. Prenez Trochu à sa place, vous donnerez satisfaction à l’opinion publique, et vous me donnerez un homme dévoué, ce dont je manque complètement. Dans quarante-huit heures, je serai trahie par la peur des uns, par l’inertie des autres… » La question la plus grave est de faire comprendre à l’empereur que l’opinion devient impérieuse, qu’il faut absolument éloigner le maréchal Lebœuf, rendu « responsable de tous les ordres et contre-ordres qui transpirent à Paris, » qu’il est nécessaire de s’entendre « avec Bazaine, qui seul inspire confiance, » et lui remettre au besoin le commandement. L’empereur ne comprend pas en effet, il ne comprend ni cette prétention de vouloir lui enlever son major-général, ni rien de ce qui se passe à Paris, et il ajoute assez mélancoliquement : « J’apprends avec peine que la chambre s’est déclarée en permanence, c’est une violation manifeste de la constitution… Je crois que nous revenons au beau temps de la révolution, où l’on voulait conduire les armées par des représentans de la convention… » De guerre lasse, l’impératrice s’adresse au maréchal Lebœuf lui-même en lui disant d’un ton fébrile : « Au nom de votre ancien dévoûment, donnez votre démission de major-général, je vous en supplie… Dans les circonstances actuelles, nous sommes tous obligés aux sacrifices ; croyez qu’il n’en est pas de plus dur que la démarche que je fais auprès de vous… » Notez que ce drame intime des relations de Paris et de Metz, le nouveau ministère était obligé de le voiler dans ses réponses aux incessantes questions dont on l’assaillait dans le corps législatif ; il se voyait réduit, pour couvrir les incertitudes de la direction militaire, les irrésolutions de l’empereur, à représenter souvent comme accompli ce qui ne l’était pas, ce qu’on s’efforçait d’obtenir du souverain en l’assiégeant de télégrammes, de supplications, d’insinuations, de démarches directes ou dissimulées.

Le résultat de cette dramatique et laborieuse diplomatie était de faire tomber le commandement des mains du major-général et de l’empereur lui-même aux mains du maréchal Bazaine proposé par l’opposition, poussé par l’opinion, désiré aussi par l’armée, qui se lassait de tergiversations. La faveur publique, par une de ces inexplicables révolutions de la popularité, se déclarait tout à coup pour l’ancien commandant de la désastreuse expédition du Mexique, pour le chef du 3e corps de l’armée du Rhin, qui après tout n’avait pas fait plus que d’autres, qui le jour de la bataille de Spicheren n’avait peut-être pas montré tout le zèle possible. L’opinion ne laissait même pas la liberté du choix au souverain, au gouvernement, et ici se passait une scène qui est l’honneur d’un vaillant homme. Le maréchal Canrobert arrivait en ce moment à Metz ; il avait eu autrefois Bazaine comme colonel sous ses ordres à l’armée d’Orient ; il était depuis près de quinze ans maréchal de France, et il pouvait paraître étrange de lui proposer de servir sous un de ses anciens colonels. L’empereur semblait le sentir ; Canrobert allait aussitôt au-devant de la difficulté en disant avec une bonhomie modeste et fière : « Ne faites pas attention, dans les circonstances où est la patrie les individualités ne sont rien. Mettez-moi sous les ordres de Bazaine ; je ferai là ce que j’ai fait toute ma vie, mon métier d’honnête soldat, et je serai le plus obéissant des subordonnés tout en conservant ma dignité… » Canrobert s’effaçait avec une simplicité généreuse, et c’est ainsi que le maréchal Bazaine devenait le commandant en chef de l’armée du Rhin par la toute-puissance d’une opinion mobile et inquiète.

Le danger de ces mouvemens de faveur populaire est toujours de demander aux hommes plus qu’ils ne peuvent donner. Bazaine était assurément un vigoureux soldat ; seulement on voulait voir en lui un victorieux, un chef destiné à relever la fortune des armes françaises, et ceux qui le connaissaient avaient moins de confiance dans sa supériorité militaire, ils doutaient de son activité, de l’élévation de son esprit, de son aptitude à conduire de grandes opérations. De plus le commandement qu’il recevait venait bien tard, lorsque tout était déjà compromis, le 13 août, après sept jours passés à revenir sous Metz, laissés par conséquent à l’ennemi, — et cette combinaison tardive avait d’autant plus d’inconvéniens que le pouvoir du général en chef était censé s’étendre à l’armée tout entière, au 1er, au 5e au 7e corps, avec lesquels on commençait à n’avoir que des rapports lents et difficiles. Enfin le commandement suprême était peut-être encore plus apparent que réel. Le maréchal Lebœuf avait disparu sans doute comme major-général ; l’empereur restait toujours à Metz, fatigué, affaissé sous les épreuves, à bout de volonté et de forces, persistant encore néanmoins à jouer son rôle, à exprimer des désirs quand il ne donnait plus d’ordres, embarrassé et embarrassant, de sorte que tout était difficulté.

C’est dans ces conditions étrangement graves que le maréchal Bazaine prenait le commandement supérieur de cette armée du Rhin ou plutôt de Lorraine, qui, après sept jours de retraite et de mouvemens laborieux, se retrouvait le 13 au soir devant Metz, grossie de la division de cavalerie du général de Forton, de la division de chasseurs d’Afrique du général Du Barail, du 6e corps, qui n’avait pu passer à Frouard qu’en laissant toute sa cavalerie, la plus grande partie d’une de ses divisions d’infanterie, onze batteries d’artillerie sur vingt. Telle qu’elle était à ce moment, l’armée de Bazaine s’élevait à un peu plus de 170,000 hommes. C’était assurément une force capable de soutenir de formidables chocs, elle allait bientôt le montrer, mais placée aussi dans une position d’heure en heure plus difficile par les lenteurs et les tiraillemens qui, en l’épuisant et en la troublant depuis quelques jours, ne pouvaient au contraire que profiter à un ennemi vigilant et actif.


III

Cet ennemi, où était-il ? Comment employait-il le temps qu’on lui laissait ?

Au premier moment, s’il y avait au camp français la stupeur de la défaite, il y avait au camp allemand comme une stupeur de la victoire, une surprise triomphante qui se révélait presque naïvement dans le mysticisme soldatesque des dépêches du roi Guillaume à la reine de Prusse : « Quel bonheur ! c’est Fritz qui a remporté la nouvelle et grande victoire. Loue Dieu pour les grâces qu’il répand sur nous ! » Évidemment l’état-major prussien, si confiant qu’il fût, n’avait pas rêvé une si prompte et si étonnante fortune. Victorieux, les Allemands l’étaient pour sûr, ils ne se sentaient pas moins très éprouvés, et peut-être même tout d’abord ne mesuraient-ils pas toute la portée de leurs succès. Aussi le soir du 6 semblaient-ils hésiter un peu à profiter de leurs avantages. Le prince royal, voyant les Français se dérober devant lui à Reichshofen, n’avait pas trop distingué sur le moment la direction de leur retraite ; il supposait à Mac-Mahon la pensée de se replier par Bitche sur le gros de l’armée française de Lorraine ; il avait fait suivre le maréchal par de la cavalerie, mais assez faiblement pour n’apprendre une partie de la vérité que le lendemain. D’ailleurs, à l’issue du combat, aux approches de la nuit, le prince royal ne s’était nullement soucié de se jeter hasardeusement dans les défilés des Vosges ; avant tout, il tenait à rallier, à raffermir ses corps. Le 7 était un jour de concentration et de repos pendant lequel on avait cessé un instant de se mettre sur nos traces, de sorte que, lorsque ce jour-là le malheureux 1er corps quittait précipitamment Saverne, il se croyait serré de plus près qu’il ne l’était. Sur la Sarre, l’ennemi était encore moins en mesure de poursuivre l’avantage de Spicheren. Les corps prussiens qui s’étaient succédé au combat pendant toute la journée restaient confondus. Une partie de la l’armée de Steinmetz était encore en arrière, au-delà de Sarrebruck ; le IIIe corps, qui n’avait pu arriver au feu qu’après une marche forcée, appartenait à la IIe armée, qu’il précédait à distance. Les chefs allemands, maîtres du champ de bataille, n’avaient songé le 6 au soir ni à poursuivre le général Frossard, qui leur échappait dans la nuit, ni surtout à s’avancer sur la route de Saint-Avold, où ils pouvaient se jeter avec des corps en désordre sur nos divisions qui n’avaient pas été engagées. Là aussi les premiers jours étaient employés à un travail de ralliement et de concentration. On prenait pied sur le sol français, sans dépasser encore Forbach, qu’une division du VIIe corps enlevait le 7 au matin presque sans coup férir. La IIe armée de son côté arrivait par Sarreguemines, envoyant un de ses corps, le IVe, dans la direction de Bitche, où l’on pouvait croire qu’il y avait des forces françaises, balayant le terrain devant elle de façon à pouvoir déboucher tout entière.

En un mot, avant d’aller plus loin, sur toute cette ligne de la Lorraine à l’Alsace, l’ennemi, maître des entrées de la France, faisait justement ce que le général Trochu caractérisait d’un mot pénétrant : il imprimait « l’équilibre à ses têtes de colonnes. » Non-seulement il se concentrait, mais encore, comme s’il n’avait pas été assez nombreux, il trouvait moyen d’appeler dès ce moment des forces nouvelles. Ainsi la Ve armée recevait le Ier corps du général de Manteuffel, qui lui arrivait de Berlin, et elle comptait maintenant trois corps, plus la Ire et la 3e division de cavalerie. La IIe armée du prince Frédéric-Charles était augmentée du IIe corps, et allait pouvoir s’avancer avec la garde prussienne et six corps, — les IIe, IIIe, IXe, Xe, XIIe (saxon), plus la 5e et la 6e division de cavalerie. La IIIe armée du prince royal, récemment grossie du VIe corps, pouvait marcher désormais avec cinq corps, dont deux bavarois, la division wurtembergeoise, la division badoise et deux divisions de cavalerie. Tout cela, qu’on le remarque bien, était réel, effectif ; le corps le plus éloigné devait se trouver aux plus prochains combats. Certes avec de telles forces les Allemands auraient peut-être pu montrer plus de hardiesse ; ils préféraient procéder méthodiquement, ne rien risquer, ne s’engager dans ce qu’ils ont appelé « la poursuite » qu’après avoir réuni tous leurs moyens d’action. Ils n’avaient que l’apparence de l’audace par ce tourbillon de cavalerie qu’ils jetaient aussitôt en avant, qui les précédait souvent de plusieurs marches et qui avait pour eux l’avantage de battre et de démoraliser le pays, de les éclairer en masquant à nos yeux leurs desseins et leur marche. Au fond, ce plan d’invasion à outrance, dont ils commençaient l’exécution dès le 8, était pour notre malheur aussi prudemment conçu qu’il allait être redoutable par ses effets.

Le plan allemand, à peu près renouvelé de la campagne de Bohême, depuis longtemps médité, naturellement simplifié par nos premiers revers, surtout par la bataille de Frœschviller et la retraite de Mac-Mahon, ce plan consistait dans un grand mouvement de conversion sur la Moselle. Tout était minutieusement prévu et combiné. Tandis que la Ire armée restait chargée de faire face directement à Metz par la route de Sarrebruck, la IIe armée devait se porter sur la moyenne Moselle, vers Pont-à-Mousson, avec la pensée de déborder l’armée française, de l’atteindre sur sa ligne de retraite et peut-être de la rejeter sur Metz ; la IIIe armée, à son tour, devait s’avancer par les Vosges vers Nancy et la haute Moselle, de façon à être sur la route de Paris, à rejeter au loin les corps qu’on venait de rencontrer en Alsace et à couper nos communications de l’est à l’ouest en restant liée à la IIe armée par les versans occidentaux des Vosges et la haute Sarre. C’était un réseau de près de 500,000 hommes qui allait se tendre en mailles d’airain sur nous. Dans ce vaste mouvement appuyé et tournant sur l’aile droite, sur la Ire armée, comme sur un pivot, c’était la IIIe armée, formant l’aile gauche dans la marche générale, qui avait évidemment le plus long chemin à parcourir pour se retrouver sur la ligne de bataille, et c’était elle aussi qui s’ébranlait la première le 8, laissant la division badoise du général de Beyer chargée d’aller par Haguenau et Brumath mettre le siège devant Strasbourg.

On s’engageait dans les Vosges en cinq colonnes parallèles, le IIe corps bavarois se portant à droite par Bitche, Lemberg, vers Fénétrange, le Ier corps bavarois côtoyant le IIe les Wurtembergeois se dirigeant par Ingwiller, Meisenthal, sur Rauwiller, le Ve corps marchant par la Petite-Pierre sur Sarrebourg, le XIe corps sur la gauche prenant par Saverne et Phalsbourg. Le VIe corps suivait le mouvement, ayant une de ses divisions détachée auprès des Bavarois ; la cavalerie précédait la marche. Quoiqu’il n’y eût plus un soldat français dans ces montagnes fatalement abandonnées, on s’avançait avec une extrême prudence. Les seuls obstacles qu’on pût rencontrer étaient les quelques places qui défendent les principaux défilés. A Bitche, les Bavarois laissaient quelques forces d’observation et de blocus sans s’arrêter. Le petit fort de Lichtenberg se rendait après un jour de canonnade. La Petite-Pierre avait été précipitamment évacuée. A Phalsbourg, la question était différente ; un officier énergique, le commandant Taillant, repoussait fièrement toutes les sommations, prêt à se défendre jusqu’à la dernière extrémité. C’était un siège en règle qui restait à faire, qui pouvait être gênant, mais qui ne troublait pas le mouvement général. Le 12, le prince royal avait franchi les Vosges, il était à Sarrebourg, s’avançant sur Lunéville et Nancy, déjà relié au prince Frédéric-Charles.

Pendant ce temps en effet, la IIe armée, qui avait débouché par Sarreguemines, s’était avancée de son côté, inondant la Lorraine de ses masses, poussant un de ses corps, le IVe à l’ouest des Vosges, vers Sarre-Union, pour se rejoindre à l’armée d’Alsace, et le reste de ses forces, la garde, les IIe, IIIe, IXe, Xe et XIIe corps, droit sur Pont-à-Mousson par Faulquemont. A son tour, la Ire armée, s’ébranlant la dernière, malgré l’impatience du vieux Steinmetz, que M. de Moltke avait quelque peine à contenir, la Ire armée se mettait en mouvement et, avec ses trois corps, serrait Metz de plus près ; elle était le 13 sur la Nied, tandis que ce jour-là la IIe armée avait déjà dépassé Faulquemont et se hâtait vers Pont-à-Mousson pour s’emparer des passages de la Moselle. Jusque-là au camp prussien on ne savait au juste ce qu’était devenue l’armée française. On avait cru d’abord la rencontrer sur la Nied, puis on l’avait vue disparaître, et on en était à se demander si elle ne se serait pas dérobée au-delà de la Moselle. Ce n’est qu’en arrivant sur les hauteurs de la Nied que le Ire et le VIIe corps prussiens pouvaient voir « se dérouler le vaste panorama » des campemens français établis sur la rive droite de la Moselle en avant de Metz. Il n’y avait pas plus de 15 kilomètres de distance.

Ainsi on se retrouvait en présence. Les Allemands se rapprochaient d’heure en heure ; l’armée française, successivement ramenée par une retraite, laborieuse, concentrée depuis deux jours en avant de Metz, formait une sorte d’arc de cercle sur les coteaux de la rive droite de la Moselle, plus ou moins protégée par les forts avancés de Queuleu et de Saint-Julien, dominant les routes de Strasbourg, de Sarrebruck, de Sarrelouis. Le maréchal Canrobert, qui venait d’arriver avec son 6e corps incomplet, tenait la droite à Montigny, entre la Seille et la Moselle, au-dessus de Metz. Au centre, en avant de Borny, des crêtes de Peltre au ravin de Vallière, s’étendaient les divisions du 2e et du 3e corps. Le 4e corps de Ladmirault formait la gauche en avant du fort Saint-Julien. La garde était en arrière. C’est là ce que les Prussiens avaient aperçu des hauteurs de la Nied. On se touchait presque, et les reconnaissances de l’ennemi venaient jusque sur nos avant-postes. Malheureusement entre ces deux adversaires, séparés à peine par quelques kilomètres, il y avait une redoutable différence. Les Prussiens savaient maintenant où étaient les Français, ce qu’on savait de notre côté sur les Prussiens se réduisait aux renseignemens les plus incertains. On ne connaissait ni l’importance de leurs forces ni la direction et les progrès de leurs mouvemens, et jusqu’à la dernière heure, jusqu’à l’heure où l’on allait être attaqué, on prétendait naïvement que « les reconnaissances n’avaient signalé la présence d’aucun corps. » L’armée que l’ennemi avait devant lui, la seule qui nous restât pour le moment et qui pût relever la fortune de la France ou lui épargner un nouveau désastre, cette armée, encore placée en avant de Metz, s’élevait tout au plus à 170,000 hommes, et nous avions, nous, sur notre front quelque chose comme 330,000 hommes divisés en deux masses prêtes à s’avancer pour tenter de nous étouffer d’une étreinte violente. Dans cette série de combinaisons qui se déroulaient depuis quelques jours, qui menaçaient de se précipiter, c’étaient les Allemands qui avaient l’initiative, qui conduisaient en quelque sorte les événemens, — nous étions, nous, réduits à les subir, et la question au camp français était moins de savoir ce qu’on voulait que ce qu’on pouvait faire. C’est là qu’on en était le 13 août, au moment où le maréchal Bazaine prenait le commandement sans connaître au juste la situation, sans être même mis au courant du peu que savaient l’empereur et le major-général, sans être préparé à un si redoutable rôle, sans avoir peut-être le sentiment de la responsabilité qui pesait sur lui.

Que pouvait-on faire ? De toute façon, il fallait se décider, il n’y avait plus un instant à perdre. Peut-être même avait-on trop attendu pour repasser la Moselle, si on voulait la repasser, — pour pouvoir reprendre avec sûreté cette idée d’une retraite sur Châlons par Verdun, dont l’empereur s’était laissé un instant détourner par des raisons politiques, mais qu’il n’avait pas abandonnée. C’était déjà le 13 au soir l’impression du maréchal Bazaine, qui venait de visiter les positions de l’armée et qui avait senti l’ennemi sur son front à courte distance. Passer la rivière sous l’œil de l’ennemi, s’exposer à être attaqué, à se battre dans ces conditions, lui semblait un péril des plus sérieux. Le nouveau commandant en chef se faisait encore l’illusion qu’il pouvait avant tout aller aux Prussiens « par un mouvement général d’offensive, » les surprendre dans leur marche de flanc, et, avec un peu de bonheur, « couper l’armée allemande par la vallée supérieure de la Moselle,… arriver jusqu’à Frouard… »

C’était l’idée, soutenue au premier moment avec chaleur par quelques chefs militaires, qui reparaissait à la dernière heure. Seulement ce qui était possible quelques jours auparavant ne l’était certainement plus le 13 ou le 14. Le maréchal Bazaine ne savait pas, il ne pouvait guère savoir qu’il se serait jeté sur des forces démesurées, qui n’étaient pas si disséminées dans leur marche qu’elles ne pussent se concentrer rapidement ; il aurait eu devant lui toutes ces masses de la Ire et de la IIe armée, en dernière ligne le prince royal. Il aurait fallu un bonheur que nous ne connaissions plus, une audace, une souplesse et une rapidité de manœuvre dont nous semblions n’avoir plus le secret, pour se tirer d’une telle aventure.

Chose étrange cependant, ce n’est pas pour cette raison, dont on ne connaissait pas la puissance, que Bazaine renonçait à l’idée qui avait traversé son esprit comme un éclair. Il y renonçait parce que l’empereur lui écrivait au même instant : « Les Prussiens sont à Pont-à-Mousson,… et on dit que le prince Frédéric-Charles fait un mouvement tournant vers Thionville. » Et d’où l’empereur tenait-il cette nouvelle de la marche du prince Frédéric-Charles ? Il la tenait de l’impératrice, car tout le monde en ce temps-là faisait de la stratégie, jusqu’à l’impératrice, qui venait d’écrire en toute hâte le 13, à sept heures du soir, de Paris : « Ne savez-vous rien d’un mouvement au nord de Thionville, sur la frontière du Luxembourg ? On dit que le prince Frédéric-Charles pourrait bien se diriger sur Verdun, il peut se faire qu’il ait opéré sa jonction avec le général Steinmetz, et qu’alors il marche sur Verdun pour y rejoindre le prince royal… » On en était à ce degré d’information ou de perspicacité, — et sur cette « grave nouvelle » qu’il recevait, Bazaine n’avait plus qu’à « franchir la Moselle au plus vite. »

C’était la pensée fixe de l’empereur, qui même après avoir abdiqué le commandement ne cessait, à vrai dire, de commander. L’empereur tenait à revenir sur la rive gauche de la Moselle, à se hâter désormais vers Châlons, et il avait peut-être raison ; mais ici s’élevait une autre question. Après ces huit jours passés en tergiversations, ne serait-on pas devancé maintenant sur le chemin de Verdun par les Prussiens, qui étaient déjà effectivement à Pont-à-Mousson, non à Thionville ? S’était-on préoccupé de faire couper au-dessus de Metz les ponts de la Moselle pour ralentir tout au moins la marche de l’ennemi ? Avait-on suffisamment préparé pour l’armée française elle-même les moyens de passage, de façon à éviter les cohues et les retards ? Avait-on fait reconnaître les routes de retraite dans la direction de Verdun de manière à simplifier la marche des divers corps ? D’un autre côté, ce que Bazaine avait prévu ne se réaliserait-il pas ? Ne serait-on pas attaqué au moment où l’on allait lever le camp sur la rive droite ? Il y avait à vaincre bien des difficultés auxquelles on n’avait songé que légèrement, dont on avait peu préparé, peu étudié les solutions pratiques. On était plus que jamais sous le poids du temps perdu, des résolutions incertaines et d’une sorte d’insouciance obstinée.

Qu’on se rende bien compte de cette situation tristement simple. L’armée française, trop retardée jusque-là, devait être pressée de partir, si elle voulait échapper. Les Prussiens, qui avaient été heureux de retrouver nos traces, qui se réjouissaient de nous voir, par nos lenteurs, « abonder dans les vues de l’état-major allemand, » et qui désormais nous surveillaient de près, les Prussiens ne pouvaient avoir d’autre pensée que de nous retenir, de nous retarder pour donner au prince Frédéric-Charles le temps de dessiner son mouvement. Tout était là, et c’est justement l’origine de ce qui allait arriver le lendemain 14, de cette affaire de Borny, dernier mot d’une incohérente campagne de huit jours, prélude de ces autres affaires gigantesques, glorieuses, inutiles, où nos soldats, toujours les mêmes au combat, allaient déployer tant d’héroïsme pour rester fixés à la place arrosée de leur sang.


IV

Le 14 août, tout se disposait pour la retraite irrévocablement décidée dans la nuit. Elle devait commencer sur les deux ailes, d’un côté par le 2e et le 6e corps, de l’autre côté par le 4e corps de Ladmirault, tandis que le 3e corps, campé en avant de Borny, se replierait le dernier sur la garde, qui alors repasserait elle-même la Moselle pour traverser Metz. L’empereur semblait donner le signal du départ en quittant Metz vers midi avec le prince impérial, après avoir adressé aux habitans une proclamation assez mélancolique, où il leur recommandait de défendre leur ville, « boulevard de la France, » et où il faisait appel à des « temps plus heureux. » Il s’éloignait tristement, le visage abattu, l’esprit agité de préoccupations sombres, ne rencontrant qu’une population morne et silencieuse qui voyait passer cette majesté à demi découronnée. L’empereur allait, pour première étape, s’établir à quelques kilomètres de Metz, à Longeville, sur la route de Verdun, précédant l’armée et résolu à précipiter son voyage aussitôt qu’il la verrait en marche. Rien n’avait troublé les mouvemens militaires de la matinée. Le maréchal Canrobert, qui se trouvait à portée de la Moselle et du pont du chemin de fer, ne rencontrait aucune difficulté. Le 2e corps passait sans plus d’obstacle. De son côté, le général de Ladmirault avait acheminé déjà au-delà de la Moselle ses bagages et une partie de son corps ; il avait encore sur la rive droite la division Grenier, demeurée la dernière en position. Le général de Ladmirault se retirait avec prudence, gardant de l’artillerie et de la cavalerie sous sa main, se méfiant beaucoup, parce que depuis le matin il voyait l’ennemi se rapprocher. Le 3e corps enfin commençait lui-même son mouvement. Il était à peu près trois heures, lorsque tout à coup on se voyait violemment assailli en avant de Borny par le bois de Colombey.

Que se passait-il donc ? C’était une action des plus sérieuses et des plus vives s’engageant presque à l’improviste sur ce plateau ondulé et accidenté de la rive droite de la Moselle, qui va en se relevant vers le nord jusqu’au point culminant de Sainte-Barbe, que traversent les routes de Strasbourg, de Sarrebruck, de Sarrelouis, et où se dessinent comme de fortes coupures le ravin profond de Vallières, le ravin de Vantoux. En réalité, les Prussiens de la Ire armée, — Ier et VIIe corps, — arrivés depuis la veille sur la Nied, et assez rapprochés par leurs avant-postes des camps français, n’avaient pas reçu de l’état-major allemand la mission d’engager une affaire. Placés comme nous sur une ligne circulaire, ils étaient là sur notre front moins pour prendre l’offensive que pour nous surveiller et attendre eux-mêmes l’attaque au besoin ; mais depuis le matin ils distinguaient tous les signes d’un mouvement de retraite, et c’est en voyant notre 3e corps se préparer à quitter ses positions en avant de Borny que le général de Goltz, placé avec sa brigade en avant-garde à peu de distance, à Laquenexy, avait pris la résolution soudaine, spontanée, de brusquer l’action pour nous arrêter. C’était une sorte de coup de tête qui avait pourtant sa raison, qui s’inspirait de cette idée qu’il fallait à tout prix retenir l’armée française sous Metz, pour donner au prince Frédéric-Charles le temps de gagner du terrain par la région supérieure de la Moselle. Tout plein de cette pensée, le général de Goltz n’avait attendu aucun ordre ; il avait prévenu les divisions du VIIe corps, auquel il appartenait, les divisions voisines du Ier corps, même une division de la IIe armée, qui se trouvait sur la gauche, et, se précipitant par le ravin de Vallières vers Colombey, il s’était jeté sur les divisions Metman et Cassagny, qui se retournaient pour recevoir cette attaque inattendue. Au bruit du feu, le général Decaen, qui avait remplacé le maréchal Bazaine dans le commandement du 3e corps, accourait au milieu de ses soldats ; le maréchal lui-même ne tardait pas à se rendre sur le théâtre de l’action.

C’était une véritable bataille engagée par une seule brigade, bientôt soutenue par les divisions Glumer et Kamecke, qui arrivaient successivement au secours du général de Goltz. Pendant ce temps, le général de Manteuffel, prévenu de ce qui se passait, partait de son côté pour soutenir l’action sur la droite de la ligne allemande. Il s’avançait dans la direction du fort Saint-Julien, par Montoy, Nouilly, Servigny, Noisseville, aidant l’imprudent de Goltz par une attaque contre la division Aymard du 3e corps, et abordant la division Grenier du 4e corps autour du petit village de Mey. Le général de Ladmirault, qui était aux bords de la Moselle, présidant au passage de ses troupes, suspendait aussitôt son mouvement. Il ramenait une partie de ses forces par les pentes de Saint- Julien. La division de Cissey, accourant au pas de course sous l’intelligente impulsion de son chef, se lançait sur les Prussiens de Manteuffel et les faisait reculer. A toutes les attaques, on opposait la plus ferme attitude, de sorte que pendant quelques heures, sur le front du 4e corps, comme devant le 3e corps, c’était une lutte opiniâtre, violente, meurtrière, A huit heures du soir, tout était fini ; sur tous les points, les positions françaises étaient intactes. Ce combat rapide et après tout brillant pour nos armes nous coûtait, il est vrai, plus de 3,000 hommes ; il coûtait aux Prussiens plus de 5,000 hommes. Un de nos plus vaillans chefs de corps, le général Decaen, mortellement blessé, avait payé de son sang l’avantage et l’honneur de la journée. Le maréchal Bazaine lui-même avait été légèrement atteint. Le soir, à Longeville, l’empereur recevait le maréchal en lui disant de l’accent d’un homme à demi soulagé : « Vous avez donc rompu le charme ? » Du moins on s’était bien battu, le feu de l’armée française semblait s’être ravivé, nos soldats retrouvaient, avec une certaine gaîté guerrière, le sentiment de leur valeur. En un mot, cette courte et rude rencontre avait suffi pour raffermir en un instant et relever l’esprit militaire.

Après cela, il est bien certain que, s’il y avait un éclair ou une apparence de victoire, c’était surtout une victoire morale. Stratégiquement le résultat restait aux Prussiens, qui, même repoussés, avaient atteint leur but. Le coup de tête du général de Goltz avait réussi, puisqu’il nous avait retenus, puisqu’il nous avait fait perdre un jour qui profitait singulièrement au prince Frédéric-Charles en marche pour nous arrêter au-dessus de Metz, de sorte que dans les deux camps on pouvait revendiquer une part de succès. Des officiers allemands ont dit que le maréchal Bazaine aurait dû ce jour-là, en vrai homme de guerre, prendre un parti plus décisif : ou bien se jeter avec toutes ses forces sur les corps prussiens qu’il avait devant lui, auxquels il pouvait infliger une défaite signalée, ou bien refuser le combat et poursuivre à tout prix une retraite à laquelle les heures étaient si dangereusement comptées. Toujours est-il que rien n’était décidé, que le combat de Borny, décoré par les Allemands du nom de bataille de Colombey, restait une affaire honorable sans influence sur l’issue définitive des événemens, qu’après comme avant la vraie et grande question était à vider par les armes ou par la rapidité des marches sur la route de Verdun.

La question en effet, elle était tout entière sur cette route, sur le massif montueux et accidenté de la Lorraine occidentale qui se déroule depuis Toul, entre la Moselle et la Meuse, s’abaissant du côté de la Moselle par des pentes abruptes et boisées, coupées par intervalles, entre Pont-à-Mousson et Metz, de déchirures profondes, de gorges, le Rupt de Mad, le ravin de Gorze, qui débouche à Novéant, le vallon d’Ars, où coule la Mance. C’était là peut-être un champ de bataille à disputer, si on se laissait devancer, et dans tous les cas une région à traverser pour marcher sur Verdun. Il fallait commencer par gagner ces hauteurs qu’on aborde par des passages tortueux et difficiles en quittant Metz. Il y a plusieurs routes : la principale, la plus directe, remonte d’abord la Moselle, passe à Longeville, où s’arrêtait l’empereur le 14, puis s’élève par d’étroits défilés pour arriver sur le plateau, à Gravelotte, où elle se bifurque, l’un des embranchemens allant droit sur Verdun par Rezonville, Vionville, Mars-la-Tour, — l’autre aboutissant également à Verdun par Doncourt, Conflans, Étain. Un peu plus loin, un autre chemin, passant entre le fort Plappeville et le mont Saint-Quentin, qui couvrent le sud de Metz, conduit au col de Lessy, à Chatel-Saint-Germain, d’où l’on peut gagner Amanvilliers ou Vernéville. Une dernière route enfin sortant de Metz par l’ouest passe à Woippy, pour se diriger sur Briey, par Saint-Privat-la-Montagne et Sainte-Marie-aux-Chênes, d’où l’on peut revenir sur Vernéville et Doncourt. Toutes ces routes pouvaient être utilisées dans une marche nécessairement difficile et forcément combinée de façon à tenir tête à l’ennemi, si on le rencontrait. La première condition était une extrême prévoyance dans la préparation du passage de la Moselle d’abord, puis dans l’organisation de la marche sur la rive gauche, dans le choix des directions que devaient suivre les divers corps, dans la reconnaissance des routes, dans les dispositions à prendre pour les bagages, pour les convois. Malheureusement on s’était fié sans doute au hasard pour « se débrouiller. » Le désordre se mettait dès la première heure dans cette armée, qu’un officier d’état-major appelait « l’armée de Darius. » Le passage de la rivière ne laissait pas d’être difficile. La traversée de Metz devenait une véritable confusion. Les troupes ne savaient où se diriger et se trouvaient à chaque instant arrêtées. D’immenses convois mal réglés encombraient les routes ; de là les contre-temps et les lenteurs de ce mouvement si compliqué par lui-même, interrompu et troublé par l’affaire de Borny.

Le 2e et le 6e corps, qui étaient partis les premiers le matin du 14 et qui devaient se porter par la route directe sur le plateau, à Gravelotte, n’avaient pas fait beaucoup de chemin dans la journée. Le général Frossard n’avait pu dépasser les hauteurs de Rozerieulles, en arrière de Gravelotte ; le corps de Canrobert se trouvait entre Moulins et Longeville. La garde, appelée à Queuleu pendant l’affaire du 14, ne pouvait commencer son mouvement qu’à dix heures du soir, et au milieu de tous les encombremens elle était à peine au pied des défilés dans la matinée du lendemain. Le 3e et le 4e corps, tout chauds encore du combat qu’ils venaient de soutenir, n’avaient pu nécessairement se replier que beaucoup plus tard dans la nuit. Le 3e corps, qui venait de perdre son chef, le général Decaen, et dont on se hâtait de donner le commandement au maréchal Lebœuf, au major-général de la veille, passait une partie de la journée du 15 à se reconnaître, à reconstituer ses services et à trouver une direction qu’il prenait sur la fin du jour par le col de Lessy, pour ne point aller s’engouffrer sur la route principale de Gravelotte, à la suite du reste de l’armée. Le général de Ladmirault, informé de la confusion qu’il allait rencontrer sur les voies qui lui avaient été indiquées, prenait sur lui de se détourner et de diriger son 4e corps par Woippy, où il arrivait après bien des heures avec des troupes fatiguées de combattre et de marcher depuis la veille. En réalité, où en était-on le 15 au soir ? Le maréchal Canrobert et le général Frossard avaient fini par gravir le plateau avec leurs corps, dépassant Gravelotte, le premier campant à Rezonville, le second s’arrêtant sur la gauche. Ils avaient en avant la cavalerie du général de Forton et du général de Valabregue vers Mars-la-Tour. La garde s’était portée à Gravelotte, où l’empereur l’avait suivie pour la nuit ; mais les deux autres corps n’étaient point aussi avancés. Le maréchal Lebœuf, qui devait aller à la droite du 6e corps, à Vernéville, avait rencontré des difficultés, il ne pouvait arriver qu’assez avant dans la soirée avec une seule de ses divisions, les autres le suivant lentement. Le général de Ladmirault, qui devait être à la droite de la ligne de marche, sur la route d’Etain, à Doncourt, se trouvait encore à Woippy, où il passait la nuit.

On en était là le soir du 15, après une journée pénible passée en mouvemens lents et confus. Le 16 au matin, à l’aube, l’empereur, qui était à Gravelotte et qui avait hâte de gagner Verdun, sortait d’une mauvaise auberge où il avait passé la nuit. L’empreinte du chagrin était sur son visage, comme l’affaissement moral était dans sa démarche. Après s’être entretenu un instant avec le maréchal Bazaine, qui arrivait. Napoléon III, croyant peut-être précéder l’armée à Verdun, partait par la route d’Étain escorté par une brigade de cavalerie de la garde jusqu’à Conflans, où le général de France laissait le service d’escorte du souverain fugitif à la brigade de chasseurs d’Afrique du général Margueritte, qui ne devait plus revenir. Il n’était que temps, et l’empereur avait été bien inspiré de prendre par Étain ; s’il avait pris la route directe de Mars-la-Tour, il tombait sur l’ennemi ! Peu après ce triste départ en effet, le maréchal Canrobert et le général Frossard, qui avaient dû se remettre en marche dès le matin, mais qui avaient été retenus, voyaient se replier sur eux avec une certaine confusion la cavalerie de Forton et Valabregue. Sur le front du 2e et du 6e corps, le feu éclatait tout à coup.

C’était la suite fatale de ces quelques jours qu’on venait de perdre, des lenteurs des dernières quarante-huit heures en face d’un ennemi entreprenant qui, par son mouvement de Pont-à-Mousson, se proposait justement de gagner l’armée française de vitesse sur cette ligne de retraite de Verdun où nous commencions à peine à nous engager. Tandis que nous perdions du temps, le prince Frédéric-Charles, quant à lui, avait hâté la marche de la IIe armée. Dès le 14, le Xe corps avait pu franchir la Moselle à Pont-à-Mousson, précédé par la division de cavalerie Rheinbaben. Le IVe corps passait plus loin. De leur côté, les IIIe, IXe, XIIe corps et la cavalerie du duc de Mecklenbourg se rapprochaient de la Moselle entre Pont-à-Mousson et Metz, en face des positions que nous allions prendre sur la rive gauche. Le 15, la cavalerie de Rheinbaben s’était avancée sur la route de Verdun, poussant les brigades Bredow et de Redern jusqu’aux approches de Mars-la-Tour, et avait pu s’assurer que l’armée française n’était pas passée. Aussitôt on avait redoublé d’activité, pressant la marche du Xe corps par Thiaucourt, portant le IIIe corps et la cavalerie de Mecklenbourg sur la rive gauche de la Moselle par le pont de Novéant, qu’une négligence de notre état-major avait laissé intact ; d’un autre côté, on hâtait l’arrivée des autres parties de la IIe armée, et même on rapprochait de la Moselle le VIIe et le VIIIe corps de la Ire armée, qui ne laissait plus que le corps de Manteuffel devant Metz, sur le champ de bataille de la veille. Tout cela s’était fait le 15, de sorte que, le 16 au matin, les Allemands se trouvaient déjà sur la rive gauche de la Moselle, disposant de deux corps complets et de deux grosses divisions de cavalerie, se sachant suivis de forces nombreuses et de plus ayant, par Novéant et le vallon de Gorze, un accès vers nos positions. Ils avaient l’audace du succès, ils se sentaient assurés d’être secourus, et ils attaquaient. Le feu, qui avait éclaté tout à coup sur les hauteurs de Tronville, en face de Mars-la-Tour, et devant lequel avait dû se replier la cavalerie de Forton et de Valabregue, n’était que le prélude de la grande bataille.


V

A neuf heures du matin, l’attaque se dessinait violemment sur le 2e et le 6e corps. Le général Frossard, à qui on avait pris la division Laveaucoupet pour la laisser à Metz, n’avait plus que les divisions Bataille et Vergé, et la brigade Lapasset, avec lesquelles il occupait la gauche de Rezonville. Au premier bruit du canon, qui étonnait un peu les troupes du 2e corps sans les ébranler, la division Bataille se portait en avant entre Vionville et Flavigny ; elle était appuyée par la division Vergé, qui en se repliant sur la gauche se rejoignait à la brigade Lapasset, chargée de faire face au bois de Saint-Arnould et au vallon de Gorze, par où pouvait déboucher l’ennemi. L’attaque venait en effet des deux côtés par Vionville et par Saint-Arnould. Elle était soutenue par l’infanterie du IIIe corps prussien et par une puissante artillerie, qui se multipliait devant nous. Pendant quelques heures, on se battait énergiquement, souffrant beaucoup sans reculer néanmoins. Bientôt la position devenait difficile vers Vionville. La division Bataille, dont le chef était blessé, commençait à plier, et la division Vergé cédait à son tour sous un feu effroyable, non sans avoir eu, elle aussi, un de ses chefs, le général Valazé, hors de combat. A ce moment, le maréchal Bazaine, arrivant sur le terrain au milieu des troupes du 2e corps, jetait un régiment de lanciers et les cuirassiers de la garde sur l’ennemi. Ces vaillans soldats, conduits par le général du Preuil, se précipitaient, arrivaient jusque sur les batteries allemandes, sabraient les canonniers ; mais ils se voyaient bientôt repoussés, après avoir essuyé les pertes les plus graves ; ils se repliaient, poursuivis par les hussards prussiens de Brunswick, qui s’avançaient un instant sur nos lignes et menaçaient d’envelopper le maréchal Bazaine lui-même, qui était obligé de mettre l’épée à la main. Ce n’était qu’une échauffourée. Le maréchal, voyant les deux divisions du corps de Frossard trop éprouvées pour rester en première ligne, venait d’appeler la division des grenadiers de la garde, accourue aussitôt pour rétablir le combat que la brigade Lapasset, de son côté, n’avait cessé de soutenir sans se laisser ébranler. Il était plus de midi ; rien n’était compromis. Le 2e corps avait été ramené en arrière de Bezonville et restait chargé de surveiller, avec les voltigeurs de la garde, le vallon d’Ars, le bois des Ognons, par où l’ennemi pouvait essayer d’arriver sur nos lignes. Les grenadiers de la garde du général Picard, placés en avant, opposaient la plus ferme contenance sans perdre de terrain. On gardait ses positions.

En même temps, le maréchal Canrobert, qui s’étendait sur la droite de Bezonville avec les divisions Lafond de Villiers et Tixier, ayant en réserve la division Levassor-Sorval, avait été assailli à son tour et ne s’était pas laissé entamer. Il avait affaire au Xe corps prussien. A la formidable artillerie qui tonnait sur lui et qui faisait éprouver à la division Lafond de Villiers les pertes les plus sérieuses, il ne pouvait opposer qu’une artillerie bien moins forte ; mais les batteries du 6e corps avaient été assez bien placées pour contenir et déjouer tous les mouvemens prussiens. L’ennemi essayait vainement de renouveler ses assauts, il souffrait cruellement à son tour, il ne pouvait ni prendre pied à Vionville ni dépasser la route de Verdun, lorsque tout à coup il tentait une charge à fond sur cette artillerie gênante et meurtrière. Le général de Bredow, avec ses cuirassiers, — ceux qu’on appelait les cuirassiers de M. de Bismarck, — et ses uhlans, se précipitait sur les batteries françaises, sur notre infanterie, sabrant les servans de nos pièces, traversant nos lignes. Au moment où ces cavaliers, épuisés de cet effort, remontent la pente d’un ravin, le général de Forton, placé à peu de distance, les aperçoit, se jette sur leur flanc avec ses dragons et ses cuirassiers, les charge avec la dernière vigueur et les détruit presque complètement. De ces 900 cavaliers allemands, il n’en restait pas 150.

Jusque-là, on n’avait ni reculé ni avancé. Assurément les Prussiens montraient une audace qu’ils auraient pu expier, si le 3e et le 4e corps avaient été sur la ligne de bataille, à Vernéville et à Doncourt, au moment où s’engageait la lutte ; ils auraient pu être culbutés et en partie précipités dans la Moselle avant midi. Malheureusement le 3e corps tardait à se montrer à Vernéville ; le 4e corps, parti le matin de Woippy, à 30 kilomètres de distance, mettait nécessairement encore plus de temps à gagner Doncourt ; les uns et les autres ne pouvaient arriver qu’assez avant dans l’après-midi, lorsque les Prussiens de leur côté avaient pu recevoir des renforts, et à ce moment la bataille se ravivait, s’engageait sur toute la ligne, plus générale, plus violente, plus meurtrière que jamais. Le maréchal Lebœuf, il est vrai, était arrivé peu après midi ; mais on lui avait pris une division, les autres ne le rejoignaient que lentement. Le maréchal Lebœuf n’avait par le fait tout d’abord qu’une division qu’il employait d’ailleurs de son mieux à repousser l’ennemi devant lui en appuyant le 6e corps engagé depuis le matin. Le général de Ladmirault apparaissait un peu plus tard à Doncourt ; il n’avait pas lui-même toutes ses forces, une de ses divisions s’était égarée et ne se retrouva qu’à dix heures du soir. Avec ce qu’il avait, la division Grenier, puis la division de Cissey, le général de Ladmirault se portait au combat avec autant de résolution que d’habileté. Il voyait devant lui les Prussiens débouchant par Mars-la-Tour et couronnant les hauteurs de Tronville au-delà de Mars-la-Tour. Il prenait cette direction, s’avançant sans hésiter, gagnant la ferme de Greyère, au bord d’un ravin qui le séparait des positions allemandes, et, dès qu’il entrait en action, la bataille prenait de ce côté une intensité extrême. Dans ce duel aux mille péripéties, la brigade prussienne de Wedel, qui avait été chargée un instant de tourner les forces du 4e corps, fut culbutée et détruite presque en entier. Les dragons de la garde royale, accourus au secours de cette infanterie, furent eux-mêmes taillés en pièces. L’épisode le plus extraordinaire de cette journée était la charge que le chef du 4e corps organisait vers six heures du soir contre des masses de cavalerie allemande qu’il voyait devant lui. L’ennemi se préparait à fondre sur lui avec vingt-huit ou trente escadrons. A la vue de cet orage qui le menaçait, Ladmirault prenait tout ce qu’il avait sous la main, la division Legrand, la division de Clerembault, que lui prêtait le maréchal Lebœuf, ce qui restait des chasseurs d’Afrique du général Du Barail, la brigade de lanciers et de dragons de la garde qui le matin avait escorté l’empereur et qui se trouvait là. Il y avait onze régimens. Ce fut une gigantesque mêlée de plus de 9,000 cavaliers se heurtant le sabre à la main. Qui fut vainqueur ? Qui fut vaincu ? Il y eut assurément des morts sans nombre. Dans tous les cas, Ladmirault restait sur son terrain, gardant la plus fière attitude.

Pendant que les soldats de Ladmirault se conduisaient avec cette énergie, la lutte ne s’interrompait nullement sur tout le reste de la ligne. Les Allemands avaient fait arriver sur le champ de bataille des forces nouvelles, le VIIIe, le IXe ’corps, qui passaient la Moselle à Novéant. Avec la division du prince de Hesse, ils essayaient de tourner nos positions par le bois des Ognons derrière Rezonville ; mais ils étaient tenus en respect par les voltigeurs et les chasseurs de la garde. Devant Rezonville même, ils renouvelaient leurs attaques d’infanterie, de cavalerie, sur le front des grenadiers de la garde et sur le 6e corps, ils échouaient toujours. Ils faisaient leur dernière tentative à huit heures du soir. Une charge à outrance était dirigée sur Rezonville par la cavalerie du général Rauch, elle venait se briser sur les baïonnettes des zouaves et des grenadiers de la garde, énergiquement conduits par le général Bourbaki. C’était la fin de la bataille, une des batailles les plus acharnées et les plus sanglantes, qui avait couché par terre 32,000 hommes, 16,000 de notre côté, 16,000 du côté des Allemands. En réalité, à qui restait la victoire ? Évidemment, si l’armée française n’avait pas pu enlever Vionville et Mars-la-Tour, où étaient encore les Prussiens, elle ne restait pas moins maîtresse de ses positions ; elle campait à Rezonville comme le matin, et même le général de Ladmirault passait la nuit plus en avant sur la droite, à la ferme de Greyère. On faisait face à l’ennemi, on ne reculait pas devant lui ; mais ici s’élève la plus grave, la plus douloureuse de toutes les questions : pouvait-on renouveler cet effort le lendemain pour s’ouvrir décidément la route de Verdun ? l’a-t-on voulu un seul instant ? en eut-on même la pensée ? Il est bien clair dans tous les cas que, si on l’avait voulu, il fallait se hâter ; laisser un jour à l’ennemi, c’était lui donner le temps de grossir devant nous, d’appeler des forces nouvelles en marche de tous côtés pour le rejoindre.

Que le maréchal Bazaine, avant de se décider, eût réfléchi et qu’il ne se fût pas laissé emporter par une impatience toujours facile à ceux qui n’ont pas la responsabilité, qu’il eût pesé les chances d’un nouveau combat à livrer dès le lendemain matin avec une armée qui venait de passer onze heures au feu, de perdre 16,000 hommes, rien n’eût été plus simple. Ce qu’il y a de plus frappant, de plus caractéristique, c’est que Bazaine ne paraît pas avoir délibéré un moment avec lui-même sur cette possibilité de poursuivre immédiatement son effort. A ceux qui lui disaient le soir qu’il fallait pousser les Prussiens dans la Moselle, il répondait : « Vous ne savez pas ce qui se passe ailleurs, je ne suis pas si libre de mes mouvemens. » Il n’en savait pas lui-même beaucoup plus que ceux qui lui proposaient le parti de l’audace. Plus que ceux qui se montraient impatiens d’action, le commandant en chef avait sans doute à se préoccuper des moyens de faire vivre l’armée, de son approvisionnement de munitions qu’on lui représentait presque comme épuisé. C’était la considération qui paraissait le déterminer, qui lui servait au moins de prétexte. En réalité, depuis le matin, surtout depuis que le départ de l’empereur lui laissait sa liberté, il semblait tourner sa pensée bien moins du côté de Verdun que du côté de Metz. Il s’était défendu, il avait tenu tête à l’ennemi énergiquement et même avec une intrépidité personnelle qui n’avait rien de nécessaire dans sa position ; pas un seul instant dans la journée il n’avait laissé voir le dessein de pousser un mouvement offensif, même lorsque l’arrivée du 3e et du 4e corps lui en donnait les moyens.

Chose étrange, il avait bien plutôt la préoccupation fixe de se tenir en garde contre des tentatives des Prussiens pour couper ses communications avec Metz, et l’ennemi n’y songeait guère, puisque depuis huit jours il manœuvrait précisément pour arriver sur notre ligne de retraite vers le sud. Bazaine obéissait-il dès lors à quelque calcul inavoué, à la pensée secrète de rester indépendant autour de Metz ? n’était-il tout simplement qu’un soldat qui s’était bien battu et qui, trouvant la route fermée devant lui, ne voyait rien au-delà ? Toujours est-il que dans la nuit du 16 au 17, au lieu de recevoir l’avis de se porter en avant, tous les chefs de corps recevaient l’ordre imprévu de se replier, de se rapprocher de nouveau de Metz. C’était une retraite qui n’avait rien de définitif, il est vrai, qu’on représentait comme une halte nécessaire avant de reprendre la marche sur Verdun, mais qui frappait chefs et soldats d’une surprise douloureuse autant qu’elle étonnait l’ennemi lui-même, qui, accablé de ses pertes, ému de la lutte sanglante de la journée, ne croyait pas avoir si complètement réussi. Les Prussiens s’inquiétaient bien plutôt de l’attaque à laquelle ils se croyaient exposés ; ils s’attendaient si peu à ce qui arrivait que le matin du 17 ils s’avançaient avec une circonspection extrême sur le plateau qu’ils trouvaient évacué, et c’est alors qu’éclatait le cri de triomphe ; ce n’est qu’après vingt-quatre heures qu’on annonçait à l’Allemagne la grande victoire, — la victoire chèrement achetée, — dans les bulletins envoyés à Berlin !

La situation se trouvait par le fait étrangement changée. Si l’on n’avait pu du premier coup forcer le passage sur la route de Verdun, il devait être certainement beaucoup plus difficile de reprendre cette marche après deux ou trois jours, lorsque l’ennemi, maître des plateaux avancés, de tous les débouchés, aurait eu le temps de se fortifier, de faire arriver des masses nouvelles. On s’exposait, non-seulement à ne plus pouvoir se reporter en avant, mais à être assailli, poursuivi, à continuer cette série d’opérations où l’on semblait se débattre sans aucune idée arrêtée, où l’on était réduit à recevoir sans cesse l’attaque, et c’est en effet ce qui allait arriver encore une fois avant que quarante-huit heures fussent écoulées. Les positions assignées à l’armée française ne manquaient point sans doute de force ; elles formaient en avant du mont Saint-Quentin et de Plappeville une ligne assez étendue, couverte par des accidens de terrain. Le 2e corps avait dû se placer à Rozerieulles, faisant face par la gauche aux débouchés des pentes de la Moselle. A la suite de Frossard venait le 3e corps Lebœuf, en avant du col de Lessy, plus loin le corps de Ladmirault à la hauteur d’Amanvilliers. Canrobert, qui avait dû d’abord rester à Vernéville, allait en fin de compte s’établir à l’extrême droite de la ligne, à Saint-Privat-la-Montagne. La garde revenait sur les derrières en réserve sous Plappeville, non loin du quartier-général, qui allait s’établir au Ban Saint-Martin. Pour accomplir ces mouvemens, la journée du 17 n’était pas de trop, et encore tout se ressentait-il de la confusion des services et du découragement que causait la marche rétrograde qu’on exécutait sans savoir désormais où l’on pouvait aller.

Les Allemands au contraire profitaient de cette journée avec une ardeur stimulée par le sentiment croissant d’un avantage auquel ils n’avaient pas cru d’abord. Outre le IIIe et le Xe corps, qui avaient terriblement souffert la veille, ils avaient déjà le 17, sur la rive gauche de la Moselle, le VIIe, le VIIIe et le IXe corps, qui n’avaient été que partiellement et faiblement engagés. Ils pouvaient compter sur la garde royale et le XIIe corps, qui arrivaient à marches forcées. Le IIe corps, qui touchait à Pont-à-Mousson, recevait de son côté l’ordre de se hâter pour arriver au moins le 18. Une grande partie de ces forces se rapprochait le 17, de sorte que dès le soir, dans la nuit, on était de nouveau en présence. Après avoir coupé à l’armée française la route de Mars-la-Tour, les Prussiens tendaient à lui fermer la route de Conflans et d’Étain, même la route de Briey, et de l’enfermer définitivement sous Metz : c’était là leur but, ils le poursuivaient avec plus de 200,000 hommes.

Qu’on se représente cette situation le 18 au matin. Le VIIe et le VIIIe corps prussiens s’avançaient par notre gauche sur les positions de Frossard et Lebœuf. Le IXe corps avait sa direction sur Amanvilliers, où était Ladmirault. Le XIIe corps et la garde, décrivant un mouvement plus étendu, se dirigeaient sur notre droite à Saint-Privat, de façon à déborder notre ligne. Le IIIe et le Xe corps appuyaient la marche générale. Dès le matin, le vieux roi Guillaume, arrivé la nuit de Pont- à-Mousson, montait à cheval pour aller se placer avec le grand état-major allemand au milieu de son armée. Le plan de bataille avait été délibéré, arrêté : c’était l’assaut définitif de la grande partie de la Ire et de la IIe armée sur les forces françaises qu’on avait rencontrées l’avant-veille. Vers onze heures, l’attaque engagée par le IXe corps prussien se prononçait sur le centre de nos positions pour s’étendre bientôt sur les deux ailes par l’entrée en action successive de toutes les forces de l’ennemi. C’était une ligne tout en feu de plus de 12 kilomètres. Par une fatalité qui commençait malheureusement à n’avoir rien de nouveau, cette attaque n’était pas prévue ; elle était si peu prévue que les états-majors des divers corps s’occupaient en ce moment de choisir un peu plus en arrière encore des positions nouvelles où le maréchal avait l’intention d’établir l’armée le lendemain. Par un contre-temps de plus, le commandant en chef ne paraissait pas de la journée sur le champ de bataille ; il était à plus de deux lieues vers Plappeville, d’où il ne pouvait juger la gravité des événemens. Qu’en résultait-il ? Les chefs de corps restaient livrés à eux-mêmes, ne voyant nécessairement que ce qui se passait devant eux. Les ordres se croisaient, n’arrivaient pas ou n’arrivaient que lentement, lorsque la situation avait déjà changé !

Malgré tout, cette bataille, plus grande et plus sanglante encore que celle du 16, était certes intrépidement soutenue par l’armée française sur tous les points. Le 2e et le 3e corps, assaillis vers midi, recevaient sans faiblir les assauts du VIIe et du VIIIe corps prussiens, renouvelés avec une inutile opiniâtreté, et même à un certain moment le vieux Steinmetz, entraîné par sa témérité, exposait à un véritable désastre une partie de ses troupes qu’une division de Frossard et une division du maréchal Lebœuf accablaient de leurs feux. Le général de Ladmirault, attaqué le premier, se maintenait énergiquement de son côté, sans laisser avancer l’ennemi, gagnant même par instans du terrain. En réalité, malgré la violence croissante de la lutte sur tous ces points, le plus fort de la bataille portait sur la droite, sur le maréchal Canrobert, qui, placé à Saint-Privat, recevait l’attaque du Xe corps, du XIIe corps saxon et de la garde, appuyés par une formidable artillerie de 240 pièces. Le maréchal avait avec lui ses trois divisions, diminuées de ce qu’elles avaient perdu l’avant-veille, et 66 canons contre les 240 que l’ennemi lui opposait. Il avait tout à la fois à faire face aux assauts de front et à un mouvement du corps saxon, qui tendait à le déborder par Auboué et Pioncourt.

Pendant ces terribles heures, Canrobert se battait avec la plus entraînante vigueur, se tenant au milieu du feu, encourageant ses soldats avec une familiarité héroïque. Déjà les Prussiens avaient eu la plus grande peine à enlever vers quatre heures le village de Sainte-Marie-aux-Chênes, défendu par le 94e de ligne ; ils avaient cependant fini par réussir ; ils avaient emporté cette position, qui leur permettait de poursuivre le mouvement tournant dont ils espéraient le succès. Bientôt, à mesure que ce mouvement se dessinait, le commandant de la garde prussienne, le prince Auguste de Wurtemberg, croyant sans doute le moment décisif venu, prenait trois de ses brigades qu’il lançait de front sur Saint-Privat. Cette troupe solide et énergique, après s’être avancée d’abord intrépidement, ne tardait pas à être arrêtée par le feu de Canrobert, qui la faisait reculer en lui infligeant des pertes colossales. Bientôt pourtant le mouvement du corps saxon achevait de se prononcer et atteignait déjà Roncourt, où nos troupes ne pouvaient plus se maintenir, de sorte que le malheureux 6e corps se trouvait menacé de toutes parts. La lutte devenait impossible. Évidemment, si à l’heure où s’accomplissaient ces dernières péripéties la garde impériale, qui servait de réserve, était arrivée, tout aurait pu changer ; mais, par un fatal contre-temps, la garde était loin, elle se trouvait derrière le corps de Ladmirault, qu’elle essayait de soutenir. Malgré toute sa bonne volonté, le général Bourbaki ne pouvait connaître la position de Canrobert. Le commandant en chef présent au combat aurait pu seul prendre une décision opportune ; il n’y était pas ! Canrobert restait sans secours ; il était nécessairement obligé de se retirer, et sa retraite entraînait celle de l’armée tout entière. Cette bataille de 100,000 Français contre 220,000 Allemands coûtait aux vainqueurs près de 20,000 hommes ; la garde royale seule avait perdu plus de 8,000 hommes. Nous avions perdu, quant à nous, près de 12,000 hommes, et la conséquence de cette journée nouvelle était de rejeter tout à fait l’armée française sous Metz. Le maréchal Bazaine semblait en vérité se rendre un compte bien peu sérieux de la situation lorsque le soir, pour consoler un de ses officiers, il disait que ce n’était pas la peine de s’inquiéter, qu’on allait tout simplement prendre le soir des positions qu’on aurait prises le lendemain.

Ainsi la guerre était à peine ouverte depuis douze jours, elle aboutissait à ces deux sanglantes rencontres, qui, en montrant tout ce qu’il y avait de virilité héroïque dans nos soldats, résumaient le temps perdu, les imprévoyances et les irrésolutions du commandement. Saint-Privat après Bezonville, après Borny, après Spicheren, après Frœschviller, les fatalités s’enchaînaient ! Le dernier mot, c’était cette armée française, qui avait reçu le nom d’armée du Rhin, violemment rejetée sous le canon de Metz, enfermée désormais dans un cercle de fer, séparée de la France, victime de la frivolité et de l’impéritie de ceux qui avaient préparé ce désastre, d’où allaient naître de nouveaux désastres.


CH. DE MAZADE.

  1. Voyez la Revue du 1er janvier et du 1er février.
  2. On avait dû d’abord marcher de Lunéville sur Nancy le 11 au matin ; dans la nuit, ce départ fut contremandé. Une brigade du 5e corps, qui n’avait pas reçu le contre-ordre, était sous les armes à trois heures du matin ; elle attendit quatre heures sous une pluie diluvienne. Les hommes, excédés de fatigue, trempés jusqu’aux os, cherchaient un abri partout où ils pouvaient. Un certain nombre, plus de 200, traversèrent la ville et s’engagèrent sur la route de Nancy, pensant être rejoints par la colonne ; mais la colonne ne vint pas. Après quatre heures d’attente et de misère, elle avait fini par recevoir l’ordre de prendre une autre direction. Les soldats débandés arrivèrent à Nancy sous la conduite de quelques sous-officiers, qui les rallièrent et les ramenèrent à Châlons par Toul et Bar-le-Duc. — Voyez un rapport du commandant de la brigade, le général baron Nicolas-Nicolas.