La Guerre de France en 1870-71/09

La Guerre de France en 1870-71
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 107 (p. 542-579).
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LA
GUERRE DE FRANCE
— 1870 – 1871 —

IX.
LE SIEGE DE PARIS ET LE GENERAL TROCHU.[1].

I. Histoire de la défense de Paris en 1870-1871, par le major de Sarrepont. — II. Journal du siège de Paris, par M. George d’Heylli. — III. L’Empire, et la défense de Paris devant le jury de la Seine, par M. le général Trochu. — IV. Gouvernement de la défense nationale, par M. Jules Favre. — V. Le Siège de Paris, opérations du 13e corps et de la troisième armée, par M. le général Vinoy. — VI. La Marine au siège de Paris, par M. le vice-amiral de La Roncière Le Noury. — VII. Le Moniteur prussien de Versailles. — VIII. Opérations des armées allemandes depuis la bataille de Sedan jusqu’à la fin de la guerre, par W. Blume, major au grand état-major prussien, traduction du capitaine Costa de Cerda. — IX. Opérations du Ve corps prussien dans la guerre contre la France, par le capitaine Stieler von Heydekampf, traduit par le capitaine Humbel, etc.


V. L’ARMISTICE ET LES NEGOCIATIONS DE VERSAILLES.

On dit qu’à la nouvelle de l’arrivée d’un plénipotentiaire parisien à Versailles M. de Bismarck, saisi d’une gaîté altière devant les officiers de son entourage, se mit à siffler l’hallali en s’écriant : « La bête est morte ! » Du moins la « bête, » pour parler le langage prussien, avait fièrement tenu fête à ce chasseur de nations, avant de tomber non pas morte, mais épuisée. Au moment de succomber, Paris, comme un sanglier acculé, haletant et encore formidable, tenait toujours son ennemi à distance. Une heure avant de triompher en sifflant son hallali, M. de Bismarck ne se savait pas si près de disposer de sa grande proie. Cette victoire, ou l’avait fait acheter aux Allemands par quatre mois d’attente, de luttes meurtrières, de déceptions, et ce n’était pas même la victoire des armes.

Evidemment, lorsque les Prussiens, gonflés de l’orgueil de leurs premiers succès, étaient venus le 19 septembre 1870 s’établir autour de Paris, ils ne s’attendaient pas à passer près de cinq mois devant une ville qu’ils croyaient peu faite pour se soumettre aux rigueurs d’un, long siège. Ils pensaient, et c’était un calcul assez simple après les événemens foudroyans qui avaient brisé en trois semaines la puissance militaire de la France, ils pensaient que Paris privé de toute armée de secours, désorganisé par une révolution, se défendrait quelques jours tout au plus, puis qu’il tomberait inévitablement de fatigue, par le rapide épuisement des vivres ou à la suite de quelque convulsion intérieure. Leurs prévisions avaient été trompées. Ils avaient été réduits à passer tout un hiver, tenus en échec après tout, comptant les jours, infligeant sans doute à Paris de cruelles épreuves, — souffrant, eux aussi, de la dureté de la saison, du feu, des maladies, de l’incertitude, obligés de faire prendre patience à l’Allemagne, qui commençait à se lasser de soutenir le moral de ces soldats à qui on promettait sans cesse qu’ils allaient prendre la ville, et qui voyaient bien qu’ils restaient immobiles, toujours exposés à de sanglans assauts. Au lieu de la rapide et facile victoire sur laquelle ils comptaient, les Prussiens avaient été contraints de s’arrêter devant ces retranchemens qu’ils n’osaient pas même aborder. Ils s’étaient vus engagés dans un siège obstiné, disputé, où ils avaient rencontré des ressources de résistance qu’ils n’avaient pas prévues, qui les déconcertaient jusqu’à un certain point, et ici je voudrais résumer d’un dernier trait ce double travail de l’attaque et de la défense, cette lutte dont le dénoûment pouvait arracher un cri de triomphe à M. de Bismarck, mais qui en définitive, cent vingt-cinq jours durant, avait offert un spectacle aussi émouvant qu’inattendu.


I

Attaque et défense se trouvaient face à face sous Paris depuis près de cinq mois. L’attaque avait réussi, puisque la défense expirait, puisqu’on était réduit à demander merci. Le succès définitif répondait à tout et couvrait tout. On ne peut pas dire cependant que ce fut une victoire des armes, ni même d’une manière plus générale que cette chute de la grande ville assiégée fut le prix d’un effort de génie militaire de la supériorité de l’armée allemande sur l’armée française. Non, le siège de Paris, tel qu’il avait été conçu et exécuté, n’était pas précisément une œuvre d’éclat et de génie, c’était l’œuvre d’un sérieux esprit d’organisation et de combinaisons. Tout ce que les Prussiens avaient de méthode, d’ordre, de sens pratique, de prévoyance, ils l’avaient déployé et en quelque sorte concentré dans cet investissement, entreprise unique par ses proportions, qui, à vrai dire, n’eût jamais été possible, si tout n’avait pas servi à la favoriser, si la France ne s’était pas trouvée subitement réduite à une extrémité telle qu’elle avait des armées à refaire partout à la fois, à l’intérieur de Paris et à l’extérieur. Les Allemands avaient su profiter de la circonstance pour organiser à l’aise ces lignes bientôt devenues infranchissables. Là ils s’étaient montrés réellement supérieurs. C’était beaucoup trop pour nous sans doute. Au-delà de l’investissement néanmoins, dans ce qu’on pourrait appeler le siège proprement dit ou la période active du siège, les Prussiens ne montraient plus la même sûreté ; ils hésitaient jusqu’au dernier jour, essayant des travaux d’approche sans les pousser bien résolument, cherchant de tous côtés le point vulnérable de cette place qu’ils voulaient et qu’ils n’osaient assaillir. Ils avaient commencé leurs attaques par Avron ; mais à quoi leur servait de foudroyer Avron ? Ils ne pouvaient ni le prendre ni le garder, ils n’étaient pas plus avancés. En ce moment même, aux dernières extrémités du siège, ils accablaient Saint-Denis ; mais, eussent-ils pris Saint-Denis, ils n’auraient pas pu y tenir, ils auraient été sous le feu de l’enceinte, de Montmartre, des buttes Chaumont. Au sud, c’était plus grave parce que là était vraiment le point faible. Les Allemands avaient dans cette région près de 200 pièces en batterie. Issy, Vanves, Montrouge, souffraient cruellement, il est vrai ; Issy était déjà presque en ruine. Là encore les Prussiens ne touchaient pas au succès. Par les travaux que la défense avait multipliés, on était en mesure d’attendre une attaque de vive force. M. de Bismarck avait promis de prendre un fort en quatre jours ; depuis trois semaines, on couvrait Issy de fer et de feu, et on était loin de le tenir. L’ennemi enfin, dans l’espoir de brusquer le dénoûment, en était venu à bombarder la ville elle-même, il l’accablait d’obus ; mais, au lieu de décourager et de démoraliser la population, il avait au contraire enflammé chez elle toutes les passions de la résistance, entretenues par un patriotisme indigné ! Voilà donc où en était l’attaque après vingt-cinq jours de bombardement, après plus de cent vingt jours de siège ; elle faisait du mal de loin, elle n’avait d’aucun côté fait un progrès sérieux, elle n’avait ni ébranlé nos murs ni entamé nos lignes. Un assaut même sur Issy pouvait lui être funeste. Les Allemands avaient encore à brûler bien de la poudre avant de soumettre Paris par la force ou par la terreur. Au camp de la défense, quoi qu’on en dise, on n’avait pas passé ces quatre mois à ne rien faire, et si on touchait à la reddition fatale, ce n’était pas parce qu’on avait manqué d’activité, de vigilance et d’énergie. En définitive, on avait tenu au-delà de ce qui paraissait possible, et cette défense de Paris, opération de guerre et de politique assurément compliquée, ardue, avait été prévoyante, humaine, sans cesser d’être courageuse. Ah ! sans doute, il y a une heure où le général Trochu, pliant sous le poids des événemens, ballotté, tiraillé, semble se troubler et ne plus voir trop clair dans une situation progressivement aggravée ; il laisse flotter la direction ; mais jusqu’à ce moment, avec le concours de tous ces vaillans hommes, Ducrot, Vinoy, Chabaud-Latour, Tripier, Frébault, La Roncière et bien d’autres, il avait su tirer une armée du chaos, se mettre en mesure de marcher à l’ennemi, organiser la défense de façon à rendre Paris inexpugnable. On n’avait pas fait l’impossible, il est vrai, on n’avait pas percé les lignes prussiennes, on ne s’était pas jeté dans une de ces actions folles toujours réclamées par ceux qui ne doutaient de rien. On avait en réalité livré cinq batailles rangées, dont une seule avait coûté plus de 6,000 hommes, sept gros combats sanglans, et ces affaires qui ont un nom, qui s’appellent Châtillon, Chevilly, Bagneux, La Malmaison, Le Bourget, Champigny, Buzenval, ne sont encore qu’une représentation incomplète de cet effort incessant de quatre mois, de cette lutte de tous les instans soutenue sur le front de nos lignes. Au nord, les hardis partisans du commandant Poulizac étaient sans cesse sur l’ennemi, vingt fois l’amiral Saisset se battait autour de Bondy, et, en plein bombardement, les mobiles du colonel Reille, demeurés toujours aux avant-postes, étaient encore de ce côté aux prises avec les Allemands. Au lendemain du 21 décembre, on avait une chaude affaire près de Neuilly-sur-Marne, à la Maison-Blanche, qu’on enlevait de nouveau. Au sud, c’était de même. Entre le 1er janvier et la bataille de Buzenval, trois fois on faisait des sorties de nuit en avant d’Issy, on pénétrait jusqu’au bas Meudon, on essayait de se jeter sur la batterie du moulin de Pierre. On faisait des prisonniers bavarois, tandis qu’en avant de Vitry l’amiral Pothuau enlevait un poste prussien. De plus on avait multiplié les travaux, les tranchées qui complétaient, reliaient et fortifiaient les ouvrages réguliers. C’était donc une action militaire permanente sous toutes les formes.

Évidemment toutefois cette défense ne pouvait devenir efficace et se promettre quelque succès qu’à la condition de pouvoir compter sur un secours extérieur et de pouvoir durer, — si les armées de province étaient de force à lui venir en aide et si elle avait des vivres. C’est le résumé de tout le siège. Or où en était-on au lendemain de Buzenval, au 20 janvier ? Faidherbe venait d’essuyer la veille à Saint-Quentin une défaite qui le mettait pour quelque temps hors de combat. Chanzy, battu au Mans, était rejeté sur la Mayenne depuis le 11 janvier. Bourbaki, arrêté le 16, le 17 et le 18 devant Héricourt, avait commencé une retraite qui allait devenir un désastre. On ne savait pas encore toute la vérité, on commençait à l’apprendre, et c’était un danger de plus de vivre dans cette obscurité.

Oui, c’était pour la défense un danger et un malheur de ne rien savoir ou d’être trompée par ceux qui auraient dû la renseigner, et par un surcroît de misère elle se voyait au même instant exposée aux objurgations de M. Gambetta, qui puisait sans doute dans ses prodigieux succès le droit d’accuser les autres ! Pendant que Paris en était à se débattre dans son agonie, sans se laisser approcher par l’ennemi, M. Gambetta écrivait le 16 janvier à M. Jules Favre une lettre des plus étranges, comme s’il eût eu la pensée de se dégager d’avance de toute responsabilité. « Vous voyez s’approcher tous les jours de vous, de la France et de la république l’horrible catastrophe, disait-il, et vous vous résignez en gémissant. Vous vous laissez acculer par la famine ; vous avez laissé passer l’heure et l’occasion favorables pour une victorieuse trouée, et avec les intentions les plus pures, vous tomberez comme ceux qui sont tombés à Metz et à Sedan… Si vous étiez sortis le 7 janvier, Chanzy, au lieu d’un échec sur la ligne du Mans, aurait probablement compté un triomphe. Si vous sortiez aujourd’hui, demain, après-demain, profitant du moment où les Prussiens ont dégarni leurs lignes pour opposer 200,000 hommes à Chanzy, 100,000 hommes à Bourbaki, vous réussiriez encore… » M. Gambetta décrivait la situation à sa manière, c’est-à-dire de la façon la plus chimérique, la plus décevante, et après avoir fait toute sorte de calculs stratégiques, après avoir cité en exemple la « bonne méthode » des Prussiens destituant leurs généraux battus, von der Tann et Werder, — Werder, qui battait en ce moment Bourbaki ! — le bouillant dictateur ajoutait, passant à la menace : « Pendant toutes ces luttes, que fait Paris ? Rien. La population supporte stoïquement les obus des Prussiens, mais on se demande non-seulement en France, en Europe, ce que fait la population militaire. Cependant le temps vous presse ;… qu’attendez-vous pour agir ? Autour de vous, tout le monde vous en adjure ! Je vous ai envoyé mon vote, je viens de vous exposer les nécessités de la situation, je vous ai fait connaître l’opinion générale, unanime, dans le sens d’un effort immédiat. Retarder plus longtemps, quel que soit le prétexte d’une pareille faiblesse, serait un acte coupable contre le pays, contre la république ; même indirectement je ne veux pas m’y associer. En conséquence, si le 23 je n’ai pas reçu une dépêche nous annonçant qu’une sortie sans esprit de retour est engagée avec tous vos moyens, je ferai connaître à la France la vérité tout entière… »

C’était toujours la même histoire. Si Chanzy avait été battu, c’est qu’on l’avait laissé accabler, c’est qu’on avait permis aux Prussiens de dégarnir leurs lignes. On ne faisait rien à Paris ! Par une théorie toute nouvelle d’art militaire, par une singulière interversion de rôles, c’était maintenant à l’armée parisienne de porter secours aux armées de province ! M. Gambetta assurait que c’était son devoir d’être « une armée d’opération extérieure, une armée de secours capable de prendre la campagne. » Voilà un homme se disant ministre de la guerre, ayant la vanité de présider à des opérations militaires, qui se payait de ces contes et qui les envoyait à de malheureux assiégés aux prises avec l’ennemi depuis quatre mois ! Ai-je besoin de rappeler que tout ce que disait M. Gambetta n’était qu’un tissu de fictions ? Chanzy n’avait pas eu 200,000 hommes sur les bras, il avait eu affaire à la seule armée de Frédéric-Charles, à moins de 100,000 hommes, et c’était déjà beaucoup trop. Manteuffel n’avait pas 100,000 hommes, il en avait 60,000, et c’était plus qu’il n’en fallait avec les soldats de Werder, — de Werder destitué, — pour mettre à mal l’infortuné Bourbaki, laissé sans soutien à Dijon et sans vivres à Besançon. De toutes ces forces qui étaient à poste fixe autour de Paris depuis la première heure, le VIe corps à Choisy-le-Roi, le IIe corps bavarois à Meudon, le XIe corps à Sèvres, le Ve corps entre Saint-Cloud et Bougival, le IVe corps à Argenteuil, la garde prussienne à Gonesse, le XIIe corps saxon sur la Marne, les Wurtembergeois à Villiers, pas un détachement de quelque importance n’avait quitté les lignes.

Tantôt M. Gambetta traçait pour la province des récits épiques et fantasmagoriques de ce qui se faisait à Paris, tantôt il menaçait de dévoiler à la France l’inaction parisienne. Il flattait l’esprit populaire en accablant un gouvernement aux abois qui aurait eu plus que jamais besoin d’être soutenu dans son autorité, et cette lettre arrivant le 20 janvier, au lendemain de Buzenval, au moment ou l’on ne savait plus que faire, prenait assurément un caractère particulier d’indignité ou de coupable légèreté ; tout cet étalage de mouvemens stratégiques et de sorties nécessaires à une pareille heure ressemblait à une amère et insultante ironie. M. Jules Simon s’écriait dans un conseil qu’il fallait absolument faire un nouvel effort, que Paris pouvait vivre quelques jours sans pain, et qu’il le devait pour son honneur « après la lettre lugubre et accusatrice de M. Gambetta[2]. » Il aurait donc fallu pousser la population parisienne à une hécatombe désormais inutile rien que pour complaire aux fantaisies du dictateur de Bordeaux ! M. Gambetta avait une étrange manière d’aider Paris, et ce n’était pas le dernier service de ce genre qu’il devait lui rendre. M. de Chaudordy, lui, ne dissimulait pas du moins la vérité, il la disait franchement, virilement, en écrivant le même jour, le 16 janvier, à M. Jules Favre : « Nous ne pouvons plus nous faire d’illusions, et l’effrayante nécessité de la capitulation de Paris est inévitable. Nous ne pouvons plus aller à temps à votre secours. Nos armées sont repoussées sur tous les points… Paris ne peut plus être sauvé par nous… » Voilà ce qu’il y avait de plus vrai et de plus clair.

Puisque le dernier espoir d’un secours extérieur s’évanouissait, tout se réduisait à une question de vivres, et cette question devenait désormais impérieusement pressante, inexorable. Il n’y avait plus à calculer par semaines, on était réduit à compter par jours, peut-être par heures. Avec un peu d’industrie et un surcroît de souffrances pour la population, on pouvait tout au plus vivre huit ou dix jours, en acceptant la chance de passer les derniers momens sans avoir même de ce triste pain qui restait ; mais ce n’était pas tout de vivre ces huit ou dix jours, il fallait songer au lendemain ; il fallait du temps pour négocier, il en fallait surtout pour un ravitaillement devenu difficile avec des chemins de fer à demi détruits, qui resteraient dans tous les cas sous la main de l’ennemi. Qu’il y eût un retard, qu’un accident survînt, on pouvait se trouver tout à coup en plein accomplissement de ces prédictions sinistres que M. de Bismarck notifiait à l’Europe, dès le mois d’octobre, dans une circulaire où il disait : « Dans le cas où la capitulation de Paris serait retardée par le gouvernement provisoire jusqu’au moment où le manque de vivres la rendrait nécessaire, les conséquences seraient terribles. L’absurde destruction des chemins de fer, des ponts et des canaux dans un rayon assez étendu autour de Paris a rendu difficiles pendant longtemps encore les communications entre la capitale et les provinces… Il en résultera infailliblement que des centaines de milliers d’individus devront mourir de faim… » Ainsi on en était là dans ces poignantes journées du 20, du 21, du 22 janvier. Paris, inexpugnable à l’ennemi, ne pouvait songer à se délivrer lui-même ; il n’y avait plus à compter sur le secours des armées de province, rejetées plus loin que jamais ; on touchait à la famine, et déjà on était réduit à se demander si de toute façon, même en se rendant, on pourrait la conjurer.

C’était assurément une situation pleine d’angoisses pour des hommes qui avaient la responsabilité de la vie et de l’honneur d’une cité de 2 millions d’âmes. Il fallait prendre un parti, il n’y avait plus même à hésiter. Ici seulement on subissait une autre fatalité, on venait se heurter contre un des résultats les plus inévitables de ce que j’appelais la politique du siège, de cette politique de la « force morale, » de l’illusion, de la surexcitation patriotique ou révolutionnaire. Cette politique qu’on avait suivie un peu par entraînement, un peu par nécessité, et qui était tout simplement la rançon dangereuse de la situation la plus extraordinaire, avait produit toutes ses conséquences. Elle avait fini par créer un état moral où personne n’avait plus le sens de la réalité, où tout était devenu possible. Pour éviter la guerre civile, on avait à peu près laissé tout faire, on avait désarmé la répression et ménagé tous les agitateurs. Pour soutenir la population, on avait passé quatre mois à la flatter, à lui inspirer l’orgueil de sa force, à l’entretenir dans l’espérance d’une victoire définitive, à la passionner et à lui déguiser souvent la vérité, qu’on croyait dangereux de lui avouer. Il en résultait que maintenant on se trouvait en face de cette ville qui ne pouvait admettre qu’on se rendit lorsqu’on avait encore 200,000 ou 300,000 hommes à opposer aux Allemands, toujours tenus à distance, qui avait fini par s’accoutumer à croire que, puisqu’on avait vécu au-delà de toutes les limites fixées, on pouvait vivre indéfiniment, et à qui on ne pouvait dire qu’elle touchait au dernier morceau de pain, puisque c’eût été du même coup le dire à l’ennemi. On était obligé de garder le terrible secret, et en le gardant on s’exposait à n’être pas compris de cette population qu’on avait à sauver de la famine ; on se sentait sous la menace de la sédition, prête à relever le mot d’ordre de la « guerre à outrance, » et à profiter du désarroi d’un gouvernement compromis par le dernier insuccès de Buzenval.

C’est ce qui arrivait en effet le 22 janvier par cette incohérente échauffourée qui coïncidait avec le remplacement du général Trochu par le général Vinoy, et qui allait expirer entre midi et deux heures sous la fusillade des mobiles du Finistère, chargés de la garde de l’Hôtel de Ville. Le mouvement du 22 janvier, émeute avortée, explosion nouvelle des passions qui avaient fait le 31 octobre, était comme la protestation redoutée et prévue de l’esprit de sédition avant l’acte suprême du siège. Cette crise de quelques heures une fois passée ou momentanément conjurée, on y trouvait du moins l’avantage de se sentir un peu plus fort pour fermer les clubs, pour supprimer quelques-uns des journaux les plus violens, le Réveil, le Combat, et pour en venir à la résolution décisive devant laquelle on se débattait depuis trois jours. Malheureusement la défaite de l’émeute, en simplifiant jusqu’à un certain point la situation, en donnant au gouvernement une certaine liberté relative, n’avait pas supprimé d’un seul coup bien d’autres difficultés pratiques dont on avait jusque-là détourné les regards, qui tenaient à cette situation sans exemple où l’on se trouvait conduit par une impitoyable fatalité.

On sentait qu’il n’y avait plus désormais une heure à perdre. Une négociation était nécessaire, elle devenait moins impossible. Qui se chargerait cependant de cette négociation ? Quelle forme et quel caractère lui donnerait-on ? Si Paris eût été une place de guerre ordinaire, il n’y aurait eu aucun doute : c’était le rôle de l’autorité militaire de négocier la reddition de la ville ; mais Paris n’était une place de guerre que de nom et par circonstance. C’était avant tout la capitale de la France, le siège du seul pouvoir reconnu dans le pays ; sa défense avait été une œuvre de gouvernement encore plus qu’une œuvre militaire, et d’ailleurs il eût été par trop dur d’infliger au général Vinoy, qui avait le commandement depuis le matin, la mission cruelle de conduire le deuil de cette défense qu’il n’avait pas dirigée. Était-ce aux maires de Paris d’aller négocier une reddition toute municipale dans l’intérêt de la cité ? On avait pensé à cette combinaison, on avait sondé les maires, qui s’étaient aussitôt récriés, déclinant absolument le fardeau qu’on voulait leur imposer. On agitait bien d’autres idées, et quelques-unes assurément fort étranges ; on allait jusqu’à discuter en plein conseil la possibilité de mettre la question au scrutin populaire, d’appeler Paris à nommer des mandataires spéciaux pour capituler, — comme si tout cela pouvait être sérieux en présence de la faim et de l’ennemi, comme si, après avoir pris la responsabilité de tout depuis quatre mois, on avait le droit de dire à une population tout entière : Si la victoire nous était restée, nous en aurions gardé l’honneur ; maintenant tout est perdu, à vous de vous tirer d’affaire par des délégués spéciaux ! D’autres proposaient de combattre jusqu’au bout, de pousser la défense jusqu’à la dernière extrémité, puis d’ouvrir les portes et de se livrer sans conditions, — comme si ce n’était pas toujours se rendre sans avoir même le bénéfice de la reddition, comme si on ne s’exposait pas ainsi à laisser Paris se débattre dans ses convulsions et dans sa détresse, tandis que l’ennemi aurait attendu tranquillement qu’on vînt lui porter une soumission régulière, lui offrir des garanties, avant de permettre le ravitaillement. Les plus raisonnables enfin demandaient que du moins, si on devait négocier, on ne traitât que pour Paris, sans engager la province, et rien n’eût été certainement plus désirable, si on l’avait pu ; mais c’était là encore une étrange illusion de se figurer qu’on pouvait rendre Paris comme Toul ou Phalsbourg, sans qu’il en résultât d’autres conséquences, sans que l’ennemi, arrêté devant nos murs depuis quatre mois, vainqueur sur tous les points de la France, cherchât à tirer parti de cette situation. Il fallait être aveugle pour ne pas voir la logique cruelle qui liait désormais le sort de Paris à un armistice plus général, surtout lorsqu’on n’avait cessé d’invoquer cet armistice pour faire appel à la France.

Bref, on épuisait toutes les combinaisons, c’est-à-dire tous les moyens d’éluder ou d’atténuer l’inexorable nécessité. On ne voulait pas s’avouer qu’on n’était plus libre, qu’on allait négocier, non pas pour faire des conditions, mais pour avoir du pain, pour arracher une ville de 2 millions d’âmes à la mort. On sentait bien la fatalité, on se raidissait encore contre elle, et c’était à qui se déroberait à l’amertume du dénoûment. Le général Trochu se déchargeait sur le général Vinoy ; le gouvernement aurait voulu s’effacer devant les maires ; M. Emmanuel Arago proposait de rejeter le tout sur la population de Paris par cette imagination baroque d’une consultation de scrutin. Je veux dire la vérité telle que je la vois. La négociation étant admise, celui qui aurait dû aller la suivre, c’était le général Trochu. Seul il inspirait assez d’estime au quartier-général allemand pour faire respecter l’honneur de la défense, pour obtenir peut-être plus que tout autre, et seul aussi par sa compétence militaire il pouvait déjouer certains calculs, éviter des méprises faites pour aggraver le désastre. Il n’était plus gouverneur de Paris, il est vrai, il restait toujours président du conseil, et un peu plus ou un peu moins d’impopularité ne pouvait l’arrêter. Puisque le général Trochu se croyait obligé de s’effacer et que d’autres n’auraient pas eu une autorité suffisante, M. Jules Favre tranchait la question en prenant pour lui-même ce rôle d’Eustache de Saint-Pierre dont il parlait dans un conseil du gouvernement. Il le devait sans doute un peu comme ministre des affaires étrangères, mais c’était aussi à coup sûr une œuvre de douloureuse et patriotique abnégation. M. Jules Favre a pu se tromper plus d’une fois, et il allait se tromper encore assez gravement dans cette négociation. Il y a eu du moins dans cette longue épreuve deux momens où il se dévouait aux plus ingrates, aux plus pénibles missions, — au commencement du siège, à l’entrevue de Ferrières, et à la dernière heure. Le mérite de M. Jules Favre était de ne point hésiter, d’accepter d’avance toutes les amertumes de cette médiation du désespoir entre l’ennemi implacable qu’il avait à désarmer et une population passionnée qui s’acharnait à la résistance, qu’il fallait sauver, fût-ce malgré elle, d’une effroyable catastrophe.


II

Dès le 22 janvier au soir d’ailleurs, aussitôt qu’il avait eu la certitude que l’émeute était vaincue, sans attendre les dernières délibérations du gouvernement, toujours occupé à discuter sur ce qu’il pouvait ou ne pouvait pas faire, M. Jules Favre avait pris le parti héroïque, il avait écrit à M. de Bismarck pour lui demander une entrevue immédiate. Ce n’est que le lendemain soir à cinq heures qu’il recevait la réponse, rapportée des avant-postes de Sèvres par un jeune officier attaché à l’état-major du général Trochu, le capitaine d’Irrison. Cette réponse, il l’attendait avec une impatience pleine d’émotion, et aussitôt qu’il l’avait reçue, sans vouloir retarder au lendemain, il se décidait à partir, prenant un chemin détourné à travers le bois de Boulogne, car il n’était point sans inquiétude : il avait appris que des gardes nationaux exaltés, ayant quelques soupçons, avaient menacé de l’arrêter de vive force au passage. C’eût été la pire des aventures.

Il faisait déjà nuit lorsque ce singulier ambassadeur, réduit à se cacher, arrivait en face de Sèvres et pouvait passer la Seine dans une petite barque à demi ouverte par les balles, faisant eau de toutes parts, et s’avançant péniblement au milieu des glaçons charriés par le fleuve. M. Jules Favre, conduit à travers les barricades de Sèvres, pouvait enfin prendre la route de Versailles sous l’escorte d’un piquet de cavaliers, au bruit du canon qui ne cessait de tonner, qui couvrait d’obus Paris et Saint-Denis, à la sinistre lueur de l’incendie de Saint-Cloud, de cet incendie commencé depuis la veille, continué et activé même pendant la négociation, même après l’armistice qu’on allait signer. Qui aurait dit, au milieu de ces dévastations de la guerre, de ces ponts rompus, de ces maisons éventrées par les boulets et de ces incendies lugubres, qu’on était aux portes de Paris ? A huit heures du soir, M. Jules Favre se trouvait en face de M. de Bismarck, dans un petit salon de cet hôtel de la rue de Provence à Versailles, où le chancelier prussien s’était établi par droit de conquête, où il vivait sans beaucoup de faste, comme dans un camp. C’était l’entretien commencé à Ferrières le 18 septembre 1870 qui venait se renouer à Versailles le soir du 23 janvier 1871 ; mais entre ces deux dates les événemens s’étaient déroulés avec une singulière puissance : l’invasion s’était répandue de toutes parts, refoulant nos jeunes armées improvisées. Paris seul toutefois, ce Paris dont M. de Bismarck s’était vanté de prendre les forts en quatre jours, résistait depuis plus de quatre mois ; il ne s’était laissé ni entamer par l’ennemi, ni ébranler par la sédition, ni fatiguer par les souffrances.

Lorsque M. Jules Favre avait pris le parti suprême d’aller à Versailles, il s’était fait évidemment un thème de négociation qui résultait d’ailleurs de la nature des choses, et qui, tout embrouillé qu’il fût par les discussions intérieures du gouvernement, ne restait pas moins cruellement simple. Le plénipotentiaire parisien n’allait pas négocier la paix, il n’avait aucune autorité pour cela ; il vivait séparé de la France depuis quatre mois, il ne savait ni ce qui se passait au dehors ni ce que pensait le pays, et il n’était après tout que le représentant d’un pouvoir avec qui on aurait pu même refuser de traiter. En deux mots, ce que M. Jules Favre allait chercher à Versailles, c’était, comme à Ferrières, la possibilité pour la France de se prononcer par une manifestation régulière de souveraineté nationale, et pour Paris la possibilité de se ravitailler. On réservait toujours ainsi le droit de la France en faisant la part des besoins inexorables de Paris. La situation était devenue bien extrême sans doute, et on ne pouvait plus songer à demander comme à Ferrières l’armistice et le ravitaillement sans la reddition de Paris ; mais cette reddition, on pouvait essayer de la mesurer, de l’atténuer par des artifices de négociation, par quelques demi-satisfactions, en obtenant que l’ennemi n’entrât pas dans la vaillante et malheureuse ville, en épargnant aux défenseurs de Paris, armée régulière ou garde nationale, des humiliations trop dures.

Oui, l’on pouvait essayer tout cela, bien entendu avec la chance de ne pas obtenir tout ce qu’on demanderait et d’être réduit à se contenter de peu. M. Jules Favre lui-même ne se faisait guère illusion, il se sentait sous le poids de la nécessité qui le conduisait à Versailles, il était profondément convaincu qu’il n’avait plus qu’à traiter, à moins qu’on ne voulut lui imposer de ces conditions qui poussent au désespoir. Seulement il n’était pas tenu d’avouer l’extrémité de la situation de Paris. Il pouvait se présenter comme le plénipotentiaire d’une ville résolue à combattre encore, d’une population qui venait de forcer le gouverneur à quitter le commandement parce qu’il se refusait à de nouveaux efforts. Sa diplomatie, sans être bien savante, pouvait laisser croire qu’on avait quelques semaines de vivres pour continuer la lutte. M. de Bismarck, de son côté, n’était pas homme à s’y tromper sans doute. Il savait bien que, si on venait à lui, c’est qu’on était à bout de ressources, et le triomphant hallali qu’il sifflait en recevant la lettre de M. Jules Favre prouvait assez qu’il se croyait sûr de sa victoire. A tout prendre cependant il pouvait y avoir du vrai dans ce que disait M. Jules Favre. Paris avait peut-être encore des vivres ; une population exaspérée par quatre mois de siège pouvait s’acharner au combat, prolonger une lutte meurtrière dont l’Allemagne, elle aussi, commençait à se lasser. Si on pouvait avoir la paix tout de suite, même au prix de quelques concessions, pourquoi s’y refuser ? En définitive, telle était la situation : M. Jules Favre, en poursuivant quelques atténuations de forme, ne se sentait pas en mesure de disputer beaucoup sur le fond ; M. de Bismarck, tenant surtout au fond, avait plus d’un motif de ne pas trop insister sur quelques détails de forme, et c’est ainsi que s’engageait cette négociation qui durait jusqu’au 28 janvier. M. Jules Favre passait les journées à Versailles ; le soir, quelquefois assez avant dans la nuit, il revenait à Paris pour rendre compte au gouvernement de ce qu’il avait fait, et toujours sur son chemin l’incendie de Saint-Cloud, cruellement entretenu, l’escortait de ses lueurs sinistres.

Il fallait surmonter tout. Assurément c’étaient là de dures journées, d’autant plus que dans cette lutte déjà si complètement inégale le vainqueur ne se refusait pas le plaisir orgueilleux de faire sentir l’aiguillon de la force et de mettre à l’épreuve la diplomatie du plénipotentiaire de la défense nationale. Pour tout dire, le chancelier prussien ne se gênait pas, mêlant dans ses façons la brutalité teutonne et une certaine courtoisie de gentilhomme, la rouerie et une apparence de franchise, la rudesse et la familiarité. Il se mettait tout à fait à l’aise, il allait même jusqu’à consulter M. Jules Favre, « comme avocat, » disait-il, en lui demandant son opinion sur un personnage français dont il prétendait avoir reçu des ouvertures au nom du corps législatif de l’empire. C’était la prétention de M. de Bismarck de n’être pas au dépourvu de négociateurs. Au premier mot que M. Jules Favre lui avait dit en arrivant le soir du 23, il avait répondu vivement : « Vous arrivez trop tard, nous avons traité avec votre empereur. Comme vous ne pouvez ni ne voulez vous engager pour la France, vous comprendrez sans peine que nous cherchions le moyen le plus efficace pour terminer la guerre. » Puis il ne s’agissait plus de l’empereur, c’était le prince impérial avec la régence, le prince Napoléon lui-même, une commission du corps législatif, et, comme M. Jules Favre faisait observer à son terrible interlocuteur que de telles combinaisons n’amèneraient que des « déchiremens intérieurs en France, » le chancelier allemand répliquait avec un abandon toujours instructif : « Ceci vous regarderait. Un gouvernement qui provoquerait chez vous la guerre civile nous serait plus avantageux que préjudiciable. » La vérité est que M. de Bismarck n’avait traité avec personne, que le représentant du corps législatif dont il parlait aurait été fort surpris de se savoir mis en scène, que toutes ces évocations un peu incohérentes de l’empire et de l’empereur n’étaient qu’un artifice pour déconcerter M. Jules Favre, et la meilleure preuve que rien de tout cela n’était sérieux, c’est qu’après cette première conversation de trois heures, le 23 au soir, on était assez avancé pour que le chancelier dit au ministre français : « Mettez-moi vos idées par écrit. » M. Jules Favre semblait hésiter encore, et M. de Bismarck se hâtait d’ajouter : « C’est pour moi seul, pour me permettre d’en causer avec le roi et me fournir des argumens, c’est sous la garantie de ma parole de gentilhomme. » On s’ajournait au lendemain. Au fond, M. Jules Favre, tout désarmé qu’il fût, trouvait une dernière force dans l’extrémité d’une situation si nouvelle pour tout le monde, faite pour intimider les plus audacieux, et dans le désir que M. de Bismarck lui-même devait avoir d’en finir. Quelles étaient donc les conditions débattues dans cette douloureuse négociation de cinq jours entre le représentant de l’Allemagne victorieuse et le plénipotentiaire de la ville réduite à s’avouer vaincue ? Un armistice général permettant à la France de nommer une assemblée pour décider de la paix ou de la guerre, la reddition de Paris et de toutes ses défenses, le ravitaillement comme conséquence de la reddition pendant l’armistice, sur ces premiers points il ne pouvait y avoir ni doute, ni même discussion sérieuse, puisque le traité n’avait pas d’autre raison d’être ; mais ce n’étaient là en quelque sorte que les principes généraux qu’il s’agissait d’interpréter, de réaliser par des conditions complémentaires réglant tous les détails de cette transaction poignante, et ici commençaient les vraies difficultés ; ici s’ouvrait cette lutte où tout ce qu’on pouvait obtenir de concessions était encore une amertume pour le vaincu. Les difficultés se concentraient en définitive sur trois ou quatre points essentiels, sur la contribution de guerre que Paris aurait à payer, sur l’occupation de la ville ou d’une partie de la ville par les Prussiens, sur le désarmement de la garde nationale, sur ce qu’on ferait de l’armée régulière. C’était là ce que contenait ce mot de reddition de Paris.

J’écarte la question d’argent, cette contribution de guerre que M. de Bismarck tout d’abord portait rondement à 1 milliard, en prétendant avec une indéfinissable ironie que la ville de Paris était « une personne trop puissante et trop riche pour que la rançon ne fût pas digne d’elle. » Le chancelier se donnait visiblement de la marge pour faire des concessions, il finissait par réduire le chiffre à 200 millions, sans soupçonner que M. Jules Favre avait l’autorisation d’aller jusqu’à 500 millions. Restaient les autres questions, bien autrement graves, bien autrement délicates. Les Prussiens entreraient-ils à Paris ? Assurément l’état-major de Versailles tenait à cette condition, il y voyait pour l’armée allemande le prix le plus légitime d’un immense effort, des combats qu’on avait livrés, des misères qu’on avait supportées. Le parti militaire, puissant autour du roi, réclamait vivement ce qu’il regardait comme son droit. M. Jules Favre résistait de son mieux, et il menaçait de se réfugier dans l’inertie du vaincu subissant la loi de la force, mais refusant de signer son humiliation. M. de Bismarck, qui prenait volontiers ou qui affectait de prendre un rôle de médiateur entre les exigences militaires de l’état-major allemand et les susceptibilités parisiennes, M. de Bismarck semblait assez préoccupé. Il n’éprouvait pas, bien entendu, le moindre respect pour l’inviolabilité de Paris. Il ne faisait qu’exprimer ses propres sentimens aussi bien que les sentimens qui s’agitaient autour de lui, lorsqu’il disait à M. Jules Favre : « Comment voulez-vous que nous fassions accepter par nos troupes une clause qui les priverait d’un des fruits les plus précieux de leur victoire ? .. c’est la récompense de notre armée… Quand, rentré chez moi, je rencontrerai un pauvre diable marchant sur une seule jambe, il me dira : La jambe que j’ai laissée sous les murs de Paris me donnait le droit de compléter ma conquête ; c’est ce diplomate, qui a tous ses membres, qui m’en a empêché. Nous ne pouvons nous exposer à froisser à ce point le sentiment public… » Cependant lorsque M. Jules Favre faisait observer au chancelier que c’était tenter la plus périlleuse des aventures, qu’on allait entrer dans une ville exaspérée de douleur et de colère, toute chaude encore d’une lutte de cinq mois, qu’on ne pouvait répondre de ce qui sortirait d’un mouvement de désespoir, — lorsque M. Jules Favre parlait ainsi, M. de Bismarck convenait qu’il y avait en effet des inconvéniens. Il jugeait en politique, et, tout bien réfléchi, on accordait à notre plénipotentiaire que l’armée allemande n’entrerait pas dans la ville de Paris « pendant l’armistice. » La question n’était point résolue, il est vrai, elle restait en suspens jusqu’à la paix ; c’était beaucoup dans le moment pour Paris.

Autre difficulté d’où allaient sortir bientôt d’effroyables conséquences : que ferait-on de la garde nationale ? La traiter en prisonnière de guerre, on ne pouvait y songer. La première pensée de M. de Bismarck avait été d’exiger un désarmement général en ne conservant que les anciens bataillons formés sous l’empire. C’était impraticable, ces anciens bataillons avaient disparu dans la masse, ils n’avaient plus leur organisation primitive. Sur ce point d’ailleurs M. Jules Favre insistait énergiquement ; il se faisait un point d’honneur de maintenir la garde nationale dans son intégrité, de la sauver du désarmement. On lui disait qu’il s’exposait à de terribles dangers en laissant cette masse confuse et agitée tout entière en armes, et il ne le niait pas trop, il était le premier à prévoir et à redouter ce qu’il appelait une « liquidation sanglante ; » mais il répondait aux Prussiens avec un sentiment de juste et patriotique fierté : « Cette liquidation, nous la ferons sans vous ; j’espère encore que les élémens excellens de la garde nationale seront suffisamment forts pour réprimer ceux qui sont mauvais. » Il l’espérait, il le croyait. Depuis, pendant la commune, à Versailles, M. Jules Favre a demandé un jour pardon à Dieu et aux hommes de n’avoir pas laissé désarmer la garde nationale, puis il s’est repenti de cette parole amère, et en réalité il n’avait ni à demander pardon à Dieu et aux hommes, ni à se repentir, ni à se vanter, par cette raison bien simple qu’il n’avait pas eu le choix ; il n’avait fait que subir une des plus grandes fatalités de cette mauvaise heure. Le désarmement de la garde nationale était à peu près une impossibilité. Sans doute les bataillons fidèles, animés d’un esprit sage, auraient pu se résigner à rendre leurs armes, si on les leur avait demandées dans un intérêt public. Les mauvais bataillons, et ils étaient nombreux, auraient gardé leurs fusils ; ils auraient peut-être trouvé pour complices tous les sentimens d’irritation patriotique qui agitaient Paris, et c’était dès ce moment la guerre civile éclatant sous les yeux de l’ennemi, en présence d’un gouvernement dont la capitulation achevait de ruiner l’autorité, avant qu’un pouvoir régulier eût été reconstitué. M. de Bismarck, il est vrai, prétendait avoir un moyen infaillible : on n’aurait donné un morceau de pain, disait-il, qu’en échange d’une arme entière ou brisée. C’était une boutade, ce n’était pas une solution. Le privilège réclamé par M. Jules Favre pour la garde nationale n’était pas non plus une solution ; seulement on sauvait peut-être ainsi la situation pour le moment, on pouvait doubler ce terrible cap de la famine en évitant la crise immédiate qu’aurait pu provoquer un désarmement tenté dans de telles conditions.

Ceux qui n’ont pas été les témoins de ces scènes ou ceux qui jugent les choses après coup en parlent trop à l’aise aujourd’hui dans la commission d’enquête ; ils ne soupçonnent pas ou ils ont oublié ce qu’était cette masse échauffée, violente, désordonnée, qui se croyait encore de force à repousser l’ennemi et qui accusait de trahison des hommes occupés à sauver la ville d’une catastrophe. Tout au moins, pour dissoudre cette garde nationale, si on le voulait, il aurait fallu laisser dans Paris les troupes régulières intactes avec leur organisation et leurs armes. On devait les honneurs de la guerre à ceux qui avaient été les vrais combattans ; mais l’état-major allemand ne l’entendait pas ainsi. L’armée de Paris était considérée par lui comme prisonnière. Consentir à ne pas l’envoyer pour le moment captive en Allemagne, où l’on avait déjà trop de prisonniers, n’était point certes une grande concession, M. de Bismarck l’avouait. Si on la laissait à Paris, on ne voulait pas moins la traiter comme une armée ayant déposé les armes ; on prétendait parquer les soldats sous la garde prussienne à Gennevilliers et à Saint-Maur, tandis que les officiers auraient été internés à Saint-Denis. M. Jules Favre avait à faire les plus grands efforts pour défendre l’armée de Paris de ces humiliations, pour épargner à nos officiers d’avoir à remettre leurs armes et à nos soldats d’être parqués comme un troupeau. Ce qu’il y a de plus curieux, c’est que M. de Bismarck prétendait agir dans notre intérêt. « C’est insensé, disait-il à M. Jules Favre, 100,000 soldats désœuvrés, errans au milieu d’une population démoralisée elle-même, seront une cause permanente de désordre et un danger pour vous. » C’était peut-être vrai ; on n’avait malheureusement que le choix entre toutes les causes de désordre. Puisque M. de Bismarck le voyait si bien cependant, il pouvait jusqu’à un certain point atténuer le danger. Il n’avait qu’à se prêter à ce qu’on lui demandait, à laisser au gouvernement de Paris la faculté de garder trois divisions d’infanterie armées. La sûreté des Allemands maîtres des forts ne pouvait certes être en péril. Ce n’est qu’après les discussions les plus vives et avec une peine extrême qu’on finissait par obtenir une seule division, plus la gendarmerie et la garde municipale au nombre de 3,500 hommes. C’était une force totale de 16,000 hommes au plus, qui ne pouvait évidemment suffire à un sérieux service d’ordre ou de défense intérieure[3]. Dernière concession allemande : après cinq heures de lutte et des visites réitérées chez le roi, on consentait à ne pas exiger la remise des drapeaux de l’armée de Paris ; il n’en restait d’ailleurs que quelques-uns, et ceux-là ont eu du moins la chance de ne pas aller à Berlin. Paris, en se rendant, ne livrait pas les drapeaux de la France laissés sous sa garde. Ainsi se poursuivait cette négociation le 24, le 25, le 26 janvier. Sans avoir rien conclu définitivement, on avait ébauché les traits généraux de la convention qui allait mettre fin au grand conflit.

Jusque-là M. Jules Favre était resté seul à se débattre à Versailles. A mesure que la négociation avançait cependant, les questions se précisaient : on touchait aux détails militaires de l’armistice qui avaient une singulière importance, au règlement pratique des conditions financières. M. Jules Favre, abandonné à lui-même, sentant son incompétence et assez inquiet de sa responsabilité, avait demandé plusieurs fois déjà d’être accompagné de quelques membres du gouvernement, du général Trochu et de M. Ernest Picard, qui l’un et l’autre avaient paru peu pressés d’aller partager le terrible fardeau. Le 27, il n’y avait plus à reculer, les Allemands réclamaient la présence d’un officier, qui était en effet fort nécessaire. A défaut du général Trochu, qui persistait à s’effacer, quoique son autorité et son expérience militaire n’eussent pas été de trop, il y avait un choix simple, naturel et régulier, c’était celui du chef d’état-major du nouveau commandant de Paris. On allait être obligé d’y revenir, mais on vivait dans un tel trouble d’esprit qu’on n’y songeait pas d’abord. On commençait par s’adresser au général Cailler qui se hâtait de se récuser, prétendant, non peut-être sans raison, qu’il pouvait rendre plus de services à son secteur de Belleville qu’à Versailles. On faisait alors appel au dévoûment du général de Beaufort d’Hautpoul, qui était à Neuilly avec sa division. On avait pensé à lui parce qu’il avait rempli autrefois une mission en Syrie et parce qu’il passait pour un diplomate parmi les militaires, avant de passer bientôt pour être un peu trop militaire parmi les diplomates. Le général de Beaufort, désespéré autant que surpris du rôle qu’on lui infligeait, ne cédait qu’avec chagrin aux pressantes instances du général Trochu lui-même, qui allait le trouver à sept heures du matin pour le préparer à partir avec M. Jules Favre. Il se laissait conduire au camp ennemi à l’improviste, ayant à peine le temps d’être mis au courant de la situation dans un trajet rapide, maugréant de tout cœur, ne cachant ni aux officiers prussiens qui le recevaient à Sèvres, ni à M. de Bismarck et aux chefs de l’état-major de Versailles à son arrivée, qu’il aimerait mieux pour le moment être à leur tirer des coups de canon, et ce n’est pas l’épisode le moins curieux d’une si douloureuse négociation.

Cette conférence du 27 janvier, décrite par un jeune officier d’ordonnance du général de Beaufort, est une des scènes les plus vives, les plus caractéristiques de ce drame de la diplomatie et de la guerre. M. de Moltke est là impassible, sobre de paroles ; « c’est un vieillard de taille moyenne, que ses soixante-quatorze ans n’ont pas courbé. Deux petits yeux fixes donnent à son visage sec, maigre et rouge, une expression particulière. Il n’a point de barbe ; aussi voit-on ses lèvres plissées par un grand nombre de rides concentriques, ce qui ajoute encore à son air de froide et dure ténacité. Sa perruque grise mal posée sur son crâne penche à droite et laisse voir la peau lisse et brillante de la tête dénudée… » Quant à M. de Bismarck, « c’est un homme de grande taille. Son visage, que de longs sourcils fauves et retroussés rendent dur au premier abord, ne manque pas de sympathie. Il sourit assez fréquemment, et soit habileté, soit bonhomie, son accent est plein de douceur. Il est vêtu d’une longue capote blanche à paremens jaunes… » Ces deux personnages disposent par le fait de la France ; ils énumèrent les villes, les départemens, les points stratégiques qu’ils veulent occuper. S’il y a une question difficile qui révolte trop le patriotisme français, le diplomate, M. de Bismarck, de son ton le plus aimable ou le plus dégagé, se hâte de dire : « Je ne demanderais pas mieux que de vous donner satisfaction, l’élément militaire s’y oppose, il faut s’adresser à M. de Moltke. » On se tourne vers M. de Moltke, qui est « raide comme une barre de fer. » Entre ces deux hommes, le général de Beaufort, quoique représentant une nation vaincue, reste fier d’attitude, discutant avec véhémence, défendant pied à pied la position, faisant de son mieux pour sauver Vincennes ou quelques villages des environs de Paris, pour éloigner du Havre la ligne d’occupation. Il tient tête à ses redoutables interlocuteurs, au risque de passer pour difficile et cassant. Parfois M. de Bismarck, M. de Moltke et son lieutenant, le général de Podbielski, se retirent un peu à l’écart et causent en allemand. De son côté, M. Jules Favre, assez ému, cherche à retenir le général de Beaufort en lui disant : « Ne les poussez pas à bout. » Le général répond vivement : « Je ne suis pas diplomate, ces messieurs, qui sont militaires, doivent me comprendre. » Ce jour-là, M. Jules Favre, avec sa préoccupation fixe, passa de mauvais momens, si bien qu’en rentrant le soir à Paris sans avoir encore rien fini, il se hâtait de demander un autre négociateur militaire qui mît un peu moins le feu aux poudres. Ce fut cette fois le chef d’état-major de l’armée de Paris, le général de Valdan.

M. Jules Favre s’exagérait un peu les conséquences de quelques fiertés de langage. Ni le général de Beaufort avec ses vivacités, ni le général de Valdan avec sa fermeté plus calme le lendemain, ne pouvaient rien changer. Il s’agissait non-seulement de régler les conditions de la remise des forts, de fixer définitivement la position faite à l’armée et aux belligérans sous Paris, mais encore d’étendre l’armistice à la province, de déterminer les zones d’occupation. Pour Paris, c’était tristement simple, on n’ignorait rien, on avait tous les élémens de décision. Pour la province, on ne pouvait rien savoir, puisqu’on n’avait aucune liberté de communication ni avec le gouvernement de Bordeaux ni avec les généraux. M. Jules Favre était traité comme un prisonnier d’état soigneusement séquestré, au point que le maire de Versailles pouvait tout au plus un soir se glisser jusqu’à sa voiture pour lui serrer furtivement la main sans rien dire. On procédait dans une obscurité où l’ennemi seul savait ce qu’il faisait. C’est sur des renseignemens allemands, avec des cartes allemandes qu’on était réduit à tout décider, le sort des armées et des villes aussi bien que les délimitations des zones, et de là une des plus funestes méprises de cette négociation.

Les chefs de l’état-major prussien paraissaient assez mystérieux sur les affaires de l’est ; ils assuraient seulement que les armées se trouvaient aux prises, que Bourbaki, battu devant Héricourt, était déjà coupé, tout près d’être rejeté en Suisse, et naturellement ils prétendaient ne pas perdre l’avantage des opérations engagées dans cette région. Dès le début, ils avaient réclamé la reddition de Belfort, qui tenait toujours énergiquement. M. Jules Favre avait refusé de livrer Belfort, il hésitait sur le reste, peut-être parce qu’il doutait encore de ce qu’on lui disait de l’armée de Bourbaki, dont on ne connaissait à Paris que les premiers succès de Villersexel. « Qu’à cela ne tienne, répliquait M. de Bismarck, attendons quelques jours pour conclure, d’ici là tout sera éclairci. » Attendre, c’était justement la question. M. Jules Favre sentait bien que Paris ne pouvait pas attendre, et c’est ainsi que, croyant tout concilier, l’intérêt de Paris, l’honneur de Belfort, la liberté de Bourbaki, il acceptait un article équivoque réservant une « entente ultérieure » sur les délimitations dans l’est, permettant aux Prussiens de continuer jusque-là les opérations militaires qu’ils avaient commencées, et leur laissant le temps d’accabler notre malheureuse armée. M. Jules Favre ne se rendait pas compte évidemment de ce qu’il acceptait, non plus que des conséquences possibles de ce délai de trois jours stipulé pour l’application de l’armistice en province. Il avait hâte de clore cette négociation, qui se prolongeait depuis le 23 et qui prenait encore toute la journée du 28. Ce n’est qu’à onze heures du soir qu’on arrivait enfin à trancher les dernières difficultés et qu’on signait sans plus de retard. « Je vois encore la scène, dit le général de Valdan : il y a eu un incident particulier. M. de Bismarck a dit à M. Jules Favre : — Avez-vous un cachet ? C’est l’habitude des chancelleries que, pour des actes de ce genre, il y ait apposition de cachets. — M. Jules Favre a répondu : — Je n’ai pas de cachet. — Il a tiré une bague. — Cela vous suffit-il ? — Oui, a dit M. de Bismarck. » Le sceau était digne de notre fortune du moment, il est resté au bas d’un des actes les plus douloureux de l’histoire de la France.

Assurément, si pénible, si dure qu’elle fût, cette œuvre de diplomatie désespérée aurait pu être plus cruelle encore. Telle qu’elle était, elle laissait à nos officiers leurs armes, à nos soldats leurs drapeaux et une liberté relative, à Paris l’honneur d’être respecté par l’ennemi au moins pour le moment, et M. de Moltke disait aux négociateurs français : « Vous vous plaignez toujours de conditions trop dures, moi je n’ose pas les dire à mon armée. » Cette convention du 28 janvier ne restait pas moins, sous le nom d’armistice, une capitulation véritable, à peine voilée et palliée par quelques atténuations de détail faites pour ménager l’orgueil de Paris. Ce qu’on avait pu obtenir, on le devait au désir qu’éprouvait l’ennemi lui-même d’arriver à une possibilité de paix par l’élection d’une assemblée, peut-être aussi un peu à cette idée que Paris n’était pas complètement à bout de vivres, qu’il pouvait tenir encore. Ce qu’on subissait était la rançon inévitable d’une situation poussée à la dernière extrémité. C’est presque une iniquité aujourd’hui d’oublier les circonstances dans lesquelles on avait à se débattre pour ne se souvenir que de ce qui manquait ou de ce qu’il y avait de trop dans l’œuvre du 28 janvier et des méprises du négociateur.

Non, quoi qu’il soit arrivé depuis, la faute de M. Jules Favre n’était pas de tenir à laisser la garde nationale armée lorsque le désarmement était impossible, lorsque cette faveur pouvait adoucir les colères, aider à faire accepter la capitulation. La faute du plénipotentiaire parisien envoyé à Versailles n’était pas d’avoir consenti à traiter sur la situation militaire de province qu’il ne connaissait pas, d’avoir souscrit pour l’armée de l’est à des conditions que l’ennemi imposait avec l’arrière-pensée de s’en servir contre nous. Sur tous ces points, il cédait à des nécessités inexorables, à la violence des faits, et on oublie que, si l’ennemi avait demandé davantage, on n’avait aucun moyen de se dérober à ses exigences. Le négociateur français était excusable jusque dans cette hâte qu’il mettait à signer le soir du 28, puisque, si on eût attendu au lendemain, on se trouvait exposé à un jour, peut-être plus d’un jour de famine avant tout ravitaillement, et puisque, même en évitant de perdre ces quelques heures on allait être obligé d’accepter les vivres des Allemands, que M. de Bismarck d’ailleurs s’empressait d’offrir aussitôt qu’on lui dévoilait la vérité. La vraie et sérieuse faute de M. Jules Favre était, après avoir traité pour la province comme pour la ville assiégée, pour les armées extérieures comme pour l’armée de la défense de Paris, de prévenir le gouvernement de Bordeaux de la suspension des hostilités dans les termes les plus vagues, les plus insuffisans. « Nous signons un traité avec le comte de Bismarck, écrivait-il par le télégraphe dès le 28 au soir. Un armistice de vingt et un jours est convenu. Une assemblée est convoquée pour le 12 février. Faites exécuter l’armistice et convoquez les électeurs pour le 8 février. Un membre du gouvernement va partir pour Bordeaux. »

Il est clair que cette dépêche, ainsi transmise, ne disait au gouvernement de Bordeaux ni qu’il y avait un délai de trois jours pour l’application de l’armistice en province, ni que les opérations de guerre continuaient dans l’est, et M. Jules Favre n’en disait rien parce qu’il ne se doutait pas lui-même de la portée de ces clauses, sur lesquelles le général de Valdan n’avait pas été consulté. Trois jours après, dans un conseil du gouvernement à Paris, le général Trochu, inquiet parce qu’il pressentait la vérité, en était à demander si définitivement l’armée de l’est était exclue de la trêve. Il l’aurait beaucoup mieux su, s’il avait été présent à Versailles au lieu de laisser à M. Jules Favre le soin périlleux de trancher de son autorité incompétente les questions les plus délicates. Assistant aux négociations, il ne se serait pas mépris sur la pensée et le but de M. de Moltke. Il aurait pu, sinon sauver Bourbaki, déjà blessé de ses propres mains depuis le 26, et son armée, déjà fort en péril le 29, du moins atténuer le désastre par la précision des conventions ; au pis aller, s’il n’avait rien obtenu, il aurait su à quoi s’en tenir, il aurait compris, lui militaire, qu’on ne pouvait pas envoyer à Bordeaux l’ordre d’exécuter l’armistice sans ajouter aussitôt qu’il y avait un délai de trois jours pour la province, et que l’armée de l’est était exceptée. M. Jules Favre, quant à lui, n’avait pas de ces préoccupations. Agité d’un trouble assez naturel dans un pareil moment, dévoré d’un sentiment d’amertume qu’il était obligé de contenir, il ne voyait qu’une chose, Paris sauvé de la faim, et sous le regard, sous le bon plaisir du vainqueur, il écrivait le malencontreux télégramme de la même plume dont il venait de signer l’acte qui mettait fin à la défense nationale. Il avait accompli seul le sacrifice jusqu’au bout en vouant son nom à la plus inévitable et la plus poignante des humiliations.


III

Ce n’était pas tout d’avoir signé cependant ; il restait à savoir comment l’armistice allait être accueilli en province, et d’abord comment il serait reçu à Paris même. A vrai dire, on y était un peu préparé dans Paris. Dès le 27, le gouvernement avait pris le parti d’avouer, par une déclaration officielle, qu’on négociait, et par le fait les hostilités avaient été suspendues dans la soirée du 26. Ce jour-là, au moment où M. Jules Favre allait quitter Versailles, M. de Bismarck avait dit vivement au ministre français : « Je ne crois pas qu’au point où nous en sommes une rupture soit possible ; si vous y consentez, nous ferons cesser le feu ce soir. » M. Jules Favre, déjà tourmenté de cette idée que le sang coulait inutilement pendant la négociation, s’était hâté d’accepter. « Eh bien ! avait repris le chancelier, il est entendu que nous donnerons des ordres pour que le feu cesse à minuit. » Et en effet, à peine rentré à Paris, M. Jules Favre avait couru à l’état-major. Ne trouvant pas le général Vinoy, il avait pris sur lui d’expédier partout l’ordre de la suspension du feu, et à minuit, pour la première fois depuis près de cinq mois, le bruit du canon s’était soudainement éteint sur toutes les lignes, pour faire place à un silence lugubre dont la note officielle du lendemain disait le secret. L’armistice ne pouvait donc plus être une surprise ; seulement la dernière difficulté était de divulguer les conditions, puis de les exécuter.

Au fond, la population parisienne, sans appeler la fin de la résistance, trouvait évidemment dans son malheur une compensation : elle sentait qu’un armistice allait lui donner du pain et la liberté de renouer avec la France. L’émotion n’était pas moins universelle et profonde, mêlée de stupeur chez les uns, violente chez les autres, et au premier bruit de la négociation ouverte à Versailles, sans attendre le dénoûment, une sorte d’agitation s’était organisée pour s’opposer à toute suspension d’armes, pour reprendre cette lutte à outrance que le gouvernement abandonnait. Des chefs de bataillon de la garde nationale s’étaient réunis au nombre de trente-cinq, déclarant qu’ils n’accepteraient pas l’armistice, et se mettant en pleine insurrection. Ils avaient élu deux aventuriers, Brunel et Piazza, l’un commandant supérieur de la garde nationale, l’autre chef d’état-major. Les agitateurs, croyant trouver un appui dans la population, dans une partie de l’armée, surtout parmi les marins, se proposaient de marcher sur les forts de l’est commandés par l’amiral Saisset, qu’ils espéraient intéresser à leur cause et dont ils se figuraient pouvoir faire le chef du mouvement. Pendant la nuit du 27 au 28, on battait le rappel à Belleville, dans le faubourg du Temple, le tocsin sonnait dans plusieurs quartiers ; le rendez-vous était devant l’église Saint-Laurent. C’était beaucoup de bruit et rien de plus. On rassemblait à peine quelques centaines d’hommes qui se débandaient bientôt, et le lendemain matin le préfet de police faisait arrêter Brunel et Piazza à leur prétendu quartier-général, dans une maison du boulevard du Prince-Eugène, de sorte que cette tentative avait avorté complètement avant même que l’armistice devînt une irrévocable réalité.

Le mouvement avait échoué devant la résignation patriotique de la population, il n’avait aucune prise sur l’armée, sur ces rudes marins dont on essayait vainement de surprendre le courage, et par le fait la condition la plus dure de la capitulation, la reddition des forts, était exécutée dès le 29 avec une stricte et morne régularité. Assurément ces vaillans équipages avaient de la peine à se laisser arracher ces forts qu’ils défendaient au prix de leur sang depuis près de cinq mois ; ils ne restaient pas moins tous serrés autour de leurs chefs aussi désespérés qu’eux, faisant leur service jusqu’à la dernière heure et inspirant le plus sérieux respect à l’ennemi. Au moment où la garnison de Montrouge, obéissant à l’ordre du gouvernement, quittait le fort pour rentrer dans Paris, il y avait au bord de la route le général bavarois Hartmann à cheval, avec son escorte. Un marin, exaspéré, se précipitait vers lui en montrant le poing et en disant : « Ne riez pas au moins ! » Le général répondit : « Mon ami, nous n’avons nullement envie de rire de braves gens comme vous, qui ont si bien fait leur devoir. » Dernier et légitime hommage rendu par l’ennemi lui-même à ces obscurs héros de la défense demeurés jusqu’au bout des modèles d’intrépidité et de discipline ! Tout se passait du reste avec calme dans cette dernière journée du siège, qui aurait pu être une effroyable crise, et, la reddition une fois accomplie, on n’avait plus à songer qu’à la première de toutes les nécessités, au ravitaillement ; mais la question pour l’instant n’était pas seulement dans ce qui se passait à Paris, elle était encore plus peut-être dans ce qui allait se passer en province, à Bordeaux, où s’agitait un gouvernement dont on avait à craindre les dispositions, qui pouvait tout compromettre, jusqu’à l’existence de Paris lui-même.

Au moment où l’on touchait à la fin de la négociation à Versailles, M. de Bismarck, s’arrêtant brusquement, disait à M. Jules Favre : « Savez-vous que je fais quelque chose de très hardi ? .. Nous sommes très imprudens, car enfin êtes-vous sûr que M. Gambetta vous obéira ? Pour ma part, j’en doute. Si ce que nous allons conclure ici est désavoué par lui, la guerre civile peut compliquer une situation déjà fort difficile et annuler les concessions faites à la ville de Paris. » C’était là précisément la question. M. Jules Favre n’était nullement sûr d’être obéi, et, s’il ne l’était point par hasard, Paris, se débattant sous l’étreinte du vainqueur, pouvait être livré à la plus affreuse crise de destruction, la France elle-même pouvait rouler dans la guerre civile la plus misérable devant l’ennemi. On ne méconnaissait pas le danger, il faut l’avouer, dans les conseils de l’Hôtel de Ville ; M. Jules Favre avait voulu le prévenir en annonçant dans sa première dépêche le départ d’un des membres du gouvernement, et dans les délibérations qui avaient lieu le 28 au soir on ne déguisait pas la cause de ce départ ; c’était pour « dominer M. Gambetta et l’empêcher de s’insurger, s’il en avait le désir. » On en était en vérité à ce degré de confiance et de cordiale entente entre membres d’un même gouvernement chargé de sauver la France des dernières extrémités ! Malheureusement on n’allait pas à Bordeaux comme on voulait en janvier 1871, après un siège de cinq mois finissant par une capitulation. Il fallait une permission des Allemands, maîtres de toutes les communications et des chemins de fer jusqu’à Vierzon. Le 29, M. Jules Favre allait à Versailles chercher un sauf-conduit pour M. Jules Simon, chargé de se rendre en province, et il ne trouvait pas d’abord M. de Bismarck. C’était un retard de vingt-quatre heures. Bref, M. Jules Simon ne pouvait être prêt que dans la nuit du 30 au 31, et il ne pouvait être que le 1er février à Bordeaux, où il arrivait muni des pouvoirs les plus étendus pour dompter toute résistance, pour révoquer, s’il le fallait, et au besoin même faire arrêter M. Gambetta. C’était une mesure de prévoyance qui ne manquait pas d’opportunité.

Les choses avaient en effet étrangement et rapidement marché à Bordeaux pendant ces quelques journées d’incertitude. La première nouvelle sommaire et vague de l’armistice, reçue dès trois heures du matin le 29, avait excité une violente émotion. On paraissait profondément surpris, comme si Paris avait dû tenir indéfiniment. On notifiait aussitôt, il est vrai, l’armistice à la France, aux généraux, mais tout cela était fait d’une façon singulière, énigmatique, d’un air de gens offensés de n’avoir point été appelés en consultation, et avant la fin du jour tous les préfets recevaient une dépêche des plus graves où M. Gambetta, prenant un ton solennel et menaçant, laissait entrevoir ce qu’il appelait ses « résolutions personnelles, » et ajoutait : « J’ai décidé de maintenir le statu quo jusqu’à l’arrivée du personnage annoncé de Paris. Aussitôt après l’entrevue et les explications que j’aurai eues avec lui, vous serez avisé des déterminations politiques auxquelles je me serai arrêté… » L’orage s’amassait chez le jeune autocrate bordelais, et l’irritation allait naturellement en croissant, — elle était même cette fois assez légitime, — lorsque le lendemain 30 on recevait des plaintes amères de tous les généraux réduits à céder quelque portion de terrain qu’ils croyaient avoir le droit de garder, surtout lorsqu’on apprenait par le successeur de Bourbaki, le général Clinchant, que l’armée de l’est n’était pas comprise dans la trêve, que Manteuffel refusait de s’arrêter. M. Gambetta était exaspéré, comme il l’a dit depuis ; il n’avait pas tout à fait tort, d’autant plus qu’il ne savait réellement que faire. Eh ! sûrement M. Jules Favre avait commis la plus déplorable méprise en négligeant de dire que les délimitations des zones, avaient été fixées par l’armistice à Versailles, que l’armée de l’est était pour le moment en dehors du traité, et ce qu’il y avait de plus triste, c’est qu’on n’apprenait pour la première fois ces conditions que deux jours après, par M. de Bismarck lui-même, qui les transmettait à Bordeaux ; mais, si M. Jules Favre s’était trompé, M. Gambetta de son côté aurait mieux fait de réfléchir que de s’exaspérer et de jouer la tragédie. Avec un peu plus de sang-froid, il se serait dit que cette dépêche d’où naissait tout le mal venait du quartier-général allemand, qu’elle n’était qu’un avis télégraphique, et, en prévenant les généraux de l’existence de l’armistice, il les aurait avertis que les conditions n’étaient pas encore connues, qu’ils devaient se tenir en garde jusqu’à une information plus complète, régler leur attitude sur celle de l’ennemi. Alors il eût peut-être atténué un peu le danger et réparé jusqu’à un certain point la faute de M. Jules Favre ; mais non, M. Gambetta s’emportait, se révoltait, et ne tenait même pas compte des difficultés, de la gravité d’une situation qui était après tout son œuvre autant que l’œuvre du gouvernement de Paris.

Au moment où un traité de suspension d’hostilités venait d’être signé à Versailles, M. Gambetta faisait adresser par M. Laurier à tous les préfets de France une dépêche qui était une déclaration nouvelle de guerre, une négation présomptueuse de l’armistice. « La politique soutenue et pratiquée par le ministre de l’intérieur et de la guerre, disait-on, est toujours la même : guerre à outrance ! résistance jusqu’à complet épuisement ! .. Il faut à tout prix que l’armistice nous profite… Il n’est pas jusqu’aux élections qui ne puissent et doivent être mises à profit. Ce qu’il faut à la France, c’est une assemblée qui veuille la guerre et soit décidée à tout pour la soutenir… » Chose plus grave, le même jour M. Gambetta, prenant à son tour la parole, adressait aux préfets, au pays, une proclamation qui se terminait par ces mots : « aux armes ! » et où, au milieu de toute sorte de violences banales ou prétentieuses, il disait : On a signé à notre insu, sans nous avertir, sans nous consulter, un armistice dont nous n’avons connu que tardivement la coupable légèreté, qui livre aux troupes prussiennes les départemens occupés par nos soldats et qui nous impose l’obligation de rester trois semaines pour réunir en repos, dans les tristes circonstances où se trouve le pays, une assemblée nationale. Nous avons demandé des explications à Paris et gardé le silence, attendant pour vous parler l’arrivée promise d’un membre du gouvernement… Cependant personne ne vient de Paris, et il faut agir. Il faut, coûte que coûte, déjouer les perfides combinaisons des ennemis de la France… » Ce n’est pas tout : par une interprétation ou une application aussi étrange qu’arbitraire d’une des conditions de cet armistice qu’on ne connaissait encore que sommairement, sans attendre aucune explication, on se hâtait de promulguer un nouveau décret électoral frappant de « déchéance politique, » excluant de l’éligibilité à l’assemblée nationale des classes entières de Français, non-seulement les anciens ministres, sénateurs, conseillers d’état, préfets de l’empire, mais encore tous ceux qui depuis vingt ans avaient figuré dans les élections comme « candidats du gouvernement, candidats de l’administration, candidats officiels. » Décret électoral, circulaire, proclamation, tout cela éclatait à la fois le 31 janvier.

On aurait dit que M. Gambetta avait hâte d’exhaler ses griefs, de se faire une attitude, et il prenait en vérité bien son temps pour accabler ceux qui tombaient au loin. Il donnait à entendre qu’on lui avait laissé ignorer l’extrémité où était Paris ; s’il l’ignorait, c’est qu’il ne voulait rien savoir puisque depuis un mois le général Trochu, dans une communication précise adressée au général Chanzy, avait fixé le dernier terme de la résistance au 20 janvier, et il ne se trompait pas. M. Gambetta se plaignait de n’avoir pas été consulté sur les négociations, et il ne se demandait pas si on l’avait pu, si on avait eu le temps et les moyens de le consulter, si on n’avait point été pressé par l’implacable famine. Le « personnage annoncé de Paris, » comme il disait, se faisait attendre, n’arrivait pas, — et il n’avait pas même l’idée de se demander si les abords de Paris étaient aussi libres, aussi faciles que les environs de Bordeaux. M. Gambetta, lui, ne pouvait attendre, il avait besoin d’éclater sans perdre un moment, de sorte que lorsque M. Jules Simon débarquait enfin à Bordeaux le 1er février, il tombait au milieu d’une situation singulièrement aggravée. Ce que M. de Bismarck avait prévu se trouvait presque réalisé. Ce n’était pas encore la guerre civile sans doute, on n’allait pas jusque-là ; c’était néanmoins une lutte ouverte, un antagonisme avoué entre le gouvernement de Paris et le gouvernement de Bordeaux, un commencement de résistance de la délégation, et tout cela en définitive était la conséquence des dispositions, des procédés, des ardeurs impérieuses, dont les dernières dépêches de M. Gambetta parvenues à Paris étaient la significative expression. Je ne veux nullement méconnaître ce que M. Gambetta avait déployé de vigueur entraînante dans son rôle en province. Il avait surexcité le patriotisme du pays, il avait réveillé les courages, enflammé de son feu la résistance nationale ; mais ces trois mois d’omnipotence l’avaient visiblement enivré. Depuis quelque temps surtout, on voyait se dessiner en lui un agitateur à demi émancipé, un dictateur aspirant à secouer toute dépendance, ayant sa politique, ses vues propres, et n’attendant qu’une occasion pour éclater.

La vérité est que M. Gambetta ne voulait ni de l’armistice, ni des élections, et au fond, qu’on ne s’y trompe pas, il prenait parfaitement son parti de voir Paris se rendre à merci, subir la loi de la guerre, pourvu que la chute de la ville assiégée lui laissât la liberté de disposer de la France. Il pouvait bien essayer encore d’entretenir les illusions de la province sur Paris, comme il entretenait les illusions de Paris sur la province : ses prévisions s’arrêtaient depuis quelque temps sur cette éventualité de la catastrophe parisienne à laquelle il fallait bien s’attendre. « Nous continuerons la guerre jusqu’à la victoire, écrivait-il le 3 janvier, — même après la chute de Paris, si un tel désastre ne peut être évité… Nous prolongerons la lutte jusqu’à l’extermination, nous empêcherons qu’il se trouve en France un homme ou une assemblée pour adhérer aux victoires de la force… » La conséquence d’une telle politique se dégageait naturellement : Paris tombait, c’était un malheur, le gouvernement de l’Hôtel de Ville disparaissait du même coup, le malheur était déjà moins grand, — et il ne restait plus qu’un gouvernement, celui de Bordeaux, ramassant toutes les forces nationales pour les pousser dans la lutte jusqu’à la victoire, — ou jusqu’à la perdition complète ! C’était là le rêve ; l’armistice était le coup de foudre qui confondait tous ces calculs, et c’est avec l’amertume de la déception que M. Gambetta s’est écrié depuis que le gouvernement de Paris ne pouvait capituler que pour Paris, que c’était son droit, mais que c’était tout son droit. « Les gens de Paris, — c’est le langage de M. Gambetta, — en capitulant ont capitulé pour le reste de la France, contrairement à leurs engagemens les plus solennels et les plus multipliés… » Assurément si cette guerre à outrance au nom de laquelle on s’insurgeait contre l’armistice de Versailles, comme si l’armistice avait arrêté la défense de province en pleine victoire, si cette guerre avait été possible, on n’en aurait pas voulu à M. Gambetta de la tenter. Les « gens de Paris » se seraient résignés à bien des sacrifices ; mais pour accuser si violemment les autres, pour nourrir de telles illusions, sur quoi comptait donc le dictateur de Bordeaux ? Où en était-il lui-même ? Moins d’une semaine avant l’armistice, il se trouvait à Lille prononçant des discours enflammés et il avait une conversation intime avec le général Faidherbe, dont il ne pouvait mettre en doute ni les lumières, ni le courage, ni le dévoûment. M. Gambetta prétendait qu’en continuant la guerre on arriverait à de bons résultats, et Faidherbe répondait aussitôt : « Je suis d’un avis opposé ! .. Sans doute la France est assez grande pour prolonger la lutte, mais Paris va succomber dans quelques jours. — Je crois, disait M. Gambetta, que Paris peut tenir encore un mois ou six semaines. — Je ne crois pas que Paris puisse tenir longtemps, et une fois Paris tombé il n’y a pas de résistance possible. Dans le nord, nous serions écrasés en un mois, et dans le midi quelle résistance espérer ? — Mais si vous n’espérez pas le succès, comment ferez-vous ? — Je ferai mon métier de soldat ; jusqu’à ce que je reçoive de mon gouvernement l’ordre de déposer les armes, je me battrai… » Voilà la vérité dite par un soldat.

C’est avec cet espoir et avec ces ressources qu’on parlait de guerre à outrance, et c’est pour mieux poursuivre cette guerre qu’on rendait un décret sur les élections, œuvre de colère, de parti et d’usurpation, qui n’était sous une autre forme qu’une protestation contre l’armistice. Ce qu’il y avait de plus grave, ce n’était pas même de se laisser aller dans un premier mouvement à ces pensées coupables ou chimériques, c’était de s’y obstiner, ne fût-ce que quelques jours, au point d’offrir à l’ennemi le spectacle d’une guerre civile entre deux fractions d’un même gouvernement, au risque de compromettre tout ce qu’on prétendait défendre. M. Gambetta ne voyait pas qu’il s’exposait lui-même, qu’il exposait le gouvernement de Paris aux plus dures humiliations, en même temps qu’il attirait les plus redoutables périls sur la grande ville, encore dans l’attente du pain qui lui manquait. Qu’arrivait-il en effet ? Lorsqu’on allait signer le décret des élections, un de ces baroques dictateurs de province, — tout s’est vu en ce temps-là ! — M. Glais-Bizoin disait naïvement et avec assez de sens : « Nous allons recevoir une leçon. » Et vraiment la leçon ne tardait pas. Tout ce que faisait M. Gambetta allait naturellement retentir à Versailles, et M. de Bismarck se hâtait de protester publiquement « au nom de la liberté des élections stipulées par la convention du 28 janvier, » tandis que d’un autre côté il mettait le gouvernement de Paris en demeure de faire exécuter l’armistice. Il ne suffisait pas que nous fussions vaincus, il fallait encore qu’on nous exposât à être rappelés par le vainqueur au respect de la liberté des élections, de notre propre souveraineté nationale ! Ce n’est pas tout : M. Gambetta mettait le gouvernement de Paris dans la situation la plus fausse et la plus cruelle. Si ce gouvernement avait la faiblesse de souscrire au décret électoral de Bordeaux, c’était l’armistice rompu, Paris livré à l’ennemi, peut-être à la famine. S’il insistait, s’il imposait le décret qu’il avait lui-même rendu et qui maintenait la liberté des élections, il paraissait agir de connivence avec M. de Bismarck ; on le déshonorait, on achevait de ruiner le peu d’autorité morale qui lui restait aux yeux de la population parisienne. M. Gambetta donnait des armes, des prétextes, des encouragemens à tous les agitateurs.

Suprême misère enfin : tous ces incidens, ces proclamations, ces appels à la guerre, ces décrets de colère venus de Bordeaux irritaient profondément les Prussiens, qui menaçaient de considérer l’armistice comme rompu, d’arrêter le ravitaillement, et par le fait la marche des convois d’approvisionnement se trouva un instant suspendue. C’était justement à l’heure de la plus extrême détresse, lorsqu’on n’avait plus de pain pour le lendemain. Ainsi, par ses jactances, par ses fureurs imprévoyantes, M. Gambetta exposait Paris à être affamé. Il déclamait de loin et au sein de l’abondance contre les Allemands, — les Allemands avaient la clé des vivres pour nous et pouvaient fermer les portes. C’est là en définitive ce qui s’agitait dans ce conflit dont l’arrivée de M. Jules Simon à Bordeaux devenait le signal, où se jouaient la sécurité et la vie de Paris, peut-être les destinées de la France.

Dès l’arrivée de M. Jules Simon, dès le 1er février, la lutte avait éclaté, et à partir de ce moment jusqu’au 6, pendant ces quatre ou cinq jours, elle se déroulait au milieu de toutes les péripéties, violente, aiguë, tenant la ville de Bordeaux agitée, la France indécise. M. Jules Simon se trouvait certes dans une position difficile. Il venait avec les pleins pouvoirs d’un gouvernement assiégé depuis cinq mois et avec la mission de faire respecter les décisions de ce gouvernement, de réprimer toute imprudence ou toute résistance ; il rencontrait une sorte d’insurrection presque déclarée, une délégation à demi engagée dans une voie de révolte. On le traitait en ennemi, on contestait ses pouvoirs, on lui déclarait qu’on n’obéirait pas au décret électoral de Paris, qu’on maintiendrait le décret de Bordeaux. Pendant plusieurs jours, M. Gambetta s’obstinait dans son orgueilleuse exaltation, recevant d’heure en heure de toute la démagogie méridionale, des clubs de Lyon, de Marseille, de Toulouse, de Bordeaux même, les excitations les plus violentes, dont le dernier mot était toujours : « nous ne voulons pas d’armistice, nous ne voulons pas d’élections ! » M. Jules Simon avait affaire à forte et bruyante partie. Ou lui avait fermé le télégraphe aussi bien que toutes les autres communications avec les autorités publiques de la France. Il était réduit à se servir des timbres de quelques maisons de commerce pour faire passer à la dérobée ses dépêches, ses décrets, ses proclamations. Il tenait tête néanmoins, appuyé par tous les journaux, qui, malgré les saisies administratives dont les frappaient les agens de M. Gambetta, réussissaient encore à divulguer la vérité. M. Jules Simon gagnait un peu de temps et se disposait à soutenir la lutte jusqu’au bout, par tous les moyens, s’il le fallait. Avant d’en venir là toutefois, on hésitait. M. Crémieux se décidait à partir pour Paris, afin de porter ses conseils à l’Hôtel de Ville. De son côté, le gouvernement de Paris, bientôt informé de ce qui se passait à Bordeaux, des irritations qui grondaient à Versailles, avait senti la nécessité d’en finir avec une situation si violente, et pour venir en aide à M. Jules Simon, il expédiait M. Pelletan, M. Emmanuel Arago, M. Garnier-Pagès, qui, rencontrant sur leur chemin M. Crémieux, le ramenaient avec eux à Bordeaux.

Alors survenait une certaine détente. M. Gambetta se trouvait avoir contre lui non plus seulement tous les membres du gouvernement de Paris, mais encore ses collègues de la délégation, qui l’avaient suivi jusque-là et qui l’abandonnaient. Il finissait par donner sa démission, non cependant sans exhaler une dernière fois ses amertumes dans une circulaire où il prétendait que « sa conscience » lui faisait « un devoir de se séparer d’un gouvernement avec lequel il n’était plus en communion d’idées et d’espérances, » où il se plaignait d’un « désaveu » de sa politique, comme s’il avait le droit d’imposer sa politique, comme s’il n’avait pas lui-même pris l’initiative des protestations les plus périlleuses. M. Gambetta mettait fin plus ou moins volontairement à ce qu’un de ses collègues a depuis appelé son « règne. » C’était ce qu’il avait de mieux à faire ; mais il eût beaucoup mieux fait encore de commencer par là au lieu de jouer avec toutes ces orgueilleuses pensées de dictature ; il eût bien mieux fait de respecter le malheur de Paris et d’épargner cette dernière crise à la France, qui lui répondait aussitôt par la foudroyante élection du 8 février 1871.

IV

Paris restait donc libre de s’approvisionner, mais dès ce moment gardé à vue par l’ennemi maître de ses défenses, — délivré des violences de la guerre, de cette éternelle canonnade qui ne cessait de tonner depuis cent vingt jours, mais profondément troublé. Ceux qui s’en souviennent peuvent le dire, Paris avait l’air étrange et indéfinissable d’une ville qui cherche à se ressaisir elle-même, qui après avoir vécu de surexcitations, d’illusions, de passions exaltées par la solitude, a de la peine à rentrer dans les conditions ordinaires et se sent encore en dehors de la vie nationale. De toute façon, la cité du siège n’avait plus de rôle désormais, puisque, dût-on revenir au combat, elle demeurait un gage aux mains de l’ennemi. Son armée était prisonnière, ses forts étaient au pouvoir des Allemands, qui retournaient déjà nos propres canons contre nous. Paris n’avait plus de rôle militaire, et par la position que la guerre lui avait faite il ne pouvait avoir un rôle politique ; il était réduit à se dévorer lui-même, à se débattre, tandis que les questions de vie ou de mort allaient se décider au loin. C’était un immense camp cerné sans être occupé par l’ennemi, un prodigieux foyer d’agitations intérieures. Pendant cinq mois, on avait eu une pensée fixe, un but, une espérance ; maintenant tout manquait à la fois, tout se décomposait d’un seul coup. Paris tombait subitement dans une affreuse confusion, n’ayant plus ni un gouvernement à demi respecté pour le conduire, ni le lien moral du patriotisme pour maintenir la population.

De gouvernement, il n’y en avait plus. La moitié de ceux qui le composaient avait pris le chemin de Bordeaux ; les autres, retenus encore dans Paris, essayaient vainement de se raidir contre leur propre abattement, contre l’impopularité qui les accablait, et cette ombre de pouvoir n’avait plus même de raison d’être en présence de l’assemblée nationale qui allait se réunir. Le gouvernement de Paris devenait un véritable problème qu’on discutait, sans le résoudre, dans les conseils de l’Hôtel de Ville. L’un proposait de faire nommer un conseil municipal ; un autre prétendait qu’on n’avait qu’à laisser l’administration aux vingt maires de Paris. M. Jules Favre pensait qu’on « pourrait charger les députés que Paris allait nommer de créer une commission exécutive. » Le général Trochu critiquait toutes ces combinaisons. C’était le chaos. Restait, il est vrai, l’autorité militaire, représentée par le général Vinoy ; mais le général Vinoy n’avait qu’une simple division pour faire face à tout au milieu d’une situation morale et politique qui s’aggravait à vue d’œil. C’était la désorganisation croissante de tout état régulier par la ruine de ce qui survivait d’autorité, par l’émigration de tous ceux qui, à la première issue entr’ouverte, avaient hâte de quitter ce foyer d’incandescence et de misère, par l’anarchie de cette masse de garde nationale abandonnée à elle-même, prompte à devenir une armée de fronde et de sédition aux mains de vulgaires meneurs. L’esprit qui était apparu au 31 octobre, au 22 janvier, dans la nuit du 27 au 28 janvier, et qui avait été vaincu par le sentiment patriotique, cet esprit prenait maintenant sa revanche, déjouant toute répression, se servant de tout, des souffrances qu’on endurait encore, des habitudes de désordre qui s’étaient si étrangement développées, des anxiétés publiques entretenues par l’incertitude du lendemain. A partir d’un certain moment, dans ce mois de février 1871, cette désorganisation se traduisait sous toutes les formes, par des manifestations et des violences de toute sorte. On saisissait l’occasion de l’anniversaire de la révolution de 1848, le 24 février, pour commencer des processions bruyantes de gardes nationaux obéissant à un mot d’ordre occulte. Au sommet de la colonne de la Bastille apparaissait pour la première fois et allait se fixer le drapeau rouge couvrant une scène hideuse de meurtre où un malheureux agent de police était l’objet d’un acte de férocité populaire, le seul qui se fût produit jusque-là. Paris présentait un spectacle unique, redoutable, d’autant plus périlleux que, pour remettre un peu d’ordre dans ce chaos, il n’y avait qu’un gouvernement nouveau qui se formait au loin, à Bordeaux, sous la présidence de M. Thiers, qui avait à négocier, à désarmer l’ennemi extérieur, s’il le pouvait, avant de se tourner vers la sédition. On en était là, et c’est sur une ville ainsi faite que pesait encore une question suprême, qui se liait à la question plus générale de la paix ou de la guerre traitée en ce moment à Versailles, dont la solution pouvait être pour la défense un dernier honneur ou un dernier et inévitable deuil. Le dénoûment du siège serait-il une occupation étrangère ? échapperait-on définitivement par la paix à cette cuisante humiliation ?

Elle était restée en suspens, cette malheureuse question. M. Jules Favre avait réussi à sauver Paris d’une occupation allemande pendant l’armistice ; c’était tout ce qu’il avait pu faire, et au moment où il avait fini par se résigner à cette transaction qui ne décidait rien, M. de Bismarck ne le lui avait pas caché : « Je ne puis vous assurer, lui avait-il dit, que, si nous concluons la paix, cette clause sera reproduite. Cela dépendra de l’état des esprits et de vos procédés. J’espère que vous nous aiderez à la rendre définitive. » On avait eu le tort de présenter d’une manière un peu trop absolue ce qui n’était qu’une concession momentanée qui aurait naturellement cessé avec l’armistice, et que les Allemands s’étaient réservé de révoquer, même si on faisait la paix. M. de Bismarck faisait dépendre tout de « l’état des esprits » et de nos « procédés ; » c’était beaucoup demander et s’engager peu. Évidemment, si dans une population de 2 millions d’âmes il avait pu y avoir de la sagesse, de la prévoyance et même un certain tact, on aurait compris qu’il fallait éviter de fournir des prétextes ; mais on vivait à un moment où l’amertume de la défaite n’était pas une conseillère de modération et où le plus simple ménagement passait pour une trahison. Il y avait à Paris, comme à Bordeaux et à Marseille, d’étranges patriotes qui se figuraient qu’après avoir rendu les armes il n’y avait rien de mieux que de parler encore de la « lutte à outrance, » de continuer une guerre d’injures et de polémiques violentes. Les Allemands étaient dans nos forts, ils pouvaient nous foudroyer, s’ils voulaient, arrêter à chaque instant les ravitaillemens de la ville, et on les défiait, on les menaçait, on leur disait qu’ils n’oseraient pas mettre le pied dans Paris. « Les barbares s’arrêtent aux portes de la ville sainte, » écrivait-on dans des proclamations affichées sur tous les murs. Il en résultait que, lorsque M. Thiers et M. Jules Favre allaient à Versailles pour négocier la paix, M. de Bismarck leur disait avec un certain ressentiment, peut-être calculé : « Vous voulez que nous arrêtions notre armée devant les portes de Paris quand on nous brave ainsi ! » M. Thiers avait beau épuiser son énergie et son éloquence pour sauver la grande ville jusqu’au bout, il n’obtenait rien. On lui offrait, il est vrai, de ne pas entrer dans Paris, s’il voulait céder Belfort. « Non, non, s’écriait-il de l’accent d’un patriotisme douloureux et résigné, plutôt que de perdre notre frontière, j’aime mieux toutes les humiliations qu’il vous plaira de nous infliger ; entrez, si vous le voulez, mais je garde Belfort. » Paris avait failli payer de la famine les violences de M. Gambetta, maintenant il payait d’une occupation étrangère les folies de ses agitateurs, mais l’épreuve pour lui se trouvait du moins adoucie par cette pensée que le sacrifice de son inviolabilité servait à racheter Belfort.

L’entrée des Prussiens se liait aux préliminaires de paix signés le 24 février à Versailles. Ce n’est pas cependant par ces préliminaires qu’elle était consentie et réglée. Elle était une condition du renouvellement de l’armistice, qu’on avait dû prolonger du 19 jusqu’au 26 février, puis jusqu’au 12 mars, pour laisser à l’assemblée de Bordeaux le temps de se prononcer sur la paix qu’on venait de signer. Seulement il était entendu que l’occupation cessait par le fait même de la ratification des préliminaires. Ainsi cette occupation se trouvait limitée entre le jour où l’on avait signé le renouvellement de l’armistice et une date que l’assemblée pouvait rapprocher beaucoup. De plus on avait fait ce qu’on avait pu pour la circonscrire et l’atténuer. Les Prussiens ne devaient entrer qu’au nombre de 30,000 hommes, ils ne devaient occuper réellement que les Champs-Elysées, l’espace entre la rive droite de la Seine et la rue du Faubourg-Saint-Honoré, sans dépasser la place de la Concorde. Que les Allemands aient cédé à la tentation de se montrer dans Paris, ce n’est peut-être pas si extraordinaire, et M. Jules Favre aurait été sans doute assez embarrassé de répondre lorsque M. de Bismarck lui disait : « Supposez vos soldats arrivés aux portes de Berlin ; rien ne les aurait empêchés d’y faire une entrée triomphale… » Puisque les Prussiens avaient tant fait cependant, puisqu’ils avaient consenti par le premier armistice à ne point franchir les portes de Paris, que gagnaient-ils à rétracter cette concession faite à l’honneur de la défense ? C’était après tout une entrée restreinte, équivoque, peu flatteuse pour leur orgueil, qu’ils acceptaient, et c’est pour cela, pour ce médiocre triomphe, qu’ils s’exposaient à provoquer les ressentimens d’une ville bouillonnante d’émotions, qu’ils couraient la chance d’un combat, qui, selon le mot de M. Thiers, « serait un malheur pour nous et pour eux une honte éternelle, » si Paris venait à être dévasté. Avec un peu plus d’élévation d’esprit et de prévoyance, ils n’auraient pas insisté ; dès qu’ils insistaient, quel moyen avait-on de leur disputer sérieusement le prix de leur victoire ? Le général Trochu, désormais hors du pouvoir, se croyait obligé de reprendre la parole, et d’écrire une lettre pour dire que les Prussiens n’avaient pas le droit d’entrer dans Paris, qu’ils devaient les honneurs de la guerre à la ville dont ils n’avaient pas forcé les défenses, que, s’ils persistaient, il fallait leur abandonner le gouvernement de la cité, et les laisser ouvrir les portes par le canon sans répondre. Cette lettre fort inattendue était certainement aussi imprudente qu’inopportune, d’abord parce que le général Trochu lui-même n’avait pas cru devoir employer cet expédient d’abandonner le gouvernement de la cité à l’ennemi, puis parce que ce n’était pas le moment d’exciter une population déjà trop enflammée.

A peine le bruit de l’entrée prochaine des Prussiens se répandait-il en effet dans Paris, qu’une animation extraordinaire éclatait de tous côtés. La population était violemment émue ; les bataillons de garde nationale se rassemblaient, décidés, disaient-ils, à empêcher l’ennemi de pénétrer dans la ville. Les troupes désarmées se mêlaient au peuple et fraternisaient avec lui ; les marins eux-mêmes subissaient la contagion. Au premier moment, on avait cru que l’entrée était pour le 26 au soir ou pour le 27 février, et si elle se fût effectuée alors, un conflit eût été difficile à éviter. Des masses de gardes nationaux se portaient pendant la nuit vers les Champs-Elysées. Ce ne fut heureusement qu’une alerte, on avait encore deux jours ; mais les agitateurs, s’emparant du mouvement, en profitaient pour accomplir leurs desseins. Sous prétexte de ne pas laisser l’artillerie à la disposition de l’ennemi, on allait enlever tout ce qu’il y avait de canons au Ranelagh, à la place Wagram, sur les remparts, et on les faisait refluer dans l’intérieur, vers Montmartre, vers la Place-Royale, où l’on formait des parcs surveillés et gardés avec une sévérité jalouse. On pillait les poudrières, les dépôts de munitions. Le gouvernement laissait tout faire parce qu’il ne pouvait rien empêcher. Il assistait impuissant à ce déchaînement d’une ville surexcitée et abusée dans son patriotisme, livrée en réalité à des meneurs dont on distinguait l’action, mais qu’on ne pouvait saisir, et contre lesquels on ne pouvait dans tous les cas prendre des mesures pour le moment. La question la plus urgente était d’empêcher tout conflit avec l’ennemi, et c’était là justement le souci du général Vinoy, qui, n’ayant sous la main qu’une seule division armée, la division Faron, prenait toutes ses dispositions pour établir des postes, une première ligne de troupes sûres autour de l’espace où devaient camper les Allemands. Tous les débouchés étaient gardés ; on avait fait ce qu’on avait pu pour aborder sans trop de risque cette épreuve redoutable et redoutée de l’occupation infligée à une partie de Paris.

C’est le 1er mars entre neuf heures et midi que l’ennemi faisait définitivement son entrée. Dès le matin, le roi Guillaume accompagné du prince royal, de M. de Moltke, avait voulu passer la revue de ses troupes au bois de Boulogne, sur le terrain même où trois ans auparavant il assistait en hôte et en ami à une revue de l’armée française. Puis les troupes d’occupation, qui se composaient de détachemens du VIe corps prussien, du XIe corps, du IIe corps bavarois, s’acheminaient militairement vers Paris, précédés d’éclaireurs qui se montraient les premiers, le mousqueton au poing, sur les Champs-Élysées ; elles étaient sous le commandement supérieur du général von Kamecke. Le chef allemand, arrivé au palais de l’Industrie, s’avançait à la tête de son état-major jusqu’à la place de la Concorde, dont il faisait le tour comme pour en prendre possession. La place était à peu près vide et avait un aspect étrange avec sa solitude peuplée seulement de cette statue de Strasbourg, encore couverte de toutes les couronnes dont on l’avait décorée, et des autres statues des villes de France, dont une main inconnue avait pendant la nuit voilé la face d’un crêpe noir. Toutes les issues par la rue de Rivoli, par le quai, étaient barricadées et gardées. Au-delà c’était la ville grondant sourdement, hérissée dans son deuil. Dès qu’on avait su que l’ennemi entrait décidément, la vie ordinaire semblait s’être arrêtée. Les journaux avaient suspendu leur publication. La Bourse, les tribunaux, étaient fermés ; les magasins restaient clos ; sur les boulevards et dans quelques rues pendaient aux fenêtres des drapeaux noirs. Aux abords de la place de la Concorde, derrière nos postes se pressait une foule passionnée et curieuse. Le point important, c’est que dans ce premier moment on avait pu éviter tout accident, tout conflit. La crise ne restait pas moins périlleuse, si elle se prolongeait. Ici tout dépendait de ce qui se passait à Bordeaux. M. Thiers, aussitôt après avoir signé les préliminaires, s’était hâté de partir le 27 ; on ne perdait pas une minute. L’assemblée elle-même, sentant le prix du temps, comprenant que chaque heure de retard aggravait l’épreuve de Paris, l’assemblée, résignée à la nécessité de la paix, hâtait ses délibérations. Après un court et douloureux débat, on sanctionnait l’œuvre de M. Thiers, et au moment où les Allemands en étaient encore à s’installer dans les Champs-Elysées, la nouvelle arrivait tout à coup dès le 1er mars à sept heures du soir que l’assemblée nationale venait de ratifier les préliminaires de Versailles. A dix heures, M. Jules Favre notifiait à M. de Bismarck cette ratification, qui impliquait la retraite immédiate des troupes allemandes. A minuit, Paris savait déjà qu’il allait redevenir libre.

Les Prussiens n’avaient point évidemment compté sur une aussi prompte solution, et M. de Bismarck, un peu surpris, n’avait d’autre ressource, pour gagner quelques heures, que d’employer un subterfuge de diplomatie d’ailleurs assez naturel. Il réclamait l’instrument authentique de la ratification ; mais ici encore on avait tout prévu à Bordeaux, on avait tout préparé, de telle façon que M. Thiers pouvait repartir presque aussitôt après le vote pour être à Paris le lendemain à midi. Il était certes impossible de déployer une activité plus dévouée et d’aller plus vite. Malgré tout cependant, on ne pouvait enlever aux Prussiens cette journée du 2, qui était la plus grave précisément parce qu’aux yeux des Parisiens elle ressemblait à une prolongation abusive de l’occupation, à un excès plus criant de la force. Les Allemands voulaient au moins profiter de cette dernière journée pour exercer un droit que le roi Guillaume avait tenu à leur réserver, celui de visiter les Invalides et le Louvre. Dès le matin du 2, un officier du roi, le prince Putbus, arrivait pour réclamer et régler l’exécution de cette condition. Quant aux Invalides, le général Vinoy faisait observer qu’on pouvait les visiter, si on voulait, puisqu’on en avait le droit, mais qu’on allait se trouver en dehors de la zone d’occupation, dans un quartier agité, exalté, où tout était possible, et que pour lui, n’ayant pas de troupes, il ne répondait de rien. Après avoir insisté un moment, l’envoyé du roi de Prusse convenait en effet que « le feu était près des poudres, » et on abandonnait les Invalides. Quant au Louvre, le général Vinoy eut beau faire remarquer que la visite serait sans intérêt, que la plupart des tableaux avaient été enlevés ; on y tenait, il fallut s’exécuter, et cette visite du Louvre était, à vrai dire, la scène la plus grave de l’occupation. De jeunes officiers allemands, parcourant les galeries, eurent la malencontreuse idée de paraître aux croisées. Aussitôt la foule amassée autour du Louvre éclatait en cris furieux ; l’exaspération était à son comble. Les Allemands à leur tour mettaient leur orgueil à braver cette multitude, à répondre injure pour injure. D’un autre côté, les mêmes scènes se reproduisaient dans le jardin des Tuileries entre des officiers prussiens paradant avec leurs escortes armées et la foule qui grossissait dans la rue de Rivoli, qui menaçait de briser les grilles. Le général Vinoy, prévenu à temps du danger, se hâtait de prendre des mesures au Louvre comme aux Tuileries, en interrompant visites et promenades.

C’était assurément ce qu’il y avait de plus sage, si l’on voulait éviter une collision. Pendant ce temps, M. Thiers était arrivé à Paris, M. Jules Favre avait pu partir aussitôt pour Versailles porteur de la ratification authentique. Dès lors plus de visites possibles au Louvre, la retraite des groupes allemandes devenait immédiatement exigible. L’occupation était légalement finie le 2 à trois heures, elle cessait matériellement le 3 au matin. Dans la journée du 2, on avait renouvelé une partie des troupes, de sorte que par le fait on peut dire que quelque cinquante mille Allemands étaient entrés ; ils avaient passé plutôt que campé dans Paris. La rapidité des décisions de l’assemblée et le dévoûment infatigable de M. Thiers avaient heureusement abrégé cette crise en réduisant l’occupation allemande à une apparition, toujours dangereuse sans doute, et après tout assez peu flatteuse pour ceux qui en étaient les héros.

Voilà donc où aboutissait ce grand siège, par lequel Paris, jouant son rôle de premier soldat de la France, avait fait tout ce qu’il pouvait faire pour laisser aux armées de province le temps de se reconstituer, de relever la défense nationale, si c’était possible. Pour les Allemands, il finissait par une assez mesquine satisfaction d’amour-propre. Les Allemands auraient pu s’honorer et se grandir en honorant dans sa chute une ville dont rien n’avait pu ébranler la constance, qui n’avait rendu les armes qu’en perdant le dernier moyen de vivre ; ils préféraient une entrée médiocre, presque furtive, entourée de plus de précautions que d’éclat. Avec une force qui eût été irrésistible, ils semblaient vraiment n’être pas bien sûrs d’eux-mêmes. Ni le roi Guillaume, ni le prince royal, ni M. de Moltke, ne venaient à Paris. Après la revue du bois de Boulogne, ils avaient regagné Versailles. M. de Bismarck ne faisait une apparition dans l’avenue de la Grande-Armée que pour se retirer aussitôt. Ces troupes qui avaient la puissance de nous enlever des provinces restaient en quelque sorte parquées dans un quartier isolé, quoique somptueux, n’ayant sous les yeux d’autre spectacle que des signes de deuil, voyant se dresser de tous côtés devant elles des barricades qui les séparaient de la ville. Après quarante-huit heures d’une occupation si peu brillante, elles se retiraient, et pour unique vengeance on aurait pu murmurer sur leur passage ce récit triomphal que M. de Bismarck, prenant le passé pour modèle, faisait publier dans son Moniteur de Versailles, qui ressemblait en ce moment à une représaille ménagée d’avance par M. Thiers à l’orgueil offensé de Paris : « le 28 octobre 1806, Napoléon fit son entrée à Berlin en triomphateur… La garde impériale richement vêtue était ce jour-là plus imposante que jamais. En avant, les grenadiers et les chasseurs à cheval ; au milieu, les maréchaux Berthier, Duroc, Davout, Augereau, et au sein de ce groupe, isolé par le respect, Napoléon dans le simple costume qu’il portait aux Tuileries et sur les champs de bataille, Napoléon objet des regards d’une foule immense, silencieuse, saisie à la fois de tristesse et d’admiration. Tel fut le spectacle offert dans la longue et vaste rue de Berlin qui conduit de la porte de Charlottenbourg au palais des rois de Prusse… » Ce n’était pas là pour sûr le spectacle qu’offraient les Champs-Elysées et la rue de Rivoli le 1er et le 2 mars 1871 !

En toute vérité, le roi Guillaume, le nouvel empereur d’Allemagne, et son tout-puissant conseiller, M. de Bismarck, s’étaient trompés. Comme récompense militaire de l’armée allemande, ce n’était pas assez, ce n’était même pas digne des actions de guerre de ces soldats, de leurs victoires sur une des premières armées du monde, si obstinément trahie par la fortune. Pour la prudence et la politique, c’était beaucoup trop. Par cette entrée obscure, M. de Bismarck avait ajouté peu de gloire aux succès de l’Allemagne, mais il avait fait plus de mal qu’il ne le croyait lui-même. Il avait achevé la démoralisation de Paris, donné des forces nouvelles aux passions les plus redoutables, offert à la sédition toujours menaçante une occasion de s’emparer de toute cette artillerie, arme de guerre civile après la guerre étrangère. Il s’était préparé sans le savoir des complices ou des vengeurs qui ne craignaient pas d’ajouter aux humiliations publiques, et ce que l’ennemi n’avait pu faire, des malfaiteurs d’une vulgarité sinistre, infidèles à leur patrie, allaient le tenter ; ils allaient, eux, occuper Paris en barbares, essayer de l’avilir par leurs excès et obscurcir momentanément l’honneur d’un siège qui par lui-même, dans son ensemble, restera malgré tout un des événemens les plus extraordinaires de l’histoire.


CHARLES DE MAZADE.

  1. Voyez la Revue du 15 septembre, du 15 octobre, du 15 décembre 1672, du 1er mars, du 15 mai, du 15 juin, du 15 juillet et du 1er septembre 1873.
  2. Procès-verbaux des actes du gouvernement. — « La violence de la dépêche de M. Gambetta paraît à M. Jules Simon une injustice qui s’ajoute aux malheurs actuels et permet de pressentir sur qui l’on voudra se décharger plus tard de la responsabilité des revers. »
  3. M. de Bismarck, il est vrai, avait à proposer un autre moyen pour maintenir l’ordre : par une « plaisanterie qu’il qualifiait de sérieuse, » selon les termes des procès-verbaux des délibérations du gouvernement ; il demandait « qu’on lui livrât comme otages les journalistes, avec lesquels, disait-il, on ne pourrait jamais maintenir l’ordre pendant l’armistice. »