La Grande flibuste (Aimard)/XX

Amyot (p. 318-333).
◄  XIX.
XXI.  ►

XX

Le Boute-Selle.

Le grand désert del Norte est le Sahara Américain, plus étendu, plus redoutable que le Sahara africain.

Là, pas de riantes oasis ombragées par de beaux arbres et rafraîchies par de jaillissantes fontaines.

Sous un ciel de cuivre jaune s’étendent d’immenses plaines couvertes de sable d’un gris sale ; dans toutes les directions, les horizons succèdent aux horizons ; du sable, toujours du sable ; du sable fin, impalpable, ressemblant plutôt à de la poussière humaine que le vent soulève en longs tourbillons, dont l’aspect désolant varie incessamment au gré de la tempête qui creuse des vallées et élève des montagnes chaque fois que le redoutable cordonnazo bouleverse ce sol déchiré.

Des roches grisâtres, couvertes par places d’un lichen brûlé, montrent parfois leur tête chenue au milieu de ce chaos, qui depuis la création n’a pas changé d’aspect.

Le bison, l’ashata, l’antilope rapide fuient ce désert, où leurs pieds ne poseraient que sur un sol mouvant ; seulement, des vautours à l’œil sanglant et sinistre volent par troupes dans ces régions, en quête d’une proie bien rare ; car ce désert est si horrible que les Indiens eux-mêmes ne s’y hasardent qu’en tremblant, et le traversent avec une vélocité extrême lorsqu’ils regagnent leurs villages après une expédition sur le territoire mexicain ; et cependant quelle que sit la rapidité de leur course, leur trace reste marquée d’une manière indélébile par les squelettes des mules et des chevaux qu’ils sont contraints d’abandonner, et dont les os blanchissent dans ce lugubre cercueil jusqu’à ce que l’ouragan, de nouveau déchainé, recouvre tout d’un linceul de sable.

Seulement, comme le doigt de Dieu est partout inscrit, au désert surtout plus profondément qu’ailleurs, à de long intervalles, chose étrange ! à demi enfouis dans le sable, au milieu des rochers amoncelés sans ordre, surgissent des arbres vigoureux, au tronc énorme, au feuillage épais, qui semblent offrir au voyageur un repos sous leur ombre.

Mais ces arbres ne verdissent la plaine que fort loin les uns des autres ; jamais ils n’en pousse deux ensemble dans le même endroit.

Ces arbres, vénérés des Indiens et des coureurs des bois, sont la signature de Dieu sur le désert, la preuve de sa sollicitude et de son inépuisable bonté.

Mais, nous le répétons, à part ces quelques jalons perdus comme des points imperceptibles dans l’immensité, il n’y a ni végétaux ni animaux dans le del Norte : du sable, toujours du sable.

La Casa-Grande de Moctecusoma, où campait en ce moment la compagnie franche du comte de Lhorailles, s’élevait et s’élève probablement encore aujourd’hui à l’extrême limite de la prairie, à deux lieues au plus de la lisière du désert.

La ligne de démarcation était nettement et brutalement tirée entre les deux régions.

D’un côté, une végétation luxuriante, riche de force et surabondante de sève ; des plaines verdoyantes, couvertes d’une herbe drue, haute et serrée, au milieu desquelles paissaient des animaux de toutes sortes ; des chants d’oiseaux, des sifflements de reptiles, des bruissements de bisons, enfin la vie grande, vigoureuse, joyeuse surtout, s’exhalant par tous les pores de cette nature bénie.

De l’autre, un silence de mort, un horizon grisâtre, une mer de sable, dont les flots tourmentés se pressaient de toutes parts comme pour envahir la prairie ; pas la plus maigre broussaille, rien, ni ronces, ni mousses : du sable !

Après sa conversation avec Cucharès, le comte avait rappelé ses lieutenants et s’était remis à boire et à rire en leur compagnie.

À une heure assez avancée de la nuit, on se leva de table pour se livrer au sommeil.

Cucharès, lui, ne dormit pas, il songea. Nous savons maintenant, à peu près du moins, dans quel but il avait rejoint le comte à la Casa-Grande.

Au lever du soleil les trompettes sonnèrent la diane.

Les soldats se levèrent du sol où ils avaient dormi, secouèrent le froid de la nuit et s’occupèrent activement du pansage des chevaux et des préparatifs du repas du matin.

Le camp prit en quelques minutes cette animation joyeuse et goguenarde qui caractérise les Français quand ils sont en expédition.

Dans la grande salle de la Casa-Grande, le comte et ses lieutenants, assis sur des crânes desséchés de bisons, tenaient conseil : la discussion était animée.

— Dans une heure, dit le comte, nous nous mettrons en route : nous avons vingt mules chargées de vivres, dix pour transporter l’eau, huit chargées de munitions de guerre ; nous n’avons donc rien à redouter.

— C’est vrai jusqu’à un certain point, señor conde, observa le capataz.

— Comment cela ?

— Nous n’avons pas de guides.

— À quoi bon des guides, s’écria violemment le comte ; nous n’avons besoin que de suivre la trace des Apaches, il me semble.

Blas Vasquez hocha la tête.

— Vous ne connaissez pas le del Norte, seigneurie, dit-il nettement.

— En effet, voici la première fois que le hasard m’amène de ce côté.

— Je prie Dieu que ce ne soit pas la dernière.

— Que voulez-vous dire ? fit le comte avec un secret tressaillement.

Señor conde, le del Norte n’est pas un désert, c’est un gouffre de sables mouvants ; au moindre souffle d’air, dans ces régions désolées, le sable se soulève, tourbillonne et engloutit hommes et chevaux, sans laisser de traces : tout disparaît à jamais, enseveli dans un suaire de sable.

— Oh ! oh ! fit le comte en réfléchissant.

— Croyez moi, señor conde, continua le capataz, ne vous aventurez pas avec vos braves soldats dans cet implacable désert ; aucun de vous n’en sortirait.

— Cependant, les Apaches sont des hommes aussi ; ils ne sont ni plus braves ni mieux montés que nous, n’est-ce pas ?

— En effet.

— Eh bien, ils traversent le del Norte du nord au sud, de l’est à l’ouest, et cela non pas une fois dans une année, non pass dix, mais continuellement, chaque fois que la fantaisie leur en prend.

— Savez-vous à quel prix, señor conde ? avez-vous compté les cadavres qu’ils abandonnent tout le long de la route, lugubres jalons marquant leur passage ? Et puis, vous ne pouvez vous comparer aux païens ; le désert pour eux n’a pas de secrets ; ils le connaissent dans ses plus mystérieuses profondeurs.

— Ainsi, s’écria le comte avec impatience, vous concluez ?…

— Je conclus que, en vous amenant ici et en vous attaquant, il y a deux jours, les Apaches vous ont tendu un piège ; ils veulent vous entraîner à leur suite dans le désert, certains non-seulement que vous ne les atteindrez pas, mais encore que vous et tous vos hommes y laisserez vos os.

— Cependant vous conviendrez avec moi, mon cher don Blas, qu’il est fort extraordinaire que parmi vos peones il ne se trouve pas un homme capable de nous guider dans ce désert. Ce sont des Mexicains, que diable !

— Oui, seigneurie ; mais j’ai eu déjà plusieurs fois l’honneur de vous faire observer que tous ces hommes sont des costeños, c’est-à-dire des habitants du littoral ; jamais ils ne sont venus aussi loin dans l’intérieur des terres.

— Comment faire alors ? dit le comte avec hésitation.

— Retourner à la colonie, reprit le capataz, je ne vois pas d’autre moyen.

— Et don Sylva, et doña Anita, nous les abandonnerons donc ?

Blas Vasquez fronça le sourcil, son front se plissa. Il répondit d’une voix grave et d’un accent ému :

— Seigneurie, je suis né sur les terres de la famille de Torrès ; nul plus que moi n’est dévoué corps et âme aux personnes dont vous avez prononcé le nom. Mais à l’impossible nul n’est tenu. Entrer dans le désert, dans les conditions où nous sommes, ce serait tenter Dieu ; nous ne devons pas compter sur un miracle, un miracle seul pourrait nous ramener ici sains et saufs.

Il y eut un silence : ces paroles avaient produit sur l’esprit du comte une impression qu’il cherchait vainement à surmonter ; le lepero devina son hésitation, il s’approcha.

— Pourquoi, dit-il d’une voix câline, ne m’avez-vous pas averti que vous manquiez de guide, señor conde ?

— À quoi bon ?

— Au fait, c’est vrai, ce n’était pas la peine, puisque je me suis engagé à vous conduire auprès de don Sylva ; vous l’avez sans doute oublié.

— Vous connaissez donc la route ?

— Eh ! autant que peut la connaître un homme qui deux fois seulement l’a parcourue.

— Vive Dieu ! s’écria le comte, maintenant, nous pouvons pousser en avant, aucune raison ne doit nous arrêter davantage. Diego Léon, faites sonner le boute-selle, et vous, compagnon, soyez-nous bon guide, et vous aurez des preuves de ma reconnaissance.

— Oh ! rapportez-vous en à moi, seigneurie, répondit le lepero avec un rire équivoque, je vous certifie que vous arriverez où je dois vous conduire.

— Je n’en demande pas davantage.

Blas Vasquez, avec cet instinct de méfiance inné chez les âmes loyales, en présence de certaines natures mauvaises, éprouvait à son insu pour le lepero une répugnance invincible : cette répugnance s’était révélée en lui dès le premier moment de l’apparition de Cucharès dans la salle la nuit précédente. Pendant qu’il parlait à Monsieur de Lhorailles, il l’examinait avec soin. Lorsqu’il se tut, il fit un signe au comte. Celui-ci s’approcha de lui.

Le capataz l’amena dans un angle éloigné de la salle, et, se penchant à son oreille :

— Prenez garde, lui dit-il à voix basse, cet homme vous trompe.

— Vous le savez ?

— Non ; mais j’en suis sûr.

— Comment cela ?

— Quelque chose me le dit.

— Avez-vous des preuves ?

— Aucune.

— Allons, vous êtes fou, don Blas, la crainte trouble vos sens.

— Dieu veuille que je me trompe !

— Écoutez, rien ne vous oblige à nous suivre. Restez ici à nous attendre ; de cette façon, quoi qu’il arrive, vous échapperez aux dangers qui, à votre avis, nous menacent.

Le capataz se redressa avec une majesté suprême.

— Assez, don Gaétan, dit-il froidement. J’ai agi, en vous avertissant, comme me le commandait ma conscience. Vous ne voulez pas tenir compte de mes avis, vous êtes libre ; j’ai rempli mon devoir ainsi que je devais le faire. Vous voulez marcher en avant ! je vous suivrai, et j’espère vous prouver bientôt que, si je suis prudent, je sais aussi, quand il le faut, être aussi brave que qui que ce soit.

— Merci, lui répondit le comte en lui serrant affectueusement la main ; j’étais sûr que vous ne m’abandonneriez pas.

En ce moment un grand bruit se fit entendre au dehors, et le lieutenant Diego Léon entra précipitamment.

— Qu’avez-vous donc, lieutenant ? lui demanda sévèrement le comte ; d’où vient ce visage effaré ? pourquoi entrez-vous ainsi ?

— Capitaine, répondit le lieutenant d’une voix haletante, la compagnie est révoltée.

— Hein ? comment dites-vous cela, monsieur, mes cavaliers se révoltent ?

— Oui, capitaine.

— Ah ! fit-il en mordant sa moustache ; et pourquoi se révoltent-ils, s’il vous plaît ?

— Parce qu’ils ne veulent pas entrer dans le désert.

— Ils ne veulent pas ? reprit le comte en pesant sur chaque syllabe ; êtes-vous sûr de ce que vous m’annoncez-là, lieutenant ?

— Je vous le jure, capitaine, et tenez, écoutez-les.

En effet, des cris et des blasphèmes, une rumeur toujours grandissante, qui commençait à prendre des proportions formidables, s’élevaient au dehors.

— Oh ! oh ! cela devient sérieux, il me semble, reprit le comte.

— Beaucoup plus que vous ne le supposez, capitaine ; la compagnie, je vous le répète, est complètement mutinée, les rebelles ont chargé les armes, ils entourent la maison en proférant des menaces contre vous ; ils disent qu’ils veulent vous parler, qu’ils sont certains d’obtenir ce qu’il désirent de gré ou de force.

— Je suis curieux de voir cela, dit le comte, toujours impassible, en faisant un pas vers la porte.

— Arrêtez, capitaine ! s’écrièrent les officiers en se précipitant au devant de lui : nos hommes sont exaspérés, il pourrait vous arriver malheur.

— Allons donc, messieurs ! répondit-il en les écartant froidement du geste, vous êtes fous ; ils ne me connaissent pas bien encore. Je veux montrer à ces bandits que je suis digne de les commander.

Et sans écouter aucune prière, il sortit lentement de la salle, d’un pas ferme et tranquille.

Voici ce qui s’était passé :

Les peones de Blas Vasquez avaient, depuis quelques jours que la compagnie bivouaquait dans les ruines de la ville, raconté aux cavaliers français, en les exagérant encore, de lugubres et sombres histoires sur le désert, rapportant sur ces régions maudites des détails capables de faire dresser les cheveux sur la tête de l’homme le plus, brave. Malheureusement, ainsi que nous l’avons dit, la compagnie était campée à deux lieues à peine de l’entrée du del Norte ; les sinistres horizons du désert ajoutaient encore, par leur effrayante mise en scène, à l’effet des terribles récits des peones.

Tous les soldats du compte de Lhorailles étaient des Dauph’yeers français, pour la plupart gens de sac et de corde, braves, mais, comme tous les Français, faciles à entraîner soit en avant, soit en arrière, et aussi résolus pour le bien que pour le mal. Depuis qu’ils se trouvaient sous les ordres du comte de Lhorailles, bien que dans certaines occasions ils l’eussent vu marcher intrépidement au combat, ils ne lui obéissaient qu’avec une certaine répugnance.

Le comte de Lhorailles avait de grands torts à leurs yeux : d’abord celui d’être comte ; ensuite ils le trouvaient trop poli, sa voix était trop douce, ses manières trop délicates et trop efféminées ; ils ne pouvaient se figurer que ce gentilhomme si bien mis, si bien ganté, fût capable de leur faire accomplir de grandes choses ; ils auraient voulu pour chef un homme d’une forte carrure, au parler rude, aux manières brutales, avec lequel ils auraient vécu pour ainsi dire sur un pied d’égalité.

Le matin, le bruit s’était répandu que le camp allait être levé pour entrer dans le désert et se lancer à la poursuite des Apaches.

Aussitôt les groupes s’étaient formés, les commentaires avaient commencé, les têtes s’étaient échauffées peu à peu ; bientôt la résistance s’était sourdement organisée, et lorsque le lieutenant Diego Léon était venu officiellement donner l’ordre de lever le camp, il avait été accueilli par des rires, des sifflets et des quolibets ; on s’était moqué de lui ; bref, il avait été contraint de reculer devant l’émeute et de retourner auprès du capitaine pour lui faire son rapport.

Un officier, dans une circonstance semblable, a un tort très-grand de manquer de sang-froid et d’abandonner la place à l’émeute ; il doit se faire tuer plutôt que de reculer d’un pas.

Dans une révolte, une concession en amène forcément une autre ; alors il arrive inévitablement ceci : les rebelles se comptent, et en même temps leurs chefs ; ils reconnaissent l’immense supériorité que la force brutale leur donne sur eux, et immédiatement ils abusent de la position que la faiblesse ou l’inertie de leurs chefs leur a faite, non pas pour demander une simple modification, mais toujours pour exiger un changement radical.

Ce fut ce qui arriva dans cette circonstance : dès que le lieutenant se fut éloigné, son départ fut immédiatement considéré comme un triomphe. Les soldats commencèrent à pérorer, influencés, comme toujours, par ceux d’entre eux dont les langues étaient les plus déliées ; il ne s’agissait déjà plus de ne pas entrer dans le désert, mais de nommer d’autres officiers et de retourner sur-le-champ à la colonie ; tout l’état-major devait être changé, et les chefs choisis à l’élection parmi les soldats qui inspireraient le plus de confiance à leurs camarades, c’est-à-dire parmi les plus mauvaises têtes.

L’effervescence était arrivée à son apogée : les soldats brandissaient leurs armes avec fureur, en proférant les plus affreuses menaces contre le comte et ses lieutenants.

Tout à coup la porte s’ouvrit, le comte parut.

Il était pâle, mais calme ; il promena un regard assuré sur la foule mutinée qui hurlait autour de lui.

— Le capitaine ! voilà le capitaine ! crièrent des soldats.

— Tuons-le ! reprirent d’autres.

— À mort ! à mort ! hurlèrent-ils en chœur.

Chacun se précipita sur lui en brandissant des armes et proférant des injures.

Le comte ne recula pas : au contraire, il fit un pas en avant.

Il avait à la bouche une fine cigarette de paille de maïs dont il tirait la fumée avec la régularité d’un dandy faisant sa sieste.

Rien n’impose aux masses révoltées comme le courage froid et sans emphase.

Il y eut un temps dans la révolte.

Le capitaine et ses soldats s’examinaient comme deux tigres qui mesurent leurs forces avant de se précipiter l’un sur l’autre pour s’entre-déchirer.

Le comte profita de la seconde de silence qu’il avait obtenue pour prendre la parole.

— Que demandez-vous ? dit-il d’une voix calme, en retirant paisiblement sa cigarette de sa bouche et en suivant du regard le léger nuage de fumée bleuâtre qui montait en tournoyant vers le ciel.

À cette question de leur capitaine, le charme fut rompu ; les cris et les hurlements recommencèrent avec une intensité plus grande qu’auparavant ; les révoltés s’en voulaient à eux-mêmes de s’être laissé dompter un moment par la contenance ferme de leur chef.

Tous parlaient à la fois ; ils entouraient le comte de tous les côtés, le tirant dans tous les sens, afin de l’obliger à les écouter.

Le comte, pressé, serré, bousculé par tous ces drôles, qui avaient oublié toute discipline et étaient sûrs de l’impunité, dans ce pays où la justice n’existe que de nom, ne se décontenança pas, son sang-froid demeura le même. Il laissa pendant quelques minutes ces hommes hurler à leur aise, les yeux injectés de sang et l’écume à la bouche, et lorsqu’il eut jugé que cela avait assez duré, il reprit d’une voix aussi calme et aussi tranquille que la première fois :

— Mes amis, il est impossible que nous causions plus longtemps ainsi ; je ne puis rien comprendre à ce que vous dites. Chargez un de vos camarades de me faire, en votre nom, vos réclamations ; si elles sont justes, j’y ferai droit ; soyez tranquilles.

Après avoir prononcé ces paroles, le comte appuya l’épaule contre la porte de la maison, se croisa les bras sur la poitrine, et se remit à fumer paisiblement, indifférent en apparence à ce qui se passait autour de lui.

Le sang-froid et la fermeté déployés par Monsieur de Lhorailles depuis le commencement de cette scène avaient déjà porté leurs fruits ; il avait reconquis de nombreux partisans parmi ses soldats ; ces hommes, bien qu’ils n’osassent pas encore avouer hautement la sympathie qu’ils éprouvaient pour leur chef, appuyèrent chaudement la proposition qu’il leur avait faite.

— Le capitaine a raison, dirent-ils ; il est impossible, si nous continuons à lui corner tous à la fois un tas de sottises aux oreilles, qu’il comprenne nos raisons.

— Il faut être juste aussi, reprirent d’autres, comment voulez-vous que le capitaine nous fasse justice, si nous ne lui expliquons pas clairement ce que nous voulons.

L’émeute avait fait un pas rétrograde immense ; elle ne parlait plus déjà de déposer ses chefs, elle se bornait à demander justice à son capitaine ; donc, tacitement, elle le reconnaissait toujours.

Enfin, après des pourparlers sans nombre entre les mutins, un d’entre eux fut désigné pour prendre la parole au nom de tous.

Cet individu était un petit homme trapu, aux épaules carrées, aux membres fortement attachés, à la figure chafouine éclairée par deux petits yeux gris pétillants de malice et de méchanceté ; un assez mauvais drôle en somme, type de l’aventurier de bas étage, pour lequel tout se résume par le vol et l’assassinat.

Cet homme, dont le nom de guerre était Curtius, était Parisien, enfant du faubourg Saint-Marceau. Ancien soldat, ancien matelot, il avait fait tous les métiers, excepté peut-être celui d’honnête homme. Depuis son arrivée à la colonie, il s’était distingué par son esprit d’insubordination, sa brutalité et surtout sa jactance ; il se vantait de devoir huit morts, c’est-à-dire, dans le langage du pays, d’avoir commis huit assassinats. Il inspirait une terreur instinctive à ses camarades.

Lorsqu’il eut été désigné pour porter la parole, d’un coup de poing il jeta son chapeau sur le coin de l’oreille, comme on dit vulgairement, et s’adressant à ses compagnons :

— Vous allez voir comme je vais le rouler, dit-il.

Et il s’avança en se dandinant insolemment vers le capitaine, qui le regardait s’approcher avec un sourire d’une expression indéfinissable.

Soudain, il se fit un grand silence dans cette foule, les cœurs battaient avec force, les visages étaient anxieux ; chacun devinait instinctivement qu’il allait se passer quelque chose de décisif et d’extraordinaire.

Lorsque Curtius ne fut plus qu’à deux pas du capitaine, il s’arrêta, et le toisant avec insolence :

— Pour lors, dit-il, capitaine, voilà l’affaire ; les cam…

Mais le comte ne lui donna pas le temps de continuer ; tirant vivement un pistolet de sa ceinture, il le lui appuya sur le front et lui fit sauter la cervelle.

Le bandit roula dans la poussière, le crâne fracassé.

Le comte replaça son pistolet à sa ceinture, et relevant froidement la tête :

— Y a-t-il encore quelqu’un, dit-il d’une voix ferme, qui ait des observations à faire ?

Nul ne souffla ; les bandits étaient subitement devenus des agneaux.

Ils demeuraient silencieux et repentants devant leur chef, ils l’avaient compris.

Le comte sourit avec mépris.

— Relevez cette charogne, dit-il en poussant dédaigneusement le cadavre du pied ; nous sommes des Dauph’yeers, nous autres, malheur à celui de nous qui n’accomplira pas les clauses de notre charte-partie, je le tuerai comme un chien ; que ce misérable soit pendu par les pieds, afin que son cadavre immonde devienne la proie des vautours. Dans dix minutes, le boute-selle sonnera ; tant pis pour celui qui ne sera pas prêt.

Après cette foudroyante allocution, le comte rentra dans la maison d’un pas aussi ferme qu’il en était sorti.

L’émeute était dominée, les bêtes féroces avaient reconnu la griffe de fer sous le gant de velours ; elles étaient domptées pour toujours, et désormais elles se feraient tuer sans hasarder une plainte.

— C’est égal, disaient les soldats entre eux, c’est un rude homme tout de même ; il n’a pas froid aux yeux.

Alors chacun s’occupa avec empressement des préparatifs du départ.

Dix minutes après, ainsi qu’il l’avait annoncé, le capitaine reparut ; la compagnie était à cheval, rangée en ordre de bataille, prête à se mettre en marche.

Le capitaine sourit et donna l’ordre de partir.

— Hum ! murmura Cucharès à part lui, quel dommage que don Martial ait de si beaux diamants. Après ce que j’ai vu, je lui aurais manqué de parole avec plaisir.

Bientôt, toute la compagnie franche, à la tête de laquelle s’était placé son capitaine, avait disparu dans le del Norte.