La Grande flibuste (Aimard)/XIX

Amyot (p. 302-317).
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XIX

Dans la Prairie.

La frontière mexicaine jusqu’aux anciennes missions des jésuites, aujourd’hui abandonnées et tombant en ruines, forme la lisière de la grande prairie du Rio-Gila ou de l’Apacheria, qui s’étend jusqu’au sinistre désert del Norte.

Dans cette partie de la prairie, la nature étale avec coquetterie cette surabondance de sève et cette richesse de produits que l’on chercherait vainement autre part.

Guetzalli avait été construit par le comte de Lhorailles sur les ruines d’une mission jadis florissante des révérends pères jésuites, mais que le décret d’expulsion qui les avait frappés avait fait abandonner.

Sans entrer ici dans aucune discussion pour ni contre l’ordre de Jésus, nous dirons en passant que ces religieux ont rendu d’immenses services en Amérique ; que toutes les missions qu’ils avaient fondées au désert prospéraient ; que les Indiens accouraient, dans des proportions énormes, se ranger sous leurs lois paternelles, et que telles missions, dont nous pourrions au besoin citer le nom, comptaient jusqu’à soixante mille néophytes ; que, pour preuve de la bonté de leur système, lorsqu’on leur intima l’ordre d’abandonner leur mission aux mains d’autres religieux et de se retirer, leurs prosélytes les prièrent, poussés par leur seule volonté, de résister à cet injuste ostracisme, en leur offrant, avec des larmes de douleur, de les défendre quand même envers et contre tous.

Les jésuites ont d’autant plus de droit à la justice tardive que nous essayons de leur faire rendre aujourd’hui, qu’après les nombreuses années qui se sont écoulées depuis leur départ, bien que tous les hommes qu’ils étaient parvenus, au prix de travaux incessants, à faire entrer dans le giron de l’Église, soient retournés à la vie sauvage, le souvenir des bienfaits des pieux missionnaires est encore palpitant dans le cœur des Indiens et forme, le soir, autour des feux de campement, le fond de toutes les conversations, tant la mémoire du peu de bien qu’on leur a fait est demeurée gravée dans le cœur de ces hommes primitifs.

Don Sylva de Torrès voulait regagner le plus tôt possible, et par la voie la plus directe, la colonie de Guetzalli ; malheureusement, il lui fallait traverser, pour ainsi dire à vol d’oiseau, une étendue considérable de terrains où aucune route n’était tracée ; de plus, à cause de son ignorance topographique de la prairie, il était contraint de se fier à don Martial, guide fort bon sous tous les rapports, dont il ne mettait nullement en doute la sagacité et les connaissances approfondies du désert, mais auquel, sans se rendre précisément compte de la raison qui le poussait, il n’accordait qu’une médiocre confiance.

Cependant, le Tigrero, en apparence du moins, faisait preuve du plus grand dévoûment pour l’haciendero, le conduisant par les sentes les plus battues, lui faisant éviter les passages difficiles et veillant avec un soin et une sollicitude sans égale à la sûreté de la petite troupe.

Chaque soir, au coucher du soleil, la caravane campait au sommet d’un monticule découvert d’où la vue portait de tous les côtés à une grande distance, afin d’éviter les surprises.

Le soir du quatrième jour, après une marche fatigante sur un sol convulsionné, ils atteignirent une colline où don Martial proposa de camper.

L’haciendero accepta cette demande avec d’autant plus de plaisir, que, peu habitué à voyager de cette façon, il éprouvait une lassitude extrême. Après un repas frugal, composé de tortillas de maïs et de frijoles saupoudrés de piments enragés et arrosés de pulque, don Sylva, sans même songer à fumer sa cigarette, ce à quoi il ne manquait jamais après avoir mangé, s’enveloppa avec soin dans son zarape — manteau, — s’allongea sur le sol, la plante des pieds exposée au feu, et s’endormit presque immédiatement d’un sommeil de plomb.

Don Martial et la jeune fille demeurèrent quelques instants silencieux en face l’un de l’autre, les yeux fixés sur l’haciendero et épiant avec inquiétude les phases de son sommeil. Enfin, lorsque le Tigrero fut persuadé que don Sylva dormait réellement, il se pencha vers la jeune fille et murmura d’une voix douce à son oreille :

— Pardon, doña Anita, pardon !

— Pardon ! et pourquoi ? répondit-elle d’un air étonné.

— Hélas ! c’est pour moi que vous souffrez.

— Égoïste ! fit-elle avec un sourire enchanteur, n’est-ce donc pas pour moi aussi, puisque je vous aime ?

— Oh ! merci ! s’écria-t-il, vous me rendez le courage que je sentais faiblir dans mon cœur. Hélas ! comment tout cela finira-t-il ?

— Bien, j’en suis convaincue, fit-elle avec vivacité, il n’y a que patience à avoir ; mon père, croyez-le bien, ne tardera pas à revenir sur votre compte.

Le Tigrero sourit tristement.

— Je ne puis cependant, dit-il, vous promener indéfiniment ainsi dans la prairie.

— C’est vrai, reprit-elle avec accablement. Que faire ?

— Je ne sais. Depuis deux jours, nous ne faisons que tourner autour de la colonie, dont nous ne sommes éloignés que de trois lieues à peine, sans que je puisse me résoudre à y entrer.

— Hélas ! murmura la jeune fille.

— Ah ! continua-t-il avec une certaine animation dans le regard, pourquoi cet homme est-il votre père, doña Anita ?

— Ne parlez pas ainsi, mon ami ! s’écria-t-elle vivement en lui posant sa main mignonne sur la bouche, comme pour l’empêcher de parler ; pourquoi désespérer ? Dieu est bon, il ne nous faillira pas ; nous ne savons pas ce qu’il nous réserve ; plaçons notre confiance en lui.

— Cependant, répondit-il en secouant la tête, notre position n’est pas tenable. Marcher davantage à l’aventure est impossible. Votre père, malgré son ignorance du pays, finira par s’apercevoir que je le trompe, et alors je serai perdu sans ressources dans son esprit. D’un autre côté, entrer à la colonie, c’est vous replacer entre les mains de l’homme que l’on veut vous contraindre à épouser, vous remettre sous le joug abhorré de cet homme ; je ne puis me résoudre à commettre cette action honteuse. Oh ! je donnerais avec joie dix ans de ma vie pour savoir ce que je dois faire.

En ce moment, comme si le ciel eût entendu ses paroles et se fût chargé d’y répondre immédiatement, le Tigrero, dont les yeux étaient fixés machinalement sur la prairie, plongée à cet instant dans d’épaisses ténèbres, vit à peu de distance, au milieu des hautes herbes, un point lumineux s’élever dans l’espace à deux reprises différentes, en traçant dans l’air des arabesques et des paraboles étranges. Au même instant, l’oreille exercée de don Martial perçut ou crut percevoir le hennissement étouffé d’un cheval.

— C’est extraordinaire, murmura-t-il comme se parlant à lui-même ; qu’est-ce que cela signifie ? serait-ce un signal ? Cependant nous sommes seuls ici ; dans toute la journée qui vient de s’écouler, je n’ai relevé aucune trace ni aucune piste ; cependant, cette lueur qui s’est montrée et a disparu presque immédiatement, ce hennissement…

— Qu’avez-vous, mon ami ? lui demanda doña Anita avec sollicitude ; vous paraissez inquiet ; quelque danger nous menacerait-il ? Parlez, vous le savez, je suis courageuse, et puis, près de vous, que puis-je craindre ? Ne me cachez rien. Il se passe quelque chose d’extraordinaire, n’est-ce pas ?

— Eh bien, oui, répondit-il, prenant résolument son parti ; il se passe, en effet, quelque chose d’extraordinaire ; mais, rassurez-vous, je ne crois pas que vous ayez rien à redouter.

— Mais qu’y a-t-il donc ? Je n’ai rien vu, moi !

— Tenez, regardez, lui dit-il vivement, en étendant le bras.

La jeune fille regarda avec attention et vit ce que le Tigrero avait aperçu déjà quelques instants auparavant, une lueur qui brillait comme un point rougeâtre dans les ténèbres en décrivant des lignes entrelacées.

C’est évidemment un signal, reprit le Tigrero ; quelqu’un est caché là.

— Attendez-vous donc quelqu’un ? lui demanda-t-elle.

— Personne, et pourtant, je ne sais pourquoi, mais il me semble que c’est à moi seul que ce signal s’adresse.

— Cependant, réfléchissez que nous sommes dans la prairie, et, probablement, sans nous en douter, entourés de détachements de chasseurs indiens ; peut-être correspondent-ils entre eux au moyen de cette lueur que deux fois déjà nous avons vue briller devant nos yeux ?

— Non, doña Anita, vous vous trompez ; nous ne sommes pas, eu ce moment du moins, entourés de partis indiens, nous sommes seuls, bien seuls.

— Comment pouvez-vous le savoir, mon ami, puisque vous ne nous avez pas quittés un instant pour aller à la découverte ?

— Doña Anita, ma bien-aimée, répondit-il d’une voix sévère, la prairie est un livre où Dieu a écrit son secret en lettres ineffaçables, où l’homme habitué à la vie du désert sait lire couramment ; le vent qui passe dans les branches, l’eau qui murmure sur le sable de la rive, l’oiseau qui vole dans l’air, le daim ou le bison qui paissent l’herbe touffue, l’alligator paresseusement vautré dans la vase sont pour moi autant d’indices certains auxquels je ne saurais me méprendre. Depuis deux jours, nous n’avons rencontré aucune trace ni aucune piste indienne, les bisons et les autres animaux que nous avons aperçus paissaient tranquilles et sans méfiance ; le vol des oiseaux était régulier, les alligators disparaissaient presque dans la vase qui les recouvrait : tous ces animaux sentent l’approche de l’homme et surtout de l’Indien à une distance considérable, et aussitôt qu’ils l’ont éventé, ils détalent avec une rapidité vertigineuse, tant le roi de la création leur inspire de terreur. Je vous le répète, nous sommes seuls ici, bien seuls ; c’est donc à moi que s’adresse ce signal. Et, tenez, le voilà qui recommence.

— C’est vrai, fit-elle, je le vois.

— Il faut que je sache ce que cela veut dire ! s’écria-t-il en saisissant son rifle.

— Oh ! don Martial, je vous en supplie, prenez garde ! soyez prudent. Songez à moi, ajouta-t-elle avec angoisse.

— Rassurez-vous, doña Anita, je suis un trop vieux coureur des bois pour me laisser tromper par une ruse grossière. À bientôt.

Et sans écouter davantage la jeune fille, qui cherchait encore par ses prières et ses larmes à le retenir, il s’élança sur la pente de la colline qu’il descendit rapidement, bien qu’avec la plus grande prudence.

Arrivé dans la prairie, le Tigrero s’arrêta un instant afin de s’orienter.

La caravane était campée à deux portées de flèche du Gila, presque en face d’une grande île qui n’est, en réalité, qu’un rocher affectant à peu près la forme humaine, et que les Apaches nomment le maître de la vie de l’homme.

Dans leurs excursions sur le territoire mexicain, les Peaux-Rouges ne manquent jamais de s’arrêter sur cette île pour y déposer des offrandes, cérémonie qui consiste à jeter dans l’eau, en dansant, du tabac, des cheveux et des plumes d’oiseau.

Ce rocher, qui offre de loin l’aspect le plus curieux et le plus saisissant, est percé de deux excavations qui ont chacune plus de douze cents pas de long sur quarante de large, et dont le sommet est en forme d’arche.

Ce qui avait excité la curiosité du Tigrero et l’avait poussé à tenter l’entreprise et à s’assurer de la signification du signal qu’il avait aperçu, c’est qu’il avait reconnu qu’il partait de cette île, fait extraordinaire qu’il ne s’expliquait d’aucune façon, d’autant plus qu’il savait pertinemment que les Indiens avaient pour le rocher une vénération jointe à une terreur superstitieuse si grande que jamais un guerrier indien, quelque brave qu’il fût, n’aurait osé y passer la nuit. C’était surtout la connaissance de cette particularité qui l’avait engagé à approfondir le mystère qu’il soupçonnait.

Des herbes hautes et touffues croissaient à profusion jusqu’au bord de la rivière. Dissimulé encore par des palétuviers, des mangles épais et enchevêtrés les uns dans les autres dans un désordre et un tohu-bohu inextricable, le Tigrero se glissa avec précaution jusqu’à la rive ; dès qu’il l’eût atteinte, il se suspendit à une branche et se laissa glisser si doucement dans l’eau, que son immersion n’occasionna aucun bruit.

Alors tenant son rifle élevé au-dessus de l’eau, afin de le préserver de l’humidité, il nagea d’une main dans la direction de l’île.

La distance était courte, le Tigrero nageait vigoureusement, il atteignit bientôt l’endroit où il voulait aborder.

Dès qu’il fut sur l’île, il se glissa en rampant dans les broussailles, prêtant l’oreille au moindre bruit et cherchant à sonder les ténèbres.

Il ne vit rien, n’entendit rien ; alors il se releva et marcha vers une des grottes, à l’entrée de laquelle, de l’endroit où il se trouvait, il distinguait la lueur d’un feu. Auprès se tenait un homme accroupi, la tête sur la paume des mains, fumant aussi tranquillement qu’il se fût trouvé assis dans une pulqueria de Guaymas.

Don Martial, après avoir pendant une minute attentivement examiné cet homme, retint avec effort un cri de joie, et marcha vers lui sans plus se cacher.

Il avait reconnu son affidé, Cucharès le lepero.

Au bruit des pas du Tigrero, Cucharès se retourna.

— Eh ! arrivez donc, don Martial, s’écria-t-il, voilà plus d’une heure que je me tue à vous faire tous les signaux que je puis inventer, sans que vous daigniez me répondre.

— Eh ! mon cher, répondit joyeusement le Tigrero, si j’avais pu soupçonner que ce fût vous, il y a longtemps que je serais ici ; mais j’étais si loin de vous attendre…

— Au fait, vous avez raison, et dans le pays où nous nous trouvons, il vaut mieux être trop prudent que pas assez.

— Ah ! çà, il y a donc du nouveau ? reprît le Tigrero en s’asseyant devant le feu, afin de sécher ses vêtements.

Caspita ! s’il y a du nouveau ! serais-je ici sans cela.

— C’est juste ; vous êtes un bon compagnon, je vous remercie d’être venu ; vous savez que j’ai bonne mémoire ?

— Je le sais.

— Au fait, voyons, qu’avez-vous à m’apprendre ; j’ai hâte de connaître vos nouvelles, et d’abord, avant tout, une question ?

— Faites.

— Sont-elles bonnes ?

— Excellentes ; vous allez en juger.

Caraï ! puisqu’il en est ainsi, prenez cette bague, que je ne devais vous remettre qu’après que notre affaire serait terminée ; mais soyez tranquille, quand nous réglerons nos comptes, je saurai trouver encore quelque chose qui vous plaira.

L’œil du lepero brilla de joie et d’avarice ; il saisit la bague qu’il envoya rejoindre celle que quelques jours auparavant il avait reçue.

— Merci, dit-il ; Dieu me garde ! il y a plaisir à traiter avec vous : vous ne lésinez pas, au moins !

— Maintenant, les nouvelles.

— Les voici, elles sont courtes, mais bonnes. El señor conde, désespéré de la disparition de sa fiancée qu’il croit avoir été enlevée par les Apaches, s’est mis à la tête de sa compagnie, a quitté l’hacienda, et à l’heure qu’il est il parcourt la prairie dans tous les sens à la poursuite de l’Ours-Noir.

— Vive Dieu ! cette nouvelle est la plus heureuse que vous puissiez me donner. Et vous que comptez-vous faire ?

— Eh ! n’est-il pas convenu entre nous que el conde

— Certes ! interrompit vivement le Tigrero ; mais pour cela il faut le rencontrer, ce qui maintenant n’est pas, je crois, très-facile.

— Au contraire.

— Comment cela ?

— Eh ! seigneur don Martial, me feriez-vous l’injure de me prendre pour un pavo ? — dindon —

— Nullement, compadre ; cependant…

— Cependant vous le croyez ; eh bien, vous vous trompez, caballero, je ne suis pas fâché de vous l’apprendre ; pendant les quelques heures que j’ai passées à l’hacienda, j’ai questionné, je me suis informé, et comme je m’annonçais en qualité de porteur d’un billet très-pressé pour el señor conde, nul n’a fait de difficultés pour me répondre. Il paraît que les Apaches, au lieu de pousser en avant, ont été si bien battus par les Français, pour desquels, entre parenthèse, ils ont contracté une frayeur énorme, qu’ils se retirent sur le désert del Norte, afin de regagner leurs villages ; el conde les poursuit, n’est-ce pas ?

— Oui vous me l’avez dit.

— Eh bien, selon toute probabilité, il n’osera pas s’aventurer dans le désert.

— Naturellement, fit en frissonnant le Tigrero, malgré tout son courage.

— Fort bien ! alors il ne peut s’arrêter qu’à un seul endroit.

— À la Casa-Grande ! s’écria vivement don Martial.

— Juste ! je suis donc certain de le rencontrer là.

— Corps du Christ ! allez-vous donc vous y rendre.

— Je me mettrai en route aussitôt après votre départ.

Le Tigrero le considéra avec étonnement.

— Tudieu ! s’écria-t-il au bout d’un moment, vous êtes un rude homme, Cucharès ; je suis heureux de voir que je ne me suis pas trompé sur votre compte.

— Que voulez-vous, répondit avec modestie le coquin, tout en clignant son œil gris avec malice ; les relations que j’ai entamées avec vous me sont si agréables, que je n’ai pas la force de rien vous refuser.

Les deux hommes se mirent à rire de cette saillie d’un goût assez équivoque.

— Maintenant que tout est bien convenu entre nous, reprit don Martial, quittons-nous.

— Comment êtes-vous venu ici ?

— Vous voyez, il me semble, à la nage. Et vous ?

— Sur mon cheval. Je vous offrirais bien de vous mettre en terre ferme ; mus nous n’allons pas du même côté.

— Quant à présent, non.

— Comptez-vous donc aller par là bientôt ?

— Probablement, fit-il avec un sourire équivoque.

— Oh ! nous nous reverrons bientôt, alors.

— Je l’espère.

— Tenez ! don Martial, maintenant que vos vêtements sont secs, je serais fâché que vous les mouilliez une seconde fois ; je crois avoir aperçu une pirogue ici-près, vous savez que les Indiens en cachent partout.

Le Tigrero entra dans la grotte et découvrit en effet une pirogue avec ses pagaies placée soigneusement en équilibre contre les parois ; il s’en empara sans scrupiule et la chargea sur ses épaules.

— Ah ça ! dit-il encore, pourquoi diable m’avez-vous donné rendez-vous ici ?

— Afin de ne pas être dérangé, donc ; auriez-vous été satisfait que quelqu’un entendît notre entretien ?

— Non, j’en conviens. Allons, au revoir.

— Au revoir.

Les deux hommes se séparèrent, Cucharès pour commencer un long voyage, et don Martial pour rejoindre son campement.

Ils s’étaient trompés en supposant que personne n’avait entendu leur entretien.

À peine avaient-ils quitté l’île, en s’éloignant chacun dans une direction différente, que, d’un massif de dahlias et de floripondios qui poussait à l’entrée de la grotte, une tête hideuse s’avança avec précaution, regardant à droite et à gauche avec soin ; puis, au bout d’un instant, les branches s’écartèrent davantage, le corps suivit la tête, et un Indien apache, peint et armé en guerre, apparut.

Cet Indien était l’Ours-Noir.

— Ooeh ! murmura-t-il avec un geste de menace, les faces pâles sont des chiens, les guerriers apaches suivront leur piste !

Puis, après être resté quelques minutes les yeux fixés sur le ciel plaqué d’étoiles brillantes, il entra dans la grotte.

Cependant, le Tigrero avait rejoint son camp.

Doña Anita, inquiète d’une si longue absence, l’attendait, en proie à l’anxiété la plus vive.

— Eh bien, lui demanda-t-elle en accourant vers lui, dès qu’elle l’aperçut.

— Bonnes nouvelles, répondit-il.

— Oh ! J’ai eu bien peur !

— Je vous remercie. Il est arrivé ce que je prévoyais : le signal était pour moi.

— Ainsi…

— J’ai trouvé un ami qui m’a donné les moyens de sortir de la fausse position dans laquelle nous sommes.

— De quelle façon ?

— Ne vous inquiétez de rien, vous dis-je, et laissez-moi faire.

La jeune fille s’inclina avec soumission, et, malgré la curiosité qui la dévorait, elle se retira, sans interroger davantage don Martial, dans le jacal — cabane — de branchage préparé pour elle.

Don Martial, au lieu de se livrer au sommeil, s’assit sur le sol, croisa ses bras sur la poitrine, s’adossa à un arbre, et, jusqu’au point du jour, il demeura immobile, plongé dans de profondes et mélancoliques réflexions.

Au lever du soleil, le Tigrero secoua l’engourdissement de la nuit et appela ses compagnons.

Dix minutes plus tard, la petite troupe se mit en marche.

— Oh ! oh ! fit l’haciendero, vous êtes bien matinal, aujourd’hui, don Martial ?

— N’avez-vous pas remarqué que nous n’avons pas déjeuné avant de partir, ainsi que nous le faisons chaque jour ?

— Parbleu !

— Savez-vous pourquoi ? c’est que nous déjeunerons à Guetzalli, où nous arriverons dans deux heures au plus tard.

— Ah ! caramba ! s’écria l’haciendero, Vous me faites plaisir en m’apprenant cela.

— N’est-ce pas ?

— Ma foi, oui.

Doña Anita, en l’entendant parler ainsi, avait lancé à don Martial un regard de douleur ; mais elle lui vit un visage si tranquille, un sourire si gai, qu’elle se sentit subitement rassurée, soupçonnant intérieurement que les réticences du Tigrero à son égard cachaient quelque surprise agréable qu’il lui voulait faire.

Ainsi que don Martial l’avait annoncé, deux heures plus tard, ils arrivèrent effectivement à la colonie.

Dès qu’ils eurent été reconnus par les sentinelles, le pont-levis de l’isthme fut abaissé, et ils entrèrent dans l’hacienda, où ils furent reçus avec tous les égards et toutes les prévenances imaginables.

Doña Anita, les yeux constamment fixés sur le Tigrero, rougissait et pâlissait successivement, ne comprenant rien à son impassibilité et à sa parfaite tranquillité.

Ils mirent pied à terre dans la seconde cour, devant la porte d’honneur.

— Où est donc le comte de Lhorailles ? demanda l’haciendero, étonné que son gendre futur non-seulement ne fût pas venu au-devant de lui, mais encore ne se trouvât pas là pour le recevoir.

— Monsieur le comte sera désespéré, lorsqu’il apprendra votre arrivée ici, de ne pas s’être trouvé présent, répondit le majordome en se confondant en excuses.

— Est-il donc absent ?

— Oui, seigneur.

— Mais il sera bientôt de retour ?

— Je ne le pense pas ; le capitaine est parti à la poursuite des sauvages, à la tête de toute sa compagnie.

Cette nouvelle fut un coup de foudre pour don Sylva.

Le Tigrero et doña Anita échangèrent un regard de bonheur.