La Grande flibuste (Aimard)/XVIII

Amyot (p. 286-302).
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XVIII

Quelques Pas en arrière.

Le récit du lepero, vrai, quant au fond, était complétement faux et erroné par la forme. Du reste, peut-être avait-il intérêt à tromper le comte de Lhorailles : c’est ce dont le lecteur jugera lorsqu’il aura lu ce qui va suivre.

Après avoir, ainsi que nous l’avons vu, miraculeusement échappé aux Apaches, entre les mains desquels il était si malheureusement tombé, Cucharès avait filé entre deux eaux et avait regagné le large. En remontant à la surface, afin de reprendre respiration, il jeta un regard autour de lui : il était seul.

Le lepero étouffa un cri de joie, et après une minute de réflexion il nagea vigoureusement dans la direction des palétuviers où don Martial, averti par le signal qu’il avait été contraint de faire, l’attendait sans doute déjà depuis quelque temps.

Il arriva en quelques brassées au milieu des mangliers, parmi lesquels il disparut ; mais là un autre bonheur l’attendait : la pirogue chavirée et abandonnée à elle-même était venue s’échouer avec d’autres bois flottants contre le tronc d’un arbre.

Cucharès, sorti de l’eau, parvint facilement à vider la pirogue et à la remettre à flot. Ces embarcations sont tellement légères que rien n’est plus aisé que de les vider ; elles sont construites dans ces régions avec l’écorce du bouleau, que les Indiens enlèvent au moyen d’eau chaude.

À peine avait-il touché la terre qu’une ombre se pencha vers lui et murmura à son oreille ;

— Tu as bien tardé.

Le lepero fit un mouvement d’effroi, mais il reconnut don Martial ; en deux mots, il le mit au courant de ce qui lui était arrivé.

— Tout est pour le mieux, puisque vous voilà, répondit le Tigrero ; cachez-vous dans les mangliers, et, sous aucun prétexte, ne bougez pas avant mon retour.

Et il s’éloigna rapidement.

Cucharès obéit avec d’autant plus d’empressement qu’il entendait non loin de lui le bruit du combat acharné que se livraient en ce moment les Français et les Apaches.

Don Martial, le poignard à la main, afin d’être prêt à tout événement, avait glissé comme un fantôme jusqu’au massif de floripondies où doña Anita l’attendait toute tremblante.

Sur le point d’écarter les branches qui le séparaient de la jeune fille, il s’arrêta, la poitrine haletante, les sourcils froncés : elle n’était pas seule.

Sa voix, saccadée par l’émotion ou la colère, s’élevait brève et impérieuse ; elle parlait à quelqu’un.

Mais à qui ? quel était l’homme qui était parvenu à la découvrir, dans ce lieu retiré où elle se croyait si bien cachée, et qui, selon toute probabilité, voulait la contraindre à le suivre ?

Le Tigrero prêta l’oreille.

Bientôt, il fit un geste de colère et de menace ; il avait reconnu la voix de l’homme avec lequel parlait doña Anita : cet homme était son père.

Tout était perdu.

L’haciendero cherchait à entraîner sa fille du côté des bâtiments, en employant les raisons de sûreté et de prudence les plus convaincantes. Il paraissait ne pas se douter du motif qui avait amené sa fille en cet endroit.

Doña Anita refusait de s’éloigner, alléguant le danger d’être rencontrée par un Indien maraudeur et de tomber ainsi dans le péril qu’elle voulait à toute force éviter.

Don Martial se frappa le front : un sourire singulier plissa ses lèvres, son œil lança un éclair, et il s’éloigna rapidement du côté du rivage.

Cependant, le combat continuait toujours ; parfois, il semblait se rapprocher, des cris de malédiction se faisaient entendre ; parfois, un fulgurant éclair traversait l’espace, et un crépitement de balles retentissait, avec ce bruit sec et sifflant qui imprime la terreur aux guerriers novices.

— Au nom du ciel ! ma fille chérie, reprit don Sylva avec insistance, venez, nous n’avons pas un instant à perdre : dans quelques secondes, peut-être, la retraite nous sera coupée ; venez, je vous en supplie.

— Non, mon père, répondit-elle en secouant la tête, je suis résignée ; quoi qu’il arrive, je vous le répète, je ne bougerai pas d’ici.

— Mais c’est de la folie, cela ! s’écria l’haciendero avec douleur, vous voulez donc mourir, alors ?

— Que m’importe ! fit-elle avec tristesse, de toutes les façons, ne suis-je pas condamnée ? Dieu m’est témoin, mon père, que, pour échapper à l’hymen qui se prépare pour moi, je préférerais mourir !

— Ma fille, au nom du ciel !…

— Que vous importe, mon père, que je tombe aujourd’hui entre les mains des sauvages païens, puisque, demain, vous me livrerez, vous-même, de vos propres mains, au pouvoir d’un homme que je déteste ?

— Ne me parlez pas ainsi, ma fille. D’ailleurs, le moment est assez mal choisi, il me semble, pour une discussion comme celle-ci. Venez, les cris redoublent, bientôt il sera trop tard.

— Partez, si cela vous convient, mon père, répondit-elle résolument ; moi, je reste, quoi qu’il arrive.

— Puisqu’il en est ainsi, que vous vous obstinez à me résister, j’emploierai la force pour vous contraindre à m’obéir.

La jeune fille embrassa vivement le tronc d’un cèdre-acajou du bras gauche, et, lançant à son père un regard rempli d’une expression de volonté implacable :

— Faites, si vous l’osez, mon père ! s’écria-t-elle ; seulement je vous avertis qu’au premier pas que vous ferez vers moi, il arrivera cela même que vous voulez éviter ; je pousserai des cris si perçants qu’ils parviendront aux oreilles des païens, qui accourront ici.

Don Sylva s’arrêta en hésitant ; il connaissait le caractère ferme et déterminé de sa fille ; il savait qu’elle mettrait immédiatement sa menace à exécution.

Quelques minutes s’écoulèrent, pendant lesquelles le père et la fille demeurèrent face à face, se mesurant de l’œil, mais ne prononçant pas un mot, ne faisant pas un geste.

Soudain les branches s’écartèrent avec fracas et livrèrent passage à deux hommes, ou plutôt à deux démons, qui, d’un bond de panthère s’élancèrent sur L’haciendero, le renversèrent sur le sol. Avant que don Sylva eût pu, à la pâle lueur des étoiles, reconnaître les ennemis qui l’attaquaient si inopinément, il était garrotté, bâillonné, et un mouchoir, entortillé autour de sa tête, lui enlevait complétement la vue des objets extérieurs et l’empêchait de savoir non-seulement ce qu’on voulait faire de lui, mais encore ce qui arrivait à sa fille.

Celle-ci, à cette brusque apparition, avait poussé un cri d’effroi immédiatement étouffé par la prudence : elle avait reconnu don Martial.

— Silence ! dit rapidement le Tigrero à voix basse, je n’avais que ce moyen d’en finir. Venez, venez ; votre père, vous le savez, est sacré pour moi.

La jeune fille ne répliqua pas.

Sur un signe de don Martial, Cucharès avait saisi don Sylva, l’avait chargé sur ses épaules et s’était dirigé vers les palétuviers.

— Où allons-nous ? demanda doña Anita d’une voix tremblante.

— Là où nous pourrons être heureux ensemble, répondit doucement le Tigrero, en l’enlevant par un mouvement passionné, et la portant en courant jusqu’à la pirogue.

Doña Anita ne résista pas, elle sourit et jeta son bras droit au cou de son amant, afin de conserver l’équilibre dans cette espèce de course au clocher au milieu des palétuviers, où don Martial sautait intrépidement de branche en branche, s’accrochant aux lianes, et encourageant du geste et du regard son précieux fardeau.

Cucharès avait placé don Sylva au fond de la barque, et les pagaies aux mains il attendait impatiemment l’arrivée du Tigrero, car le bruit du combat semblait redoubler d’intensité, bien qu’au nombre des coups de feu et aux cris que l’on entendait, il fût facile déjà de reconnaître que l’avantage resterait aux Français.

— Que faisons-nous ? demanda Cucharès.

— Gagnons le milieu de la rivière, et descendons le courant.

— Mais nos chevaux ! observa le lepero.

— Sauvons-nous d’abord, nous songerons aux chevaux ensuite. Il est évident que les blancs sont vainqueurs. Dès que le combat sera terminé, le comte de Lhorailles fera chercher dans toutes les directions sa fiancée et son beau-père ; il est important de ne pas laisser de traces, sans cela tout est perdu. Les Français sont des démons, ils nous retrouveraient.

— Cependant, je crois… observa timidement Cucharès.

— En route ! s’écria le Tigrero d’un ton péremptoire en poussant d’un vigoureux coup de pied la pirogue au large.

Ils partirent.

Les premiers instants du voyage furent silencieux ; chacun réfléchissait à part soi à la position étrange dans laquelle il était placé.

Don Martial avait assumé une immense responsabilité, en jouant pour ainsi dire sur un coup de dés le bonheur de celle qu’il aimait et le sien, et puis, plus que tout, l’haciendero, étendu au fond de la barque, lui donnait à réfléchir ; la position était grave, la solution difficile.

Doña Anita, la tête basse, le regard distrait, laissait toute songeuse sa main mignonne tremper dans l’eau qui passait rapidement le long de la pirogue.

Cucharès, tout en pagayant avec fureur, pensait que la vie qu’il menait n’avait rien que de fort désagréable, et qu’à Guaymas il était beaucoup plus heureux, lorsque la tête à l’ombre et les pieds au soleil, étendu sous le porche de l’église, il faisait nonchalamment la sieste, rafraîchi par la brise de mer et doucement bercé par le mystérieux murmure de la houle sur les galets.

Quant à don Sylva de Torrès, lui, il ne réfléchissait pas ; en proie à une de ces rages sourdes qui, si elles se continuaient longtemps, aboutiraient pour ceux qui les subissent tout droit à la folie, il mordait avec frénésie le bâillon qui lui fermait la bouche et se tordait dans ses liens sans pouvoir les rompre.

Les bruits divers du combat s’affaiblirent peu à peu et finirent par cesser complètement.

Pendant quelques temps encore les voyageurs demeurèrent silencieux, absorbés non-seulement par leurs pensées, mais encore en proie à cette mélancolie douce et rêveuse produite sur les natures nerveuses par ce calme solennel et cette harmonie saisissante du désert, dont il n’est donné à aucune plume humaine d’exprimer la majestueuse et sublime grandeur.

Les étoiles commençaient à pâlir dans le ciel, une ligne couleur d’opale se dessinait vaguement à l’horizon, les alligators pesants sortaient de la vase et se mettaient en quête de leur repas du matin, le hibou, perché sur les arbres de la rive, saluait le lever prochain du soleil, les coyotes filaient par bandes effarées sur la grève en poussant leurs rauques glapissements, les bêtes fauves regagnaient leurs tanières ignorées d’un pas hâtif et lourd de sommeil : le jour n’allait pas tarder à paraître. Doña Anita se pencha coquettement sur l’épaule de don Martial.

— Où allons-nous ainsi ? lui demanda-t-elle d’une voix douce et résignée.

— Nous fuyons, répondit-il laconiquement.

— Voilà six heures au moins que nous descendons ainsi le fleuve, portés par le courant et aidés par vos quatre pagaies vigoureusement manœuvrées ; ne sommes-nous donc pas hors d’atteinte ?

— Si, depuis longtemps ; ce n’est pas la crainte des Français qui me tourmente en ce moment…

— Qu’est-ce donc, alors ?

Le Tigrero lui montra d’un geste don Sylva, qui, à bout de force et de colère, avait enfin reconnu tacitement son impuissance et avait fini par s’endormir épuisé au fond de la barque.

— Hélas ! dit-elle, vous avez raison ; cela ne peut durer ainsi, mon ami, cette position est intolérable.

— Si vous consentez à me laisser agir à ma guise, avant un quart d’heure, votre père me remerciera.

— Ne savez-vous pas que je suis toute à vous ?

— Merci ! dit-il en se tournant vers Cucharès.

Il lui murmura quelques mots à voix basse à l’oreille.

— Eh ! eh ! c’est une idée, fit le lepero en riant.

Cinq minutes plus tard, la pirogue abordait.

Don Sylva, enlevé délicatement par les deux hommes, fut transporté sur le rivage sans s’éveiller.

— À vous, maintenant, dit don Martial à la jeune fille : il faut pour le succès de la ruse que je médite que vous consentiez à vous laisser attacher à ce mezquite.

— Faites, mon ami.

Le Tigrero la prit dans ses bras vigoureux, la transporta à terre, et, en un clin-d’œil, il l’eut solidement attachée par la ceinture à un tronc d’arbre.

— Maintenant, dit-il rapidement, souvenez-vous de ceci : votre père et vous, vous avez été enlevés dans l’hacienda par des Apaches ; le hasard nous a fait vous rencontrer, et…

— Vous nous sauvez, n’est-ce pas ? fit-elle en souriant.

— Juste ; seulement, poussez des cris aigus, comme si vous étiez en proie à une grande frayeur. Vous comprenez, n’est-ce pas ?

— Parfaitement.

La scène fut jouée suivant ce programme. La Jeune fille jeta des cris étourdissants auxquels répondirent les deux aventuriers en déchargeant leurs rifles et leurs pistolets, puis ils se précipitèrent vers l’haciendero, qu’ils se hâtèrent de débarrasser de ses liens, et auquel ils rendirent non-seulement l’usage de ses membres, mais encore celui de ses yeux et de sa langue.

Don Sylva se releva à demi et jeta un regard autour de lui ; il aperçut, attachée, échevelée, à un arbre, sa fille, que deux hommes se hâtaient de délivrer. l’haciendero leva les yeux au ciel et adressa mentalement au Tout-Puissant une prière d’actions de grâces.

Aussitôt que doña Anita fut libre, elle courut vers son père, se jeta dans ses bras, et, tout en l’embrassant, cacha son front, rougissant de honte peut-être de cette supercherie indigne, dans le noble sein du vieillard.

— Pauvre chère enfant ! murmura-t-il avec des larmes dans la voix : c’est pour toi, pour toi seule, que j’ai tremblé pendant le cours de l’horrible nuit qui vient de s’écouler.

La jeune fille ne répondit pas, elle se sentit frappée au cœur par ce reproche.

Don Martial et Cucharès, jugeant le moment favorable, s’approchèrent alors, tenant à la main leurs rifles fumants.

À leur vue, en les reconnaissent, un nuage passa sur le visage de l’haciendero ; un soupçon vague le mordit au cœur. Il promena un instant son regard inquisiteur des deux hommes à la jeune fille et se leva, les sourcils froncés et la lèvre frémissante, sans prononcer une parole.

Le Tigrero fut gêné malgré lui par ce silence auquel il était loin de s’attendre. Après le service qu’il était censé avoir rendu à don Sylva, il fut contraint de prendre le premier la parole.

— Je suis heureux, dit-il d’une voix embarrassée, de m’être si à propos rencontré ici, don Sylva, puisque j’ai pu vous ravir aux mains des Peaux-Rouges !

— Je vous remercie, : señor don Martial, répondit sèchement l’haciendero ; je ne devais pas attendre moins de votre prud’hommie. Il était écrit, à ce qu’il parait, qu’après avoir sauvé la fille, vous deviez aussi sauver le père. Vous êtes destiné, je le vois, à être le libérateur de toute ma famille ; recevez mes sincères remercîments.

Ces paroles furent prononcées avec un accent railleur qui transperça le Tigrero comme une flèche ; il ne trouva pas un mot à répondre et s’inclina gauchement, afin de cacher son embarras.

— Mon père, dit doña Anita d’une voix caressante, don Martial a risqué sa vie pour nous.

— Ne l’en ai-je pas remercié, reprit-il. L’affaire a été chaude, à ce qu’il paraît ; mais les païens se sont sauvés bien vite ; n’ont-ils eu personne de tué ?

En disant cela, l’haciendero regarda avec affectation autour de lui.

Don Martial se redressa.

— Señor don Sylva de Torrès, fit-il d’une voix ferme, puisque le hasard nous a placés encore une fois face à face, laissez-moi vous dire que peu d’hommes vous sont aussi dévoués que moi.

— Vous venez de me le prouver, caballero.

— Laissons cela ! reprit-il vivement ; maintenant que vous êtes libre de vos actions, que vous pouvez agir à votre guise, parlez, commandez, que voulez-vous, qu’exigez-vous de moi ? je suis prêt à faire tout ce qu’il vous plaira, afin de vous prouver combien je serais heureux de vous être agréable.

— Voilà un langage que je comprends, caballero, et auquel je répondrai avec franchise. Des raisons importantes me contraignent à retourner à la colonie française de Guetzalli, où je me trouvais lorsque les païens m’ont si traîtreusement enlevé.

— Quand voulez-vous partir ?

— Tout de suite, si cela est possible.

— Tout est possible, caballero. Je vous ferai seulement observer que nous sommes à près de trente lieues de cette hacienda ; que le pays où nous nous trouvons est désert, qu’il nous sera fort difficile de trouver des chevaux, et que, malgré toute notre bonne volonté, nous ne pouvons faire cette route à pied.

— Surtout ma fille, n’est-ce pas ? reprit-il avec un sourire sardonique.

— Oui, répondit le Tigrero, surtout la señorita.

— Comment faire alors, car il faut absolument que je retourne là-bas, avec ma fille, ajouta-t-il en appuyant avec intention sur ces deux mots, et cela le plus tôt possible.

Le Tigrero mentait en assurant à don Sylva qu’il se trouvait à trente lieues de la colonie : il n’en était tout au plus qu’à dix-huit ; mais dans un pays comme celui-là, où les routes n’existent pas, quinze lieues sont presque infranchissables pour un homme qui n’est pas rompu à la vie du désert et accoutumé à en supporter les fatigues. Don Sylva, bien que n’ayant jamais voyagé que dans d’excellentes conditions, c’est-à-dire avec tout le comfort qu’il est possible de se procurer dans ces régions éloignées, savait, du moins par théorie, sinon par pratique, toutes les difficultés qui, à chaque pas, surgiraient devant lui, et combien d’empêchements viendraient entraver sa marche. Sa résolution fut prise presque immédiatement.

Don Sylva, ainsi que bon nombre de ses compatriotes, était doué d’un entêtement rare : lorsqu’il avait formé un projet ou arrêté quoique ce fût dans sa tête, plus les obstacles qui s’opposaient à l’exécution de ce projet étaient grands, plus il y tenait, plus il brûlait de le mener à bonne fin.

— Écoutez, dit-il à don Martial, je veux être franc avec vous : je ne vous apprends rien de nouveau, n’est-ce pas, en vous annonçant le mariage de ma fille avec le comte de Lhorailles ? Il faut que ce mariage s’accomplisse, je l’ai juré, et cela sera, quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse pour l’empêcher. Maintenant, je vais mettre à l’épreuve le dévoûment dont vous vous vantez envers moi.

— Parlez, señor.

— Vous allez envoyer votre compagnon au comte de Lhorailles ; il lui portera un mot qui calmera son inquiétude et lui annoncera ma prochaine arrivée.

— Bien.

— Le ferez-vous ?

— À l’instant.

— Merci. Maintenant, quant à ce qui vous regarde personnellement, je vous laisse libre de nous quitter ou de nous suivre, à votre volonté ; mais d’abord il nous faut des chevaux, des armes et surtout une escorte. Je ne me soude nullement de retomber entre les mains des païens ; peut-être n’auraîs-je pas le bonheur de leur échapper cette fois aussi facilement.

— Restez ici ; dans deux heures, je reviendrai avec des chevaux ; quant à une escorte, je tâcherai de vous en procurer une ; cependant, je n’ose m’y engager formellement. Puisque vous me le permettez, je vous accompagnerai jusqu’à ce que vous ayez rejoint le conde. J’espère, pendant le temps que j’aurai le bonheur de passer auprès de vous, parvenir à vous prouver que vous vous êtes trompé sur moi.

Ces paroles furent prononcées avec un accent si vrai, que l’haciendero se sentit ému.

— Quoi qu’il arrive, dit-il, je vous remercie ; vous ne m’en aurez pas moins rendu un service immense dont je vous serai éternellement reconnaissant.

Don Sylva déchira une feuille de son carnet ; écrivît quelques mots au crayon, plia la page et la remit au Tigrero.

— Êtes-vous sûr de cet homme ? lui demanda-t-il.

— Comme de moi même, répondit évasivement don Martial ; soyez certain qu’il verra le conde.

L’haciendero fit un geste de satisfaction, le Tigrero s’approcha de Cucharès.

— Tiens, lui dit-il à voix haute en lui remettant le papier, il faut que dans deux jours tu remettes ceci au chef de Guetzalli… Tu m’as entendu ?

— Oui, répondit le lepero.

— Pars et que Dieu te garde de mauvaise rencontre. Dans un quart d’heure derrière ce morne, ajouta-t-il rapidement à voix basse.

— Convenu, fit l’autre en s’inclinant.

— Prends cette pirogue, continua le Tigrero.

Si l’haciendero avait pu concevoir des soupçons ils se dissipèrent lorsqu’il vit Cucharès sauter dans la pirogue, saisir les pagaies et s’éloigner sans échanger un signe avec le Tigrero et même sans détourner la tête.

— Voici la première partie de vos instructions remplie, dit le Tigrero en revenant auprès de don Sylva ; maintenant je vais m’acquitter de la seconde ; prenez mes pistolets et mon machete ; en cas d’alerte vous pourrez vous défendre. Je vous laisse ici ; surtout ne vous éloignez pas ; dans deux heures au plus tard je vous rejoindrai.

— Savez-vous donc où trouver des chevaux ?

— Ignorez-vous que le désert est mon domaine ? répondit-il avec un sourire mélancolique ; je suis ici chez moi, bientôt vous en aurez la preuve. Au revoir.

Et il s’éloigna à grands pas dans une direction opposée à la pirogue.

Lorsqu’il eut disparu aux regards de don Sylva derrière un massif d’arbres et de broussailles, le Tigrero fit un brusque crochet sur la droite et revint en courant sur ses pas.

Cucharès, nonchalamment assis à terre, fumait une cigarette en l’attendant.

— Pas de mots, des faits, dit le Tigrero ; le temps nous presse.

— J’écoute.

— Vois-tu ce diamant, et il lui montra une bague qui nouait sa cravate.

— Il vaut six mille piastres, dit le lepero en l’examinant en connaisseur.

Don Martial le lui tendit.

— Je te le donne, fit-il.

L’autre le prit et le serra.

— Que faut-il faire ?

— D’abord me remettre la lettre.

— La voilà.

Don Martial s’en saisit et la déchira en morceaux impalpables.

— Ensuite ? reprit Cucharès.

— Ensuite, je tiens un autre diamant semblable à ta disposition ; tu me connais ?

— Oui, j’accepte.

— Mais à une condition.

— Je la connais, dit-il avec un geste significatif.

— Tu acceptes toujours ?

— Parfaitement.

— C’est convenu.

— Plus jamais il ne vous chagrinera.

— Bien ; mais tu comprends, il me faut des preuves.

— Vous les aurez.

— Alors au revoir.

— Au revoir.

Les deux complices se séparèrent fort satisfaits l’un de l’autre ; ils s’étaient compris à demi-mot.

Nous avons vu comment Cucharès s’était acquitté de la mission dont l’avait chargé don Sylva de Torrès.

Don Martial, après sa courte conversation avec Cucharès, s’occupa de trouver des chevaux.

Deux heures plus tard il était de retour ; non-seulement il amenait d’excellentes montures, mais encore il avait embauché deux peones ou soi-disant tels, pour servir d’escorte.

L’haciendero comprit toute la délicatesse du procédé de don Martial, et bien que la tournure et l’air de ses défenseurs ne fussent pas complètement orthodoxes, il remercia chaleureusement le Tigrero de la peine qu’il s’était donnée pour satisfaire ses désirs, et rassuré sur les éventualités du voyage, il déjeuna de bon appétit d’un quartier de daim, arrosé de pulqué, que don Martial s’était procuré, puis, lorsque le repas fut terminé, la petite troupe, bien armée, se mit résolument en route dans la direction de la colonie de Guetzalli, où don Sylva comptait, si rien ne venait contrarier ses calculs, arriver sous trois jours.