La Grande flibuste (Aimard)/XXI

Amyot (p. 333-348).
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XXI

L’Aveu.

L’haciendero et sa fille avaient quitté la colonie de Guetzalli sous l’escorte de don Martial et des quatre peones que celui-ci avait pris à son service.

La petite troupe s’avançait vers l’ouest, direction dans laquelle la compagnie franche de Monsieur de Lhorailles avait marché à la poursuite des Apaches.

Don Sylva avait d’autant plus de hâte de rejoindre les Français, qu’il savait que leur expédition n’avait d’autre but que de le délivrer, lui et sa fille, des mains des Peaux-Rouges.

Le voyage était triste et silencieux. Au fur et à mesure que les voyageurs s’approchaient du désert, le paysage prenait une grandeur sombre propre aux contrées primitives qui influait à leur insu sur leur esprit et les plongeait dans une mélancolie qu’ils étaient impuissants à surmonter.

Plus de huttes, plus de jacales, plus de voyageurs rencontrés au bord du chemin et vous saluant au passage d’un affectueux souhait de bon voyage, mais des terrains bouleversés, des forêts impénétrables peuplées de bêtes fauves dont les yeux étincelaient comme des charbons ardents au milieu des fouillis de lianes, de hautes herbes et de buissons enchevêtrés les uns dans les autres.

Parfois la piste des Français se laissait voir sur le sol foulé par un grand nombre de chevaux, puis tout à coup le terrain changeait d’aspect, et toute trace disparaissait.

Chaque soir, après une battue faite par le Tigrero afin d’éloigner les bêtes féroces, le camp était dressé sur le bord d’un ruisseau, les feux allumés, une hutte en branchages était construite à la hâte pour abriter doña Anita contre le froid de la nuit ; puis, après un maigre repas, chacun s’enveloppait dans ses fressadas et ses zarapés et s’endormait jusqu’au jour.

Les seuls incidents qui venaient parfois rompre la monotonie de cette vie étaient la découverte d’un elk ou d’un daim, à la poursuite duquel se lançaient à toute bride don Martial et ses quatre peones, jusqu’à ce que le pauvre animal fût forcé et tué après une course qui souvent durait plusieurs heures.

Mais pas de ces douces causeries, de ces confidences qui font paraître le temps moins long et supporter, sans y songer, les ennuis d’une route interminable. Les voyageurs se tenaient vis-à-vis les uns des autres dans une réserve qui, non-seulement éloignait toute intimité, mais encore toute confiance. Ils ne se parlaient que lorsque les circonstances les y obligeaient absolument, et alors ils n’échangeaient que les paroles strictement indispensables.

C’est que de ces trois personnes deux avaient pour la troisième un secret qui leur pesait et dont elles rougissaient intérieurement.

L’homme, nature essentiellement incomplète, n’est ni entièrement bon ni entièrement mauvais : la plupart du temps, les actes qu’il commet sous l’étreinte de fer de la passion ou de l’intérêt personnel, plus tard, lorsque le sang-froid lui est revenu et qu’il mesure de l’œil le gouffre au fond duquel il a roulé, il les regrette, surtout lorsque sa vie, sans avoir cependant été exemplaire, a du moins jusque là été exempte d’actions répréhensibles au point de vue de la morale.

Telle était en ce moment la situation de don Martial et de doña Anita. Tous les deux avaient été entraînés par leur mutuel amour à commettre une faute qu’ils regrettaient amèrement ; car, nous le consignons ici, afin de ne pas laisser s’égarer l’opinion du lecteur sur le caractère de ces personnages, leur cœur était bon, et lorsque, dans un moment de folie, ils avaient concerté et exécuté leur fuite, ils étaient loin de prévoir les conséquences fatales qu’amènerait à sa suite cette démarche sans issue possible.

Don Martial surtout, d’après les ordres qu’il avait donnés à Cucharès et devant la résolution inébranlable de l’haciendero de rejoindre le comte de Lhorailles, comprenait clairement combien sa position se faisait à chaque instant plus difficile et dans quelle impasse il s’était engagé.

Ainsi les deux amants, liés fatalement entre eux par le secret de leur fuite, gardaient cependant l’un vis-à-vis de l’autre le secret des remords qui les dévoraient ; ils sentaient à chaque pas que le terrain sur lequel ils marchaient était miné, que d’une minute à l’autre il s’enfoncerait sous leurs pieds.

Dans une semblable situation, la vie devenait intolérable, puisqu’il n’y avait plus communion ni de pensées ni de sentiments entre ces trois personnages. Un choc était imminent entré eux ; il survint peut-être plus tôt que tous trois ne s’y attendaient, par la force même des circonstances dans lesquelles ils se trouvaient si violemment enlacés.

Après un voyage de quinze jours environ, pendant lequel il ne leur arriva aucun incident digne d’être noté, don Martial et ses compagnons, se guidant tantôt sur les renseignements qu’ils avaient recueillis à l’hacienda, tantôt sur la trace même laissée par les gens à la piste desquels ils s’étaient mis, atteignirent enfin les ruines de la ville où s’élève la Casa-Grande de Moctecuzoma, et qui marque l’extrême limite des pays habitables avant d’atteindre le grand désert del Norte.

Il était six heures du soir à peu près à l’instant où la petite troupe entrait dans les ruines ; le soleil, déjà au-dessous de l’horizon, n’éclairait plus la terre que par ces rayonnements changeants, derniers reflets qui brillent longtemps encore après qu’a disparu l’astre-roi.

Marchant à une légère distance l’un de l’autre, don Sylva et le Tigrero jetaient autour d’eux des regards scrutateurs, n’avançant qu’avec prudence et le doigt sur la détente du rifle, dans ce dédale inextricable si favorable à une embuscade indienne et qui pouvait receler tant de pièges.

Ils arrivèrent, enfin auprès de la Casa-Grande, sans que rien d’extraordinaire ne se fût offert à leurs yeux.

La nuit était déjà presque tombée, les objets commençaient à se confondre dans l’ombre. Don Martial, qui se préparait à mettre pied à terre, s’arrêta subitement en poussant un cri d’étonnement et presque d’effroi.

— Qu’y a-t-il ? demanda vivement don Sylva en se retournant et en se rapprochant du Tigrero.

— Regardez, répondit celui-ci en étendant le bras dans la direction d’un bouquet d’arbres rabougris qui avaient poussé au hasard à quelques pas outre les fentes des arbres.

La voix humaine possède une faculté étrange sur les animaux, celle de leurs inspirer une crainte et un respect invincibles. Aux quelques mots échangés par les deux hommes, des cris rauques et confus répondirent aussitôt et sept ou huit vautours fauves s’élevèrent du milieu du bouquet d’arbres et commencèrent à voler lourdement au-dessus de la tête des voyageurs, en formant de larges cercles dans l’air et en continuant leur infernale musique.

— Mais je ne vois rien, reprit don Sylva, il fait noir comme dans un four.

— C’est vrai ; cependant si vous regardiez mieux l’objet que je vous indique, vous le reconnaîtriez facilement.

Sans répondre, l’haciendero poussa son cheval.

— Un homme pendu par les pieds ! s’écria-t-il en s’arrêtant avec un geste d’horreur et de dégoût. Que s’est-il donc passé ici ?

— Qui sait ? Cet individu n’est pas un sauvage, sa couleur et son costume ne permettent pas le plus léger doute à cet égard ; cpendant cet homme a sa chevelure, ce ne sont donc pas les Apaches qui l’ont tué ; qu’est-ce que cela signifie ?

— Une révolte peut-être, hasarda l’haciendero.

Don Martial devint pensif ; ses sourcils se froncèrent.

— Ce n’est pas possible ! murmura-t-il.

Puis il reprit au bout d’un instant :

— Entrons dans la maison ; ne laissons pas doña Anita seule plus longtemps ; notre absence doit l’étonner, et pourrait, si nous la prolongions plus longtemps, l’inquiéter. Lorsque le camp sera établi, je verrai, je chercherai, et je serai bien malheureux si je ne trouve pas le mot de l’énigme sinistre qui se présente si singulièrement à nous.

Les deux hommes s’éloignèrent et rejoignirent doña Anita, qui les attendait arrêtée à quelques pas sous la garde des peones.

Quand les voyageurs eurent mis pied à terre et franchi le seuil de la casa, don Martial alluma plusieurs torches de bois d’ocote, afin de se diriger dans les ténèbres, et guida ses compagnons vers la grande salle, où déjà une fois nous avons conduit nos lecteurs.

Ce n’était pas la première fois que le Tigrero visitait ces ruines : souvent, pendant ses longues chasses dans les prairies de l’Ouest, elles lui avaient offert un refuge ; aussi en connaissait-il les plus cachés recoins.

C’était lui qui avait insisté auprès de ses compagnons pour qu’il dirigeassent leurs pas vers la Casa-Grande de Moctecuzoma, persuadé que là seulement le comte de Lhorailles pouvait trouver un bivouac commode et sûr pour sa compagnie.

La grande salle, au milieu de laquelle une table était encore dressée, présentait des traces non équivoques du passage récent de plusieurs individus, et du séjour assez prolongé qu’ils avaient fait en ce lieu.

— Vous voyez, dit-il à l’haciendero, que je ne me suis pas trompé : ceux que nous cherchons se sont arrêtés ici.

— C’est vrai ; pensez-vous qu’ils soient partis depuis longtemps ?

— Je ne saurais vous le dire encore ; mais pendant que vous vous installerez et qu’on préparera le repas du soir, j’irai jeter un coup d’œil au dehors ; à mon retour, je compte être plus heureux et pouvoir satisfaire votre curiosité.

Et fichant dans un crampon de fer scellé au mur la torche qu’il tenait à la main, le Tigrero sortit de la maison.

Doña Anita s’était laissée aller toute pensive sur une espèce de tabouret grossier qui se trouvait par hasard auprès de la table.

Aidé par les peones, l’haciendero s’occupa activement à tout installer pour la nuit ; les chevaux furent dessellés, entrés dans une espèce de corral clos de murs, dont ils ne pouvaient sortir, et mis à même d’une ample provision d’alfalfa ; les malles furent déchargées, les ballots transportés dans la grande salle où on les empila, après en avoir ouvert un pour en tirer les vivres nécessaires, puis on alluma un brasier énorme, au-dessus duquel on suspendit un quartier de daim.

Lorsque ces divers préparatifs furent terminés, l’haciendero s’assit sur un crâne de bison, alluma une cigarette de paille de maïs, se mit à fumer, tout en jetant par intervalle un douloureux regard à sa fille, toujours plongée dans ses tristes réflexions.

L’absence de don Martial fut assez longue ; elle dura près de deux heures. Au bout de ce temps, on entendit les sabots de son cheval résonner au dehors sur le sol pierreux des ruines, et il reparut.

— Eh bien ? lui demanda don Sylva.

— Mangeons d’abord, répondit le Tigrero en désignant la jeune fille d’un geste que son père comprit.

Le repas fut ce qu’il devait être entre gens préoccupés et fatigués d’une longue journée de marche, c’est-à-dire court. Du reste, à part le quartier de de daim rôti, il ne se composait que de cainc, de tortillas de maïs et de frijoles con aji.

Doña Anita effleura quelques cuillerées de confitures de tamarindos du bout des lèvres ; puis, après avoir salué les assistants, elle se leva et se retira dans un petit cabinet contigu à la grande salle, où on lui avait installé tant bien que mal un lit fait avec les armes d’eau et les fourrures de son père, et dont on avait fermé l’entrée en suspendant devant le seuil pour remplacer la porte absente, une fressada de cheval attachée à des clous plantés dans le mur.

— Vous autres, dit le Tigrero en s’adressant aux peones, faites bonne garde si vous voulez conserver vos chevelures. Je vous avertis que nous sommes en pays ennemi, et que, si vous vous endormez, probablement vous le payerez cher.

Les peones assurèrent le Tigrero qu’ils redoubleraient de vigilance, et sortirent afin d’exécuter les ordres qu’ils venaient de recevoir.

Les deux hommes demeurèrent seuls en face l’un de l’autre.

— Eh bien ? reprit don Sylva en adressant de nouveau à son compagnon la même question que déjà il lui avait faite, avez-vous appris quelque chose ?

— Tout ce qu’il était possible d’apprendre, don Sylva, répondit brusquement le Tigrero ; s’il en était autrement, je serais un triste chasseur, et depuis longtemps les jaguars et les tigres auraient eu de moi bon marché.

— Les renseignements que vous vous êtes procurés nous sont-ils favorables ?

— C’est selon vos intentions : les Français sont venus ici, où ils ont bivouaqué quelques jours. Pendant leur séjour dans les ruines, ils ont été vigoureusement attaqués par les Apaches, que cependant ils sont parvenus à repousser. Maintenant, il est probable, bien que je ne puisse l’affirmer, que, pour une cause que j’ignore, les soldats de la compagnie se sont révoltés, et que le pauvre diable que nous avons vu pendu à un arbre comme un fruit trop mûr a payé pour tout le monde, ainsi que cela arrive généralement.

— Je vous remercie de ces renseignements, qui me prouvent que nous ne nous sommes pas trompés et que nous avons suivi la bonne piste ; maintenant, vous est-il possible de compléter ces renseignements, en me faisant connaître si les Français ont quitté depuis longtemps les ruines, et dans quelle direction ils ont marché après être partis d’ici ?

— Ces questions sont fort simples à résoudre : la compagnie franche a quitté hier, quelques instants après le lever du soleil, son bivouac, pour entrer dans le désert.

— Dans le désert ! s’écria l’haciendero en laissant tomber ses bras avec abattement.

Il y eut un silence de quelques instants, pendant lequel les deux hommes réfléchirent chacun de leur côté. Enfin, don Sylva reprit la parole :

— C’est impossible, dit-il.

— Cependant, cela est.

— Mais c’est une imprudence fsans nom, presque de la folie !

— Je ne dis pas le contraire.

— Oh ! les malheureux !

— Le fait est que, s’ils en réchappent, c’est que Dieu fera un miracle en leur faveur.

— Je le crois comme vous ; mais, maintenant, c’est un fait accompli auquel nos récriminations ne changeront rien ; ainsi, don Sylva, je crois que le plus sage est de ne plus y penser et de les laisser se tirer de là comme ils le pourront.

— Est-ce donc votre pensée ?

— Parfaitement, répondit le Tigrero avec insouciance.

— Ainsi, votre avis est ?

— Mon avis, interrompit-il brusquement, est de demeurer ici deux ou trois jours ; afin d’être à l’affût de ce qui pourra arriver ; puis, si, au bout de trois jours, nous n’avons rien vu ni entendu de nouveau, de remonter à cheval, de reprendre la route que nous avons suivie jusqu’à présent et de retourner à Guetzalli, sans nous arrêter même pour tourner la tête en arrière, afin d’arriver plus vite et de sortir plus tôt de ces horribles parages.

L’haciendero secoua la tête en homme qui vient de prendre une résolution irrévocable.

— Alors vous partirez seul, don Martial, fit-il sèchement.

— Hein ? s’écria celui-ci en le regardant bien en face, que voulez-vous dire ?

— Je veux dire que je ne reprendrai pas le chemin que j’ai suivi jusqu’à présent, que je ne retournerai pas en arrière, que je ne fuierai pas, en un mot.

Don Martial fut abasourdi par cette réponse.

— Que comptez-vous donc faire ?

— Ne le devinez-vous pas ? Pourquoi sommes-nous venus jusqu’ici ? dans quel but voyageons-nous depuis si longtemps ?

— Mais, don Sylva, la question est changée maintenant. Vous me rendrez la justice de reconnaître que je vous ai suivi sans observations, que j’ai été pour vous un bon guide pendant le cours de ce voyage.

— Je le reconnais, en effet ; maintenant ; expliquez-moi votre pensée.

— Ma pensée, la voilà, don Sylva : tant que nous n’avons fait qu’errer dans les prairies, au risque d’être dévorés par les bêtes fauves, j’ai courbé la tête, sans chercher à m’opposer à vos desseins, parce que je reconnaissais tacitement que vous agissiez, ainsi que vous deviez le faire ; aujourd’hui même, si vous et moi étions seuls, je m’inclinerais sans murmurer devant la ferme résolution qui vous anime. Mais réfléchissez que vous avez avec vous votre fille, que vous la condamnez à subir des tortures sans nom dans le désert affreux où vous la contraignez à vous suivre, et qui probablement vous dévorera tous deux.

Don Sylva ne répondit pas.

Le Tigrero continua :

— Notre troupe est faible ; à peine avons-nous pour quelques jours de vivres, et, vous le savez, une fois dans le del Norte, plus d’eau, plus de gibier. Si pendant notre excursion nous sommes assaillis par un temporal, nous sommes perdus, perdus sans ressources, sans espoir !

— Tout ce que vous me dites est juste, je le sais ; je ne puis cependant suivre vos conseils. Écoutez-moi à votre tour, don Martial : le comte de Lhorailles est mon ami, bientôt il sera mon gendre ; je ne dis pas cela pour vous chagriner, mais seulement afin que vous compreniez bien ma position vis-à-vis de lui. C’est à cause de moi, afin de me sauver des mains de ceux qu’il croit m’avoir enlevé ainsi que ma fille, que, sans calcul, sans hésitation, poussé seulement par la noblesse de son cœur, il est entré dans le désert ; puis-je le laisser périr sans chercher à lui porter secours ? N’est-il pas étranger au Mexique, notre hôte, en un mot ? mon devoir est de le sauver, je le tenterai, quoi qu’il arrive.

— Puisqu’il en est ainsi, don Sylva, je ne chercherai pas plus longtemps à combattre une résolution si fermement arrêtée. Je ne vous dirai pas que l’homme que vous donnez pour époux à votre fille est un aventurier sans aveu chassé de son pays à cause de sa mauvaise conduite, et qui, dans le mariage qu’il veut contracter, ne voit qu’une chose, la fortune immense que vous possédez. Toutes ces choses et bien d’autres encore, j’aurais beau vous en donner les preuves, vous ne me croiriez pas, car vous ne verriez dans les faits que je mettrais sous vos yeux que l’action d’un rival ; n’en parlons donc plus. Vous voulez entrer dans le désert ; je vous suivrai ; quoi qu’il arrive, vous me trouverez à vos côtés, prêt à vous défendre et à vous aider. Mais puisqu’enfin l’heure des explications franches a sonné, je veux qu’il ne reste plus aucun nuage entre nous ; que vous connaissiez bien l’homme avec lequel vous allez tenter le coup désespéré que vous méditez, afin que vous ayez pleine et entière confiance en lui.

L’haciendero le regarda avec étonnement.

En ce moment, le rideau du réduit où se tenait doña Anita se souleva : la jeune fille parut, elle s’avança lentement dans la salle, s’agenouilla devant son père, et se tournant vers le Tigrero :

— Maintenant, parlez, don Martial, dit-elle ; peut-être mon père me pardonnera-t-il en me voyant implorer ainsi son pardon.

— Votre pardon ? dit l’haciendero, dont les yeux erraient de sa fille à l’homme qui se tenait devant lui, le front rougissant et la tête basse ; qu’est-ce que cela signifie ? quelle faute avez-vous donc commise ?

— Une faute dont je suis seul coupable, don Sylva, et dont seul je dois porter le châtiment ; je vous ai indignement trompé, c’est moi qui ai enlevé votre fille !

— Vous ! s’écria l’haciendero avec un éclair de fureur ; ainsi j’ai été votre jouet, votre dupe !

— La passion ne raisonne pas ; je ne dirai qu’un mot pour ma défense : j’aime votre fille ! Hélas ! don Sylva, je reconnais maintenant combien j’ai été coupable ; la réflexion, bien que tardive, est venue enfin, et comme doña Anita qui pleure à vos pieds, je m’humilie devant vous, et je vous crie : Pardonnez-moi !

— Pardon, mon père ! dit faiblement la jeune fille.

L’haciendero fit un geste.

— Oh ! reprit vivement le Tigrero, soyez généreux, don Sylva ; ne nous repoussez pas ! Notre repentir est vrai, il est sincère. J’ai à cœur de réparer le mal que j’ai fait ; j’étais fou alors, la passion m’aveuglait ; ne m’accablez pas.

— Mon père, continua doña Anita d’une voix pleine de larmes, je l’aime ! Cependant, lorsque nous avons quitté la colonie, nous aurions pu fuir, vous abandonner ; nous ne l’avons pas voulu, la pensée ne nous en est pas venue un instant ; nous avons eu honte de notre faute. Nous voici tous deux prêts à vous obéir et à exécuter sans murmurer les ordres qu’il vous plaira de nous donner ; ne soyez pas inflexible, mon père, pardonnez-nous !

L’haciendero se redressa.

— Vous le voyez, dit-il sévèrement, je ne puis hésiter plus longtemps : il faut que je sauve à tout prix le comte de Lhorailles ; sinon je serai votre complice.

Le Tigrero marchait avec agitation dans la salle, ses sourcils étaient froncés, sou visage d’une pâleur mortelle.

— Oui, dit-il d’une voix saccadée, oui, il faut le sauver ; qu’importe ce que je deviendrai après ? Pas de lâche faiblesse ! j’ai commis une faute, je saurai en subir toutes les conséquences.

— Aidez-moi franchement et loyalement dans mes recherches, et je vous pardonnerai, dit don Sylva d’une voix grave : mon honneur est compromis par votre faute, je le remets entre vos mains.

— Merci, don Sylva, vous n’aurez pas à vous en repentir, répondit noblement le Tigrero.

L’haciendero releva doucement sa fille, la serra sur sa poitrine, l’embrassa à plusieurs reprises.

— Ma pauvre enfant, lui dit-il, je te pardonne. Hélas ! qui sait si dans quelques jours je n’aurai pas, moi aussi, à réclamer de toi mon pardon pour toutes les souffrances que je t’aurai infligées ? Va te reposer, la nuit s’avance, tu dois avoir besoin de repos.

— Oh ! que vous êtes bon et que je vous aime, mon père ! s’écria-t-elle avec effusion. Ne craignez rien, quelles que douleurs que l’avenir me prépare, je les supporterai sans me plaindre ; maintenant je suis heureuse, vous m’avez pardonné.

Don Martial suivit la jeune fille du regard.

— Quand comptez-vous vous mettre eu marche ? dit-il en étouffant un soupir.

— Demain, si cela est possible.

— Demain soit, à la grâce de Dieu !

Après avoir causé encore pendant quelque temps, afin de prendre leurs dernières dispositions, don Sylva s’enveloppa dans ses couvertures et ne tarda pas à s’endormir. Quant au Tigrero, il sortit de la maison afin de s’assurer que les peones veillaient avec soin à la sûreté commune.

— Pourvu que Cucharès n’ait pas accompli mes ordres ! murmura-t-il.