La Grande flibuste (Aimard)/XV

Amyot (p. 232-252).
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XV

À bon Chat, bon Rat.

Nous retournerons maintenant auprès des chasseurs que nous avons négligés trop longtemps ; car pendant les événements que nous avons rapportés, ils n’étaient pas, tant s’en faut, demeurés inactifs.

Après le départ des deux Mexicains, Belhumeur et ses amis étaient restés un instant silencieux.

Le Canadien jouait du bout du pied avec des charbons qui, du centre du brasier, avaient roulé sur le sol ; en fait, il était préoccupé. Le comte de Préboîs Crancé, le coude sur le genou le menton dans la main, considérait d’un œil distrait les étincelles qui pétillaient, brillaient et s’éteignaient tour à tour ; seul, la Tête-d’Aigle, drapé dans sa robe de bison, fumait son calumet indien avec ce visage impassible et cette apparence calme et reposée qui n’appartiennent qu’à sa race.

— Quoi qu’il en soit, dit tout à coup le Canadien, répondant aux idées qui le tourmentaient intérieurement, et pensant tout haut plutôt que dans le but de renouer la conversation, la conduite de ces deux hommes me paraît extraordinaire, pour ne pas dire autre chose.

— Soupçonneriez-vous une trahison de leur part ? demanda Louis en relevant la tête.

— Dans le désert, il faut toujours soupçonner une trahison, dit péremptoirement Belhumeur, surtout de la part de compagnons de hasard.

— Cependant ce Tigrero, ce don Martial, — c’est ainsi, je crois, qu’on le nomme, — a l’œil bien franc, mon ami, pour être un traître.

— C’est vrai ; pourtant convenez que depuis que nous l’avons rencontré, sa conduite a été bien louche.

— Je vous l’accorde ; mais vous savez aussi bien que moi combien la passion aveugle un homme. Je le crois amoureux.

— Moi aussi. Cependant, remarquez, je vous prie, que dans toute cette affaire qui le regarde spécialement, entre parenthèse, et dans laquelle nous ne nous sommes jetés que pour lui rendre service en négligeant nos propres occupations, toujours il s’est mis en arrière, semblant surtout craindre de paraître.

En ce moment Blas Vasquez, après avoir installé les peones à peu de distance et les avoir postés de façon à demeurer invisibles, revint s’asseoir au brasier.

— Là ! dit-il, tout est prêt ; les Apaches peuvent, quand bon leur semblera, nous venir attaquer.

— Un mot, capataz, fit Belhumeur.

— Deux, si cela vous plaît.

— Connaissez-vous l’homme auquel vous avez remis une lettre tout à l’heure ?

— Pourquoi cela ?

— Pour que vous me renseigniez sur son compte.

— Personnellement, je ne le connais que fort peu ; tout ce que je puis vous en dire, c’est qu’il jouit d’une excellente réputation dans toute la province, et qu’il passe généralement pour un caballero et un galant homme.

— C’est quelque chose, murmura le Canadien en hochant la tête ; malgré cela, je ne sais pourquoi, mais son départ précipité m’inquiète fort.

— Ooeh ! fit tout à coup la Tête-d’Aigle en retirant de ses lèvres le tuyau du calumet et en penchant la tête en avant, tout en recommandant d’un geste le silence à ses compagnons.

Tous demeurèrent immobiles, les yeux fixés sur le chef indien.

— Qu’y a-t-il ? demanda enfin Belhumeur.

— Le feu ! répondit lentement celui-ci. Les Apaches arrivent, ils brûlent la prairie devant eux.

— Comment ! se récria Belhumeur en se levant et en regardant de tous les côtés, je ne vois nulle trace de feu.

— Non, pas encore ; mais le feu arrive, je le sens.

— Hum ! si le chef le dit, cela doit être vrai ; c’est un guerrier trop expérimenté pour se tromper : que faire ?

— Nous n’avons ici rien à redouter de l’incendie, observa le capataz.

— Nous, non ! s’écria vivement le comte ; mais les habitants de l’hacienda ?

— Pas davantage, reprit Belhumeur ; voyez, tous les arbres ont été coupés et déracinés à une trop grande distance de la colonie pour que le feu puisse l’atteindre : ce n’est qu’un stratagème employé par les Indiens, afin de pouvoir arriver jusqu’ici sans être comptés.

— Cependant je suis de l’avis de ce caballero, fit le capataz ; nous ferons bien, je crois, d’avertir à l’hacienda.

— Il y a encore autre chose de plus urgent à faire, dit le comte, c’est d’expédier un batteur d’estrade adroit, afin de savoir positivement à qui nous avons affaire, quels sont nos ennemis et s’ils sont nombreux.

— L’un n’empêche pas l’autre, reprit Belhumeur ; dans un cas comme celui qui se présente, deux précautions valent mieux qu’une. Voici mon avis : la Tête-d’Aigle reconnaîtra l’ennemi, tandis que nous, nous nous rendrons à l’hacienda.

— Tous ? observa le capataz.

— Non ; votre position ici est sûre, vous êtes à même, en cas d’attaque sérieuse, de nous rendre de grands services ; don Luis et moi nous irons seuls à la colonie. Souvenez-vous que vous ne devez vous montrer sous aucun prétexte. Quoi qu’il arrive, attendez l’ordre d’agir, est-ce bien convenu ?

— Allez, caballeros, je ne tromperai pas votre confiance.

— Bien. Maintenant, à l’œuvre. Vous, chef, je n’ai aucune recommandation à vous faire ; vous nous trouverez à l’hacienda si vous apprenez quelque chose d’important.

Sur ce, ces hommes, habitués de longue main à agir sans perdre un temps précieux en paroles inutiles, se séparèrent ; don Luis et Belhumeur regagnèrent la terre ferme du côté de l’hacienda, tandis que le chef indien dirigeait son cheval du côté opposé.

Blas Vasquez demeura seul avec ses peones.

Seulement, comme Blas Vasquez était habitué de longue date aux guerres indiennes et qu’il comprenait la responsabilité qui allait, à partir de cet instant, peser sur lui, il sentit qu’il lui fallait redoubler de vigilance ; en conséquence, il posa des sentinelles sur tous les points, leur recommanda la surveillance la plus active, revint se coucher auprès du brasier, s’enveloppa dans sa fressada et s’endormit tranquille, certain que ses factionnaires veilleraient attentivement à tout ce qui se passerait sur la terre ferme.

Nous abandonnerons un instant le comte de Prébois Crancé et Belhumeur, pour suivre la Tête-d’Aigle.

La mission dont s’était chargé, ou plutôt dont ses amis avaient chargé le chef, n’était rien moins que facile ; mais la Tête-d’Aigle était un homme expérimenté, au fait de toutes les ruses indiennes, et doué de ce flegme inaltérable qui, dans les grandes circonstances de la vie, entre pour beaucoup dans le succès. Après s’être séparé de ses compagnons, il alla au pas de son cheval jusqu’au bord de l’eau, et lorsqu’il fut arrivé à l’endroit où il voulait traverser la rivière, son plan était clair et lucide dans sa tête.

Le chef, au lieu de passer du côté du fleuve par lequel l’ennemi, procédé de l’incendie devait venir, traversa sur l’autre rive. Aussitôt qu’il eut atteint le rivage, il laissa son cheval reprendre haleine quelques minutes, le bouchonna avec soin, puis sautant d’un bond sur la peau de panthère qui lui servait de selle, il s’élança à fond de train dans la direction du camp ennemi.

Cette course furieuse dura deux heures. La nuit avait depuis longtemps déjà succédé au jour, les lueurs blafardes de l’incendie servaient de phare au chef et lui indiquaient dans les ténèbres le chemin qu’il lui fallait suivre.

Au bout de ces deux heures, l’Indien se trouva juste en face de la pointe la plus avancée de l’île, où les Apaches étaient en ce moment occupés à réunir les bois flottants destinés à leur servir pour la surprise qu’ils méditaient contre la colonie.

La Tête-d’Aigle s’arrêta.

Sur sa droite, bien loin derrière lui, l’incendie flamboyait à l’horizon ; autour de lui, tout était obscurité et silence.

Longtemps l’Indien considéra attentivement l’île ; un pressentiment secret l’avertissait que là était pour lui le danger.

Pourtant, après avoir mûrement réfléchi, le chef se résolut à s’avancer encore de quelques pas et à retraverser la rivière à la pointe opposée de cette île, qui lui était d’autant plus suspecte qu’elle paraissait plus calme.

Cependant, avant de mettre ce projet à exécution, une inspiration subite éclaira son esprit ; il mit pied à terre, cacha son cheval dans un fourré, se débarrassa de son rifle et de sa robe de bison ; puis, après avoir d’un regard perçant cherché à sonder les ténèbres qui l’enveloppaient, il s’étendit sur le sol et gagna, en rampant au milieu des herbes, le bord de la rivière ; il se mit doucement dans l’eau, et, tantôt en nageant avec précaution, tantôt en plongeant, il se dirigea vers l’île qu’il ne tarda pas à atteindre.

Mais à l’instant où il prenait pied sur le sable et allait se redresser, un bruit presque imperceptible frappa son oreille, il lui sembla remarquer sur l’eau, tout auprès de lui un mouvement de remous extraordinaire ; la Tête-d’Aigle plongea de nouveau et s’éloigna du rivage, sur lequel il était sur le point de monter.

Soudain, à l’instant où il reparaissait à la surface pour reprendre une provision d’air, il vit étinceler deux yeux ardents en face de lui ; il reçut un coup violent dans la poitrine, tournoya sur lui-même, étourdi par cette attaque subite, et sentit une main nerveuse lui serrer la gorge comme dans des tenailles de fer.

L’instant était suprême : la Tête-d’Aigle comprit qu’à moins d’un effort désespéré, il était perdu ; il le tenta. Saisissant à son tour l’ennemi inconnu qui le tenait à la gorge, il l’enlaça avec la vigueur du désespoir.

Alors commença Une lutte horrible et silencieuse dans le fleuve, lutte sinistre où chacun voulait tuer son adversaire, sans songer à repousser ses atteintes. L’eau, troublée par les efforts des deux combattants, bouillonnait comme si des alligators eussent été aux prises. Enfin un corps sanglant et défiguré remonta inerte à la surface et flotta ; puis, au bout de quelques secondes, une tête, décomposée par les émotions terribles de ce combat, apparut au-dessus de l’eau, lançant à droite et à gaucbe des regards effarés.

À la vue du cadavre de son ennemi, le vainqueur eut un rire diabolique ; il se dirigea vers lui, le saisit par sa touffe de guerre, et, tout en nageant d’une main, il l’entraîna non pas vers l’île, mais du côté de la terre ferme.

La Tête-d’Aigle avait vaincu l’Apache qui l’avait attaqué d’une façon si imprévue.

Le chef atteignit le rivage, mais il n’abandonna pas le cadavre qu’il continua au contraire à traîner jusqu’à ce qu’il fût complètement hors de l’eau ; alors il lui enleva la chevelure, passa ce hideux trophée à sa ceinture et remonta sur son cheval.

L’Indien avait deviné la tactique des Apaches : l’attaque dont il avait failli être victime lui avait révélé le stratagème qu’ils méditaient ; il était inutile qu’il poussât plus loin son exploration sur l’île. Seulement, comme s’il avait abandonné au courant le cadavre de son ennemi il aurait inévitablement été s’échouer au milieu de ses frères et aurait révélé la présence d’un espion, il avait eu soin de le conduire jusqu’au rivage où personne, à moins d’un hasard impossible, ne le découvrirait avant le lever du soleil.

Les quelques minutes de repos qu’il avait données à son cheval avaient suffi pour lui rendre toute sa vigueur ; le chef aurait pu retourner auprès de ses amis, car ce qu’il avait découvert était pour eux d’une importance immense ; mais Belhumeur lui avait surtout recommandé de s’assurer de la force et de la composition du détachement de guerre qui marchait contre la colonie ; la Tête-d’Aigle avait à cœur d’accomplir sa mission ; et puis le combat qu’il avait soutenu, et dont par un prodige il était sorti vainqueur, lui avait causé une certaine surexcitation qui le poussait à tenter l’aventure jusqu’au bout.

Il prit quelques feuilles pour arrêter le sang d’une blessure légère qu’il avait reçue au bras gauche, les assujettit avec un morceau d’écorce, et poussa de nouveau son cheval dans le fleuve.

Mais, cette fois, comme il n’avait rien à examiner et qu’il tenait à ne pas être découvert, il eut soin de passer à une assez grande distance de l’île.

Sur l’autre bord, grâce au soin pris par les Indiens de tout brûler, la piste était large, parfaitement visible ; malgré les ténèbres, le chef n’eut aucune peine à la suivre.

Le feu mis par les Indiens n’avait pas causé autant de ravages qu’on aurait pu le supposer. Toute cette partie de la prairie, à part quelques bouquets de peupliers disséminés de loin en loin, à de longues distances, n’était couverte que de hautes herbes déjà à moitié brûlées par les chauds rayons du soleil d’été.

Ces herbes sans consistance s’étaient enflammées rapidement en produisant ce que désiraient les incendiaires, c’est-à-dire beaucoup de fumée, mais n’échauffant qu’à peine la terre, ce qui avait permis aux Peaux-Rouges de marcher rapidement sur la colonie.

Grâce à la rapidité vertigineuse de sa course et aux quelques heures que ceux qui le précédaient avaient été contraints de perdre, le chef arriva presque en même temps qu’eux devant l’hacienda, c’est-à-dire qu’il les rejoignit au moment où, après avoir tenté une assaut inutile contre la batterie de l’isthme, ils fuyaient éperdus, poursuivis par la mitraille qui les décimait, d’autant plus que maintenant qu’ils avaient tout brûlé ils n’avaient plus d’arbre pour s’abriter ; cependant la plus grande partie parvint à échapper au massacre, grâce à la vitesse de leurs chevaux.

La Tête-d’Aigle se trouva inopinément, au moment où il y songeait le moins, au milieu des fuyards. Dans le premier instant, chacun était trop pressé de songer à son salut pour s’occuper de lui et le reconnaître ; le chef en profita pour se jeter vivement de côté et se cacher derrière un rocher, où il s’abrita.

Mais il se passa alors une chose étrange : à peine le chef s’était-il soustrait à la vue des fuyards et les avait-il examinés un instant qu’un sourire d’une expression indéfinissable plissa ses lèvres ; il éperonna son cheval et le fit bondir au milieu des Indiens, en poussant à deux reprises différentes un cri rauque d’une modulation saccadée et vibrante.

À ce cri, les Indiens s’arrêtèrent dans leur fuite, et se précipitant de toutes parts vers celui qui l’avait poussé, ils se rangèrent tumultueusement autour du chef avec l’expression d’une crainte superstitieuse et d’une obéissance passive et respectueuse.

La Tête-d’Aigle promena son regard hautain sur la foule qui de pressait à ses côtés et qu’il dominait de toute la tête.

— Ooah ! dit-il enfin d’une voix gutturale avec un accent d’amer reproche : les Comanches sont-ils donc devenus des antilopes timides qu’ils fuient comme des chiens apaches devant les balles des visages pâles ?

— La Tête-d’Aigle ! la Tête-d’Aigle ! s’écrièrent avec une joie mêlée de honte les guerriers en baissant les yeux sous le regard étincelant du chef.

— Pourquoi mes fils ont-ils abandonné sans l’ordre d’un sachem les territoires de chasse du del Norte ? sont-ils maintenant les rastreros[1] des Apaches ?

Un murmure étouffé parcourut les rangs à ce reproche sanglant du chef.

— Un sachem a parlé, reprit durement la Tête-d’Aigle ; n’y a-t-il pas ici personne pour lui répondre ? les Comanches des Lacs n’ont-ils plus de chefs pour les commander ?

Un guerrier fendit alors les rangs pressés des Comanches, s’approcha de la Tête-d’Aigle, et courbant respectueusement le front jusque sur le cou de son cheval :

— Le Moqueur est un chef, dit-il d’une voix douce et harmonieuse.

Le visage de la Tête-d’Aigle se dérida, ses traits perdirent instantanément leur expression de fureur ; il jeta sur le guerrier qui lui avait répondu un regard empreint de tendresse, et lui tendant la main droite la paume en avant :

— Œh ! dit-il, mon cœur est joyeux de voir mon fils le Moqueur. Les guerriers camperont ici pendant que deux sachems tiendront conseil.

Et faisant au chef un geste impérieux, il s’éloigna avec lui, suivi du regard par les Peaux-Rouges, qui se hâtèrent d’obéir à l’ordre qu’il avait si péremptoirement donné.

La Tête-d’Aigle et le Moqueur s’écartèrent assez pour que leurs paroles ne fussent pas entendues.

— Tenons conseil, dit le chef en s’asseyant sur un tertre et faisant signe au Moqueur de prendre placé à ses côtés.

Celui-ci obéit sans répondre.

Il y eut un assez long silence entre les deux Indiens qui, évidemment ; malgré l’indifférence qu’ils affectaient, s’examinaient l’un l’autre attentivement.

Enfin, la Tête-d’Aigle prit la parole d’une voix lente et accentuée :

— La Tête-d’Aigle est un guerrier renommé dans sa nation, dit-il ; il est le premier sachem des Comanches des Lacs ; son totem abrite sous son ombre immense et protectrice les fils innombrables de la grande tortue sacrée, Chemiin-Antou, dont l’écaille resplendissante soutient le monde, depuis que le Wacondah a précipité dans l’espace le premier homme et la première femme après leur faute. Les paroles que souffle la poitrine de la Tête-d’Aigle sont celles d’un Sagamore ; sa langue n’est point fourchue : le mensonge n’a jamais souillé ses lèvres. La Tête-d’Aigle a servi de père au Moqueur ; c’est lui qui lui a appris à dompter un cheval, à percer de ses flèches l’antilope rapide, ou à étouffer dans ses bras l’ours monstrueux. La Tête-d’Aigle aime le Moqueur, qui est le fils de la sœur de sa troisième femme ; la Tête-d’Aigle a donné place au feu du conseil au Moqueur ; il en a fait un chef, et lorsqu’il s’est absenté des villages de sa nation, il lui a dit : « Mon fils commandera mes guerriers, il les guidera à la chasse, à la pêche et à la guerre. » Ces paroles sont-elles vraies ? la Tête-d’Aigle ment-il ?

— Les paroles de mon père sont vraies, répondit le chef en s’inclinant ; la sagesse parle par sa bouche.

— Pourquoi alors mon fils s’est-il allié avec les ennemis de sa nation pour combattre les amis de son père le sachem ?

Le chef baissa la tête avec confusion.

— Pourquoi, sans consulter celui qui toujours l’a aidé et soutenu de ses conseils, a-t-il entrepris une guerre injuste ?

— Une guerre injuste ! répliqua le chef avec une certaine animation.

— Oui, puisqu’elle est faite en compagnie des ennemis de notre nation.

— Les Apaches sont des Peaux-Rouges.

— Les Apaches sont des chiens lâches et voleurs, dont j’arracherai les langues menteuses.

— Mais les visages pâles sont les ennemis des Indiens !

— Ceux que mon fils a attaqués cette nuit ne sont pas des Yoris ; ils sont amis de la Tête-d’Aigle.

— Mon père pardonnera au Moqueur ; il l’ignorait.

— Le Moqueur l’ignorait-il en effet, serait-il réellement dans l’intention de réparer la faute qu’il a commise ?

— Le Moqueur a trois cents guerriers sous son totem ; la Tête-d’Aigle est venu : ils sont à lui.

— Bien ; je vois que toujours le Moqueur est mon fils bien-aimé. Avec quel chef a-t-il fait alliance ? ce ne peut être avec l’Ours-Noir, l’ennemi implacable des Comanches, celui qui, il y a quatre lunes, a brûlé deux villages de ma nation.

— Un nuage avait passé sur l’esprit du Moqueur, sa haine pour les blancs l’avait rendu aveugle, la sagesse lui a fait défaut : c’est avec l’Ours-Noir qu’il s’est allié.

— Ooah ! la Tête-d’Aigle a eu raison de retourner vers les village de ses pères. Mon fils obéira-t-il au sachem ?

— Quoi qu’il ordonne, j’obéirai.

— Bon ! que mon fils me suive.

Les deux chefs se levèrent.

La Tête-d’Aigle se dirigea vers l’isthme, en agitant sa robe de bison de la main droite en signe de paix ; le Moqueur le suivait à quelques pas en arrière.

Les Comanches voyaient avec étonnement leurs sachems demander à parlementer avec les Yoris ; mais habitués à obéir à leurs chefs sans discuter les ordres qu’il leur plaisait de leur donner, ils ne témoignaient aucune colère de cette démarche, dont cependant ils ne comprenaient pas le but.

Les sentinelles placées derrière la batterie de l’isthme distinguèrent facilement, aux rayons de la lune, les mouvements pacifiques des Indiens et les laissèrent approcher jusqu’au bord du fossé.

— Un sachem veut entretenir le chef des visages pâles, dit alors la Tête-d’Aigle.

— Bien, répondit-on en espagnol de l’intérieur ; attendez un instant, on va le prévenir.

Les deux guerriers comanches s’inclinèrent, et croisant les bras sur la poitrine, ils attendirent.

Le comte de Prébois Crancé et Belhumeur avaient eu avec don Sylva de Torrès et Monsieur de Lhorailles une longue conversation dans laquelle ils leur avaient révélé de quelle façon ils avaient appris que les Indiens les voulaient attaquer, le nom de l’homme qui les avait si bien instruits, et la conduite singulière de cet homme qui, après les avoir en quelque sorte obligés à se mêler d’une affaire dangereuse qui ne les regardait nullement, les avait sans aucune raison valable abandonnés tout à coup, sous le prétexte futile de retourner à Guaymas, où disait-il, des causes importantes réclamaient sa présence dans le plus bref délai.

Ces nouvelles avalent vivement impressionné les deux hommes : don Sylva surtout n’avait pu réprimer un mouvement de colère en apprenant que cet individu n’était autre que don Martial ; il devina aussitôt le but du Tigrero, qui, sans doute, croyait dans la bagarre pouvoir enlever doña Anita. Cependant don Sylva ne voulut pas faire part de ses soupçons à son gendre futur, se réservant, s’il le fallait, de l’instruire au dernier moment, mais résolu de surveiller attentivement sa fille, car ce départ précipité de don Martial lui semblait cacher un piège.

Belhumeur expliqua ensuite au comte la position dans laquelle il avait placé le capataz et ses peones, et la mission dont la Tête-d’Aigle s’était chargé, mission dont probablement il viendrait bientôt rendfr compte à l’hacienda même.

Monsieur de Lhorailles remercia chaleureusement ces deux hommes, qui, sans le connaître, lui rendaient de si éminents services ; il leur fit offrir les rafraîchissements dont ils pouvaient avoir besoin, et les quitta pour aller donner à son lieutenant l’ordre de le prévenir dès qu’un Indien se présenterait en parlementaire.

De son côté, don Sylva s’éloigna dans le but ostensible d’aller rassurer sa fille, mais en réalité afin d’aller lui-même, pour plus de sûreté, passer une inspection des sentinelles placées sur les derrières de l hacienda.

Lorsque les Comanches attaquèrent l’isthme, les Français, mis sur leurs gardes, les reçurent si chaudement que dès la première attaque les Indiens reconnurent la vanité de leur tentative et se retirèrent en désordre.

Monsieur de Lhorailles causait encore avec don Luis et Belhumeur des diverses péripéties du combat et s’étonnait de l’absence prolongée de don Sylva, qui depuis une heure avait disparu, sans qu’on retrouvât ses traces ; lorsque le lieutenant Leroux entra dans la salle où causaient les trois hommes.

— Que voulez-vous ? lui demanda le comte.

— Capitaine, répondit-il, deux Indiens attendent sur le bord du fossé l’autorisation d’être introduits.

— Deux ? fit Belhumeur.

— Deux, oui.

— C’est étrange, reprit le Canadien.

— Que faire ? reprit le comte.

— Aller nous-mêmes les reconnaître.

Ils se dirigèrent vers la batterie.

— Eh bien ? fit Monsieur de Lhorailles.

— Eh bien, monsieur le comte, l’un de ces hommes est certainement la Tête-d’Aigle ; quant à l’autre, je ne le connais pas.

— Et votre avis est ?

— De les introduire. Puisque cet Indien, qui paraît être un chef, vient en compagnie de la Tête-d’Aigle, il ne peut être qu’un ami.

— Soit donc.

Le comte fit un signe : on abaissa le pont-levis, les deux chefs entrèrent.

Les sachems indiens saluèrent les assistants avec cette dignité naturelle qui les distingue, puis la Tête-d’Aigle, sur l’invitation de Belhumeur, rendit compte de sa mission.

Les Français l’écoutaient avec une attention mêlée d’admiration, non-seulement pour l’adresse qu’il avait déployée, mais encore pour le courage dont il avait fait preuve.

— Maintenant, continua le chef en terminant son rapport, le Moqueur a compris l’erreur à laquelle l’avait entraîné une haine aveugle ; il rompt l’alliance qu’il avait contractée avec les Apaches, et est résolu d’obéir en tout à son père la Tête-d’Aigle, afin de racheter sa faute. La Tête-d’Aigle est un sachem, sa parole est de granit ; il met trois cents guerriers comanches à la disposition de ses frères les visages pâles.

Le comte de Lhorailles regarda le Canadien avec hésitation : connaissant la fourberie des Indiens, il lui répugnait de se confier à eux.

Belhumeur haussa imperceptiblement les épaules.

— Le grand chef pâle remercie mon frère la Tête-d’Aigle, dit-il ; il accepte son offre avec joie. Toujours sa main sera ouverte, et son cœur pur pour les Comanches. Le détachement de guerre de mon frère sera divisé en deux parties : l’une, sous le commandement du Moqueur, s’embusquera de l’autre côté du fleuve, afin de couper la retraite aux Apaches ; l’autre entrera dans l’hacienda avec la Tête-d’Aigle afin de soutenir les visages pâles ; des guerriers yoris sont cachés dans l’îlot, à deux portées d’arc de la grande hutte ; ils accompagneront le Moqueur.

— Bon, répondit la Tête-d’Aigle, il sera fait ainsi que le désire mon frère.

Les deux chefs prirent congé et se retirèrent.

Belhumeur expliqua alors au comte les arrangements dont il était convenu avec le sachem comanche.

— Diable ! fit Monsieur de Lhorailles, je vous avoue que je n’ai pas la moindre confiance dans les Indiens. Vous savez que la trahison est leur arme favorite.

— Vous ne connaissez pas les Comanches, surtout vous ne connaissez pas la Tête-d’Aigle. Je prends sur moi la responsabilité de tout.

— Agissez donc à votre guise ; je vous dois trop pour contrecarrer vos intentions, surtout lorsque vous croyez agir dans mon intérêt.

Belhumeur alla lui-même avertir le capataz du changement survenu dans les dispositions de défense.

Le Moqueur et cent cinquante guerriers, accompagnés de quarante peones, traversèrent aussitôt la rivière et furent s’embusquer dans les palétuviers de la rive opposée, prêts à paraître au premier signal.

Une dizaine de Français, la Tête-d’Aigle et la seconde troupe indienne furent laissés à la défense de l’isthme, côté par lequel on était presque certain de ne pas être attaqué ; tous les autres colons se disséminèrent dans les épais fourrés qui masquaient les derrières de l’hacienda, avec ordre de demeurer invisibles jusqu’au commandement de feu ; puis, lorsque tout fut réglé, que toutes les dispositions furent prises, le comte de Lhorailles et ses compagnons attendirent, le cœur palpitant, l’assaut des Apaches.

Leur attente ne fut pas de longue durée. Nous avons vu plus haut de quelle façon l’Ours-Noir avait été reçu.

Le chef apache était brave comme un lion ; ses guerriers étaient des hommes d’élite. Le choc fut terrible ; les Peaux-Rouges ne reculèrent pas d’un pouce ; sans cesse repoussés, ils revenaient sans cesse à la charge, combattant avec cette énergie du désespoir qui centuple les forces, luttant corps à corps contre les Français, qui, malgré leur bravoure, leur discipline et la supériorité de leurs armes, ne parvenaient pas à les faire plier.

Le combat avait dégénéré en un horrible carnage, où l’on se prenait corps à corps, se poignardant et s’assommant sans lâcher prise. Belhumeur vit qu’il fallait tenter un coup décisif pour en finir avec ces démons, qui semblaient invincibles et invulnérables. Il se pencha à l’oreille de Louis, qui combattait à ses côtés, et lui dit quelques mots : le Français se débarrassa de l’ennemi contre lequel il luttait et s’éloigna en courant.

Quelques minutes plus tard, le cri de guerre des Comanches se fit entendre strident et terrible, et les guerriers peaux-rouges bondirent comme des jaguars sur les Apaches, en brandissant leurs casse-têtes et leurs longues lances.

Dans le premier moment, l’Ours-Noir crut que c’était un secours qui lui arrivait, et que la colonie était prise et au pouvoir de ses alliés ; mais cet espoir n’eut que la durée de l’éclair. Alors la démoralisation s’empara des Apaches, le trouble se mit parmi eux ; ils hésitèrent, faiblirent, et tout à coup ils tournèrent le dos et se précipitèrent dans le fleuve en abandonnant sur le terrain plus des deux tiers de leurs compagnons.

Les colons se contentèrent de tirer quelques volées de mitraille sur les fuyards, certains qu’ils n’échapperaient pas à l’embuscade qui leur était tendue.

En effet, bientôt on entendit retentir les fusils des peones mêlés au cri de guerre des Comanches.

Dans cette malheureuse expédition, l’Ours-Noir, en moins d’une heure, avait perdu l’élite des guerriers les plus renommés de sa nation ; le chef, couvert de blessures et accompagné seulement d’une dizaine d’hommes, échappa à grand’peine au massacre.

La victoire des Français était complète. Pour longtemps la colonie, grâce à ce glorieux fait d’armes, se trouvait à l’abri des attaques des Peaux-Rouges.

Lorsque le combat fut terminé, ce fut en vain que l’on chercha partout don Sylva et sa fille ; tous deux avaient disparu sans qu’il fût possible de savoir comment ni de quelle façon.

Cet événement mystérieux, et inexplicable consterna les habitants de la colonie et changea en deuil la joie du triomphe, car la même pensée était subitement venue à tous :

— Don Sylva et sa fille ont été enlevés par l’Ours-Noir.

Lorsque Monsieur de Lhorailles, après les plus grandes recherches, fut contraint de reconnaître que l’haciendero et sa fille avaient effectivement disparu sans laissa la moindre trace, se laissa emporter à toute la fougue de son caractère, voua aux Apaches une haine terrible, et jura de les poursuivre sans trêve ni merci jusqu’à ce qu’il eût retrouvé celle qu’il considérait déjà comme sa femme et dont la perte brisait d’un seul coup le brillant avenir qu’il avait rêvé.



  1. Limiers.