La Grande flibuste (Aimard)/XIV

Amyot (p. 215-232).
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XIV

Une Ruse indienne.

Parmi les nations indomptées qui errent dans les vastes déserts compris dans le delta formé par le rio Gila, le rio del Norte et le Colorado, deux se sont arrogé la souveraineté sur les autres : ces deux nations sont les Apaches et les Comanches.

Ennemies irréconciliables, sans cesse en guerre l’une contre l’autre, ces deux nations se réunissent cependant et s’unissent dans une haine commune contre les blancs ou tout ce qui appartient à cette race abhorrée.

Excellents cavaliers, intrépides chasseurs, guerriers cruels et sans pitié, les Comanches et les Apaches sont pour les habitants du nouveau Mexique de redoutables voisins. Chaque année, à la même époque, ces féroces guerriers s’élancent au nombre de plusieurs milliers du fond de leurs déserts, franchissent les fleuves à gué ou à la nage et envahissent, sur plusieurs points, les frontières mexicaines, brûlant, saccageant tout ce qui se trouve sur leur passage, emmenant les femmes et les enfants en esclavage, et répandant la terreur et la désolation à plus de dix et quelquefois vingt lieues dans l’intérieur du territoire civilisé.

À l’époque de la domination espagnole, il n’en était pas ainsi. De nombreuses missions, des presidios, des postes établis de distance en distance et des corps de troupes, spécialement chargés de ce service, disséminés sur toute la frontière, repoussaient les attaques des Indiens, les refoulaient dans leurs déserts et les contenaient dans les limites de leurs territoires de chasse ; mais depuis la proclamation de leur indépendance, les Mexicains ont eu si fort à faire à s’entre-tuer et à s’entre déchirer au moyen de révolutions sans but et sans moralité, que les postes ont été rappelés, les missions saccagées, les presidios abandonnés, et les frontières se sont gardés comme elles l’ont pu, c’est-à-dire pas du tout. Alors, il en est résulté que les Indiens se sont peu à peu rapproché, ont de nouveau franchi les rivières, et ne trouvant aucune résistance sérieuse devant eux, par la raison toute simple que le gouvernement de Mexico défend, sous les peines les plus graves, de donner des armes à feu aux Indiens civilisés, qui seuls auraient pu combattre avantageusement contre les envahisseurs, ceux-ci ont reconquis en quelques années à peine ce qu’il avait fallu à l’Espagne avec sa toute-puissance, des siècles pour leur faire perdre. Il résulte de tout cela que les terres les plus fertiles et les meilleures du monde restent en friche, que l’on ne peut faire un pas dans ces malheureuses contrées sans rencontrer des ruines encore fumantes, et que l’audace des sauvages s’est si bien accrue, que maintenant ils ne se donnent même pas la peine de cacher leurs expéditions, que chaque année ils les font à la même époque, le même mois, presque le même jour, et que ce mois est appelé par eux en dérision la lune du Mexique, c’est-à-dire lune pendant laquelle on pille les Mexicains.

Tous les faits que nous rapportons ici seraient le comble de la bouffonnerie s’ils n’étaient le comble de l’atrocité.

L’Ours-Noir avait fondé la grande confédération dont nous avons parlé précédemment, dans le but de se relever aux yeux de ses compatriotes, que plusieurs expéditions malheureuses avaient considérablement refroidis à son égard. Comme tous les chefs indiens importants, il était ambitieux ; déjà il avait réussi à détruire certaines peuplades et à les fondre dans sa nation ; il n’aspirait à rien moins qu’à réduire les Comanches et à les obliger à reconnaître sa suzeraineté ; entreprise difficile, pour ne pas dire impossible, car la nation comanche est à juste titre reconnue pour la plus belliqueuse et la plus redoutable du désert : cette nation qui s’intitule elle-même orgueilleusement la reine des prairies, ne souffre qu’à peine la présence des Apache sur le terrain qu’elle considère comme lui appartenant et formant ses territoires de chasse. Les Comanches ont sur les autres Indiens des prairies un avantage immense, avantage qui fait leur force et les rend si terribles aux nations contre lesquelles ils combattent. Grâce au soin qu’ils ont pris de ne jamais boire de liqueurs spiritueuses, ils ont échappé à l’abrutissement général et à la plupart des maladies qui déciment les autres Indiens, et ils se sont conservés vigoureux et intelligents.

Le Moqueur, pas plus que l’Ours-Noir, ne croyait à la durée de l’aliance jurée entre les deux nations : la haine qu’il portait aux Apaches avait d’ailleurs de trop profondes racines pour qu’il le désirât ; mais la fondation de la colonie de Guetzalli par les Français, en établissant en permanence des blancs sur un territoire qu’ils considéraient comme leur appartenant, était une menace trop sérieuse pour les Comanches et les autres indiens bravos, pour qu’ils ne cherchassent pas par tous les moyens à se débarrasser de ces voisins redoutables. Ils avaient donc pour un moment fait taire devant l’’intérêt général leurs vieilles rancunes et leurs inimitiés particulières, et s’étaient réunis pour cela, mais pour cela seulement. Il était tacitement convenu entre eux que, les étrangers expulsés, chacun serait libre d’agir à sa guise.

Nous avons vu de quelle façon le Moqueur avait commencé les hostilités ; l’Ours-Noir avait un projet qu’il mûrissait depuis longtemps déjà, sans avoir encore eu en son pouvoir les moyens de le mettre à exécution. Ne sachant où trouver les renseignements nécessaires pour l’expédition qu’il voulait tenter, il était allé à Guaymas ; le Tigrero, en lui proposant de s’introduire en qualité de guide dans la colonie, lui avait fourni sans s’en douter le prétexte qu’il cherchait ; aussi, pendant le peu d’heures qu’il avait passées dans l’hacienda n’avait-il pas perdu son temps, et avec cette astuce particulière aux Indiens, avait-il reconnu dans les plus grands détails tous les points faibles de la place.

Une autre raison était venue encore éperonner son désir de s’emparer de l’hacienda : de même que tous les Peaux-Rouges, son rêve était d’avoir dans sa hutte une femme blanche ; la fatalité, en jetant sur sa route doña Anita, avait subitement ravivé l’espoir secret qu’il caressait, et lui avait fait supposer qu’il posséderait enfin la femme qu’il cherchait depuis si longtemps sans la pouvoir rencontrer.

Que l’on ne croie pas que l’Ours-Noir aimait doña Anita ; non, il voulait une femme blanche, voilà tout : il était humilié de savoir que les autres chefs de sa nation avaient des esclaves de cette couleur, tandis que lui seul n’en avait pas. Doña Anita eût été laide, il aurait de même essayé de s’en emparer ; elle était belle, tant mieux ; et encore nous ajouterons que le chef apache ne la trouvait pas belle : au point de vue de ses idées indiennes, la jeune femme était tout au plus passable ; la seule chose qu’il prisait en elle, c’était sa couleur.

L’Ours-Noir, placé avec ses principaux guerriers sur la pointe de l’île, demeura silencieux, les bras croisés sur la poitrine, les yeux fixés dans l’espace jusqu’au moment où les premières lueurs de l’incendie allumé par le Moqueur colorèrent l’horizon de reflets sanglants.

— Mon frère le Moqueur est un chef expérimenté, dit-il, et un allié fidèle ; il a bien rempli la mission dont il s’était chargé ; il enfume en ce moment les chiens faces pâles ; ce que les Comanches ont commencé, les Apaches le finiront.

— L’Ours-Noir est le premier guerrier de sa nation, répondit la Petite-Panthère ; qui oserait lutter avec lui ?

Le sachem indien sourit à cette flatterie.

— Si les Comanches sont des antilopes, les Apaches sont des loutres ; ils savent quand ils le veulent nager dans les eaux aussi bien que marcher sur la terre et voler dans les airs ; les visages pâles ont vécu ; le Grand-Esprit est en moi, c’est lui qui me dicte les paroles que souffle ma poitrine.

Les guerriers s’inclinèrent.

L’Ours-Noir reprit après un instant de silence :

— Qu’importent aux guerriers apaches les tubes enflammés des visages pâles ! N’ont-ils pas de longues flèches cannelées et des cœurs intrépides ? Mes fils me suivront, nous prendrons les chevelures de ces chiens pâles pour les attacher à la crinière de nos chevaux, et leurs femmes seront nos esclaves.

Des cris de joie et d’enthousiasme accueillirent ces paroles.

— Le fleuve charrie de nombreux troncs d’arbres ; mes fils ne sont pas des femmes, pour se fatiguer inutilement ; ils se placeront sur ces arbres morts et se laisseront dériver au courant jusqu’à la grande hutte des faces pâles. Que mes fils se préparent : l’Ours-Noir partira à la seizième heure, alors que la hulotte bleue aura chanté deux fois et que le walkon aura fait entendre son cri aigu. J’ai dit. Deux cents guerriers suivront l’Ours-Noir.

Les chefs s’inclinèrent respectueusement devant le sachem et le laissèrent seul.

Celui-ci s’enveloppa dans sa robe de bison, s’accroupit auprès d’un brasier brûlant devant lui, alluma son calumet au moyen d’une baguette-médecine garnie de grelots et de plumes, et demeura silencieux, les yeux fixés sur la lueur qui grandissait toujours à l’horizon.

L’île où le chef apache avait établi son camp n’était qu’à peu de distance de la colonie française ; le projet de se laisser dériver au courant n’avait rien de fort périlleux pour ces hommes habitués à tous les exercices du corps et qui nageaient comme des poissons ; il avait l’immense avantage de dissimuler complètement l’approche des guerriers cachés par l’eau et les branches, et qui, à un moment donné, fondraient comme une tourbe de vautours affamés sur la colonie.

L’Ours-Noir était tellement convaincu de la réussite de ce stratagème, qu’une cervelle indienne était seule capable de concevoir, qu’il ne voulait avec lui qu’une troupe de deux cents guerriers d’élite, jugeant inutile d’en emmener davantage contre des ennemis surpris à l’improviste, et qui, obligés de se défendre contre les Comanches du Moqueur, seraient attaqués par derrière et massacrés avant même d’avoir eu le temps de se reconnaître.

La nuit vient rapidement et tombe presque tout à coup dans ces contrées où le crépuscule a à peine la durée d’un éclair ; bientôt tout fut ténèbres ; seulement, dans le lointain, une large bande d’un rouge cuivré dénonçait la marche de l’incendie à la suite duquel, comme une bande de loups hideux, marchaient les Comanches galopant sur cette terre chaude encore, et foulant du pied de leurs chevaux les tisons et les charbons à peine éteints et pas encore refroidis.

Lorsque l’Ours-Noir jugea que le moment était venu, il éteignit son calumet, secoua paisiblement la cendre du fourneau et fit un geste compris immédiatement par la Petite-Panthère, qui se tenait aux aguets pour exécuter les ordres qu’il plairait au chef de lui donner.

Presque immédiatement parurent les deux cents guerriers choisis par le sachem pour cette expédition.

C’étaient tous des hommes d’élite ; armés du casse-tête et de la lance ; ils avaient leur bouclier rejeté sur le dos.

Après un moment de silence, employé par le chef à passer une espèce d’inspection de ses guerriers :

— Nous allons partir, dit-il d’une voix profonde ; les visages pâles que nous sommes destinés à combattre ne sont pas des Yoris ; on les dit très-braves ; mais les Apaches sont les guerriers les plus braves du monde ; nul ne peut lutter contre eux. Mes fils se feront tuer, mais ils seront vainqueurs.

— Les guerriers se feront tuer, répondirent les Indiens d’une seule voix.

— Ooah ! reprit l’Ours-Noir, mes fils ont bien parlé, l’Ours-Noir a confiance en eux. Le Wacondah — Grand-Esprit — ne les abandonnera pas ; il aime les hommes rouges. Maintenant, mes fils vont réunir les arbres morts flottant sur le fleuve et s’abandonner au courant avec eux. Le cri du condor leur servira de signal pour fondre sur les visages pâles.

Les Indiens se mirent immédiatement en devoir d’exécuter l’ordre du chef. Chacun à l’envi l’un de l’autre, chercha à rapprocher les troncs d’arbres ou les souches ; en quelques instants, un nombre considérable se trouva réuni auprès de la pointe de l’île. L’Ours-Noir jeta un dernier regard autour de lui, fit un geste pour ordonner le départ, et, le premier, il se laissa glisser dans l’eau et s’abandonna sur un arbre ; tous les autres le suivirent instantanément sans la moindre hésitation.

Les Apaches avaient manœuvré si habilement en amenant les troncs d’arbre sur la rive de l’île, ils avaient si bien choisi leur position, que, lorsque après s’être placés dessus ils les lancèrent de nouveau, les arbres reprirent presque aussitôt le courant et commencèrent à suivre tout doucement le fil de l’eau, dérivant d’une manière imperceptible dans la direction de la colonie où ils voulaient aborder.

Cependant, cette navigation essentiellement excentrique ne laissait pas que de présenter de graves inconvénients et de sérieux dangers à ceux qui l’entreprenaient.

Les Indiens abandonnés sans pagaies sur les arbres étaient contraints de se laisser emporter par le courant, ne réussissant qu’avec des efforts infinis à se maintenir dans une position convenable : comme tout bois flottant au gré des flots, les arbres exécutaient un continuel mouvement de rotation sur eux-mêmes, ce qui obligeait ceux qui les montaient à employer toutes leurs forces et toute leur adresse pour ne pas être submergés à chaque seconde ; puis, autre difficulté, il fallait absolument plonger dans le fleuve, afin d’imprimer aux arbres la direction convenable et les faire dévier de façon à atteindre la colonie au lieu de suivre le courant, c’est-à-dire le milieu du fleuve. Il y avait encore un autre inconvénient qui n’était pas le moins grave de tous, c’est que les arbres sur lesquels se trouvaient les Apaches en rencontraient d’autres sur leur route, avec lesquels ils choquaient, ou bien leurs branches respectives s’enchevêtraient si bien les unes dans les autres qu’il devenait positivement impossible de les séparer et qu’il fallait bon gré mal gré les entraîner avec soi ; si bien qu’au bout d’une demi-heure à peine, on aurait cru voir sur le fleuve naviguer un immense radeau qui en tenait toute la largeur.

Les Indiens sont tenaces ; quand ils ont entrepris une expédition ils n’y renoncent que lorsqu’il leur est irrévocablement prouvé que la réussite est impossible ; sans cela ils résistent quand même. Ce fut ce qui arriva dans cette circonstance : plusieurs hommes furent noyés, d’autres blessés si grièvement qu’ils furent contraints, malgré eux, de regagner le rivage. Cependant les autres tinrent bon, et, encouragés par leur chef, qui ne cessait de leur faire entendre sa voix, ils continuèrent à descendre le fleuve.

Déjà, depuis longtemps, l’île d’où ils étaient partis avait disparu au loin derrière eux dans les méandres formés par le cours irrégulier du fleuve, la pointe sur laquelle s’élevaient les bâtiments de la colonie apparaissait à peu de distance, la noire silhouette de l’hacienda se découpait capricieusement sur l’azur du ciel, à une portée de flèche environ de l’endroit qu’ils avaient atteint, lorsque l’Ours-Noir, qui se trouvait en tête, et dont l’œil perçant interrogeait incessamment l’espace dans toutes les directions, aperçût à quelques brasses en avant de lui une pirogue qui se balançait gracieusement, attachée à un fouillis d’arbres morts.

Cette pirogue fut immédiatement suspecte au défiant Indien ; il ne lui parut pas naturel qu’à une heure aussi avancée de la nuit, une embarcation quelconque se trouvât ainsi amarrée et abandonnée au large ; mais l’Ours-Noir était un homme d’une décision prompte, que rien n’embarrassait et qui, en toutes choses, prenait rapidement son parti. Après avoir attentivement examiné cette mystérieuse pirogue toujours stationnaire non loin de lui, il se pencha vers la Petite-Panthère, qui, accroché au même arbre, se tenait prêt à exécuter ses ordres, et plaçant son couteau dans ses dents, le chef abandonna son point d’appui et plongea.

Il se releva auprès de la pirogue, la saisit brusquement, la fit pencher de son côté et sauta dans l’intérieur sur la poitrine de Cucharès, qu’il prit à la gorge.

Ce mouvement fut exécuté si rapidement que le lepero ne put se servir de ses armes et se trouva complètement à la merci de son ennemi, avant même qu’il se fût bien rendu compte de ce qui lui arrivait.

— Ooeh ! s’écria l’Indien avec surprise en le reconnaissant, que fait là mon frère ?

De son côté, le lepero avait reconnu le chef ; sans qu’il sût pourquoi cela lui avait rendu un peu de courage.

— Vous le voyez bien, répondit-il, je dors.

— Ooah ! mon frère a eu peur du feu, voilà pourquoi il s’est établi sur le fleuve.

— Juste ! vous avez deviné du premier coup, chef, j’ai eu peur du feu.

— Bon, reprit l’Apache avec un sourire railleur qui n’appartenait qu’à lui ; mon frère n’est pas seul ; où est le Gros-Bison ?

— Hein ! le Gros-Bison, je ne le connais pas, chef, je ne sais même point de qui vous voulez parler.

— Tous les visages pâles ont la langue menteuse ; pourquoi mon frère ne dit-il pas la vérité ?

— Je ne demande pas mieux que la dire ; seulement, je ne vous comprends pas.

— L’Ours-Noir est un grand guerrier apache ; il sait parler la langue de sa nation, mais il connaît mal celle des Yoris.

— Ce n’est pas cela que je veux dire ; vous vous exprimez fort bien en castillan ; seulement vous me parlez d’une personne que je ne connais pas.

— Ooah ! serait-il possible ? répondit l’Indien avec un feint étonnement. Mon frère ne connaît-il pas le guerrier avec lequel il se trouvait il y a deux jours ?

— Ah ! j’y suis maintenant ? c’est de don Martial que vous voulez parler ; oui, certes, je le connais.

— Bon, répondit le chef ; je savais bien que je ne me trompais pas ; en ce moment pourquoi mon frère n’est-il pas avec lui ?

— Dame ! probablement parce que je suis ici, fit le lepero en ricanant.

— C’est vrai ; mais comme je suis pressé, moi, et que mon frère ne veut pas me répondre, je vais le tuer.

En disant cela d’un ton qui n’admettait pas de tergiversation possible, l’Ours-Noir leva son poignard ; le lepero comprit que s’il ne faisait pas les volontés de l’Indien il était perdu, son hésitation cessa comme par enchantement.

— Que voulez-vous de moi ? dit-il.

— La vérité.

— Interrogez !

— Mon frère répondra ?

— Oui.

— Bon. Où est le Gros-Bison ?

— Là ! fit-il en étendant le bras dans la direction de l’hacienda.

— Depuis longtemps ?

— Depuis plus d’une heure.

— Pour quelle raison y est-il allé ?

— Vous le devinez bien.

— Oui. Sont-ils ensemble ?

— Ils doivent y être, puisque c’est elle qui l’a appelé.

— Ooah ! Et quand doit-il revenir ?

— Je ne sais pas.

— Il ne l’a pas dit à mon frère ?

— Non.

— Reviendra-t-il seul ?

— Je l’ignore.

L’Indien lui lança un regard qui semblait vouloir fouiller le fond de son cœur ; le lepero fut impassible, il avait loyalement dit tout ce qu’il savait.

— Bon, reprit le chef au bout d’un instant ; le Gros-Bison n’est-il pas convenu d’un signal avec son ami, afin de le rejoindre quand il lui plaira ?

— En effet.

— Quel est ce signal ?

À cette question, une idée singulière traversa le cerveau de Cucharès. Les leperos appartiennent à une race étrange qui n’a d’analogie dans le monde qu’avec les lazzaroni de Naples : prodigues et avares à la fois, cupides et désintéressés, d’une témérité extrême et d’une lâcheté sans bornes, ces hommes sont le composé le plus bizarre et le plus étrange qui se puisse imaginer de tout ce qui est bon et de tout ce qui est mauvais ; chez eux tout est heurté, tronqué, imparfait ; rien ne se fait que par bonds sous l’impression du moment, sans réflexion comme sans passion ; railleurs éternels, ils ne croient à rien et ils croient à tout ; pour les résumer en un mot, leur vie n’est qu’une antithèse continuelle, et pour une gaminerie qui peut leur coûter la vie, ils sacrifieront de gaieté de cœur leur ami le plus dévoué, de même qu’ils le sauveront.

Cucharès personnifiait complètement cette race excentrique des leperos. Bien que le poignard du chef apache fût à deux pouces de sa poitrine, et qu’il sût pertinemment que son féroce ennemi ne lui ferait pas grâce, il se résolut tout à coup à lui jouer un tour, et à lui servir, coûte que coûte, un plat de son métier. Nous n’ajouterons pas que peut-être son amitié pour don Martial plaidait à son insu pour lui dans son cœur, nous le répétons, le lepero n’a d’amitié pour personne, pas même pour lui, son cœur n’existe qu’à l’état de viscère.

— Le chef veut connaître ce signal ? dit-il.

— Oui, répondit l’Apache.

Cucharès, avec le plus beau sang-froid du monde, imita alors le cri de la poule d’eau.

— Silence ! s’écria l’Ours-Noir, ce n’est pas cela.

— Pardon, répondit le lepero en ricanant, peut-être l’ai-je mal fait, et il recommença.

L’Indien, outré de l’impudence de son ennemi, se précipita sur lui, résolu d’en finir par un coup de poignard.

Mais, aveuglé par la fureur, il calcula mal la portée de son élan, imprima un mouvement trop brusque à la pirogue ; la frêle embarcation, dont l’équilibre fut dérangé chavira, et les deux ennemis roulèrent dans le fleuve.

Une fois dans l’eau, le lepero qui nageait comme une loutre ne perdit pas la tête et glissa entre deux eaux, en se dirigeant vers l’hacienda aussi vite que ses forces le lui permettaient.

Mais, s’il nageait bien, l’Ours-Noir nageait au moins aussi bien que lui ; le premier mouvement de surprise passé, le chef s’orienta et retrouva presque immédiatement la trace de son ennemi.

Alors commença entre ces deux hommes une lutte d’adresse et de forces ; peut-être se serait-elle terminée à l’avantage du blanc, qui avait une grande avance sur son adversaire, si plusieurs guerriers, témoins de ce qui s’était passé, ne s’étaient pas aussi jetés à la nage et n’avaient coupé la retraite au fugitif.

Cucharès vit que la fuite était impossible : alors, sans chercher à continuer plus longtemps une lutte sans but désormais, il se dirigea vers un arbre après lequel il se cramponna, et il attendit avec un magnifique sang-froid ce qui allait arriver.

L’Ours-Noir ne tarda pas à le rejoindre. Le chef ne témoigna aucune mauvaise humeur pour le tour que le lepero lui avait joué.

— Ooah ! dit-il seulement en saisissant les branches de l’arbre, mon frère est un guerrier ; il a la finesse de l’opossum.

— À quoi cela me sert-il, répondit insoucieusement Cucharès, puisque je ne puis parvenir à sauver ma chevelure ?

— Peut-être, répondit l’Indien ; que mon frère me dise en quel lieu se trouve le Gros-Bison ?

— Je vous l’ai déjà dit, chef.

— Oui ; mon frère m’a dit que son ami était dans la grande hutte des visages pâles, mais il ne m’a pas dit dans quel endroit.

— Hum ! et si je vous désigne cet endroit, serai-je libre ?

— Oui ; si mon frère n’a pas la langue fourchue ; s’il me dit la vérité, dès que nous mettrons le pied sur la rive, il sera libre d’aller où bon lui semblera.

— Triste faveur ! murmura le lepero en secouant la tête.

— Eh bien, reprit le chef, que fait mon frère ?

— Ma foi ! répondit Cucharès, en prenant tout d’un coup son parti, j’ai fait pour don Martial tout ce qu’il m’était humainement possible de faire ; maintenant qu’il est averti, qu’il s’arrange, chacun pour soi, je dois sauver ma peau. Tenez, chef, suivez bien la direction de mon doigt ; vous voyez d’ici, sur cette pointe qui avance, ces palétuviers ?

— Je les vois.

— Eh bien, derrière ces palétuviers vous rencontrerez celui auquel vous donnez le nom de Gros-Bison.

— Bon, l’Ours-Noir est un chef, il n’a qu’une parole, le visage pâle sera libre.

— Merci.

La conversation, sans but désormais entre les deux hommes, fut brusquement interrompue, d’autant plus que les Apaches approchaient rapidement du rivage.

Les Indiens avaient laissé aller à la dérive la plupart des arbres auxquels ils s’étaient maintenus accrochés jusque là, et s’étaient réunis par grappes de dix ou douze sur un petit nombre des plus gros.

L’hacienda était silencieuse ; pas une lumière ne brillait, tout était calme ; on aurait dit une habitation abandonnée.

Cette tranquillité si profonde excita les soupçons de l’Ours-Noir ; cette immobilité lui sembla présager une tempête prochaine. Il voulut, avant de se risquer à tenter un débarquement, s’assurer positivement par lui-même de ce qu’il avait à redouter ; il modula le cri de l’iguane et plongea en se dirigeant vers le rivage.

Les Apaches comprirent l’intention de leur chef, ils s’arrêtèrent.

Au bout de quelques instants, ils l’aperçurent rampant sur le sable de la grève. L’Ours-Noir fit quelques pas sur la plage ; il ne vit rien, n’entendit rien ; alors, complètement rassuré, il retourna au bord de l’eau et donna le signal du débarquement.

Les Apaches quittèrent les arbres et se mirent à la nage ; Cucharès profita du moment de désordre occasionné par cette manœuvre pour disparaître, ce qui lui fut facile ; en ce moment, personne ne songeait à lui.

Cependant les Apaches formés sur une seule ligne nageaient vigoureusement ; en quelques minutes, ils atteignirent la plage et prirent pied. Alors, ils s’élancèrent en courant vers le haut de la rive qu’ils gravirent rapidement.

— Feu ! cria tout à coup une voix de stentor.

Une effroyable décharge éclata presqu’à bout portant.

Les Apaches répondirent par des hurlements de rage, et surpris par ceux-là mêmes qu’ils se flattaient de surprendre, ils se précipitèrent contre eux en brandissant leurs armes.

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