La Grande flibuste (Aimard)/VI

Amyot (p. 80-95).
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VI

Par la Fenêtre.

Lorsque la jeune fille avait quitté le salon pour se retirer dans sa chambre à coucher, le comte de Lhorailles l’avait suivie d’un long regard, semblant ne rien comprendre à la conduite extraordinaire de sa fiancée, surtout dans la situation où ils se trouvaient placés l’un vis-à-vis de l’autre, par suite du mariage qui devait avant peu les lier pour la vie ; mais après quelques minutes de réflexion, le comte secoua la tête comme pour chasser les idées tristes dont il était assailli, et se tournant vers son futur beau-père :

— Causons d’affaires, lui dit-il ; voulez-vous ?

— Avez-vous donc quelque chose de nouveau à m’apprendre ?

— Beaucoup de choses.

— Intéressantes ?

— Vous en jugerez.

— Voyons donc. Je suis impatient de les connaître.

— Procédons par ordre. Vous savez, mon ami, pourquoi j’avais quitté Guetzalli ?

— Parfaitement, Eh bien, avez-vous réussi ?

— Comme je m’y attendais. Grâce à certaines lettres dont j’étais porteur et surtout grâce à votre bienveillante recommandation, le général Marcos a été charmant pour moi. La réception qu’il a bien voulu me faire a été des plus affectueuses ; bref, il m’a donné carte blanche, m’autorisant à lever non-seulement cent cinquante hommes, mais même le double si je le jugeais nécessaire.

— Oh ! oh ! c’est magnifique, cela.

— N’est-ce pas ? Il m’a dit de plus que dans une guerre comme celle que j’allais entreprendre, car ma chasse aux Apaches est une véritable guerre, il me laissait libre d’agir à ma guise, ratifiant d’avance tout ce que je ferais, persuadé, ajouta-t-il, que ce serait toujours pour l’intérêt et la gloire du Mexique.

— Allons ! je suis heureux de ce résultat. Maintenant, quelles sont vos intentions ?

— Je suis résolu d’abord, en vous quittant, de me rendre à Guetzalli, dont je suis absent depuis près de trois semaines. J’ai besoin de revoir ma colonie, afin de voir si tout marche à mon gré et si mes hommes sont heureux. D’un autre côté, je ne serais pas fâché, avant que de m’éloigner peut-être pour longtemps avec la plus grande partie des forces dont je dispose, de mettre mes colons à l’abri d’un coup de main en faisant exécuter autour de la concession certains ouvrages en terre suffisants pour repousser un assaut des sauvages. Ceci est d’autant plus important que Guetzalli doit toujours demeurer en quelque sorte mon quartier général.

— C’est juste, et vous partez ?

— Ce soir même.

— Si tôt ?

— Il le faut. Vous savez vous-même combien le temps nous presse.

— En effet, N’avez-vous rien de plus à me dire ?

— Pardonnez-moi, j’ai à vous adresser une question que, exprès, j’ai conservée pour la dernière.

— Vous y attachez donc un grand intérêt ?

— Un immense.

— Oh ! oh ! je vous écoute alors, mon ami ; parlez vite.

— Lors de mon arrivée en ce pays, à l’époque où les entreprises que depuis j’ai, grâce à Dieu, menées à bonne fin, n’étaient encore qu’à l’état de projet, vous avez bien voulu, señor don Sylva, mettre à ma disposition non-seulement votre crédit qui est immense, mais encore vos richesses qui sont incalculables.

— C’est vrai, dit en souriant le Mexicain.

— J’ai largement usé de vos offres, puisant souvent dans votre coffre-fort, et me servant de votre crédit chaque fois que l’occasion s’en présentait ; permettez-moi donc maintenant de régler avec vous la seule partie de ma dette que je puisse acquitter, me reconnaissant d’avance incapable du solder l’autre. Voici, ajouta-t-il en prenant un papier dans un portefeuille, un bon de cent mille piastres payable à vue sur Walter Blount et compagnie, banquiers à Mexico. Je suis heureux, croyez-le bien, don Sylva, de pouvoir liquider aussi promptement cette dette, non pas que…

— Pardon, interrompit vivement l’haciendero, en repoussant d’un geste le papier que lui présentait le comte, nous ne nous entendons plus du tout, il me semble.

— Comment cela ?

— Je m’explique : à votre arrivée à Guaymas, vous vous êtes présenté chez moi, monsieur le comte, porteur d’une lettre de recommandation pressante d’un homme avec lequel, sans avoir jamais été intimement lié, j’ai eu cependant, il y a quelques années, de fort grandes obligations. Le baron de Spurtsheim vous adressait à moi plutôt comme un fils chéri que comme un ami auquel on s’intéresse. Je vous ai ouvert ma maison à deux battants. Je devais le faire. Puis, lorsque je vous ai connu, que j’ai pu apprécier ce qu’il y avait de grand et de noble dans votre caractère, alors nos relations, d’abord un peu froides, sont devenues plus étroites, plus intimes ; je vous ai offert la main de ma fille que vous avez acceptée.

— Avec bonheur ! s’écria le comte.

— Fort bien, reprit l’haciendero en souriant ; l’argent que je pouvais recevoir d’un étranger, argent qu’il me devait légitimement, cet argent appartient à mon gendre. Déchirez donc ce papier, je vous prie, mon cher comte, et ne songeons plus à cette misère.

— Eh ! fit vivement le comte d’un ton chagrin, voilà justement ce qui me tourmente ; je ne suis pas votre gendre encore, et, vous l’avouerai-je, je crains de ne le devenir jamais.

— Et qui peut vous faire supposer cela ? N’avez-vous pas ma promesse ? La parole de don Sylva de Torrès, monsieur le comte de Lhorailles, est une garantie que nul n’a jamais osé mettre en doute.

— Aussi n’ai-je aucunement cette pensée ; ce n’est pas de vous que j’ai peur.

— Et de qui donc ?

— De doña Anita.

— De ma fille ?

— Oui.

— Oh ! oh ! mon ami, vous allez vous expliquer, n’est-ce pas, car je vous avoue que je ne vous comprends pas du tout, s’écria don Sylva, qui se leva vivement et se mit à arpenter la salle avec agitation.

— Mon Dieu ! mon ami, je suis désespéré d’avoir soulevé cet incident. J’aime doña Anita ; l’amour, vous le savez, est ombrageux ; bien que toujours ma fiancée ait été aimable, bonne et gracieuse pour moi, cependant, vous l’avouerai-je, je crois qu’elle ne m’aime pas.

— Vous êtes fou, don Gaétano ; les jeunes filles ne savent ni ce qu’elles aiment ni ce qu’elles n’aiment pas. Ne vous embarrassez pas de ces enfantillages ; je vous ai promis qu’elle serait votre femme, cela sera.

— Cependant, si elle en aimait un autre, je ne voudrais pas…

— Quoi ! allons donc, cela n’a pas le sens commun. Anita n’aime personne autre que vous, j’en suis sûr ; et tenez, voulez-vous être rassuré tout d’un coup ? vous partez ce soir même, m’avez-vous dit, pour Guetzalli ?

— Ce soir même, oui.

— Fort bien : faites préparer des appartements pour ma fille et pour moi ; dans quelques jours nous vous rejoindrons dans votre hacienda.

— Il serait possible ! s’écria le comte avec joie.

— Demain, au point du jour, nous partirons ; ainsi hâtez-vous.

— Oh ! mille fois merci.

— Bien, vous voilà rassuré maintenant ?

— Je suis le plus heureux des mortels.

— Tant mieux.

Les deux hommes échangèrent encore quelques mots et se séparèrent en se promettant de nouveau de bientôt se rejoindre.

Don Sylva, habitué à commander despotiquement dans son intérieur et à ne laisser jamais discuter ses volontés, fit dire à sa fille, par une camérière, qu’elle eût à se préparer à partir le jour suivant au lever du soleil pour un assez long voyage, certain de son obéissance.

Cette nouvelle fut un coup de foudre pour la jeune fille.

Elle se laissa aller à demi évanouie sur un siège et fondit en larmes ; il était évident pour elle que ce voyage n’était qu’un prétexte pour la séparer de celui qu’elle aimait et la livrer sans défense au pouvoir de l’homme qu’elle abhorrait et dont on prétendait faire son époux.

La pauvre enfant demeura ainsi pendant de longues heures, affaissée sur elle-même, en proie à un violent désespoir, ne songeant pas à chercher un repos impossible ; car dans l’état où elle se trouvait, elle savait que le sommeil ne parviendrait pas à clore ses paupières gonflées de larmes et rongées de fièvre.

Peu à peu les bruits de la ville s’étaient éteints les uns après les autres, tout dormait ou semblait dormir ; la maison de don Sylva était plongée dans une obscurité complète ; seule, une faible lueur brillait comme une étoile au travers des vitres de la fenêtre de la jeune fille, et montrait que là du moins on veillait.

En ce moment, deux ombres se dessinèrent timides et craintives sur le mur de la rue opposée à la maison de l’haciendero ; deux hommes, enveloppés de longs manteaux, s’arrêtèrent et examinèrent la fenêtre faiblement éclairée, avec cette attention qui n’appartient qu’aux voleurs et aux amoureux.

Les deux hommes dont nous parlons appartenaient incontestablement à cette deuxième catégorie d’individus.

— Hum ! fit le premier d’une voix brève et contenue, ainsi, tu es certain de ce que tu avances, Cucharès ?

— Comme de mon salut éternel, señor don Martial, répondit le drôle sur le même ton ; l’Anglais maudit est entré dans la maison pendant que je m’y trouvais ! don Sylva paraissait être au mieux avec cet hérétique endiablé.

Nous ferons observer en passant que pour les Mexicains, il y a quelques années, et peut-être en est-il encore ainsi, tous les étrangers étaient Anglais, n’importe à quelle nation ils appartinssent, et par conséquent hérétiques ; ils se trouvaient ainsi tout naturellement faire partie, sans s’en douter, des hommes que ce n’est pas un crime de tuer, et dont, au contraire, l’assassinat était presque considéré comme une action méritoire.

Nous devons ajouter, à la louange des Mexicains, que, chaque fois que l’occasion s’en présentait, ils tuaient les Anglais avec une ardeur qui prouvait en faveur de leur piété bien entendue.

Don Martial reprit :

— Parole de Tigrero, déjà deux fois cet homme s’est trouvé sur ma route, et je l’ai épargné ; mais qu’il prenne garde à une troisième rencontre !

— Oh ! fit Cucharès, le révérend fray Becchico dit qu’on gagne de belles indulgences en coupant[1] un Anglais. Je n’ai pas eu encore la chance d’en rencontrer un, bien que je doive environ huit morts. J’ai bien envie de me donner celui-là ; ce sera toujours autant de gagné.

— Garde-t-en bien, sur ta vie, picaro, cet homme m’appartient.

— Alors n’en parlons plus, répondit-il en étouffant un soupir ; je vous le laisserai, je vous le laisserai. C’est égal, ça me chiffonne, bien que la niña paraisse le détester cordialement

— As-tu la preuve de ce que tu avances ?

— Quelle preuve meilleure que celle de la répulsion qu’elle montre dès qu’il paraît, et de la pâleur qui subitement, sans cause apparente, couvre alors son visage ?

— Oh ! je donnerais mille onces pour savoir à quoi m’en tenir.

— Qui vous en empêche ? Tout le monde dort, nul ne vous verra ; l’étage n’est pas haut ; une quinzaine de pieds tout au plus. Je suis certain que doña Anita serait heureuse de causer avec vous.

— Oh ! si je le croyais ! murmura-t-il avec hésitation en jetant à la dérobée un regard sur la fenêtre toujours éclairée.

— Qui sait ? elle vous attend peut-être !

— Tais-toi, misérable !

— Dame, écoutez donc, si ce que l’on dit est vrai, la pauvre enfant doit être dans un grand embarras, pour ne pas dire mieux ; elle a probablement grand besoin de secours.

— Que dit-on ? voyons, parle, sois bref.

— Une chose bien simple : que doña Anita de Torrès épousera d’ici huit jours l’Anglais don Gaétano.

— Tu mens, drôle ! s’écria le Tigrero avec une colère mal contenue ; je ne sais ce qui me retient de te renfoncer dans la gorge avec mon poignard les odieuses paroles que tu viens de prononcer.

— Vous auriez tort, reprit l’autre sans se déconcerter ; je ne suis qu’un écho qui répète ce qu’il entend dire, rien de plus. Vous seul dans tout Guaymas ignorez cette nouvelle. Après tout, il n’y a rien d’étonnant à cela, puisque vous n’êtes de retour que de ce soir dans la ville, après une absence de plus d’un mois.

— C’est juste ; mais que faire ?

— Caraï ! suivre le conseil que je vous donne.

Le Tigrero jeta un long regard sur la fenêtre, et baissa la tête d’un air irrésolu.

— Que dira-t-elle en me voyant ? murmura-t-il.

— Caramba ! fit le lepero d’un ton de sarcasme, elle dira : Soyez le bien-venu, alma mia. C’est clair, caraï ! Don Martial, êtes-vous donc devenu un enfant timide qu’un regard de femme fasse trembler ? L’occasion n’a que trois cheveux, en amour comme en guerre ; il faut la saisir quand elle se présente ; on risque sans cela de ne la retrouver jamais.

Le Mexicain s’approcha du lepero à le toucher, et plongeant son regard dans ses yeux de chat-tigre :

— Cucharès, lui dit-il d’une voix basse et concentrée, je me fie à toi. Tu me connais ; souvent je te suis venu en aide ; si tu trompais ma confiance, je te tuerais comme un coyote.

Le Tigrero prononça ces paroles avec un tel accent de sourde fureur que le lepero, qui connaissait l’homme en face duquel il se trouvait, pâlit malgré lui et sentit un frisson de terreur agiter ses membres.

— Je vous suis dévoué, don Martial, répondit-il d’une voix qu’il chercha vainement à rassurer ; quoi qu’il arrive, comptez sur moi : que faut-il faire ?

— Rien, attendre, veiller, et au moindre bruit suspect, à la première ombre ennemie qui paraîtra dans l’obscurité, m’avertir.

— Comptez sur moi, allez à vos affaires ; je suis sourd et muet, et pendant votre absence je veillerai sur vous comme un fils sur son père.

— Bien ! fit le Tigrero.

Il se rapprocha de quelques pas, défit la reata enroulée à ses hanches et la prépara dans sa main droite, puis il leva les yeux, calcula la distance, et faisant tournoyer avec force la reata autour de sa tête, il la lança sur le balcon de doña Anita.

Le nœud coulant de la reata se prit dans un crampon de fer et demeura solidement fixé au balcon.

— Souviens-toi ! dit le Tigrero en se tournant vers Cucharès.

— Allez, répondit celui-ci en s’appuyant contre la muraille et croisant une jambe sur l’autre, je réponds de tout,

Le Mexicain se contenta, ou du moins parut se contenter de cette assurance ; il saisit la reata, et, prenant son élan en bondissant sur place comme une de ces panthères que, si souvent, il avait poursuivies dans les savanes, il s’enleva à la force des poignets, et, en quelques secondes, il atteignit le balcon.

Il l’enjamba et s’approcha de la fenêtre.

Doña Anita dormait, à demi couchée sur un fauteuil.

La pauvre enfant, pâle et défaite, les yeux gonflés de larmes, avait été vaincue par le sommeil qui jamais ne perd ses droits sur les natures jeunes et vigoureuses. Sur ses joues marbrées les pleurs avaient tracé un long sillon humide encore. Martial regardait d’un œil attendri celle qu’il aimait, sans oser s’approcher. Surprise ainsi pendant son sommeil, la jeune fille lui apparaissait plus belle ; une auréole de pureté et de candeur semblait planer au-dessus d’elle, veiller sur son repos et la faire sainte et inattaquable.

Après une longue et voluptueuse contemplation, le Tigrero se décida enfin à s’avancer.

La fenêtre, poussée seulement, car la jeune fille ne croyait sans doute pas s’endormir ainsi, s’ouvrit au moindre effort de don Martial ; il fit un pas et se trouva dans la chambre.

À la vue de cette chambre de jeune fille si calme et si pure, un respect religieux s’empara du Tigrero ; il sentit son cœur battre à rompre sa poitrine, et tout chancelant, fou d’amour et de crainte, il alla tomber agenouillé auprès de celle qu’il aimait.

La jeune femme ouvrit les yeux.

— Oh ! s’écria-t-elle en apercevant don Martial, béni soit Dieu ! puisqu’il vous envoie à mon secours.

Le Tigrero la contemplait l’œil humide et la poitrine haletante.

Mais tout à coup la jeune fille se redressa, le souvenir lui revenait, avec lui cette pudeur craintive innée chez toutes les femmes.

— Sortez ! s’écria-t-elle en reculant jusqu’au fond de la chambre, sortez, caballero. Comment êtes-vous ici ? qui vous a conduit près de moi ? Répondez, mais répondez donc !

Le Tigrero baissa humblement la tête.

— Dieu, fit-il d’une voix inarticulée, Dieu seul m’a conduit auprès de vous, señorita, vous-même l’avez dit ! Oh ! pardonnez-moi d’avoir osé vous surprendre ainsi. J’ai commis une grande faute, je le sais ! mais un malheur vous menace, je le sens, je le devine ; vous êtes seule, sans appui, et je suis venu pour vous dire : Madame, je suis bien infime, bien indigne de vous servir, mais vous avez besoin d’un cœur ferme et dévoué, me voilà ! prenez mon sang, prenez ma vie, je serais si heureux de mourir pour vous ! Au nom de Dieu, señora, au nom de ce que vous aimez le plus au monde, ne repoussez pas ma prière ; mon bras, mon cœur sont à vous, disposez-en.

Ces paroles avaient été prononcées d’une voix entrecoupée par le jeune homme, agenouillé au milieu de la chambre, les mains jointes et fixant sur doña Anita ses yeux dans lesquels il avait fait passer son âme tout entière.

La fille de l’haciendero laissa tomber son regard clair sur le jeune homme, et sans détourner la tête, continuant toujours à le fixer, elle se rapprocha de lui à petits pas, hésitant et frémissant malgré elle ; lorsqu’elle fut arrivée auprès de lui, elle demeura un instant indécise ; enfin, elle lui appuya ses deux mains blanches et mignonnes sur les épaules et approcha son doux visage si près du sien que le Tigrero sentit sur son front la fraîcheur de son haleine embaumée, tandis que ses longues tresses noires et parfumées le caressaient doucement.

— Ainsi, lui dit-elle d’une voix harmonieuse, vous m’aimez, don Martial ?

— Oh ! murmura le jeune homme, presque fou d’amour à ce contact délicieux.

La Mexicaine se pencha vers lui encore davantage, et effleurant de ses lèvres roses le front moite du Tigrero :

— Maintenant, lui dit-elle en bondissant en arrière par un mouvement ravissant de biche effarouchée, tandis que son visage s’empourprait sous l’effort qu’elle avait fait pour vaincre sa pudeur, maintenant défendez-moi, don Martial, car devant Dieu, qui nous voit et nous juge, je suis votre femme !

Le Tigrero se redressa sous la brûlure corrosive de ce baiser. Le front radieux, les yeux étincelants, il saisit le bras de la jeune fille, et l’attirant vers un angle de la chambre où se trouvait une statue de la Vierge devant laquelle brûlait de l’huile parfumée :

— À genoux ! señorita, dit-il d’une voix inspirée, et lui-même s’inclina.

La jeune fille lui obéit.

— Sainte mère des douleurs, reprit don Martial ; nuestra Señora de la Soledad, divin secours des affligés, toi qui sondes les cœurs, tu vois la pureté de nos âmes, la sainteté de notre amour. Devant toi je prends pour épouse doña Anita de Torrès. Je jure de la défendre et de la protéger envers et contre tous, dussé-je perdre la vie dans la lutte que j’entame aujourd’hui pour le bonheur de celle que j’aime et qui, à compter d’aujourd’hui, est bien réellement ma fiancée.

Après avoir d’une voix ferme et brève prononcé ce serment, le Tigrero se tourna vers la jeune fille :

— À vous, maintenant, señorita, lui dit-il. La jeune fille joignit les mains avec ferveur, et levant ses yeux pleins de larmes vers la sainte image :

— Nuestra Señora de la Soledad, dit-elle d’une voix brisée par l’émotion, toi mon unique protectrice depuis le jour de ma naissance, tu sais si je te suis dévouée ; je jure que tout ce que cet homme a dit est la vérité ; je le prends pour époux devant toi, jamais je n’en aurai d’autre.

Ils se relevèrent

Doña Anita entraîna le Tigrero vers le balcon.

— Partez, lui dit-elle, la femme de don Martial ne doit pas être soupçonnée ; partez, mon époux, mon frère ; l’homme auquel on veut me livrer se nomme le comte de Lhorailles. Demain, au point du jour, nous nous mettons en route probablement pour le rejoindre.

— Et lui ?

— Il est parti cette nuit.

— Où va-t-il ?

— Je l’ignore.

— Je le tuerai, moi.

— Au revoir, don Martial, au revoir.

— Au revoir, doña Anita, prenez courage, je veille sur vous.

Et après avoir imprimé un dernier et chaste baiser sur le front pur de la jeune fille, il enjamba le balcon, et se suspendant à la reata, il se laissa glisser dans la rue.

La fille de l’haciendero dénoua le nœud coulant, se pencha au dehors, et suivit des yeux le Tigrero autant de temps qu’elle put l’apercevoir ; puis elle referma la fenêtre.

— Hélas ! hélas ! murmura-t-elle, en étouffant un soupir, qu’ai-je fait !… Sainte Vierge, vous seule pouvez me rendre le courage qui m’abandonne !

Elle laissa tomber le rideau qui voilait la fenêtre, et se retourna pour aller s’agenouiller devant la Vierge ; mais soudain elle recula en poussant un cri de terreur.

À deux pas d’elle, don Sylva de Torrès se tenait les sourcils froncés, le visage sévère.

— Doña Anita, ma fille, dit-il d’une voix lente et saccadée, j’ai tout vu, tout entendu ; épargnez-vous donc, je vous prie, une dénégation inutile.

— Mon père !… balbutia la pauvre enfant d’une voix brisée.

— Silence ! reprit-il, il est trois heures du matin. Nous partons au lever du soleil préparez-vous dans quinze jours à épouser don Gaetano de Lhorailles.

Et sans daigner ajouter un mot, il sortit à pas lents en refermant avec soin la porte derrière lui. <nowiki>

Dès qu’elle fut seule, la jeune fille pencha le corps en avant comme pour écouter, promena un œil hagard autour d’elle, fit quelques pas en chancelant, porta par un geste nerveux les mains à sa gorge contractée, poussa un cri déchirant et tomba à la renverse sur le parquet

Elle était évanouie.



  1. Ce terme, dans l’argot mexicain, signifie assassiner.