La Grande flibuste (Aimard)/VII

Amyot (p. 95-110).
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VII

Un Duel.

Il était environ huit heures du soir lorsque le comte de Lhorailles avait quitté la demeure de don Sylva de Torrès. La feria de Plata était alors dans toute sa splendeur : les rues de Guaymas étaient encombrées d’une foule joyeuse et bigarrée ; les cris, les chants et les rires s’élevaient de tous les côtés ; des monceaux d’or empilés sur les tables de monté jetaient leurs reflets jaunâtres et enivrants aux lueurs éclatantes des lumières qui brillaient à toutes les portes et à toutes les fenêtres ; çà et là des bouffées de vihuelas et de jarabès s’échappaient des pulquerias envahies par les buveurs. Le comte, coudoyé et coudoyant, traversait aussi vite que cela lui était posssible les groupes épais qui à chaque instant lui barraient le passage ; mais la conversation qu’il avait eue avec don Sylva l’avait mis de trop joyeuse humeur pour qu’il songeât à se fâcher des nombreuses bourrades qu’à chaque instant il recevait.

Enfin, après des difficultés sans nombre et avoir employé le double et même le triple de temps qu’il eut mis dans toute autre circonstances, il atteignit, vers dix heures du soir, la maison où il logeait.

Il lui avait fallu près de deux heures pour faire environ six cents pas.

En arrivant au meson, le comte alla d’abord visiter dans le coral son cheval, auquel il donna lui-même deux bottes d’alfalfa ; puis, après avoir recommandé qu’on l’éveillât à une heure du matin, si par hasard, ce qui n’était pas probable, il n’était pas debout, il se retira dans son cuarto afin de prendre quelques heures de repos.

Le comte avait l’intention de partir à une heure du matin afin d’éviter la chaleur du jour et de voyager plus tranquillement.

Et puis, après sa longue conversation avec don Sylva, le noble aventurier n’était pas fâché de se retrouver seul, afin de récapituler dans son esprit tout ce qui lui était arrivé d’heureux pendant la soirée qui venait de s’écouler.

Depuis qu’il avait mis le pied en Amérique, le comte de Lhorailles jouait — pour nous servir d’un terme familier — d’un bonheur insolent : tout lui réussissait, tout arrivait au gré de ses désirs ; en quelques mois le bilan de sa fortune se résumait ainsi : une colonie fondée sous les plus heureux auspices et déjà en voie de progrès et d’amélioration ; tout en conservant bien intacte sa nationalité, c’est-à-dire sa liberté d’action et une neutralité inviolable, il était au service du gouvernement mexicain, capitaine d’une compagnie franche de cent cinquante hommes dévoués, avec lesquels il pouvait presque, sinon faire, du moins tenter les entreprises les plus folles ; en dernier lieu, il était sur le point d’épouser la fille d’un homme vingt fois millionnaire, autant qu’il lui avait été possible d’en juger, et, ce qui ne gâtait rien à l’affaire, sa fiancée était charmante.

Malheureusement ou heureusement, suivant le point de vue où il plaira au lecteur de se placer pour juger notre héros, cet homme blasé par les excentricités énervantes de la vie parisienne ne sentait plus battre son cœur sous l’effort d’aucune émotion de joie, de douleur ou de crainte : tout était mort chez lui.

Il était bien l’homme qu’il fallait pour réussir dans le pays où le hasard l’avait jeté. Dans le grand duel de la vie qu’il avait commencé en Amérique, il avait un avantage immense sur ses adversaires, celui de ne se laisser jamais diriger par la passion, et par conséquent, grâce à son inaltérable sang-froid, de pouvoir déjouer les pièges incessamment tendus sous ses pas et dont il triomphait sans paraître s’en apercevoir.

Après ce que nous avons dit, nous n’avons pas besoin d’ajouter qu’il n’aimait pas la femme dont il recherchait la main : elle était jeune et belle, tant mieux ; elle eût été vieille et laide, il l’eût acceptée de même. Que lui importait à lui ? il ne recherchait qu’une chose dans ce mariage, une position brillante et enviée.

Bref, chez le comte de Lhorailles tout était calcul.

Nous nous sommes trompé en affirmant que le comte de Lhorailles n’avait pas de côté faible : il était ambitieux.

Cette passion, une des plus violentes de toutes celles dont Dieu a affligé le genre humain, était peut-être le seul point par lequel le comte tint encore à l’humanité.

L’ambition était chez lui portée à un tel point, depuis quelques mois surtout, elle avait pris de si immenses développements, qu’il lui aurait tout sacrifié.

Maintenant, quel était le but de l’ambition de cet homme ? quel avenir rêvait-il ? C’est ce que probablement plus tard nous pourrons dans les plus grands détails expliquer au lecteur.

Le comte se coucha, c’est-à-dire qu’après s’être enveloppé avec soin dans son zarapé, il s’étendit sur le cadre à fond de cuir qui, dans tout le Mexique, remplace les lits, dont l’existence est complétement ignorée.

Aussitôt couché, il s’endormit avec cette conscience de l’aventurier dont chaque heure est prise d’avance, et qui, n’ayant que peu d’instants à se livrer au repos, se hâte d’en profiter et dort, comme disent les Espagnols, à pierna suelta, ce que nous pouvons traduire à peu près par dormir à poings fermés.

À une heure du matin, ainsi qu’il se l’était promis, le comte se réveilla, alluma le cebo qui lui servait de luminaire, remit un peu d’ordre dans sa toilette, visita avec soin ses pistolets et sa carabine, s’assura que son sabre sortait facilement du fourreau ; puis ces divers préparatifs, indispensables à tout voyageur soucieux de sa sécurité, terminés, il ouvrit la porte du cuarto et se dirigea vers le coral.

Son cheval mangeait à pleine bouche et terminait gaiement son alfalfa ; le comte lui donna une mesure d’avoine qu’il lui vit broyer avec de petits hennissements de plaisir ; ensuite il lui mit la selle.

Au Mexique surtout, les cavaliers, quelle que soit la classe de la société à laquelle ils appartiennent, ne laissent jamais à d’autres qu’eux le soin de panser leur monture ; car dans ces contrées à demi sauvages encore, presque toujours le salut du cavalier dépend de la vigueur et de la vitesse de son cheval.

La porte du meson n’était que poussée, afin que les voyageurs pussent s’en aller quand bon leur semblerait, sans déranger personne ; le comte alluma son cigare, se mit en selle et prit au grand trot la toute de Guaymas au Rancho.

Rien n’est aussi agréable qu’un voyage de nuit au Mexique. La terre, rafraîchie par la brise nocturne et arrosée par l’abondante rosée, exhale des senteurs âcres et parfumées dont les émanations bienfaisantes rendent au corps toute sa vigueur et à l’esprit sa lucidité.

La lune, sur le point de disparaître, déversait à profusion ses rayons obliques qui allongeaient démesurément l’ombre des arbres épars çà et là sur le chemin et les faisait, dans les ténèbres, ressembler à une légion de spectres décharnés.

Le ciel, d’un bleu sombre, était plaqué d’un nombre infini d’étoiles brillantes, au milieu desquelles scintillait l’éblouissante Croix du Sud, à laquelle les Indiens ont donné le nom de Poron Chayké. Le vent soufflait doucement au travers des branches dans lesquelles la hulotte bleue faisait entendre par intervalles les notes mélodieuses de son chant mélancolique, auquel se mêlait parfois, dans les profondeurs du désert, le rugissement grave du couguar, le miaulement saccadé de la panthère ou de l’once, et les abois rauques des coyotes en quête d’une proie.

Le comte, à son départ de Guaymas, avait pressé le pas de son cheval ; mais, subjugué malgré lui par les attraits irrésistibles de cette délicieuse nuit d’automne, il ralentit insensiblement le pas de sa monture et s’abandonna au flot de pensées qui montaient incessamment à son cerveau et le plongeaient dans une douce rêverie.

Le descendant d’une vieille et hautaine race franque, seul dans ce désert, repassait dans son esprit les splendeurs de son nom éclipsées depuis si longtemps, et son cœur se gonflait de joie et d’orgueil en songeant qu’à lui était réservée peut-être la tâche de réhabiliter ceux dont il descendait et de reconstituer pour toujours, cette fois, la fortune de sa famille, dont il avait été jusqu’alors un si mauvais gardien.

Cette terre qu’il foulait aux pieds devait lui rendre au centuple ce qu’il avait perdu et dissipé follement ; le moment était arrivé où, libre enfin de toutes entraves, il allait réaliser ces plans d’avenir depuis si longtemps gravés dans sa tête.

Il marchait ainsi, voyageant dans le pays des chimères, et tellement absorbé dans ses pensées, qu’il ne s’occupait plus de ce qui se passait autour de lui.

Les étoiles commençaient à pâlir dans le ciel et à s’éteindre les unes après les autres. L’aube traçait une ligne blanche qui prenait peu à peu des teintes rougeâtres dans les lointains obscurs de l’horizon ; à l’approche du jour, l’air devenait plus frais ; alors le comte, réveillé pour ainsi dire par l’impression glaciale produite sur lui par l’abondante rosée du désert, ramena en frissonnant les plis de son zarapé sur ses épaules, et repartit au galop en lançant un regard vers le ciel et en murmurant :

— Oh ! je réussirai quand même !

Orgueilleux défi auquel le ciel sembla vouloir immédiatement répondre.

Bien que le jour fût sur le point de se lever, et justement pour cela, la nuit, à cause de sa lutte avec le crépuscule était devenue plus sombre, comme cela arrive toujours pendant les quelques minutes qui précèdent l’apparition du soleil.

Les premières maison du Rancho de San José commençaient à dessiner dans la brume leurs blanches silhouettes perdues dans un flot de vapeurs, à peu de distance devant lui, lorsque le comte entendit ou crut entendre derrière lui résonner sur les cailloux du chemin le pas pressé de plusieurs chevaux.

En Amérique, la nuit, sur une route solitaire, la présence de l’homme annonce toujours ou presque toujours un danger.

Le comte s’arrêta et prêta l’oreille ; le bruit se rapprochait rapidement.

Le Français était brave, dans maintes circonstances il l’avait prouvé ; seulement il ne se souciait nullement d’être assassiné au coin d’un chemin, et de mourir misérablement dans une embuscade.

Il regarda autour de lui, afin de se rendre bien compte des chances de salut qui s’offraient à lui, au cas probable où les survenants seraient des ennemis.

La plaine était nue et plate, pas un arbre, pas un fossé, pas un accident de terrain derrière lequel il fût possible de se retrancher.

À deux cents pas en avant s’élevaient, ainsi que nous l’avons dit, les premières maisons du Rancho.

Le parti du comte fut pris en un instant. Il enfonça les éperons dans les flancs de son cheval et s’élança à toute bride dans la direction de San-José.

Il sembla au comte que les étrangers avaient imité son mouvement et pressé, eux aussi, l’allure de leurs chevaux.

Quelques minutes s’écoulèrent ainsi, pendant lesquelles le bruit devint de plus en plus distinct ; il fut alors évident pour le Français que c’était à lui qu’on en voulait et que les étrangers, quels qu’ils fassent, le poursuivaient.

Il jeta un regard en arrière, et aperçut deux ombres encore éloignées qui tombaient rapidement sur lui, entraînées par une course effrénée.

Cependant le comte était parvenu au Rancho ; rassuré par le voisinage des maisons, et ne se souciant pas de fuir un péril peut-être imaginaire, il fit une volte, se campa fièrement en travers de la rue, saisit un pistolet de chaque main et attendit.

Les étrangers accouraient toujours, sans ralentir la rapidité de leur marche ; bientôt ils ne se trouvèrent plus qu’à vingt pas environ du comte.

— Qui vive ! s’écria-t-il d’une voix haute et ferme.

Les inconnus ne répondirent pas et parurent redoubler de vitesse.

— Qui vive ! reprit le comte, arrêtez ou je fais feu !

Il prononça ces mots d’un accent si déterminé, sa contenance était tellement intrépide, qu’après quelques secondes d’hésitation les inconnus s’arrêtèrent.

Ils étaient deux.

Le jour, qui commençait à poindre faiblement, permit au comte de les distinguer parfaitement : ils étaient revêtus du costume mexicain ; mais chose étrange dans ce pays, où ordinairement, dans des circonstances semblables, les bandits se soucient fort peu de laisser voir leurs traits, les étrangers étaient masqués.

— Holà ! mes maîtres, cria le comte, que signifie cette poursuite obstinée ?

— C’est que probablement nous avions intérêt à vous atteindre, répondit une voix sourde avec sarcasme.

— Est-ce donc à moi que vous en voulez ?

— Oui, si vous êtes l’étranger qui se homme le comte de Lhorailles.

— Je suis effectivement le comte de Lhorailles, dit-il sans hésiter.

— Bon ! alors nous allons nous entendre.

— Je ne demande pas mieux, bien qu’à vos allures suspectes vous me paraissiez des bandits : si c’est à ma bourse que vous en voulez, prenez-la et retirez vous, je suis pressé.

— Gardez votre bourse caballero ; c’est votre vie et non votre argent que nous prétendons vous prendre.

— Ah ! ah ! c’est un guet-apens suivi d’un assassinat, alors ?

— Vous vous trompez ; on vous propose un combat loyal.

— Hum ! fit le comte, un combat loyal, deux contre un, est à mon avis un peu disproportionné, il me semble.

— Vous auriez raison s’il devait en être ainsi, répondit fièrement celui qui jusque là s’était chargé de la parole ; mais mon compagnon se contentera seulement d’assister au combat sans y prendre autrement part.

Le comte réfléchit.

— Pardieu ! dit-il enfin, l’aventure est extraordinaire ! un duel au Mexique et avec un Mexicain !… voilà une chose qui jusqu’à présent ne s’est jamais vue !

— C’est vrai, caballero, mais il y a commencement à tout.

— Assez de plaisanteries ; je ne demande pas mieux que de me battre, et j’espère vous prouver que je suis un homme résolu ; mais avant que d’accepter votre proposition, je ne serais pas fâché de savoir pourquoi vous voulez m’obliger à me battre avec vous.

— À quoi bon ?

— Comment, à quoi bon ? mais pour le savoir, corbleu ! Vous comprenez que je ne puis perdre mon temps à prêter le collet à toutes les mauvaises têtes que je rencontrerai sur ma route et auxquelles il viendra la fantaisie de se couper la gorge avec moi.

— Qu’il vous suffise de savoir que je vous hais.

— Caramba ! je me doute suffisamment de cela ; mais puisque vous semblez tenir à ce que je ne voie pas votre visage, je désirerais moi pouvoir vous reconnaître un jour.

— Assez de paroles, reprît l’inconnu avec hauteur, le temps s’envole ; nous n’avons que trop discuté déjà.

— Eh bien, mon maître, puisqu’il en est ainsi, préparez-vous ; je vous avertis que, seul, je prétends vous charger tous deux : un Français n’est nullement embarrassé de tenir tête à deux bandits mexicains.

— Comme bon vous semblera.

— En avant !

— En avant !

Les trois cavaliers piquèrent leurs chevaux et se chargèrent ; lorsqu’ils se rencontrèrent, ils échangèrent leurs coups de pistolets, puis ils mirent le sabre en main.

La lutte fut courte, mais acharnée ; un des inconnus, blessé légèrement, fut emporté par son cheval et disparut dans un tourbillon de poussière. Le comte, effleuré par une balle, sentait sa colère se changer en fureur et redoublait d’effort pour s’emparer de son ennemi, ou du moins pour le mettre hors de combat ; mais il avait devant lui un rude adversaire, un homme d’une adresse surprenante et d’une force au moins égale à la sienne.

Cette homme dont il voyait les yeux briller comme des charbons ardents à travers les trous de son masque, tournait autour de lui avec une rapidité extrême, faisant exécuter à son cheval les voltes les plus audacieuses, l’attaquant sans cesse de la pointe ou du tranchant du sabre, tout en se mettant d’un bond hors de la portée de ses coups.

Le comte s’épuisait vainement contre cet ennemi infatigable ; ses mouvements commençaient à perdre de leur élasticité, sa vue se troublait, la sueur perlait à ses tempes. Son adversaire silencieux augmentait encore la rapidité de ses attaques ; l’issue du combat n’était plus douteuse, lorsque tout à coup le Français sentit un nœud coulant tomber sur ses épaules ; avant qu’il songeât seulement à s’en débarrasser, il fut brusquement enlevé de sa selle et si rudement renversé sur le sol qu’il demeura presque évanoui et dans l’impossibilité de faire un mouvement.

Le deuxième inconnu, après un course folle de quelques minutes, avait enfin réussi à maîtriser son cheval ; il était revenu en toute hâte sur le lieu du combat, sans que les deux hommes, acharnés l’un contré l’autre, s’aperçussent de sa présence ; alors, jugeant qu’il était temps de terminer la lutte, il avait pris sa reata et lacé le comte.

Dès qu’il vit son ennemi à terre, l’inconnu sauta à bas de son cheval et courut vers lui.

Son premier soin fut de délivrer le Français du nœud coulant qui l’étranglait, puis il chercha à lui faire reprendre ses esprits, ce qui ne fut pas long.

— Ah ! fit le comte avec un sourire amer en se relevant et croisant les bras sur sa poitrine, voilà ce que vous appelez un combat loyal ?

— Vous êtes seul cause de ce qui arrive, répondit impassiblement l’autre, puisque vous n’avez pas consenti à accepter mes propositions.

Le Français dédaigna de discuter. Il se contenta de hausser les épaules avec dédain.

— Votre vie m’appartient, continua son adversaire.

— Oui, par un guet-apens ; mais que m’importe ! assassinez-moi et finissons-en.

— Je ne veux pas vous tuer.

— Que voulez-vous alors ?

— Vous donner un avis.

— À moi ?

— À vous.

Le comte ricana.

— Vous êtes fou, mon cher.

— Pas autant que vous le croyez. Écoutez attentivement ce que j’ai à vous dire.

— Quand ce ne serait que dans l’espoir d’être promptement délivré de votre présence en consentant à ce que vous demandez. Je le ferais.

— C’est bien. Señor conde de Lhorailles, votre arrivée en ce pays est cause du malheur de deux personnes.

— Allons donc, vous vous riez de moi.

— Je parle sérieusement. Don Sylva de Torrès vous a promis la main de sa fille.

— Que vous importe ?

— Répondez.

— Au fait, pourquoi le cacherais-je.

— Doña Anita ne vous aime pas.

— Qu’en savez-vous ? demanda le comte avec un sourire railleur.

— Je le sais ; je sais aussi qu’elle en aime un autre.

— Voyez-vous cela ?

— Et que cet autre l’aime.

— Tant pis pour lui, car je ne la lui céderai pas, je vous le jure.

— Vous vous trompez, señor conde, vous la lui céderez, ou vous mourrez.

— Ni l’un ni l’autre ! s’écria l’impétueux Français, parfaitement remis du choc brutal qu’il avait reçu. Je vous répète que j’épouserai doña Anita. Si elle ne m’aime pas, ce dont je doute, eh bien, c’est un malheur ; j’espère que, plus tard, elle changera d’opinion à mon égard ; ce mariage me convient, nul ne parviendra à le rompre.

L’inconnu l’avait écouté en proie à une émotion violente ; ses yeux lançaient des éclairs et il frappait du pied avec fureur ; cependant il fit un effort pour dominer le sentiment qui l’agitait et répondit d’une voix lente et ferme :

— Prenez garde à ce que vous ferez, caballero ; j’ai juré de vous avertir, je vous avertis loyalement, bravement ! Dieu veuille que mes paroles trouvent de l’écho dans votre cœur et que vous suiviez le conseil que je vous donne !… La première fois que le hasard nous replacera en présence, un de nous deux mourra.

— Je prendrai mes précautions, soyez tranquille ; seulement vous avez tort de ne pas profiter, pour me tuer, de l’occasion qui se présente aujourd’hui, car vous ne la retrouverez plus.

Les deux étrangers s’étaient remis en selle.

— Comte de Lhorailles, dit encore l’inconnu en se penchant vers le Français, pour la dernière fois, prenez garde, j’ai sur vous un grand avantage : je vous connais et vous vous ne me connaissez pas ; il me sera toujours facile, quand je le voudrai, de vous atteindre ! Nous sommes fils d’Indiens et d’Epagnols, nous autres ; nous avons la haine vivace, prenez garde !

Après avoir fait au comte un salut ironique, il éclata d’un rire moqueur, éperonna son cheval et partit avec une rapidité vertigineuse, suivi par son silencieux compagnon.

Le comte les regarda s’éloigner d’un air pensif ; lorsqu’ils eurent disparu dans l’ombre, il hocha la tête à plusieurs reprises, comme pour secouer les pensées sinistres qui l’assaillaient malgré lui, puis il ramassa son sabre et ses pistolets abandonnés sur le sol, prit la bride de son cheval et s’avança à pas lents vers la pulqueria, auprès de laquelle la lutte avait eu lieu.

La lumière qui filtrait entre les planches mal jointes de la porte, les chants et les rires qui retentissaient à l’intérieur, lui faisaient supposer qu’il trouverait dans cette maison un abri provisoire.

— Hum ! murmura-t-il à mi-voix tout en marchant, ce bandit à raison, il me connaît, et moi il m’est impossible de le retrouver. Vive Dieu ! me voilà une belle et bonne haine sur les bras ! Bah ! ajouta-t-il, qu’importe ! j’étais trop heureux, il me manquait un ennemi ! Sur mon âme ! on aura beau faire, et quand même l’enfer se liguerait contre moi, je jure que rien ne pourra me faire renoncer à la main de doña Anita.

En ce moment il se trouva devant la pulqueria, à la porte de laquelle il frappa.

Fort peu patient de sa nature, aigri encore par l’accident qui lui était arrivé et la lutte terrible qu’il avait soutenue, le comte allait mettre à exécution sa menace de jeter bas la porte, lorsqu’elle s’ouvrit enfin.

Valga me Dios ! s’écria-t-il avec colère, est-ce donc ainsi que vous laissez assassiner tes gens devant vos maisons, sans leur venir en aide ?

— Oh ! oh ! s’écria le pulquero d’un ton animé, y a-t-il quelqu’un de mort ?

— Non, grâce à Dieu, reprit le comte, mais peu s’en est fallu que je ne fusse tué.

— Oh ! fit le pulquero nonchalamment, si l’on se dérangeait pour tous ceux qui crient à l’aide la nuit, on aurait fort à faire, et puis c’est très-dangereux à cause de la police.

Le comte haussa les épaules et entra en tirant son cheval après lui ; la porte fut refermée immédiatement.

Monsieur de Lhorailles ignorait qu’au Mexique celui qui reconnaît un cadavre ou se porte partie civile contre l’assassin, est obligé de faire tous les frais d’une justice énormément coûteuse d’abord, et qui ensuite n’aboutit jamais à donner satisfaction à la victime.

Dans toutes les provinces mexicaines, on est tellement convaincu de la vérité de ce que nous avançons, que dès qu’un assassinat est commis chacun se sauve, sans songer à porter secours à la victime ; ce qui, le cas de mort échéant, occasionnerait de grands désagréments à l’individu charitable qui se serait arrêté pour la soulager.

En Sonora, on fait mieux encore : aussitôt qu’une rixe éclate et qu’un homme tombe, on ferme toutes les portes.