La Grande flibuste (Aimard)/V

Amyot (p. 64-80).
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V

Les Dauph’yeers.

Maintenant quittons l’ancien monde, et faisant une enjambée immense, d’un seul bond transportons-nous dans le nouveau.

Il existe en Amérique une ville qui ne peut être comparée à nulle autre du globe entier.

Cette ville, c’est Valparaiso !

Valparaiso ! ce nom résonne à l’oreille charmée comme les notes douces et suaves d’un chant d’amour.

Ville coquette, rieuse et folle, mollement couchée comme une nonchalante créole autour d’une baie délicieuse, à la base de trois majestueuses montagnes, baignant insoucieusement le bout de ses pieds roses et mignons dans les flots azurés de l’océan Pacifique, et voilant son front rêveur dans les nuages gonflés de tempêtes qui s’échappent du cap Horn et roulent avec un bruit sinistre à la cime des Cordillières pour lui former une splendide auréole.

Bien qu’elle s’élève sur la côte chilienne, cette cité étrange n’appartient en fait à aucun pays et ne reconnaît aucune nationalité, ou pour mieux dire, dans son sein elle les admet toutes.

À Valparaiso, se sont donné rendez-vous les aventuriers de tous les pays ; toutes les langues s’y parlent, tous les commerces y sont exploités ; sa population est le composé le plus bizarre des personnalités les plus excentriques, accourues des points les plus éloignés des cinq parties du monde pour venir se mettre à l’affût de la fortune dans cet ville, sentinelle avancée de la civilisation transatlantique, et dont l’influence occulte gouverne les républiques hispano-américaines.

Valparaiso, comme presque tous les grands centres commerçants de l’Amérique du Sud, est un amas de bouges informes et de palais magnifiques appuyés les uns contre les autres, et pendant en longues grappes sur les flancs abrupts de ses trois montagnes.

À l’époque où se passe l’histoire que nous allons raconter, les rues étaient étroites, sales, privées d’air et de soleil ; le pavage, parfaitement ignoré, en faisait de véritables cloaques, dans lesquels les piétons entraient jusqu’au genou, lorsque les pluies diluviennes de la saison d’hiver avaient détrempé le sol, ce qui rendait indispensable l’usage du cheval, même pour les courses les plus courtes.

Des miasmes délétères s’échappaient incessamment de ces bourbiers, grossis par les immondices de toute espèce que le nettoyage quotidien des habitations y accumulait, sans que jamais personne songeât à assainir ces foyers permanents de fièvres pernicieuses.

Aujourd’hui, dit-on, cet état de choses a changé, et Valparaiso ne se ressemble plus à lui-même ; nous voulons le croire, quoique l’incurie du Sud américain, bien connue de nous, nous engage à beaucoup de circonspection à cet égard.

Dans une des rues les plus sales et les plus mal famées de Valparaiso s’élevait une maison que nous demandons au lecteur la permission de décrire en quelques mots.

Nous sommes contraint tout d’abord d’avouer que si l’architecte chargé de la construire s’était montré plus que sobre dans la distribution des ornements, il l’avait parfaitement édifiée pour l’industrie des différents propriétaires qui dans l’avenir devaient la posséder les uns après les autres.

C’était une échoppe bâtie en torchis : sa façade donnait sur la rue de la Merced ; le côté opposé plongeait sur la mer, au-dessus de laquelle, au moyen de pilotis, elle s’avançait à une certaine distance.

Cette maison était habitée par un aubergiste. Au rebours des constructions européennes, qui se rétrécissent au fur et à mesure qu’elles s’élèvent au-dessus du sol, celle-ci allait s’élargissant si bien que le haut était vaste et éclairé, tandis que la boutique et les autres pièces du bas étaient étroites et sombres.

Le propriétaire actuel avait habilement profité de cette disposition architecturale pour faire pratiquer dans l’épaisseur du premier au second étage une pièce à laquelle on arrivait par un escalier tournant caché dans le mur.

Cette pièce était construite de telle façon que les moindres bruits de la rue arrivaient clairs et distincts aux oreilles des personnes qui s’y trouvaient, tout en étouffant ceux qu’elles-mêmes pouvaient faire, si intenses qu’ils fussent.

Le digne aubergiste, possesseur de cette maison, avait naturellement une clientèle un peu mélangée de gens de toute espèce : contrebandiers, rateros — filous — et autres, dont les façons risquaient de lui attirer des difficultés fâcheuses avec la police chilienne ; en conséquence, une baleinière constamment amarrée à un anneau planté au-dessous d’une fenêtre donnant sur la mer, offrait provisoirement un abri assuré aux consommateurs de l’établissement, lorsque par hasard les agents de l’autorité avaient la velléité de pousser une reconnaissance dans cet antre.

Cette maison se nommait et se nomme probablement encore aujourd’hui, si un tremblement de terre ou un incendie n’a pas fait disparaître cette hideuse tanière de la surface du terrain de Valparaiso, la Locanda del Sol.

Sur une plaque de fer pendue à une tringle et grinçant au moindre vent, était peinte, tant bien que mal, par un artiste du cru, une large face rouge entourée de rayons orange, dont la prétention était sans doute de donner l’explication de la légende mentionnée ci-dessus.

Le señor Benito Sarzuela, maître de la locanda del Sol, était un grand gaillard sec, maigre, à la face anguleuse, au regard sournois, métis croisé d’araucan, de nègre et d’espagnol, dont le moral répondait parfaitement au physique, c’est-à-dire qu’il réunissait en lui les vices des trois races, rouge, noire et blanche auxquelles il appartenait, sans posséder une seule de leurs vertus, et qu’à l’ombre d’un métier avoué et presque honnête il en faisait clandestinement une vingtaine, dont le plus innocent l’aurait conduit aux presidios — bagne — pour toute sa vie, s’il avait été découvert.

Deux mois environ après les événements que nous avons rapportés dans notre précédent chapitre, vers onze heures du soir, par une nuit froide et brumeuse, le señor Benito Sarzuela était mélancoliquement assis derrière son comptoir, contemplant d’un œil désolé la salle déserte de son établissement.

Le vent soufflant avec violence faisait grincer sur sa tringle, avec des plaintes sinistres, l’enseigne du Meson, et de lourds nuages noirs venant du sud roulaient pesamment dans le ciel en laissant par intervalle tomber de larges gouttes de pluie sur le sol détrempé par de précédents orages.

— Allons, murmura à demi-voix d’un air piteux le malheureux hôtelier, encore une journée qui finit aussi mal que les autres, sangre de Dios ! Depuis quelques jours, je n’ai plus de chance ; si cela continue encore seulement une semaine, je suis un homme ruiné.

En effet, par un hasard singulier, depuis un mois environ, la locanda del Sol était complétement déchue de son ancienne splendeur, sans que son propriétaire sût à quelle raison attribuer ce revirement malheureux.

On n’entendait pins dans la vaste salle affectée aux buveurs retentir le choc des verres et le bris des vitres et des pots que, dans la chaleur de leurs discussions, les bruyants consommateurs faisaient jadis si prestement voler en éclats.

Triste envers des choses humaines, le trop plein avait tout à coup été remplacé par le vide le plus complet.

On aurait dit que la peste régnait dans cette maison abandonnée : les bouteilles demeuraient méthodiquement rangées sur leurs rayons, et c’était à peine si, pendant le cours de la journée qui venait de s’écouler, un ou deux passants étaient entrés boire un verre de pisco[1] qu’ils avaient payé au plus vite, tant ils avaient hâte de sortir de ce repaire, malgré tous les efforts d’amabilité et toutes les agaceries de l’hôtelier, qui avait cherché vainement à les retenir afin de causer des affaires publiques et surtout pour égayer sa solitude.

Après les quelques mots que nous lui avons entendu prononcer, le digne don Benito se leva nonchalamment et se prépara, tout en maugréant, à fermer son établissement, afin, faute de mieux, de faire une économie de luminaire, lorsque tout à coup un individu entra, puis deux, puis trois, puis six, puis dix, puis enfin un nombre si considérable que le locandero renonça à les compter.

Ces hommes étaient tous enveloppés dans de grands manteaux ; ils avaient la tête couverte de chapeaux dont les larges ailes rabattues avec soin sur les yeux les rendaient complètement méconnaissables.

La salle se trouva bientôt encombrée de consommateurs buvant et fumant sans prononcer un mot.

Chose extraordinaire, bien que toutes les tables fussent garnies, il régnait un si religieux silence parmi ces buveurs étranges, qu’on distinguait parfaitement le bruit de la pluie tombant au dehors, et le pas des chevaux des serenos qui résonnait sourdement sur les cailloux ou dans les mares boueuses qui couvraient le sol.

L’hôtelier, agréablement surpris de ce retour imprévu de fortune, s’était joyeusement mis en devoir de servir ces pratiques inattendues ; mais alors il arriva une chose singulière et à laquelle le señor Sarzuela était fort loin de s’attendre ; bien que le proverbe dise qu’abondance de biens ne nuit pas, et que les proverbes soient la sagesse des nations, il se trouva que l’affluence des gens qui paraissaient s’être donné rendez-vous chez lui devint en peu de temps si considérable et prit des proportions si gigantesques que l’hôtelier finit par s’en effrayer lui-même ; car son auberge, vide un instant auparavant, se trouva si remplie qu’il ne sut bientôt plus où placer les arrivants qui entraient sans discontinuer. Du reste, la foule, après avoir envahi la grande salle avait, comme une mer qui monte toujours, débordé dans la salle y attenant ; puis elle avait escaladé les escaliers et s’était répandue dans les étages supérieurs qu’elle avait de même encombrés.

Au premier coup de onze heures plus de deux cents consommateurs peuplaient la locanda del Sol.

Le locandero, avec cette finesse qui était un des points les plus saillants de son caractère, comprit alors que quelque chose d’extraordinaire allait se passer et que sa maison allait probablement en être le théâtre.

Alors un tremblement convulsif s’empara de lui ; la peur le saisit aux cheveux, il chercha dans sa tête le moyen qu’il pourrait employer pour se débarrasser de ces hôtes sinistres et silencieux.

En désespoir de cause, il se leva d’un air qu’il affecta de rendre le plus résolu possible, et s’avança vers la porte comme pour clore son établissement.

Les consommateurs, toujours muets comme des poissons, ne firent pas un geste pour se retourner ; ils feignirent au contraire de ne rien voir.

Bon Benito sentit son frissonnement redoubler.

Soudain la voix d’un sereno, s^élevant dans le silence, lui fournit le prétexte qu’il cherchait vainement, en criant en passant devant la locanda :

Ave Maria purissima ! Las onze han dado y lluve[2] !

Bien qu’accompagnéé de modulations capables de faire pleurer un matou, cette phrase sacramentelle du sereno ne produisit absolument aucune impression sur les pratiques de l’hôtelier.

La force de la terreur lui rendant enfin un peu de courage, le señor Sarzuela se décida à interpeller directement ces obstinés consommateurs ; à cet effet, il se campa délibérément au milieu de la salle, mit le poing sur la hanche, et relevant la tête :

— Señores caballeros ! dît-il d’une voix qu’il cherchait vainement à rendre ferme, mais dont il ne put parvenir à cacher le tremblement, il est onze heures ; les règlements de police me défendent de rester ouvert plus longtemps ; veuillez, je vous prie, vous retirer sans retard, afin que je ferme mon établissement.

Cette harangue, dont il s’était promis le plus grand succès, produisit un effet tout contraire à celui qu’il en attendait.

Les inconnus frappèrent vigoureusement sur la table avec leurs gobelets, en criant tous ensemble :

— À boire !

L’hôtelier fit un bond en arrière à cet effroyable vacarme.

— Cependant, caballeros, hasarda-t-il au bout d’un instant, les règlements de police sont sévères ; il est onze heures, et…

Il ne put en dire davantage ; le vacarme recommença avec plus d’intensité cette fois, et les consommateurs crièrent de nouveau d’une voix de tonnerre :

— À boire !

Alors il s’opéra dans l’esprit de l’hôtelier une réaction facile à comprendre : croyant deviner que c’était à lui personnellement qu’on en voulait, persuadé que ses intérêts étaient en jeu, l’homme poltron disparut pour faire place à l’avare menacé dans ce qu’il a de plus cher, sa propriété.

— Ah ! s’écria-t-il avec une exaspération fébrile, c’est ainsi ! Eh bien, nous allons voir si je suis maître chez moi. Je vais chercher l’alcade !

Cette menace de la justice dans la bouche du digne Sarzuela parut tellement saugrenue à l’assemblée que les consommateurs partirent, avec un ensemble qui faisait leur éloge, d’un éclat de rire homérique au nez du pauvre homme. Ce fut le coup de grâce : la colère de l’hôtelier se changea en folie furieuse, et il se précipita tête baissée vers la porte, au milieu des éclat de rire et des huées inextinguibles de ses persécuteurs.

Mais à peine avait-il franchi le seuil de sa maison qu’un nouvel arrivant l’arrêta sans façon par le bras et le rejeta brusquement dans la salle, en lui disant avec un accent goguenard :

— Quelle mouche vous pique, notre hôte ? Êtes-vous fou de sortir tête nue par un temps pareil, au risque de gagner une pleurésie ?

Puis pendant que le locandero, terrifié et confondu par cette rude secousse, cherchait à reprendre son équilibre et à rétablir un peu d’ordre dans ses idées, l’inconnu, sans plus de cérémonie que s’il se fût trouvé dans sa propre maison, avait, aidé par quelques consommateurs auxquels il avait fait un signe, placé les volets aux fenêtres, fermé, verrouillé et cadenassé la porte aussi bien et avec autant de soin que Sarzuela lui-même en apportait d’ordinaire à cette délicate besogne.

— Là ! maintenant, voilà qui est fait, dit l’étranger en se tournant vers l’hôtelier ahuri, causons, voulez-vous, compadre ? Ah çà, est-ce que vous ne me reconnaissez pas ? ajouta-t-il en retirant son chapeau et montrant une tête fine et intelligente sur laquelle s’épanouissait en ce moment un sourire railleur.

— Oh ! el señor don Gaetano, dit Sarzuela, que cette rencontre fut loin de flatter et qui dissimula une horrible grimace.

— Silence ! fit l’autre. Venez.

D’un geste, il emmena l’hôtelier dans un coin de la salle, et se penchant à son oreille :

— Avez-vous des étrangers dans votre maison ? lui demanda-t-il à voix basse.

— Voyez, fit-il avec un geste piteux en désignant ses pratiques qui buvaient toujours, cette légion de démons a envahi mon établissement il y a une heure ; ils boivent bien, c’est vrai ; mais ils ont des mines suspectes fort peu rassurantes pour un honnête homme.

— Raison de plus pour que vous n’ayez rien à craindre. Du reste, ce n’est pas d’eux qu’il s’agit Je vous demande si vous avez des locataires étrangers ; quant à ceux-ci, vous les connaissez probablement aussi bien, si ce n’est mieux que moi.

— Du haut en bas de ma maison je n’ai pas d’autres personnes que ces caballeros, que, dites-vous, je connais. C’est possible, mais comme depuis qu’ils sont ici, grâce à la façon dont ils sont embossés, il m’a été impossible d’apercevoir le bout de leur nez, je n’ai pu en aucune façon les reconnaître.

— Vous êtes un niais, cher ami ; ces individus qui vous intriguent tant sont tous des Dauph’yeers.

— Vraiment ? s’écria l’hôte ébahi ; alors pourquoi donc cachent-ils leur visage ?

— Ma foi, maître Sarzuela, je crois que c’est que probablement ils ne se soucient pas de le laisser voir.

Et, riant au nez de l’hôtelier décontenancé, l’étranger fit un signe.

Deux hommes se levèrent, se précipitèrent sur le pauvre diable, et avant même qu’il devinât ce qu’on lui voulait, il se trouva garrotté si bel et si bien qu’il était dans l’impossibilité de faire un geste.

— Ne craignez rien, maître Sarzuela, il ne vous sera fait aucun mal, continua l’étranger. Seulement nous avons besoin de causer sans témoin, et comme vous êtes assez bavard de votre nature, nous prenons nos précautions : voilà tout. Ainsi, soyez tranquille, dans quelques heures vous serez libre. Allons ! vivement, vous autres, continua-t-il en s’adressant à ses hommes, bâillonnez-le, mettez-le sur son lit, et fermez la porte à double tour. Au revoir, mon digne hôte, surtout soyez patient.

Les ordres de l’étranger avaient été ponctuellement exécutés : le malheureux Sarzuela, ficelé et bâillonné, fut chargé sur les épaules de deux de ses agresseurs, emporté de la salle, monté dans sa chambre, jeté sur son lit et enfermé en un clin d’œil, sans même qu’il songeât à essayer la moindre résistance.

Nous le laisserons se livrer aux réflexions nullement couleur de rose qui probablement l’assaillirent en foule dès qu’il se trouva seul, face à face avec son désespoir, et nous rentrerons dans la grande salle de la locanda où nous attendent des personnages beaucoup plus intéressants pour nous que le pauvre hôtelier.

Les Dauph’yeers, aussitôt qu’ils s’étaient vus maîtres de l’hôtelleriez, avaient en un tour de main rangé les tables contre le mur les unes sur les autres, de façon à débarrasser le centre de la salle, puis ils avaient aligné des bancs sur lesquels enfin ils s’étaient assis.

La locanda del Sol avait en quelques minutes, grâce aux changements qu’on lui avait fait subir, été complètement métamorphosée en club.

Le dernier arrivé des consommateurs de Sarzuela, celui qui avait donné l’ordre de le bâillonner et de le garrotter, jouissait, selon toutes les apparences, d’une certaine influence sur l’honorable compagnie réunie en ce moment dans la salle basse de l’hôtellerie. Dès que le maître de la maison eut disparu, il se débarrassa de son manteau, fit un signe pour demander le silence, et prenant la parole en excellent français :

— Frères, dit-il d’une voix claire et sonore, merci de votre exactitude !

Les Dauph’yeers lui rendirent poliment son salut.

— Messieurs continua-t-il, nos projets marchent ; bientôt, je l’espère, nous atteindrons le but auquel nous tendons depuis si longtemps, de sortir de l’obscurité dans laquelle nous croupissons, pour conquérir notre place au soleil. L’Amérique est une merveilleuse terre, où toutes les ambitions peuvent se satisfaire. J’ai, ainsi que je m’y étais engagé la première fois que j’ai eu l’honneur de vous réunir, il y a quinze jours, fait toutes les démarches nécessaires ; nous avons réussi. Vous avez bien voulu me nommer directeur du mouvement mexicain ; merci, frères. Une concession de trois mille acres de terrain m’a été accordée à Guetzalli, dans la haute Sonora. Le premier pas est fait. De la Ville, mon lieutenant, est parti hier pour le Mexique, afin de prendre possession du territoire concédé. J’ai aujourd’hui une autre demande à vous adresser. Vous tous qui m’écoutez ici êtes Européens ou Américains du Nord ; vous me comprendrez. Depuis assez longtemps, spectateurs en apparence désintéressés des drames sans fin des républiques américaines, les Dauph’yeers, ces successeurs des Frères de la Côte, assistent impassibles aux revirements subits et aux révolutions sans pudeur des anciennes colonies espagnoles. L’heure est venue de nous jeter dans la lutte ; j’ai besoin de cent cinquante hommes dévoués. Guetzalli leur servira d’abri provisoire. Bientôt je leur dirai ce que j’attends de leur courage ; seulement, tâchez de faire ce que je veux tenter. L’entreprise que je médite et dans laquelle je périrai peut-être est toute dans l’intérêt de l’association ; si je réussis, chacun de ceux qui y auront pris part aura un large bénéfice et une position splendide, assurée. Vous connaissez l’homme qui m’a servi d’introducteur auprès de vous, votre confiance lui était acquise ; la médaille qu’il m’a donnée et que voilà vous prouve qu’il répond entièrement de moi : voulez-vous à votre tour vous fier à moi comme lui s’y est fié ? Sans vous je ne puis rien faire. J’attends votre réponse.

Il se tut.

Les assistants commencèrent alors à discuter vivement entre eux, bien qu’à voix basse, pendant assez longtemps ; enfin le silence se rétablit, un homme se leva.

— Monsieur le comte Gaétan de Lhorailles, dit-il, nos frères me chargent de vous répondre en leur nom. Vous vous êtes présenté à nous appuyé par la recommandation d’un homme dans lequel nous avons la plus entière confiance ; votre conduite nous a semblé confirmer de tous points cette recommandation ; les cent cinquante hommes que vous demandez sont prêts à vous suivre n’importe où vous les conduirez, persuadés qu’ils ne peuvent que gagner à seconder vos projets. Moi, Diego Léon, je m’inscris en tête de la liste.

— Et moi !

— Et moi !

— Et moi !

S’écrièrent à l’envi les Dauph’yeers.

Le comte fit un signe, le silence se rétablit.

— Frères, je vous remercie, dit-il. C’est à Valparaiso que reste le noyau de notre association, c’est à Valparaiso que je prendrai, quand il le faudra, les hommes résolus dont j’aurai besoin par la suite. Aujourd’hui, cent cinquante hommes me suffisent. Si mes projets réussissent, qui sait ce que nous réserve l’avenir ? J’ai écrit de ma main une charte-partie dont toutes les conditions seront rigoureusement remplies par moi et par vous, je n’en doute pas. Lisez et signez : dans deux jours, je pars pour Talca, mais dans six semaines je donne rendez-vous ici à ceux d’entre vous qui consentent à me suivre, et alors je leur communiquerai mes desseins dans les plus grands détails.

— Capitaine de Lhorailles, répondit Diego Léon, vous n’avez, dites-vous, besoin que de cent cinquante hommes. Tirez-les donc au sort, car tous veulent vous accompagner.

— Merci encore une fois, mes braves compagnons : croyez-moi, chacun aura son tour ; le projet que j’ai formé est grandiose et digne de vous ; choisir serait faire des jaloux entre hommes qui tous se valent ; Diego Léon, je vous charge de tirer au sort les noms de ceux qui doivent faire partie de la première expédition.

— Cela sera fait, répondit Diego Léon, Béarnais méthodique et compassé, ancien brigadier aux spahis, vieux soldat à cheval sur la discipline.

— Maintenant, mes amis, un dernier mot : souvenez-vous que dans trois mois, je vous attends à Guetzalli, de là à la grâce de Dieu, l’étoile des Dauph’yeers ne nous faillira pas ! Buvons, frères, buvons au succès de notre entreprise.

— Buvons ! s’écrièrent tous les Frères de la Côte électrisés.

Alors le vin et l’eau-de-vie coulèrent à flots.

La nuit entière se passa dans une orgie dont les proportions, vers le matin, devinrent gigantesques. Le comte de Lhorailles, grâce au talisman que, en le quittant, lui avait donné le baron, s’était, aussitôt son arrivée en Amérique, trouvé à la tête d’hommes résolus et sans scrupules, avec l’aide desquels, pour une intelligence comme la sienne, il était facile d’accomplir de grandes choses.

Deux mois après la réunion à laquelle nous avons fait assister le lecteur, le comte et ses cent cinquante Dauph’yeers étaient réunis à la colonie de Guetzalli, cette magnifique concession que, grâce à des influences occultes, M. de Lhorailles s’était fait donner.

Sans que l’on pût deviner à quoi attribuer ce qui lui arrivait, le comte semblait jouer de bonheur, tout lui réussissait ; les projets en apparence les plus fous étaient par lui menés à bonne fin ; sa colonie prospérait et prenait des proportions qui ravissait d’aise le gouvernement mexicain.

M. de Lhorailles, avec ce tact et cette connaissance du monde qu’il possédait à fond, avait su faire taire les jaloux et les envieux ; il s’était créé un cercle d’amis dévoués et de connaissances utiles, qui, dans maintes circonstances, avaient plaidé en sa faveur et l’avaient appuyé de leur crédit.

On jugera du chemin qu’il était parvenu à faire en si peu de temps, trois ans à peine, quand nous dirons qu’au moment où nous le mettons en scène, il avait enfin presque atteint le but de ses constants efforts ; il allait réellement se poser dans l’opinion et conquérir un rang honorable dans la société en épousant la fille de don Sylva de Torrès, un des plus riches hacienderos de la Sonora, et grâce à l’influence de son futur beau-père, il venait de recevoir le brevet de capitaine d’une compagnie franche, destinée à repousser les incursions des Apaches et des Comanches sur le territoire mexicain, et le droit de former cette compagnie d’Européens seulement, si bon lui semblait.

Nous retournerons maintenant dans la maison de don Sylva de Torrès, que nous avons quittée presque au moment où le comte de Lhorailles y entrait.




  1. Eau-de-vie de grain, distillée dans la ville de Pisco.
  2. Je vous salue, Marie très-pure, onze heures sont sonnées et il pleut.