La Grande flibuste (Aimard)/III

Amyot (p. 32-48).
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III

Deux vieilles connaissances du lecteur.

À cinq kilomètres environ de la ville s’élève le village de San-José de Guaymas, vulgairement nommé le Rancho.

Ce pueblo misérable se compose seulement d’une place de médiocre grandeur, coupée à angle droit par deux rues bordées de masures délabrées, habitées par les Indiens hiaquis, dont un grand nombre s’engage chaque année à Guaymas pour travailler comme ouvriers du port, charpentiers, commissionnaires, etc., et tous ces aventuriers sans aveu dont pullulent les plages du Pacifique depuis la découverte des placeres de la Californie.

La route qui conduit de Guaymas à San-José est tracée à travers une plaine aride et sablonneuse, où ne poussent que quelques nopals et quelques cactus rabougris, dont les branches désolées sont couvertes de poussière et font la nuit l’effet de blancs fantômes.

Le soir du jour où commence cette histoire, un cavalier enveloppé dans un zarapé relevé jusqu’aux yeux, suivait cette route et se dirigeait au galop vers le Rancho.

Le ciel, d’un bleu foncé, était émaillé d’étoiles brillantes ; la lune, parvenue au tiers de sa course, éclairait la plaine silencieuse et allongeait indéfiniment les grandes ombres des arbres sur la terre nue.

Le cavalier, sans doute pressé d’atteindre le but d’une course qui n’était pas sans péril à cette heure avancée, excitait incessamment de la voix et de l’éperon sa monture, qui ne paraissait pas cependant avoir besoin de ces exhortations sans cesse renouvelées.

Le cavalier avait presque traversé les landes incultes et était sur le point de s’engager dans les bois épais d’arbres du Pérou qui avoisinent le Rancho, lorsque tout à coup son cheval fit un bond de côté et s’arquebouta fortement sur les quatre pieds en reculant et couchant les oreilles.

Un bruit sec annonça que le cavalier avait armé ses pistolets ; puis cette précaution prise à tout hasard, il jeta un regard investigateur autour de lui.

— Ne craignez rien, caballero ! cria une voix franche et sympathique ; seulement obliquez un peu à droite, si cela vous est égal.

L’inconnu regarda et vit presque sous les pieds de sa monture un homme agenouillé et tenant dans ses mains la tête d’un cheval gisant en travers de la route.

— Que diable faites-vous là ? dit-il.

— Vous le voyez, répondit l’autre avec tristesse, je fais mes adieux à mon pauvre compagnon ; il faut avoir vécu longtemps au désert pour comprendre le prix d’un ami comme celui-là.

— C’est vrai, fit l’étranger ; et mettant immédiatement pied à terre : Est-il donc mort ? ajouta-t-il.

— Non, pas encore ; mais, malheureusement, il n’en vaut guère mieux.

Et il soupira.

L’étranger se pencha sur l’animal, dont le corps était agité de frémissement nerveux, lui écarta les paupières et le considéra attentivement.

— Votre cheval a un coup de sang, dit-il au bout d’un instant ; laissez-moi faire.

— Oh ! s’écria l’autre, croyez-vous pouvoir le sauver ?

— Je l’espère, répondit laconiquement le premier interlocuteur.

— Caraï ! si vous faites cela, ce sera entre nous à la vie et à la mort. Ce pauvre Negro, mon vieux compagnon de courses !

Le cavalier baigna les tempes et les naseaux du cheval avec un peu d’eau mélangée de rhum ; au bout de quelques minutes, l’animal sembla se ranimer ; son œil voilé et terne devint brillant et il essaya de se relever.

— Tenez-le ferme, dit le médecin improvisé.

— Soyez tranquille. Là, là ! ma bonne bête ; là, Negro, mon garçon, quieto, quieto, c’est pour ton bien, fit-il en le caressant.

L’intelligent animal semblait comprendre ; il tournait la tête vers son maître et lui répondait par des hennissements plaintifs.

Le cavalier, pendant ce temps, avait fouillé dans sa ceinture, et se courbant de nouveau sur le cheval :

— Surtout tenez ferme ! recommanda-t-il de nouveau.

— Qu’allez-vous faire ?

— Je vais le saigner.

— Oui, c’est cela, je le savais ; mais malheureusement je n’osais me hasarder à le saigner moi-même de crainte de le tuer en voulant le sauver.

— Y êtes-vous ?

— Allez.

Soudain l’animal fit un brusque mouvement causé par le froid de la blessure, mais son maître le serra de façon à neutraliser ses efforts.

Il y eut pour les deux hommes une minute d’anxiété : le sang ne sortait pas ; enfin une goutte noirâtre apparut à l’endroit de la piqûre, puis une seconde, remplacée bientôt par une troisième, et un long jet de sang noir et écumeux s’élança au dehors.

— Il est sauvé ! s’écria le cavalier en essuyant sa lancette et la remettant dans sa trousse.

— Je vous revaudrai celle-là, foi de Belhumeur ! dit avec émotion le maître du cheval ; vous m’avez rendu un de ces services qui ne s’oublient pas.

Et par un mouvement irrésistible il tendit la main à l’homme qui s’était si providentiellement trouvé sur sa route. Celui-ci répondit franchement à cette chaleureuse étreinte. Désormais tout était dit entre eux : ces deux hommes, qui quelques instants auparavant ne se connaissaient pas, ignoraient l’existence l’un de l’autre, étaient amis, liés par un de ces services qui dans les pays américains ont une immense valeur.

Cependant le sang perdait peu à peu sa teinte noirâtre, il devenait vermeil et coulait avec abondance ; la respiration du cheval haletante et saccadée était devenue facile et régulière. Le premier inconnu fit la saignée copieuse ; puis lorsqu’il jugea le cheval en bonne voie, il arrêta le sang.

— Maintenant, dit-il, que comptez-vous faire ?

— Ma foi, je n’en sais rien ; Votre aide m’a déjà été si utile que je ne veux agir que d’après vos conseils.

— Où alliez-vous lorsque cet accident vous est arrivé ?

— Au Rancho.

— C’est aussi là que je me rends ; nous n’en sommes qu’à quelques pas, vous monterez en croupe derrière moi, nous conduirons votre cheval en bride, et nous partirons si vous le voulez.

— Je ne demande pas mieux. Vous croyez que mon cheval ne pourrait pas me porter ?

— Peut-être le ferait-il, car c’est une noble bête ; mais cela serait imprudent, vous risqueriez de le perdre ; mieux vaut, croyez-moi, employer le moyen que je vous ai indiqué.

— Oui, mais je crains…

— Quoi donc ? interrompit l’autre vivement, ne sommes-nous pas amis ?

— C’est juste. J’accepte.

Le cheval se releva assez lestement, et les deux hommes qui s’étaient si singulièrement rencontrés se mirent en route tous deux, ainsi que cela avait été convenu, montés sur le même animal.

Une vingtaine de minutes plus tard ils atteignirent les premières maisons du Rancho.

À l’entrée du village, le maître du cheval arrêta sa monture et se tournant vers son compagnon :

— Où voulez-vous descendre ? lui demanda-t-il.

— Cela m’est égal, répondit l’autre ; je saurai toujours me reconnaître. Allons d’abord où vous allez.

— Ah ! fit le cavalier en se grattant la tête, c’est que moi je ne vais nulle part.

— Comment ! vous n’allez nulle part ?

— Ma foi non. Vous me comprendrez dans un instant. Je suis aujourd’hui même débarqué à Guaymas ; le Rancho n’est pour moi que la première étape d’un voyage que j’entreprends dans le désert, et qui probablement doit être bien long.

Aux reflets de la lune, dont un rayon jouait en ce moment sur le visage de l’étranger, son compagnon considéra quelques secondes sa physionomie noble et pensive, où la douleur avait creusé déjà de profonds sillons.

— De sorte, lui dit-il enfin, que tous les logements vous seront bons ?

— Une nuit est bientôt passée. Je ne demande qu’un abri pour mon cheval et pour moi.

— Eh bien, si vous voulez me laisser vous servir de guide à mon tour, avant dix minutes vous aurez cela.

— J’accepte.

— Je ne vous promets pas un palais, je vous conduirai dans un pulqueria où moi-même j’ai l’habitude de descendre, lorsque le hasard m’amène dans le pays. Vous trouverez la société un peu mélangée ; mais que voulez-vous, à la guerre comme à la guerre, et, ainsi que vous l’avez dit vous-même, une nuit est bientôt passée.

— À la grâce de Dieu ! et en route.

Passant alors ses bras sous ceux de son compagnon, le nouveau guide saisit les rênes du cheval et le dirigea vers une maison située aux deux tiers environ dé la rue où ils se trouvaient et dont les fenêtres mal jointes flamboyaient dans la nuit comme les bouches d’une fournaise, tandis que des cris, des rires, des chants et des grincements aigres et saccadés de jarabès indiquaient que si le reste du pueblo était plongé dans le sommeil, là, du moins, on veillait.

Les deux inconnus s’arrêtèrent devant la porte de cette auberge de bas étage.

— Votre parti est-il bien pris ? demanda le premier à l’autre,

— Parfaitement, répondit celui-ci.

Le guide frappa alors à tour de bras sur la porte vermoulue.

On fut assez longtemps à répondre : enfin une voix rauque cria de l’intérieur, tandis que le plus grand silence succédait comme par enchantement au vacarme qui avait régné jusqu’à alors.

Quien vive ?

Gente depaz ! répondit l’étranger.

— Hum ! fit la voix, ce n’est pas un nom, cela. Quel temps fait-il ?

— Un pour tous, tous pour un ; le cormuel souffle à décorner les bœufs sur la cime du Cerro-del-Huerfano.

La porte s’ouvrit immédiatement ; les voyageurs entrèrent.

D’abord ils ne purent rien distinguer au milieu de l’atmosphère épaisse et fumeuse de la salle et marchèrent au hasard.

Le compagnon du premier cavalier était bien connu dans cet antre, car le maître de la maison et plusieurs autres personnes s’empressèrent à l’envi autour de lui.

— Caballeros, dit-il en désignant la personne qui le suivait, ce señor est mon ami ; je vous prie d’avoir pour lui les plus grands égards.

— Il sera traité comme vous-même, Belhumeur, répondit celui qui paraissait être le maître de ce bouge ; vos chevaux ont été conduits au corral, où on les a mis à même d’une botte d’alfalfa. Quant à vous, la maison vous appartient, vous pouvez en disposer à votre gré.

Pendant cet échange de compliments, les étrangers étaient parvenus à se frayer un chemin au milieu de la foule : ils avaient traversé la salle et avaient à grand’peine réussi à s’asseoir dans un coin devant une table sur laquelle l’hôte avait lui-même placé du pulque, du mezcal, du chinguirito, du refino de Catalogne et du vin de Xérès.

— Caramba ! señor Huesped, s’écria en riant celui qu’à plusieurs reprises déjà on avait nommé Belhumeur, vous êtes généreux aujourd’hui.

— Ne voyez-vous pas que j’ai un angelito, répondit l’autre gravement.

— Ainsi, votre fils Pedrito…

— Il est mort ! je tâche de bien recevoir mes amis, afin de mieux fêter l’entrée au ciel de mon pauvre enfant, qui, n’ayant jamais péché, est un ange auprès de Dieu !

— C’est très-juste, fit Belhumeur, en trinquant avec ce père si peu désolé.

Celui-ci vida d’un trait son gobelet de refino et s’éloigna.

Les étrangers, accoutumés déjà à l’atmosphère dans laquelle ils se trouvaient, jetèrent alors un regard autour d’eux.

La salle de la pulqueria offrait un aspect des plus curieux.

Au milieu, une dizaine d’individus à mines patibulaires, couverts de haillons et armés jusqu’aux dents, jouaient avec fureur au monté. Particularité assez étrange, mais qui cependant ne semblait étonner aucun des honorables joueurs, un long poignard était planté dans la table à la droite du banquier, et deux pistolets reposaient à sa gauche. À quelques pas de là, des hommes et des femmes plus qu’à moitié ivres dansaient en chantant avec des gestes lubriques et des cris furieux aux sons aigres de deux ou trois vihuelas et jarabes. Dans l’angle le plus apparent de la salle, une trentaine de personnes étaient réunies autour d’une table, au milieu de laquelle un jeune enfant de cinq ans au plus était assis sur un siège de cannes. Cet enfant présidait la réunion ; il portait ses plus beaux habits, avait une couronne de fleurs sur la tête, et une profusion de fleurs jonchaient la table autour de lui.

Mais hélas ! le front de cet enfant était pâle, ses yeux vitreux, son teint plombé, marqué de taches violettes ; son corps avait cette roideur des cadavres ; il était mort : c’était l’angelito dont le digne pulquero fêtait l’entrée au ciel.

Des femmes, des hommes et des enfants buvaient et riaient en rappelant à la pauvre mère qui faisait d’héroïques efforts pour ne pas fondre en larmes l’intelligence précoce, la bonté et la gentillesse de la pauvre petite créature qu’elle venait de perdre.

— Tout cela est hideux, murmura le premier voyageur avec un geste de dégoût.

— N’est-ce pas ? répondit l’autre ; ne nous en occupons pas davantage, isolons-nous au milieu de ces coquins qui ne songent déjà plus à nous, et causons.

— Je le veux bien ; mais nous n’avons malheureusement rien à nous dire.

— Peut-être ; d’abord il faut que nous nous connaissions.

— C’est vrai.

— Vous voyez bien ! Je vais vous donner l’exemple de la confiance et de la franchise.

— Bon ! après ce sera mon tour.

Belhumeur jeta un regard sur l’assemblée : l’orgie avait repris avec une nouvelle force ; il était évident que nul ne songeait à eux. Il appuya les deux coudes sur la table, se pencha vers son compagnon et commença :

— Ainsi que vous le savez déjà, puisque vous l’avez plusieurs fois entendu prononcer, mon cher compagnon, mon nom est Belhumeur[1] ; je suis Canadien, c’est-à-dire presque Français. Des circonstances trop longues à vous raconter en ce moment, mais que je vous dirai quelque jour, m’ont amené tout jeune dans ce pays. Vingt ans de ma vie se sont écoulés à parcourir le désert dans tous les sens ; il n’y a pas un ruisseau perdu, une sente ignorée que je ne connaisse. Je pourrais, si je le voulais, vivre tranquille et sans souci d’aucune sorte auprès d’un ami bien cher, d’un ancien compagnon, retiré dans une magnifique hacienda qu’il possède à quelques lieues d’Hermosillo ; mais l’existence du coureur des bois a des charmes que ceux-là seuls qui l’ont menée peuvent comprendre ; elle les entraîne toujours malgré eux à la reprendre.

Je suis jeune encore, à peine ai-je quarante-cinq ans. Un ancien ami à moi, un Indien, un chef nommé la Tête-d’Aigle, m’a proposé de l’accompagner dans une excursion qu’il voulait faire en Apacheria ; je me suis laissé tenter, j’ai dit au revoir à ceux que j’aime, et qui vainement ont cherché à me retenir, et libre de tous liens, sans regret du passé, heureux du présent et sans soucis de l’avenir, je me suis gaiement élancé en avant, emportant avec moi ces richesses inestimables du chasseur : un cœur fort, un caractère gai, de bonnes armes et un cheval habitué comme son maître à la bonne et à la mauvaise fortune, et me voilà. Maintenant, compagnon, vous me connaissez comme si nous étions liés depuis dix ans.

L’autre avait attentivement écouté ce récit, fixant sur le hardi aventurier qui se tenait souriant devant lui, un regard pensif ; il considérait avec intérêt cet homme, au visage loyal, aux traits accentués, dont la physionomie respirait la franchise rude et noble de l’homme réellement bon et grand.

Lorsque Belhumeur se tut, il demeura quelques instants sans répondre, plongé sans doute dans de profondes et sérieuses réflexions ; puis lui tendant par-dessus la table une main blanche, fine et délicate, il lui répondit d’une voix émue, dans le meilleur français qui se soit jamais parlé dans ces régions lointaines :

— Je vous remercie de la confiance que vous m’avez témoignée, Belhumeur ; mon histoire n’est pas plus longue, mais elle est plus triste que la vôtre ; la voici en quelques mots :

— Eh ! s’écria le Canadien en serrant vigoureusement la main qui lui était tendue, seriez-vous donc Français, par hasard ?

— Oui, j’ai cet honneur.

— Pardieu ! j’aurais dû m’en douter, reprit-il joyeusement ; quand je songe que depuis une heure nous sommes là bêtement à baragouiner de l’espagnol au lieu de causer dans notre langue, car enfin je suis du Canada, moi, et les Canadiens sont les Français d’Amérique, n’est-ce pas ?

— Vous avez raison.

— Ainsi c’est convenu » plus d’espagnol entre nous ?

— Non, du français toujours.

— Bravo ! à votre santé, mon brave compatriote ; et maintenant, ajouta-t-il en reposant brusquement son verre sur la table après l’avoir vidé, voyons votre histoire, je vous écoute.

— Je vous l’ai dit, elle n’est pas longue.

— C’est égal, allez toujours, je suis certain qu’elle m’intéressera énormément.

Le Français étouffa un soupir.

— Moi aussi j’ai fait la vie de coureur des bois, dit-il ; moi aussi, j’ai éprouvé les charmes enivrants de cette existence fiévreuse, pleine de péripéties émouvantes, jamais les mêmes. Bien loin du pays où nous sommes, j’ai parcouru de vastes déserts, d’immenses forêts vierges où avant moi nul homme n’avait laissé l’empreinte de ses pas. Comme vous, un ami m’accompagnait dans mes courses aventureuses, soutenant mon courage, relevant mon énergie par sa gaieté inépuisable et son amitié à toute épreuve. Hélas ! cette époque fut la plus heureuse de ma vie !

Je devins amoureux d’une femme, cette femme je l’épousai. Dès qu’il me vit riche et entouré d’une famille, mon ami me quitta. Je n’avais plus qu’à me laisser vivre, disait-il, il me devenait inutile. Son départ fut mon premier chagrin, chagrin dont jamais je ne me suis consolé, que chaque jour rendit plus cuisant, et qui aujourd’hui me tourmente comme un remords. Hélas ! Où est-il maintenant ce cœur fort, cet ami dévoué que je trouvais toujours debout entre le danger et moi, qui m’aimait comme un frère, et pour lequel j’éprouvais une affection filiale ? Hélas ! il est mort peut-être !

En prononçant ces dernières paroles, le Français avait laissé tomber sa tête dans ses mains, et s’était abandonné au flot d’amères pensées qui montaient de son cœur à chaque souvenir qu’il rappelait.

Belhumeur lui lança un regard mélancolique, et lui serrant la main :

— Courage, frère, lui dit-il d’une voix basse et sympathique.

— Oui, reprit le Français, c’est ainsi qu’il me parlait lorsque abattu par la douleur, je sentais l’espoir me manquer ; courage, frère, me disait-il de sa rude voix en me posant la main sur l’épaule, et je me sentais galvanisé par cet attouchement, je me redressais aux accents de cette voix chérie, prêt à recommencer la lutte, car je me sentais plus fort. Plusieurs années se passèrent au milieu d’un bonheur que rien ne vint troubler. J’avais une femme que j’adorais, des enfants charmants pour lesquels je faisais des rêves d’avenir ; enfin, rien ne me manquait, rien que mon pauvre compagnon, dont, malgré toutes mes recherches depuis qu’il m’avait quitté, il m’avait été impossible d’avoir de nouvelles. Maintenant mon bonheur est évanoui pour toujours, ma femme, mes enfants sont morts, lâchement massacrés, pendant leur sommeil, par les Indiens qui s’étaient emparés de mon hacienda. Seul, je demeurai vivant au milieu des ruines fumantes de cette demeure où s’étaient pour moi écoulés de si heureux jours. Tout ce que j’avais aimé était à jamais enseveli sous les décombres ; mon cœur se brisa, je ne voulus pas survivre à tout ce qui m’était cher ; un ami, le seul qui m’était resté fidèle, me sauva ; il m’emmena de force dans sa tribu : c’était un Indien. Là, à force de soin et de dévouement, il me rappela à la vie et me rendit, sinon l’espoir d’un bonheur impossible pour moi, du moins le courage de lutter bravement contre le sort, dont les coups ont été pour moi si rudes. Il est mort il y a quelques mois à peine. Avant de fermer les yeux pour jamais, il me fit jurer de faire ce qu’il me demanderait : je le lui promis. « Frère, me dit-il alors, tout homme doit marcher dans la vie vers un but quelconque ; dès que je serai mort, mets-toi à la recherche de cet ami dont depuis si longtemps tu es séparé ; tu le retrouveras, j’en ai la conviction. Il te tracera une ligne de conduite. » Deux heures plus tard, le digne chef mourut dans mes bras. Aussitôt que son corps eut été rendu à la terre, je me suis mis en route. Aujourd’hui même, comme je vous l’ai dit, je suis arrivé à Guaymas. Mon intention est de m’enfoncer immédiatement dans le désert ; si mon pauvre ami existe encore, c’est là seulement que je dois le retrouver.

Il y eut un long silence.

Enfin, Belhumeur reprit la parole.

— Hum ! tout cela est fort triste, compagnon, je dois en convenir, fit-il en hochant la tête ; vous vous lancez dans une entreprise désespérée où les chances de réussite sont presque nulles ; un homme est un grain de sable perdu dans le désert ; qui sait, en supposant qu’il existe encore, en quel endroit il est en ce moment, et si, pendant que vous le chercherez d’un côté, il ne sera pas d’un autre ? Cependant, j’ai une proposition à vous faire qui, je le crois, ne peut que vous être avantageuse.

— Cette proposition, mon ami, avant que vous me la disiez, je la connais déjà. Je vous en remercie et je l’accepte, répondit vivement le Français.

— Ainsi, c’est convenu. Nous partons ensemble ; vous venez avec moi dans l’Apacheria ?

— Oui.

— Parbleu ! j’ai de la chance. À peine me suis-je séparé du Cœur-Loyal, que Dieu place sur mes pas un ami aussi précieux que lui.

— Quel est ce Cœur-Loyal dont vous me parlez[2] ?

— Cet ami avec lequel j’ai si longtemps vécu, et que vous connaîtrez un jour. Alors à la grâce de Dieu ! A la pointe du jour nous nous mettrons en route.

— Quand vous voudrez.

— J’ai donné rendez-vous à la Tête-d’Aigle, à deux journées d’ici. Je me trompe fort, ou il doit déjà m’attendre.

— Mais qu’allez-vous faire en Apacheria ?

— Je ne le sais pas ; la Tête-d’Aigle m’a prié de l’accompagner, j’y vais ; j’ai pour précepte de ne jamais demander à mes amis plus qu’il ne veulent me dire de leurs secrets ; de cette façon, eux et moi nous sommes plus libres.

— Parfaitement raisonné, mon cher Belhumeur ; mais puisque nous devons vivre longtemps ensemble, du moins je l’espère…

— Moi aussi.

— Il est bon, continua le Français, que vous sachiez mon nom, que j’ai oublié de vous dire jusqu’à présent.

— Que cela ne vous inquiète pas, je saurai bien vous en donner un si par hasard vous avez des raisons pour garder l’incognito.

— Je n’en ai aucune ; je me nomme le comte Louis de Prébois-Crancé[3].

Belhumeur se leva comme poussé par un ressort, ôta vivement son bonnet de fourrure, et s’inclinant respectueusement devant son nouvel ami :

— Pardonnez-moi, monsieur le comte, dit-il, la façon un peu libre dont je vous ai parlé ; si j’avais su avec qui j’avais l’honneur d’être, certes je n’aurais pas pris d’aussi grandes libertés.

— Belhumeur, Belhumeur, fit le comte avec un sourire triste en lui saisissant vivement la main, est-ce donc ainsi que doit commencer notre liaison ? Il n’y a ici que deux hommes prêts à partager la même vie, courir les mêmes dangers, affronter les mêmes ennemis ; laissons aux sots habitants des villes ces distinctions stupides qui n’ont pour nous aucune signification ; soyons franchement et loyalement frères. Je ne veux être pour vous que Louis, votre bon compagnon, votre ami dévoué, de même que vous n’êtes pour moi que Belhumeur, le rude coureur des bois.

Le visage du Canadien s’épanouit de plaisir à ces paroles.

— Bien parlé, dit-il gaiement, bien parlé, sur mon âme. Je ne suis qu’un pauvre chasseur ignorant, et, ma foi, pourquoi le cacherais-je ? ce que vous venez de me dire m’est allé tout droit au cœur ! Vive Dieu ! je suis à vous, Louis, à la vie et à la mort, et j’espère vous prouver bientôt, compagnon, que j’ai une certaine valeur.

— J’en suis convaincu ; maintenant, nous nous entendons bien, n’est-ce pas ?

— Pardieu !

En ce moment, il se fit dans la rue un bruit tellement intense qu’il domina celui de la salle ; comme cela arrive toujours en pareille circonstance, les aventuriers réunis dans la pulqueria se turent d’un commun accord, afin de prêter l’oreille. On distinguait des cris, des cliquetis de sabres, des trépignements de chevaux, le tout dominé par intervalle par des détonations d’armes à feu.

Caraï ! s’écria Belhumeur, on se bat dans la rue.

— J’en ai peur, répondit flegmatiquement le pulquero plus qu’à moitié ivre, en avalant un verre de refino.

Soudain des coups de pommeau de sabre et de crosse de pistolets résonnèrent vigoureusement sur les ais mal joints de la porte, et une voix forte cria avec colère :

— Ouvrez, au nom du diable ! sinon je jette cette misérable porte en bas.



  1. Voir les Trappeurs de l’Arkansas, 1 vol. in-12, Amyot, éditeur.
  2. Voir les Trappeurs de l’Arkansas, 1 vol. in-12, Amyot, éditeur.
  3. Voir le Grand chef des Aucas, 1 vol. in-12, Amyot, éditeur.