La Grande flibuste (Aimard)/II

Amyot (p. 17-32).
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II

Don Sylva de Torrès.

Guaymas est une ville toute nouvelle, construite un peu au jour le jour, selon le caprice des émigrants, que nulle loi n’est venue contraindre à des alignements, souvent monotones et toujours ennuyeux. Du reste, hâtons-nous de dire que, à part quelques maisons auxquelles on puisse réellement appliquer ce nom, les autres ne sont que d’affreux bouges, bâtis en pisé et déplorablement sales.

Dans la calle de la Merced, la principale, ou, pour être plus vrai, la seule rue de la ville, car les autres ne sont que des cloaques, s’élevait une maison à un étage, garnie d’un balcon et ornée d’un péristyle soutenu par quatre piliers, comme les autres habitations de Guaymas. Elle était recouverte d’une couche de chaux d’une éblouissante blancheur, et son toit était plat.

Le propriétaire de cette maison était un des plus riches mineros de la Sonora, possesseur d’une dizaine de mines, toutes en exploitation ; il se livrait en sus à l’élève des bestiaux, et possédait plusieurs haciendas dispersées dans la province, et dont la plus petite avait au moins autant d’étendue que l’un de nos départements de France.

Je suis certain que si don Sylva de Torrès avait voulu liquider sa fortune et se rendre compte un jour de ce qu’il possédait, il aurait réalisé plusieurs centaines de millions.

Don Sylva de Torrès était venu depuis quelques mois habiter Guaymas, où il ne faisait ordinairement que de fort courtes apparitions, et encore à de très-longs intervalles.

Cette fois, contrairement à ses habitudes, il avait amené avec lui sa fille Anita ; aussi, toute la population de Guaymas était-elle en proie à la plus grande curiosité et tous les regards étaient-ils fixés sur l’hôtel de don Sylva, tant la conduite de l’haciendero paraissait extraordinaire.

Renfermé dans sa demeure, dont les portes ne s’ouvraient que devant quelques privilégiés, don Sylva laissait marcher les bavardages sans paraître s’en soucier le moins du monde, poursuivant, selon toute apparence, la réalisation de certains projets dont l’importance l’empêchait de s’occuper de ce que l’on disait et pensait de lui.

Bien que les Mexicains soient excessivement riches et qu’il aiment à se faire honneur de leurs richesses, ils n’ont aucune idée du confortable ; chez eux règne la plus grande incurie. Leur luxe, s’il est permis d’employer cette expression, est brutal, sans discernement comme sans valeur réelle.

Ces hommes, habitués pour la plupart à la rude vie des déserts américains, à lutter continuellement contre les intempéries d’un climat souvent mortel et les aggressions incessantes des Indiens qui les cernent de toutes parts, campent plutôt qu’ils n’habitent dans les villes, croyant avoir tout fait lorsqu’ils ont follement prodigué l’or et les diamants.

Les habitations mexicaines sont là pour prouver la justesse du jugement que nous portons. À part l’inévitable piano européen qui se prélasse dans un angle de tous les salons, on ne rencontre que quelques butacas incommodes, des tables mal équarries, de mauvaises gravures enluminées, pendues le long des murs blanchis à la chaux, et voilà tout.

La demeure de don Sylva ne différait en aucune façon des autres, et comme partout, pour rentrer à l’écurie en revenant de l’abreuvoir, les chevaux du maître étaient contraints de traverser, tout ruisselants d’eau, le salon, que leurs pieds avaient à demi décarrelé et où ils laissaient de larges traces de leur passage.

Au moment où nous introduisons le lecteur dans la maison de don Syla de Torrès, deux personnes, un homme et une femme, étaient assis et causaient, ou du moins échangeaient à longs intervalles quelques paroles dans le salon.

Ces deux personnages étaient don Sylva et sa fille Anita.

Le croisement des races espagnole et indienne a produit le plus beau type plastique qui se puisse voir.

Don Sylva, bien qu’il fût âgé de près de cinquante ans, en paraissait quarante à peine ; sa taille était haute, bien prise, sa démarche noble, son visage sévère, mais empreint d’une grande douceur. Il portait le costume mexicain dans sa plus rigoureuse exactitude ; mais les vêtements qui le couvraient étaient d’une richesse que certes peu de ses compatriotes auraient pu, non pas surpasser, mais seulement égaler.

Anita, couchée sur un canapé, à demi enfouie dans des flots de soie et de gaze, comme un colibri caché dans de la mousse, était une charmante enfant de dix-huit ans au plus, dont les yeux noirs pudiquement voilés par de longs cils de velours, étaient pleins de voluptueuses promesses que ne démentaient pas les contours onduleux et serpentins de son corps délicieusement modelé. Ses moindres gestes avaient une grâce et une majesté que complétait le ravissant sourire de ses lèvres de corail. Son teint, légèrement doré par le soleil américain, donnait à son visage une expression impossible à rendre, et enfin toute sa personne exhalait un suave parfum d’innocence et de candeur qui attirait la sympathie et inspirait l’amour.

Comme toutes les Mexicaines dans l’intérieur de leurs maisons, elle ne portait qu’une légère robe de mousseline brochée ; son rebozo était jeté négligemment sur ses épaules, et une profusion de fleurs de jasmin s’étalait dans sa chevelure d’un noir bleuâtre, qu’elle embaumait.

Anita semblait rêveuse ; parfois l’arc de ses sourcils se fronçait sous l’effort de la pensée qui l’obsédait ; son sein se soulevait, et son pied mignon, chaussé de pantoufles fourrées de duvet de cygne, frappait impatiemment le sol.

Don Sylva de Torrès, lui aussi, paraissait mécontent ; après avoir jeté un regard sévère à sa fille, il se leva, et s’approchant d’elle :

— Vous êtes une folle, Anita ; votre action est extravagante ; une jeune fille bien née ne doit, dans aucun cas, agir ainsi que vous venez de le faire…

La jeune Mexicaine ne répondit que par une moue significative et un imperceptible haussement d’épaules.

Son père continua :

— Surtout, dit-il en appuyant sur chaque syllabe, dans votre position vis-à-vis du comte de Lhorailles.

La jeune fille se redressa comme si un serpent l’eût piquée, et fixant un regard interrogateur sur le visage impassible de l’haciendero :

— Je ne vous comprends pas, mon père répondit-elle.

— Vous ne me comprenez pas, Anita ? je ne puis le croire. N’ai-je pas formellement promis votre main au comte ?

— Qu’importe, si je ne l’aime pas. Voulez-vous donc me condamner à être malheureuse toute ma vie ?

— C’est au contraire votre bonheur que j’ai recherché dans cette union. Je n’ai que vous, Anita, pour me consoler de la perte douloureuse de votre mère bien-aimée. Pauvre enfant, vous êtes encore, grâce à Dieu, à cet âge béni du ciel où le cœur s’ignore lui-même et où les mots bonheur et malheur n’ont aucune signification. Vous n’aimez pas le comte, dites-vous ; tant mieux ! votre cœur est libre ; lorsque plus tard vous aurez été à même d’apprécier les nobles qualités de celui que je vous donne pour mari, alors vous me remercierez d’avoir exigé ce mariage qui aujourd’hui vous cause un si grand chagrin.

— Mais, mon père, fit vivement la jeune fille d’un air dépité, mon cœur n’est pas libre, vous le savez bien.

— Je sais, doña Anita de Tores, reprit sévèrement l’haciendero, qu’un amour indigne de vous et de moi ne peut entrer dans votre cœur. Par mes aïeux, je suis Christiano Viejo, si quelques gouttes de sang indien se trouvent dans mes veines, je n’en ai que plus profondément gravé dans l’âme ce que je dois à la mémoire de mes ancêtres. Notre premier aïeul, Antonio de Sylva, lieutenant de Hernando Cortez, épousa, il est vrai, une princesse mexicaine de la famille de Moctecuzoma, mais tous nos autre ascendants sont Espagnols.

— Ne sommes-nous donc pas Mexicains, mon père ?

— Hélas ! pauvre enfant, qui peut dire qui nous sommes et ce que nous sommes ? Notre malheureux pays, depuis qu’il a secoué le joug espagnol, se débat convulsivement et s’épuise sous les efforts incessants d’ambitieux de bas étage qui d’ici à peu d’années lui auront ravi jusqu’à cette nationalité que nous avons eu tant de peine à conquérir ; ces luttes honteuses nous rendent la risée des autres peuples et surtout font la joie de nos avides voisins, qui, l’œil invariablement fixé sur nous, se préparent à s’enrichir de nos dépouilles dont ils ont happé quelques bribes en nous enlevant plusieurs de nos riches provinces.

— Mais, mon père, je suis femme, moi, par conséquent en dehors de la politique ; je n’ai rien à voir avec les gringos.

— Plus que vous ne croyez, ma fille. Je ne veux pas qu’à un jour donné les immenses propriétés que mes ancêtres et moi avons acquises à force de travail deviennent la proie de ces hérétiques maudits. Voilà pourquoi, afin de les sauvegarder, j’ai résolu de vous faire épouser le comte de Lhorailles. Il est Français, il appartient à l’une des plus nobles familles de ce pays : de plus c’est un beau et hardi cavalier de trente ans à peine, qui joint aux qualités physiques les qualités morales les plus précieuses ; il appartient à une nation forte et respectée, qui sait, en quelque coin du monde qu’ils se trouvent, protéger ses nationaux. En l’épousant, ta fortune est à l’abri de tout revers politique.

— Mais je ne l’aime pas, mon père.

— Niaiserie, chère enfant. Ne parlons plus de cela ; je veux bien oublier la folie dont il y a quelques instants tu t’es rendue coupable, mais à la condition que tu oublieras ce Martial.

— Jamais ! s’écria-t-elle avec résolution.

— Jamais ? c’est bien long, ma fille ; vous réfléchirez, j’en suis sûr. Du reste, quel est cet homme ? d’où sort-il ? le savez-vous ? On le nomme Martial el Tigrero, voto a dios ! Ce n’est pas un nom cela ! Cet homme vous a sauvé la vie en arrêtant votre cheval qui s’était emporté ? eh bien, est-ce une raison pour qu’il devienne amoureux de vous et vous de lui ? Je lui ai offert une magnifique récompense qu’il a refusée avec le plus suprême dédain ; tout est dit ; qu’il me laisse tranquille ; je n’ai et ne veux rien avoir de plus à démêler avec lui.

— Je l’aime ! mon père, reprit encore la jeune fille.

— Tenez, Anita, vous m’impatienteriez si je ne me contraignais pas ; assez sur ce sujet, préparez-vous à recevoir convenablement le comte de Lhorailles. J’ai juré que vous seriez son épouse, et, Cristo ! Cela sera quand je devrais vous traîner de force à l’autel.

L’haciendero prononça ces paroles avec une telle résolution dans la voix et un si ferme accent, que la jeune fille comprit que mieux valait pour elle paraître céder et cesser une discussion qui ne pouvait que s’envenimer et avoir peut-être de graves conséquences ; elle baissa la tête et se tut, tandis que son père marchait à grands pas d’un air mécontent dans le salon.

La porte s’entr’ouvrit, un peone passa discrètement la tête par l’entrebâillement.

— Que voulez-vous ? demanda don Sylva en s’arrêtant.

— Seigneurie, répondit cet homme, un caballero, suivi de quatre autres portant une table couverte de pièces d’or, demande à parler à la señorita.

L’haciendero lança à sa fille un regard d’une exprèssion indéfinissable.

Doña Anita baissa la tête avec confusion.

Don Sylva réfléchit un instant, puis son visage s’éclaira :

— Faites entrer, dit-il.

Le peon se retira, mais il revint au bout de quelques minutes, précédant notre ancienne connaissance Cucharès, toujours drapé dans son zarapé en loques et guidant les quatre leperos portant la table.

En entrant dans le salon, Cucharès se découvrit respectueusement, salua avec courtoisie l’haciendero et sa fille, et d’un geste enjoignit aux porteurs de poser la table au milieu de la pièce.

— Señorita, dit-il d’un ton mielleux, le señor don Martial, fidèle à l’engagement qu’il a pris vis-à-vis de vous, vous supplie humblement de recevoir le gain fait par lui au monté comme un faible témoignage de son dévouement et de son admiration.

— Drôle ! s’écria avec colère don Sylva en faisant un pas vers lui, savez-vous bien en présence de qui vous vous trouvez ?

— Mais en présence de doña Anita et de son respectable père, répondit imperturbablement le coquin en se drapant majestueusement dans ses guenilles, je n’ai pas que je sache, manqué au respect que je dois à l’un ou à l’autre.

— Retirez-vous sur le champ en enlevant cet or, dont ma fille n’a que faire.

— Vous m’excuserez, seigneurie ; j’ai reçu l’ordre d’apporter ici cet or, avec votre permission je l’y laisserai ; don Martial ne me pardonnerait pas d’agir autrement.

— Je ne connais pas don Martial, ainsi qu’il vous plaît de nommer l’homme qui vous envoie, je ne veux avoir rien de commun avec lui.

— C’est possible, seigneurie ; cela ne me regarde pas, vous vous expliquerez avec lui si bon vous semble ; pour moi, maintenant que ma mission est remplie, je vous baise les mains.

Et après s’être de nouveau incliné devant les deux personnages, le lepero sortit majestueusement, suivi à pas comptés, par ses quatre acolytes.

— Voyez ! s’écria don Sylva avec violence, voyez, ma fille, à quel affront m’expose votre folie.

— Un affront ! mon père, répondit-elle timidement ; je trouve au contraire que don Martial agit en véritable caballero, et qu’il me donne une grande preuve d’amour : cette somme est immense.

— Ah ! dit don Sylva avec colère, c’est ainsi que vous le prenez ! eh bien, moi aussi je vais agir en caballero, voto a brios ! vous allez voir. À moi, quelqu’un !

Plusieurs peones entrèrent.

— Ouvrez les fenêtres ! commanda-t-il.

Les domestiques obéirent.

Le rassemblement n’était pas encore dissipé, bon nombre d’individus continuaient à stationner devant la maison ou à rôder aux environs.

L’haciendero se pencha en dehors. D’un geste il demanda le silence.

Instinctivement la foule se tut et se rapprocha, devinant qu’il allait se passer quelque chose d’intéressant pour elle.

Señores caballeros y amigos, dit l’haciendero d’une voix forte, un homme que je ne connais pas a osé offrir à ma fille l’or gagné par lui au monté. Doña Anîta méprise de tels présents, surtout venant d’un individu avec lequel elle ne veut entretenir aucunes relations amicales ou autres. Elle me prie de vous distribuer cet or, auquel elle ne veut toucher en aucune façon ; elle désire faire éclater ainsi en présence de tous le mépris que lui inspire l’homme qui a osé lui faire une telle insulte.

Le discours improvisé par l’haciendero fut couvert des applaudissements frénétiques des leperos et autres mendiants réunis, dont les yeux étincelaient de convoitise.

Anita sentait des larmes brûlantes inonder ses paupières, malgré les efforts inouïs auxquels elle se condamnait pour demeurer impassible, son cœur était près de se briser.

Sans se préoccuper de sa fille, don Sylva ordonna à ses domestiques de jeter les onces dans la rue.

Alors une pluie d’or commença littéralement à tomber sur les misérables qui se ruaient avec une ardeur sans nom sur cette manne d’une nouvelle espèce.

La calle de la Merced offrait alors le plus singulier spectacle qui se puisse imaginer.

L’or pleuvait, pleuvait toujours ; il semblait inépuisable.

Les misérables se précipitaient comme des coyotes à la curée sur le précieux métal, renversant et foulant aux pieds les plus faibles d’entre eux.

Au plus beau moment de cette averse, un cavalier apparut en courant à toute bride.

Étonné, confondu par ce qu’il voyait, un instant il s’arrêta pour regarder autour de lui ; puis il éperonna son cheval, et, à force de distribuer des coups de chicote à droite et à gauche, il parvint à fendre la foule amoncelée et roulant comme une mer en furie d’un bout à l’autre de la rue, et il atteignit la maison de l’haciendero, dans laquelle il entra.

— Voici le comte de Lhorailles, dit laconiquement don Sylva à sa fille.

En effet, au bout d’un instant, le comte entra dans le salon.

— Ah ça ! cria-t-il en s’arrêtant sur le seuil de la porte, quelle singulière idée avez-vous donc, don Sylva ? Sur mon âme, vous vous divertissez à jeter des millions par la fenêtre pour le plus grand divertissement des leperos et autres coquins de même sorte.

— Ah ! c’est vous señor comte, répondit tranquillement l’haciendero : soyez le bien venu ; je suis à vous dans un instant, encore ces quelques poignées, et c’est fini.

— À votre aise, dit en riant le comte ; j’avoue que le caprice est original : et s’approchant de la jeune fille, qu’il salua avec la plus exquise politesse : Daignerez-vous, señorita, continua-t-il, me donner le mot de cette énigme, qui, je l’avoue, m’intéresse au dernier point ?

— Demandez à mon père, señor, répondit-elle avec une certaine sécheresse qui rendait toute conversation impossible.

Le comte feignit de ne pas remarquer cette nuance ; il s’inclina en souriant, et se laissant tomber sur une butacca :

— J’attendrai, dit-il nonchalamment. Rien ne me presse.

L’haciendero, en disant à sa fille que le mari qu’il lui destinait était un beau cavalier, ne l’avait nullement flatté. Le comte Maxime Gaétan de Lhorailles était un homme de trente ans au plus, d’une taille svelte, dégagée, un peu au-dessus de la moyenne. Ses cheveux blonds le faisaient reconnaître pour un fils du Nord ; ses traits étaient beaux, son regard expressif, ses mains et ses pieds dénotaient la race ; tout en lui sentait le gentilhomme de bonne souche, et si don Sylva ne s’était pas plus trompé au moral qu’il ne l’avait fait au physique, le comte de Lhorailles était réellement un cavalier accompli.

Enfin l’haciendero épuisa tout l’or que Cucharès lui avait apporté ; il fit à son tour voler la table dans la rue, ordonna de refermer les fenêtres, et vint en se frottant les mains s’asseoir auprès du comte.

— Là ! dit-il d’un air joyeux, voilà qui est fait ; maintenant je suis tout à vous.

— D’abord un mot.

— Dites.

— Excusez-moi ; vous savez que je suis étranger, et comme tel avide de m’instruire.

— Je vous écoute.

— Depuis que j’habite le Mexique, j’ai vu quantité de coutumes extraordinaires ; je devrais être blasé sur l’imprévu ; cependant je vous avoue que ce que je viens de voir passe pour moi tout ce que j’avais remarqué jusqu’à présent. Je désirerais être fixé, et savoir si cdeci est une coutume dont je ne me doutais pas jusqu’à présent,

— De quoi parlez-vous donc ?

— Eh ! mais de ce que vous faisiez lorsque je suis arrivé, de cet or que vous semiez à pleines mains en rosée bienfaisante sur les bandits de toute espèce rassemblés devant votre maison ; vilaines plantes, soit dit entre nous, pour les arroser ainsi.

Don Sylva se mit à rire.

— Non ce n’est pas une coutume, répondit-il.

— Fort bien. Ainsi, vous vous donniez le passe-temps royal de jeter un million à la canaille ? Peste ! don Sylva, il faut être riche comme vous l’êtes pour se permettre une telle fantaisie.

— Ce n’est pas ce que vous croyez.

— Cependant j’ai vu pleuvoir les onces.

— En effet, mais elles ne m’appartenaient pas.

— De mieux en mieux, cela se complique ; vous augmentez considérablement ma curiosité.

— Je vais la satisfaire.

— Je suis tout oreilles, car cela devient intéressant pour moi comme un conte des Mille et une Nuits.

— Hum ! fit l’haciendero eu hochant la tête, cela vous intéresse plus que vous ne le supposez peut-être.

— Il serait possible ?

— Vous allez en juger.

Doña Anita était au supplice : elle ne savait quelle contenance tenir. Comprenant que son père allait tout divulguer au comte, elle ne se sentit pas le courage d’assister à cette révélation et se leva en chancelant.

— Messieurs, dit-elle d’une voix faible, je me sens indisposée ; soyez assez bons pour me permettre de me retirer.

— En effet, s’écria le comte en s’élançant vers elle et lui offrant le bras pour la soutenir, vous êtes pâle, doña Anita. Permettez-moi de vous accompagner jusqu’à votre appartement.

— Je vous remercie, caballero ; je suis assez forte pour m’y rendre seule, et, tout en vous étant reconnaissante de votre offre, dispensez-moi de l’accepter.

— Comme il vous plaira, señorita, fit le comte intérieurement piqué de ce refus.

Don Sylva eut, une seconde, la pensée d’ordonner à sa fille de demeurer ; mais la pauvre enfant lui jeta un regard si désespéré qu’il ne se sentit pas le courage de lui imposer une plus longue torture.

— Allez, mon enfant lui dit-il.

La jeune fille se hâta de profiter de la permission ; elle s’élança hors du salon et se réfugia dans sa cbambre à coucher, où elle se laissa tomber sur un siège en fondant en larmes.

— Qu’a donc doña Anita ? demanda le comte avec intérêt dès qu’elle fut sortie.

— Des vapeurs, la migraine, que sais-je ? répondit l’haciandero en haussant les épaules ; toutes les jaunes filles sont ainsi ; dans quelques instants elle n’y pensera plus.

— Tant mieux I je vous avoue que j’étais inquiet.

— Maintenant que nous sommes seuls, ne voulez-vous pas que je vous donne le mot de l’énigme qui semblait tant vous intéresser ?

— Au contraire, parlez sans plus attendre, j’ai de mon côté plusieurs choses importantes à vous annoncer.