La Grande flibuste (Aimard)/I

Amyot (p. 1-17).
II.  ►

LA

GRANDE FLIBUSTE

I

La Feria de Plata.

Dès les premiers jours de la découverte de l’Amérique, ses plages lointaines sont devenues le refuge et le rendez-vous des aventuriers de toutes sortes dont l’audacieux génie, étouffé par les entraves de la vieille civilisation européenne, cherchait à prendre son essor.

Les uns demandaient au Nouveau-Monde la liberté de conscience, le droit de prier Dieu à leur guise ; d’autres, brisant leurs épées pour en faire des poignards, assassinaient des nations entières pour voler leur or et s’enrichir de leurs dépouilles ; d’autres, enfin, natures indomptables, cœurs de lions dans des corps de fer, ne reconnaissant aucun frein, n’acceptant aucunes lois et confondant le mot liberté avec le mot licence, formèrent presque à leur insu cette formidable association des Frères de la Côte, qui fit un instant trembler l’Espagne pour ses possessions et avec laquelle Louis XIV, le roi-soleil, ne dédaigna pas de traiter.

Les descendants de ces hommes extraordinaires existent toujours en Amérique, et lorsque quelque soudain cataclysme révolutionnaire jette, après une lutte de quelques instants sur ses plages les natures étranges que le flot populaire a brusquement fait monter à la surface, elles vont instinctivement se ranger autour des petits-fils des grands aventuriers, dans l’espoir dé tenter, eux aussi, des choses extraordinaires à leur suite.

À l’époque où je me trouvais en Amérique, le hasard me rendit témoin de l’une des plus audacieuses, entreprises qui aient été conçues et exécutées par ces hardis aventuriers. Ce coup de main jeta un tel éclat que, pendant quelques mois, il occupa la presse et éveilla la curiosité et les sympathies du monde entier.

Des raisons, que nous laissons au lecteur le soin d’apprécier, nous ont engagé à changer les noms des personnages qui ont joué les principaux rôles dans ce drame étrange, tout en narrant les faits avec la plus grande exactitude historique.

Il y a une dizaine d’années environ, la découverte des riches placeres de la Californie éveilla subitement les instincts aventureux de milliers d’hommes jeunes et intelligents, qui, abandonnant patrie et famille, s’élancèrent pleins d’enthousiasme vers le nouvel Eldorado, où la plupart ne devaient rencontrer que la misère et la mort, après des souffrances et des déboires sans nombre.

La route est longue d’Europe en Californie. Beaucoup d’individus s’arrêtèrent à mi-chemin, les uns à Valparaiso, les autres au Callao, quelques-uns à Mazatlan ou à San-Blas, la plupart atteignirent San-Francisco.

Il n’entre pas dans le cadre que nous nous sommes tracé de revenir sur les détails, trop connus maintenant, des déceptions de toutes sortes dont furent assaillis les malheureux émigrants dès le premier pas qu’ils firent sur cette terre, où ils s’étaient figuré n’avoir qu’à se baisser pour ramasser l’or ; ainsi que l’on dit vulgairement, à pleines mains.

C’est à Guaymas, six mois après la découverte des placeres, que nous prions le lecteur de nous suivre.

Déjà, dans un précédent ouvrage, nous avons parlé de la Sonora[1] ; mais comme l’histoire que nous nous proposons de narrer se passe tout entière dans cette province éloignée du Mexique, nous compléterons la description que nous n’avons alors que légèrement esquissée.

Le Mexique est sans contredit le plus beau pays du monde, tous les climats s’y trouvent réunis. Sa superficie actuelle est immense ; elle n’a pas moins de 575,080 kilomètres. Malheureusement sa population, loin d’être en rapport avec son territoire, ne s’élève à peine qu’à 7,200,000 habitants, parmi lesquels s’en trouvent près de 6,000,000 appartenant aux races indiennes ou mélangées.

La confédération mexicaine comprend le district fédéral de Mexico, vingt et un États et trois territoires ou provinces n’ayant pas d’administration intérieure indépendante.

Nous ne dirons rien du gouvernement, par la raison toute simple que jusqu’à présent l’état normal de cette magnifique et malheureuse contrée a toujours été l’anarchie.

Cependant le Mexique semble être une république fédérative, au moins de nom, bien que le seul et véritable pouvoir reconnu soit le sabre.

Le premier des sept États situés sur l’océan Atlantique est l’État de Sonora. Cet État s’étend du nord au sud, entre le Rio-Gila et le Rio-Mayo ; il est séparé à l’est de l’État de Chihua-hua par la Sierra-Verde, et à l’ouest il est baigné par la mer Vermeille ou mer de Cortez, ainsi que la plupart des cartes espagnoles s’obstinent encore aujourd’hui à la nommer.

L’État de Sonora est un des plus riches du Mexique, à cause des nombreuses mines d’or dont son sol est émaillé ; malheureusement ou heureusement, suivant le point de vue auquel on voudra se placer, la Sonora est sans cesse sillonnée par d’innombrables tribus indiennes, contre lesquelles ses habitants doivent incessamment lutter ; aussi les guerres continuelles avec ces hordes sauvages, le frottement qui en est la conséquence, le mépris de la vie et l’habitude de verser le sang humain sous le premier prétexte venu, ont-ils imprimé aux Sonoriens et donné à leurs mœurs une allure fière et décidée, un cachet de noblesse et de grandeur qui les sépare entièrement des autres États et les fait partout reconnaître au premier coup d’œil.

Malgré la grande étendue de son territoire et son long cordon de côtes, le Mexique ne possède, en réalité, que deux ports véritables sur l’océan Pacifique,

Ces deux ports sont Guaymas et Acapulco.

Les autres ne sont, en fait, que des rades foraines dans lesquelles les navires redoutent de chercher un abri, surtout lorsque le terrible cordonazo souffle impétueusement du sud-ouest et bouleverse le golfe de Californie.

Nous ne parlerons ici que de Guaymas.

Cette ville, fondée depuis quelques années seulement à l’embouchure du fleuve San-José, semble appelée à devenir bientôt un des principaux ports du Pacifique.

La position militaire de Guaymas est admirable.

Comme toutes les villes de l’Amérique espagnole, ses maisons sont basses, peintes en blanc et à toits plats, seul, le fort placé à la cime d’un roc, et dans lequel se rouillent quelques canons sur des affûts rongés par le soleil, est d’une teinte jaunâtre qui se marie avec la nuance d’ocre de la grève, où viennent mourir parmi les pousses vigoureusement serrées des mangliers, dont elles vivifient les rameaux échevelés, les lames rosées de la mer Vermeille ; derrière la ville s’élèvent comme d’imposants créneaux les croupes escarpées de hautes montagnes aux flancs sillonnés de ravines creusées par le passage des eaux des époques diluviennes, et dont les crêtes brunes se perdent dans les nuages.

Malheureusement, nous sommes contraint d’avouer que ce port, malgré son titre ambitieux de ville, n’est encore qu’une misérable bourgade sans église et sans auberge, ce qui ne veut pas dire qu’il n’y ait pas de cabarets ; au contraire, et cela se conçoit dans un port situé aussi près de San-Francisco, ils y pullulent.

L’aspect de Guaymas est triste ; on sent que, malgré les efforts des Européens et des aventuriers pour galvaniser cette population, la longue tyrannie espagnole qui, pendant trois siècles, a pesé sur elle, l’a sinon complètement atrophiée, mais du moins plongée dans une dégradation et une infériorité morales telles qu’il lui faudra bien des années encore pour s’en relever.

Le jour où commence notre histoire, vers deux heures de l’après-midi, malgré le soleil incandescent dont les rayons pesaient d’aplomb sur la ville, Guaymas, d’ordinaire si calme à cette heure, où tous les habitants, vaincus par la chaleur, dorment au fond de leurs maisons, présentait un aspect animé qui aurait surpris l’étranger que le hasard aurait amené en ce moment, et lui aurait immanquablement fait supposer qu’il allait assister à l’un des mille pronunciamentos qui éclosent chaque année dans ce malheureux pays.

Cependant il n’en était rien.

L’autorité militaire, représentée par le général San Benito, gouverneur de Guaymas, était ou semblait être satisfaite du gouvernement.

Les contrebandiers, les leperos et les hiaquis continuaient à vivre à peu près en bonne intelligence, sans trop se plaindre du pouvoir.

D’où provenait donc l’agitation extraordinaire qui régnait dans la ville ?

Quelle raison assez forte tenait éveillée toute cette indolente population et lui faisait oublier sa siesta ? Depuis trois jours la ville était en proie à la fièvre de l’or.

Le gouverneur, se rendant aux supplications de plusieurs négociants considérables, avait autorisé pour cinq jours une feria de plata, littéralement, une foire à l’argent.

Des jeux, tenus par des personnes de distinction, étaient ouverts au public dans les principales maisons.

Mais ce qui imprimait à cette fête un cachet d’étrangeté impossible à rencontrer ailleurs, c’est que sur les places et dans toutes les rues étaient installées en plein air des tablée de monté, sur lesquelles ruisselait l’or, et où quiconque possédait un réal vaillant avait le droit de le risquer, sans distinction de caste ni de couleur.

Au Mexique, tout se fait autrement que dans les autres pays, tout sort de la loi commune. Les habitants de cette contrée, sans souvenirs du passé qu’ils veulent oublier, sans foi dans l’avenir auquel ils ne croient pas ne vivent que pour le présent et mènent l’existence avec cette fiévreuse énergie particulière aux races qui sentant leur fin prochaine.

Les Mexicains ont deux goûts prononcés qui les gouvernent entièrement ; le jeu et l’amour. Nous disons goût et non passion, parce que les Mexicains ne sont susceptibles d’aucun de ces grands mouvements de l’âme qui surexcitent les facultés, dominent la volonté et ébranlent l’économie humaine en développant une puissance d’action énergique et forte.

Les groupes étaient nombreux et animés autour des tables de monté. Cependant tout se passait avec un ordre et une tranquillité que rien ne venait troubler jamais, bien que nul agent du pouvoir ne circulât dans les rues pour maintenir la bonne intelligence et surveiller les joueurs.

À la moitié environ de la calle de la Merced, l’une des plus larges de Guaymas, en face d’une maison de belle apparence, était installée une table recouverte d’un tapis vert, surchargée d’onces d’or, derrière laquelle se tenait un homme d’une trentaine d’années, à la figure fine et matoise, qui, un jeu de cartes à la main et le sourire aux lèvres, conviait par les plus engageantes paroles les nombreux spectateurs qui l’entouraient à tenter la fortune.

— Allons, caballeros, disait-il d’une voix mielleuse, en promenant un regard provocateur sur les misérables, fièrement drapés dans des guenilles, qui le considéraient d’un air presque indifférent, je ne puis gagner toujours, le sort va changer, j’en suis sûr ; voyez, il y a cent onces ; qui les tient ?

Il se tut.

Nul ne répondit.

Le banquier, sans se décourager, fit glisser dans ses doigts une ruisselante cascatelle d’onces dont les fauves reflets étaient capables de donner le vertige au cœur le plus éprouvé :

— C’est un beau denier, cent onces, caballeros ; avec cela, l’homme le plus laid est certain de séduire la plus belle. Voyons, qui les tient ?

— Bah ! fit un lepero avec une moue dédaigneuse ; qu’est-ce que cela, cent onces ? Si vous ne m’aviez pas gagné jusqu’à mon dernier tlaco, Tio-Lucas, je vous les tiendrais, moi.

— Je suis désespéré, seigneur Cucharès, répondit en s’inclinant le banquier que la veine vous ait été si contraire ; je serais heureux si vous daigniez me permettre devons prêter une once.

— Plaisantez-vous, dit le lepero en se redressant avec orgueil. Gardez votre or, Tio-Lucas, je sais la façon de m’en procurer autant que j’en voudrai, quand bon me semblera ; mais, ajouta-t-il en s’inclinant avec la plus exquise politesse, je ne vous en suis pas moins reconnaissant de votre offre généreuse.

Et il tendit au banquier, par-dessus la table, une main que celui-ci serra avec effusion.

Le lepero profita de l’occasion pour enlever, de la main qui était libre, une pile d’une vingtaine d’onces placée à sa portée.

Tio-Lucas dissimula une grimace ; mais il feignit de n’avoir rien vu.

Après cet échange mutuel de bons procédés, il y eut un instant de silence.

Les spectateurs n’avaient rien perdu de ce qui venait de se passer ; aussi attendaient-ils curieusement le dénouement de cette scène.

Ce fut le señor Cucharès qui le premier entama de nouveau l’entretien :

— Oh ! s’écria-t-il tout à coup en se frappant le front, je crois, par Nuestra Señora de la Merced, que je perds la tête !

— Pourquoi donc, cabellero ? demanda le Tio-Lucas, visiblement inquiet de cette exclamation.

— Caraï ! c’est bien simple, reprit l’autre, ne vous ai-je pas dit tout à l’heure que vous m’aviez gagné tout mon argent ?

— Vous me l’avez dit, en effet, ces caballeros l’ont entendu comme moi ; jusqu’au dernier ochavo, ce sont vos propres expressions.

— Je me le rappelle parfaitement, voilà ce qui me rend furieux.

— Comment ! s’écria le banquier avec un feint étonnement, vous êtes furieux de ce que je vous ai gagné ?

— Eh non ! ce n’est pas cela.

— Qu’est-ce donc alors ?

— Caramba ! c’est que je me suis trompé et qu’il me reste encore quelques onces.

— Pas possible !

— Voyez plutôt.

Le lepero fouilla dans sa poche, et avec une effronterie sans pareille, il étala aux yeux du banquier l’or qu’il venait à l’instant de lui voler.

Celui-ci ne sourcilla pas.

— C’est incroyable, dit-il.

— Hein ? fit le lepero en fixant sur lui un œil étincelant.

— Oui, il est incroyable que vous, señor Cucharès, vous ayez ainsi manqué de mémoire.

— Enfin, puisque je me suis souvenu, tout peut se réparer, nous allons poursuivre notre jeu.

— Fort bien ; va pour cent onces alors, n’est-ce pas ?

— Du tout ; je ne possède pas cette somme.

— Bah ! cherchez bien !

— C’est inutile, je sais que je ne l’ai pas.

— Ceci est on ne peut plus contrariant.

— Pourquoi donc ?

— Parce que je me suis juré de ne pas jouer moins.

— Ainsi, vous ne voulez pas tenir vingt onces ?

— Je ne le puis ; il n’en manquerait qu’une des cent, que je ne tiendrais pas.

— Hum ! fit le lepero, dont les sourcils se froncèrent… est-ce une insulte, Tio-Lucas ?

Le banquier n’eut pas le temps de répondre. Un homme d’une trentaine d’années, monté sur magnifique cheval noir, s’était depuis quelques secondes arrêté devant la table, écoutant, en fumant nonchalamment son pajillo, la discussion du banquier et du lepero.

— Va pour cent onces ! dit-il en s’ouvrant avec le poitrail de son cheval un chemin jusque auprès de la table, sur laquelle il laissa tomber une bourse pleine d’or.

Les deux interlocuteurs levèrent subitement la tête.

— Voilà les cartes, cavallero, s’empressa de dire le banquier, heureux de cet incident qui le débarrassait provisoirement d’un dangereux adversaire.

Cucharès leva les épaules avec dédain et regarda le nouveau venu.

— Oh ! s’écria-t-il d’une voix étouffée, el Tigrero viendrait-il pour Anita ? Je le saurai.

Et il se rapprocha tout doucement de l’étranger, auprès duquel il se trouva bientôt.

Celui-ci était un cavalier de haute mine, au teint olivâtre, au regard magnétique et à la physionomie franche et décidée.

Son costume, de la plus grande richesse, ruisselait d’or et de diamants.

Il portait, légèrement incliné sur l’oreille gauche, un feutre de vison à larges ailes, dont la forme était entourée d’une golilla d’or fin ; son dolman, de drap bleu, brodé en argent, laissait voir une chemise de batiste d’une blancheur éblouissante, sous le col de laquelle passait une cravate de crêpe de Chine attachée par un anneau de diamants ; ses calzoneras, serrées aux hanches par une ceinture de soie rouge à franges d’or galonnées et garnies de deux rangs de boutons en diamants, étaient ouvertes sur le côté et laissaient flotter son calzon de dessous ; il portait des botas vaqueras en cuir gauffré, richement brodées, attachées au-dessous du genou par une jarretière de tissu d’argent ; sa manga, reluisante d’or était coquettement relevée sur son épaule droite.

Son cheval, à la tête petite et aux jambes fines comme des fuseaux, était splendidement accoutré ; las armas de agua, le zarape attaché sur sa croupe, et sa magnifique anquera garnie de chaînettes d’acier, lui complétaient un harnachement dont on ne peut en Europe se faire une idée.

Comme tous les Mexicains d’une certaine classe, lorsqu’ils voyagent, l’étranger était armé de pied en cap, c’est-à-dire qu’en sus du lasso attaché à sa selle et du fusil placé en travers de ses arçons, il avait encore une longue épée au côté et une paire de pistolets à la ceinture, sans compter le couteau dont on voyait le manche damasquiné en argent sortir de l’une de ses bottes vaqueras.

Enfin, tel que nous venons de le présenter, cet homme était le type complet du Mexicain de la Sonora, toujours prêt à la paix comme à la guerre, ne redoutant pas plus l’une qu’il ne méprisait l’autre.

Après s’être poliment incliné devant Tio-Lucas, il prit les cartes que celui-ci lui offrait et les retourna un instant entre ses doigts en regardant autour de lui.

— Eh ! fit-il en jetant un regard amical au lepero, vous êtes ici, compadre Cucharès ?

— Pour vous servir, don Martial, répondit l’autre en portant la main à l’aile délabrée de son feutre.

L’étranger sourit.

— Veuillez être assez bon pour tailler à ma place tandis que j’allumerai mon pajillo.

— Avec plaisir ! s’écria le lepero.

El Tigrero ou don Martial, comme il plaira au lecteur de le nommer, sortit un mechero d’or de sa poche et battit impassiblement le briquet, tandis que le lepero tirait les cartes.

— Señor, dit celui-ci d’une voix piteuse.

— Eh bien ?

— Vous avez perdu.

— Bon. Tio-Lucas, prenez cent onces dans ma bourse.

— Je les ai, Seigneurie, répondit le banquier ; vous plait-il de jouer encore ?

— Certes ! mais plus de misères, hein ? j’aimerais assez à intéresser la partie.

— Je tiendrai ce qu’il plaira à votre Seigneurie d’exposer, répondit le banquier, dont l’œil expert avait, au fond de la bourse de l’étranger, découvert, parmi une assez forte quantité d’onces, une quarantaine de diamants de la plus belle eau.

— Hum ! êtes-vous réellement homme à tenir ce que je voudrais ?

— Oui.

L’étranger le regarda fixement.

— Même si je jouais mille onces d’or[2].

— Je tiendrai le double, si votre seigneurie ose le jouer, dit imperturbablement le banquier.

Un sourire méprisant plissa une seconde fois les lèvres hautaines du cavalier.

— J’ose toujours, dit-il.

— Ainsi, deux mille onces ?

— C’est convenu.

— Taillerai-je ? demanda timidement Cucharès.

— Pourquoi pas ? répondit l’autre d’un ton léger.

Le lepero saisit les cartes d’une main tremblante d’émotion.

Il y eut un frémissement d’intérêt parmi les joueurs qui entouraient la table.

À ce moment, une fenêtre s’ouvrit à la maison devant laquelle Tio-Lucas avait établi son monté, et une ravissante jeune fille s’accouda négligemment sur le balcon en regardant d’un air distrait dans la rue.

L’étranger se tourna vers le balcon, et, se haussant sur ses étriers :

— Salut à la belle Anita, dit-il en ôtant son chapeau et saluant profondément,

La jeune fille rougit, lui lança un regard expressif sous ses longs cils de velours, mais elle ne répondit pas un seul mot.

— Vous avez perdu, seigneurie, dit le Tio-Lucas avec un accent joyeux qu’il ne put complètement dissimuler.

— Fort bien, répondit l’étranger sans même le regarder, fasciné qu’il était par la charmante apparition du balcon.

— Vous ne jouez plus ?

— Au contraire. Je double.

— Hein ? fit le banquier en reculant malgré lui d’un pas à cette proposition.

— Je me trompe, j’ai une autre proposition à vous faire.

— Laquelle, seigneurie ?

— Combien avez-vous là, fit-il en désignant la table d’un geste dédaigneux.

— Mais… au moins sept mille onces.

— Pas davantage ?… hum ! c’est peu.

Les assistants regardaient avec une stupeur mêlée d’effroi cet homme extraordinaire qui jouait des onces et des diamants comme d’autres jouaient des ochavos.

La jeune fille devint pâle ; elle jeta un regard suppliant à l’étranger.

— Ne jouez plus, murmura-t-elle d’une voix tremblante.

— Merci, s’écria-t-il, merci, señorita, vos beaux yeux me porteront bonheur ; je donnerais tout l’or qui est sur cette table pour la fleur de suchil que vous tenez à la main, et que vos lèvres ont effleurée.

— Ne jouez plus, don Martial, répéta la jeune fille, en se rejetant vivement en arrière et en refermant la fenêtre.

Mais, soit hasard, soit tout autre raison, sa main laissa échapper la fleur de suchil.

Le cavalier fit bondir son cheval, la rattrapa au vol et la cacha dans son sein, après l’avoir baisée avec passion à plusieurs reprises.

— Cucharès, dit-il au lepero, retournez une carte.

Celui-ci obéit.

Seis de copas, dit-il.

Voto à brios ! s’écria l’étranger, la couleur du cœur, nous devons gagner. Tio-Lucas, je vous joue sur cette carte tout l’or amoncelé sur votre table.

— Le banquier, pâlit, il hésita ; les assistants avaient les yeux fixés sur lui.

— Bah ! At-il au bout d’une minute, il est impossible qu’il gagne. J’accepte, seigneurie, dit-il.

— Comptez la somme que vous avez.

— C’est inutile, seigneur, il y a neuf mille quatre cent cent cinquante onces d’or[3].

À l’annonce de ce chiffre formidable, les assistants poussèrent une exclamation d’admiration et de convoitise à la fois.

— Je vous croyais plus riche, dit ironiquement l’étranger. Enfin, va pour neuf mille quatre cent cinquante onces.

— Cette fois, taillerez-vous, seigneurie ?

— Non ; il est incontestable pour moi que vous allez perdre, Tio-Lucas. Je veux que vous soyez bien convaincu que je gagne loyalement. Pour cela, faites-moi le plaisir de tailler vous-même ; vous serez ainsi, ajouta-t-il avec ironie, l’artisan de votre ruine et n’aidez de reproches à adresser à personne.

Les assistants trépignaient de plaisir en voyant la façon chevaleresque dont agissait l’étranger. En ce moment, la rue était littéralement pleine de monde que l’attrait de cette partie étrange avait rassemblé de tous les coins de la ville.

Un silence de mort planait sur cette foule anxieuse, tant était grand l’intérêt que chacun prenait au dénoûment heureux ou malheureux de cette partie grandiose et jusque-là sans exemple.

Le banquier essuya la sueur qui perlait sur son front livide ; et d’une main tremblante il saisit la première carte.

Quelques secondes, il la balança entre le pouce et l’index avec une hésitation manifeste.

— Allez donc, lui cria en ricanant Cucharès.

Tio-Lucas laissa machinalement tomber la carte en détournant la tête.

Seis de copas ! s’écria le lepero d’une voix stridente.

Le banquier poussa un hurlement de douleur.

— J’ai perdu ! murmura-t-il.

— J’en étais sûr, dit le cavalier toujours impassible. Cucharès, ajouta-t-il, portez cette table et l’or qu’il y a dessus à doña Anita ; je vous attends ce soir où vous savez.

Le lepero s’inclina respectueusement : aidé par deux vigoureux gaillards, il exécuta l’ordre qu’il venait de recevoir et entra dans la maison pendant que l’étranger s’éloignait à toute bride et que Tio-Lucas, revenu du rude coup qu’il venait de recevoir, tordait philosophiquement une cigarette en répétant à ceux qui voulaient à toute force lui donner des consolations :

— J’ai perdu, c’est vrai, mais contre un bien beau joueur et sur un bien beau coup. Bah ! plus tard j’aurai ma revanche.

Puis, lorsque sa cigarette fut faite, le pauvre banquier décavé l’alluma et s’en alla d’un pas tranquille.

La foule n’ayant plus de prétexte pour rester là, ne tarda pas à se dissiper à son tour.



  1. Les Trappeurs de l’Arkansas, 1 vol. in-12, Amyot, éditeur.
  2. Environ 82,000 francs.
  3. Environ 784,320 francs de notre monnaie. (Historique.)