La Grande aventure de Le Moyne d'Iberville/09

Texte établi par Albert Lévesque, Éditions Albert Lévesque (p. 113-128).


Partie II

LOUISIANE











Daviault - La Grande aventure de Le Moyne d'Iberville, 1934.djvu

I

SUR LES PAS DE LA SALLE


I



LA SALLE ayant erré deux ans à la recherche de l’introuvable Mississipi succombait un soir, près de la rivière du Malheur, sous les balles du chirurgien Duhaut qui, pour un morceau de pain, avait assassiné le laquais et le neveu du commandant. Il voulait cacher son crime par un autre. L’explorateur à la figure hautaine, au caractère difficile mais au courage indomptable, avait eu pour linceul le grand manteau de pourpre aux galons d’or qu’il revêtait toujours dans ses expéditions, un peu par vanité, surtout pour imposer aux sauvages, ces grands enfants. Il avait eu le sort de Hernando de Soto, le conquistador dont il rêvait, enfant. Son œuvre descendait avec lui dans la tombe.

Depuis cette lugubre nuit du 17 février 1687, où un assassin avait arrêté la carrière du découvreur, la cour ne s’occupait plus de la colonie qui portait le nom du Roi-soleil, comme si elle craignait cette terre dévoreuse d’hommes. Mais le grand roi ne l’oubliait pas. Réservant l’avenir, dans ses instructions aux commissaires chargés de préparer le traité de Ryswick, il leur enjoignait de ne rien accorder au sud des pays possédés par les Français en Amérique, « afin que les Anglois ne fussent pas en estat de prétendre à l’embouchure du Mississipi, dont ses sujets avaient déjà pris possession en 1685, sous le commandement du feu sieur de La Salle ».

De Soto avait découvert le Mississipi. Joliet et Marquette l’avaient vu. Seul, La Salle l’avait exploré en son entier. Seulement, il fallait en trouver l’embouchure par la mer, afin de l’atteindre rapidement de France et de communiquer avec les îles de l’Amérique française, afin aussi d’empêcher les Espagnols ou les Anglais d’occuper la côte. À ce triple intérêt économique, politique et militaire, s’en ajoutait un d’ordre scientifique.

Le père des eaux a toute la majesté que les poètes veulent bien lui accorder, mais son delta, sur une étendue de 1 400 milles carrés, forme un réseau de criques, de bayous, de passes. Ses bras nombreux traversent des marécages, contournent des îles alluvionnaires. Encore aujourd’hui, l’entrée en serait méconnaissable sans les signaux. Des milles et des milles après y avoir pénétré, un pilote exercé peut à peine reconnaître les eaux du fleuve. En 1697, des géographes niaient l’existence d’un débouché navigable par la mer. Il importait d’élucider ce point.

Les instructions données aux commissaires de Ryswick ramenèrent l’attention sur un sujet auquel s’étaient toujours intéressés des savants comme l’abbé Bernou ou des amis de La Salle : son frère, l’abbé Cavelier, Joutel, Henri de Tonti. Le chevalier de Rémonville, ami de Bernou, fit présenter au ministre un projet fort bien conçu, mais insuffisant pour entraîner l’adhésion des bureaux. Les événements se précipitaient bientôt.

La paix signée, Guillaume d’Orange oubliait le chiffon de papier. Ce roi d’Angleterre, ignorant l’anglais, parlait « presque toujours le françois », sinon l’allemand. À cause de cette particularité (d’où vient la coutume si favorable à la sécurité du trône anglais en vertu de laquelle le roi d’Angleterre n’assiste pas aux séances du conseil des ministres), le roi s’entourait de Français. D’autant plus que, parmi les dix mille hommes de troupe mis à sa disposition par le parlement, se trouvaient de nombreux religionnaires français. Ces huguenots n’avaient pu obtenir de lettres de naturalisation en Angleterre. Il fallait les licencier. Que faire de ces sans-patrie ? Un débouché s’ouvrait.

Le récollet Louis Hennepin, Flamand hâbleur et colossal, ancien compagnon de La Salle, arrivait en Angleterre et s’offrait à diriger une expédition au Mississipi. Il fondait toutes ses prétentions sur son trop célèbre livre : Description de la Louisiane. La première édition, parue en 1683, portait cette dédicace obséquieuse à Louis XIV : « Il semble, Sire, que Dieu vous avoit destiné pour en estre le maître par le rapprochement heureux qu’il a de vostre glorieux nom au soleil, qu’ils appellent en leur langue « Louis » et auquel, pour marque de leur respect et de leur adoration, ils présentent leur pipe avec ces mots : Tchendiouba Louis, c’est-à-dire : Fume, Soleil. Ainsi le nom de Vostre Majesté est à tous momens dans leur bouche, ne faisant rien qu’après avoir rendu hommage au Soleil sous le nom de Louis ».

La flatterie était un peu grosse pour le goût français. Il allait l’essayer sur l’ancien stathouder de Hollande qui, parlant le français, n’avait pas laissé d’inscrire sur le dôme des Invalides de Chelsea, parmi ses titres : « fouet du roi de France. » Dans une édition de 1697, suivant celles de Paris, d’Utrecht, d’Amsterdam, de La Haye, de Leyde, de Rotterdam et de Bruxelles (le livre se vendait comme petits pâtés, en français, en hollandais, en allemand, en espagnol et en anglais), le triste personnage dépassait ces hyperboles dans sa dédicace à Guillaume où, moine catholique, il proposait à un souverain protestant la conversion des sauvages.

Dans cette édition, il ne craignait pas de s’attribuer le mérite de l’œuvre de La Salle, affirmant avoir descendu le fleuve en 1680, deux ans avant Robert Cavelier. Guillaume s’y laissa prendre. Il accorda une patente à deux gentilshommes qui, associés à trois capitaines de navires, devaient mener au Mississipi quatre compagnies de huguenots français, sous la conduite de Hennepin chargé de piloter les bateaux comme il s’en faisait fort. D’Iberville, voyant toujours dans l’Anglais l’ennemi irréductible, découvrit le projet et le dévoila au ministre. La France ne pouvait plus reculer. On y résolut de fermer l’oreille aux mauvais conseils de M. de Beaujeu qui, ayant abandonné La Salle en Louisiane, était revenu avec des histoires de croquemitaine pour donner le change sur son triste rôle.

Deux compagnons d’Iberville, le capitaine de Louvigny et d’Ailleboust de Mantet avaient offert de continuer le « grand ouvrage » de M. de La Salle « pour la gloire du Roy, facile par l’industrie des Canadiens et advantageux à l’une et l’autre France ». Ils voyaient bien, dans la question de pécune, le grand écueil. Aussi s’engageaient-ils à faire l’expédition « sans obliger Sa Majesté à aucuns frais ny faire les despenses excessives que l’on a cru indispensables et qui ont rendu le voyage du sieur de La Salle infructueux après sa mort ». Ils auraient exploité des mines pour se procurer des fonds. Leur projet était réglé avec soin dans les moindres détails : ayant une longue expérience des courses dans les bois, ils connaissaient les conditions où devaient se faire les voyages en Amérique. Lourigny et Mantet étaient officiers de terre, ils voulaient faire l’expédition avec des flibustiers. Or, l’horrible aventure de La Salle montrait le danger des escortes de fortune. Il fallait un bon marin, joignant à la connaissance de la mer celle des pays d’Amérique. Sinon, la cour aurait d’abord confié le commandement à Henri de Tonti, compagnon de La Salle et prêt aussi à se rendre en Louisiane.

C’est alors que M. d’Iberville débarqua à Rochefort, revenant de la baie d’Hudson.


II


Pierre Le Moyne arrive en vainqueur. La victoire du Pélican a eu un grand retentissement en France, où le bruit n’en est pas circonscrit aux milieux coloniaux, comme pour les précédentes. L’opinion publique s’en empare et veut bien y voir une grande victoire française. Tout Rochefort le fête. Car les marins espèrent que de cette victoire rejaillira quelque éclat sur leur corporation. « Toute la marine de Rochefort a avoué que ce combat a été un des plus rudes de cette guerre », note Bacqueville de La Potherie.

Un ordre vient du ministre : il veut voir M. d’Iberville sans retard.

Paris. Versailles. Ah ! comme les portes s’ouvrent ! Le Moyne d’Iberville n’est plus le colonial qu’on reçoit avec un sourire de raillerie et que les commis laissent se morfondre sur les banquettes des antichambres, malgré les plus chaudes recommandations. Le héros, car on le tient désormais pour un héros, n’a plus besoin de protecteur. Qu’il se présente, on ira au devant de ses désirs. Le petit enseigne de 1683 va devenir l’un des instruments les plus précieux de la politique coloniale du royaume.

Déjà, il est une puissance. Il le voit bien aux sourires obséquieux des commis, naguère insolents.

M. le ministre n’est pas là. Mais son fils, à qui est assurée la survivance de la charge et qui en remplit déjà bien des fonctions, a demandé de lui amener le marin dès son arrivée. L’huissier va le prévenir. Aussitôt la porte du cabinet s’ouvre et M. d’Iberville passe devant la foule des quémandeurs. Jérôme Phélypeaux de Maurepas vient au-devant de lui, la main tendue dans un large geste de bienvenue, une lueur d’intense intérêt dans le seul œil valide.

— Racontez-moi, monsieur, les combats où vous fûtes.

En des phrases claires, précises, d’Iberville conte son voyage. Son auditeur écoute avidement, s’exclame, fait répéter les passages les plus vifs.

Petit, fluet, le futur ministre parle peu, avec difficulté, tout en aimant la raillerie, au point de s’attirer la haine de l’irascible duc de Saint-Simon qui livrera de lui un portrait peu flatté dans ses Mémoires. La faiblesse de sa constitution le porte naturellement à se passionner pour les hardiesses des grands marins dont l’époque est féconde. Grand voyageur dans sa jeunesse, grand liseur toujours, il trouve, dans le récit des coups de main dont il est incapable, une dérivation à sa passion. Sa seule passion, car il est d’une froideur proverbiale, d’une prudence presque exagérée dans les affaires, auxquelles on l’a préparé dès son enfance.

Mais d’Iberville laisse le récit des exploits, secondaire maintenant. Hésitant, ne sachant s’il heurtera les idées de son interlocuteur, il expose ses vues sur l’avenir des colonies. M. de Maurepas redevient grave. Ce d’Iberville serait-il aussi administrateur ? Alors, cet homme, ce marin qu’il cherche pour la Louisiane ?

— Et maintenant, quels sont vos projets, monsieur ?

— D’abord, monseigneur, je suis fatigué de conquérir la baie du Nord !

À la bonne heure ! Voilà un homme qui n’aime pas à perdre son temps. Le grand commis sourit. D’Iberville sent qu’il faut saisir l’occasion au cheveu.

— Le dessein de M. de La Salle, on pourrait le reprendre, hasarde-t-il.

Et d’exposer un projet d’un bon sens admirable, qu’il se fait fort de réaliser. M. de Maurepas écoute sans mot dire, les mains croisées devant la bouche. Il se décide :

— Allons voir M. de Vauban.

À ce nom prestigieux, d’Iberville n’en croit pas ses oreilles. Liais le futur ministre l’entraîne vers un autre cabinet, où le lieutenant-général pour l’honneur les admet tout de suite. Là encore, réception d’une grande cordialité.

Vauban a toujours aimé les colonies, « sa folie », dit-il. Il a déjà proposé à M. de Seignelay, successeur de Colbert, d’y faire un voyage, mais le roi avait besoin de lui en Europe. Il a toujours aimé aussi les marins. N’est-ce pas lui qui, en 1687, a fait nommer Jean Bart au grade de capitaine de vaisseau ? La guerre de course ne lui est’ elle pas due ? D’Iberville est un homme selon son cœur.

Il a inculqué, sans peine à vrai dire, ses sentiments à M. de Maurepas que M. de Pontchartrain, le père, l’avait prié de diriger. Au nom de la Louisiane, il devient enthousiaste.

— Monsieur, dit-il à Maurepas, vous, qui êtes jeune et qui avez devant les mains nombre d’années à courir, songez, un peu au plaisir et à l’honneur que cela vous ferait si vous deveniez le fondateur de l’un des plus grands royaumes du monde, comme le deviendrait sans doute celui-là, car il est situé à merveille pour cela.

Les idées de M. d’Iberville correspondent aux siennes. Heureux d’oublier les affaires un moment, il se laisse aller à sa marotte ; il discourt sur la façon d’établir la nouvelle colonie. Mais, fantaisie ou non, ses conceptions sont toujours des plus justes. D’Iberville est tout heureux et étonné de rencontrer dans la haute administration quelqu’un qui ait ce sens des nécessités de l’Amérique : il ne l’avait encore constaté qu’en M. de Frontenac ou M. de La Salle.

En sortant de chez Vauban, Maurepas lui dit :

— Vous irez en Louisiane, songez à vous y préparer.


III


« Les services que le sieur d’Iberville a rendus au Roy dans la conqueste du fort de Bourbon en la baye d’Hudson, dans les années 1695 et 1697, de celui de Pemkuit sur la coste de l’Acadie et des colonies Angloises de Lisle de Terre-Neuve en 1696, et les autres entreprises et descouvertes dans lesquelles il a esté employé par les gouverneurs de la Nouvelle-France et qu’il a exécutées avec succès, ont engagé Sa Majesté à jeter les yeux sur luy pour aller reconnoistre l’embouchure du fleuve de Mississipi, dont la descouverte a esté tentée jusqu’à présent avec si peu de succès ». Ainsi débutent les instructions données à d’Iberville, et elles se terminent de façon aussi bienveillante : « Sa Majesté est persuadée qu’il aura le bonheur de rendre à Sa Majesté le service qu’elle attend de sa capacité, de sa vigilance et de son application ».

C’est la grande faveur. Aussi, bien que M. d’Iberville tienne son projet secret par crainte de donner l’éveil aux Anglais, la cour ne tarde-t-elle pas à l’apprendre. Il a ses flatteurs. Mais il répond par des railleries à qui lui parle de son prochain voyage. Des gens, le voyant d’un bon œil parce qu’ils ont combattu La Salle et qu’il est le fils de l’un des adversaires les plus acharnés de l’explorateur assassiné, lui offrent de s’entremettre auprès du ministre. Plus tard, ils le lui rappelleront pour obtenir à leur tour sa protection. Mais il leur fera remarquer que c’est six jours après la décision de M. de Maurepas. « Il m’est revenu, écrira-t-il en juillet 1699 à Thoynard, que Messieurs de Paris ont dit beaucoup de sottises, et m’ont fait passer pour un homme qui joua l’année dernière un personnage qui n’estoit pas d’un honneste homme. Je ne trouveray pas d’occasion de les en remercier que je ne le fasse. Je ne fis aucun mouvement que par ordre de M. de Maurepas, qui leur vouloit cacher comme aux autres ce que je devois faire. Ils prétendoient que je leur devois avoir beaucoup d’obligation de m’avoir demandé pour ce voyage que M. de Maurepas m’avoit promis de faire, et il m’avoit choisy pour cela six jours avant qu’ils luy en parlassent pour moy ».

Dans son enthousiasme, M. de Maurepas s’impatiente. Lettres sur lettres partent pour Rochefort afin de presser l’armement des navires. Mais M. d’Iberville n’y met pas tant de hâte, car il a beaucoup à faire. Comme toujours, il apporte un soin minutieux à ses préparatifs. C’est à ce soin qu’il a dû en partie le succès de ses entreprises. Il ne va pas y manquer dans une besogne difficile entre toutes. Il se procure toutes les cartes possible, se renseigne auprès des savants qui font partie du cercle de Thoynard (le rabbin de Bossuet). Par l’entremise du ministre, il se fait remettre les relations des compagnons de La Salle. Il contrôle le tout. C’est ainsi que, le premier, il démasque Hennepin dont il a lu et relu le livre dans sa solitude de la baie d’Hudson. « C’est un homme que j’ai connu pour un ignorant, écrit-il, qui n’a jamais été que dans le haut du Mississipi, et n’a nulle connaissance du bord de la mer ».

Sa documentation complétée, il présente au ministre un plan où tous les détails sont prévus, jusqu’au prix du moindre objet nécessaire au voyage. Il insiste sur deux points. Tout d’abord, il choisira ses hommes lui-même et surtout parmi les Canadiens et les flibustiers de Saint-Domingue, c’est-à-dire les gens d’Amérique. Ensuite, « que mes ordres soient généraux, comme ceux que j’avois à la baye d’Hudson, pour éviter les inconvéniens qui arrivent, quand les ordres sont trop bornés dans une entreprise de cette longueur et de cette importance, où l’on ne peut jamais trop prévoir tout ce qui arrive ».

Le vendredi, 24 octobre 1698, il lève l’ancre en rade de Brest à sept heures du matin, « la Badine ayant tiré le coup de partance à six heures et demie. » D’Iberville commande cette Badine, et M. de Granges de La Rochefoucault marquis de Surgères, le Marin. En route, Joubert de Chateaumorant, neveu du grand Tourville, le rejoint pour l’escorter avec le « François », dans le cas où les deux frégates rencontreraient une opposition armée.

Avec lui, comme toujours, un de ses frères, Bienville. Et ce mystérieux de Sauvole, que la plupart des historiens, on ne sait pourquoi, prennent pour le frère des Le Moyne. Joutel, compagnon de La Salle, n’a pas voulu l’accompagner, prétextant la fatigue de ses dernières expéditions, affligé surtout dans son culte pour le grand homme trop oublié.