La Grande aventure de Le Moyne d'Iberville/08

Texte établi par Albert Lévesque, Éditions Albert Lévesque (p. 94-111).


Daviault - La Grande aventure de Le Moyne d'Iberville, 1934.djvu

VIII

LE COMBAT DU « PÉLICAN »


I



LE 8 juillet 1697, le capitaine de frégate légère Pierre d’Iberville « gouverne de Terre-Neuve sur la baie d’Hudson » avec une escadre comme il n’en a jamais eu. Cinq navires de guerre vont lui permettre de porter un coup décisif. Car la prise de Nelson, après un combat où périt son frère de Chateauguay, n’a rien réglé. Laissé avec des forces insuffisantes, La Forest dût capituler devant quatre navires et un brûlot. Le petit jeu recommence : Français et Anglais se prennent et reprennent les forts, les premiers les perdant parce qu’ils n’y laissent pas de garnisons assez fortes, les seconds parce que leurs garnisons mal constituées ne peuvent résister à l’impétuosité des Canadiens. La compagnie du Nord gagne souvent à ce jeu : ses hommes arrivent à temps pour s’emparer du castor de la traite, et des marchandises envoyées en grandes quantités par les nobles aventuriers de Londres. Mais Pierre Le Moyne ne tient plus à jouer les corsaires pour ces braves commerçants. Il a des tâches plus hautes à accomplir.

D’Iberville commande le Pélican, 50 canons, 250 hommes ; Jean Sidrac du Gué, corsaire canadien et principal lieutenant de l’escadre, le Profond, transport des munitions : Chastrier, le Wesph, cette frégate Weset enlevée aux Hollandais à Camaret ; Sérigny, le Palmier, et Bigot, le Violent. Serin, avec le brigantin Esquimau, complète les forces. À part Sérigny, un autre frère d’Iberville l’accompagne, Jean-Baptiste de Bienville, et un cousin, Jacques Le Moyne de Martigny. Son fidèle de Montigny en est aussi, il va sans dire. L’aumônier est un noble irlandais, Fitz-Maurice de Kieri, et le commissaire, l’Antillais Bacqueville de la Potherie, qui a la bonne idée d’écrire une relation du voyage. L’interprète-lieutenant Jérémie en fait autant.

Dès l’île Résolution, qui forme l’entrée du détroit avec les îles Boutonnes, l’escadre donne dans un banc de glaces. Elle n’échappera plus aux banquises, entre lesquelles les navires se fraieront difficilement un passage. « Ces objets pleins d’horreur tenoient l’espace de trois lieues de largeur, sur quatre à cinq de longueur. Il sembloit que c’eût été une des plus grandes villes du monde qu’un tremblement de terre eût mise sans dessus dessous… Il n’y avoit pour lors point de nuit, aïant le plaisir de voir coucher et lever le soleil presque en même temps, et on lisoit facilement à minuit ». Et quand la nuit règne c’est une autre féerie de la lumière : « Il s’élève tout à coup la nuit dans le temps le plus serein des nuages plus blancs que l’albâtre, et quoiqu’il ne fasse pour lors aucun souffle de vent, ils volent avec tant d’agileté qu’ils prennent dans le moment toutes sortes de figures. Il paroît au travers de ces nuages une lumière si belle et si éclatante qui les fait jouer, pour ainsi dire, avec ressort que tout s’agite. Ils s’étendent comme des comètes, ensuite se ramassent, et s’évanouissent à l’instant. Il semble même que ce soit une gloire céleste. Plus les nuits sont obscures, plus l’éfet en est admirable, et sans exagération l’on peut lire aisément à la faveur de ces phénomènes ».

Si La Potherie peut se livrer à ces considérations poétiques, les commandants ont d’autres soucis. Quand les navires ne sont pas grapinés, il y a des abordages terribles avec les banquises. L’Esquimau, chargé de vivres, se perd, écrasé par les glaces et son équipage se sauve à grand peine. Les vaisseaux communiquent entre eux au moyen de coups de canon en nombre déterminé. Par malheur, répercutés sur les banquises, ils sont difficiles à compter.

Au cap Digue, on rencontre les Esquimaux, vêtus d’un « juste-au-corps comme un domino de chanoine… cousu d’une délicatesse achevée (nos couturières n’en approchent point) avec de petits nerfs d’animaux très fins ». Martigny va leur présenter le calumet. Il les apprivoise si bien qu’il en amène à bord du navire, où ils s’épouvantent du feu de la cuisine. Méfiants à l’extrême, ils ne se décident à manger que si leurs hôtes goûtent d’abord de chaque plat. Pour les calmer tout à fait, La Potherie consent à avaler un morceau de poisson crû et il leur donne un cœur de bœuf saignant dont ils sucent le sang. Alors, ils ne se connaissent plus de joie et, en retour de petits cadeaux, ils veulent se mettre nus comme vers pour donner leurs vêtements de fourrure.

D’Iberville découvre une île, qu’il appelle La Salle, en mémoire du grand homme dont il garde le culte. Il est en tête avec son Pélican. À la fin de juillet, il débouche dans la baie, près de l’île Phélypeaux. Mais les courants ont dispersé l’escadre. Le Profond reste pris dans les glaces du détroit ; les trois autres arrivent, quand, les brumes se levant, ils aperçoivent trois bâtiments qu’ils reconnaissent bientôt pour trois anglais, l’Hampshire, le Dering et l’Hudson’s Bay, de 56, 36 et 32 pièces de canon. Premier engagé, le Profond se jette dans un banc de glace pour éviter un combat par trop inégal et dont le résultat peut être funeste puisque ce navire porte les munitions de guerre et de bouche pour l’expédition de Nelson. « Sérigny et Chartier voulurent venir à son secours, mais les glaces le resserrèrent. Le Profond se trouva aussi renfermé avec le Dering et l’Hudson-bay ». Du Gué attaque, ne pouvant mettre en action que deux canons à l’arrière de la sainte-barbe. L’ennemi le crible de coups, lui hachant ses manœuvres. La bataille, intermittente, dure dix heures : il tient tête. Le soir, l’Hampshire joint les autres et tous trois lui envoyent leurs bordées, puis le laissent le croyant près de couler à fond. Mais le Profond est sauvé. « L’on peut dire que c’est le premier combat qui se soit jamais donné dans les glaces ».

Pour le Pélican, arrivé dans la baie, la manœuvre devient possible. « Monsieur d’Iberville fit hisser aussitôt les Huniers. L’équipage se trouva prompt à lui obéir. C’étoit à qui se mettroit le premier à son devoir. Les uns armuroient la grande voile, les autres bordoient la grande Ecoute et l’Artimon. Les uns brassoient les Huniers, et les autres la Civadière ».


II


Le 3 septembre, le Pélican arrive devant Nelson, suivi de trois bâtiments qu’il prend pour le Profond, le Wesph et le Palmier. Illusion comme celle du Profond ; c’est l’Hampshire, le Dering et l’Hudson’s Bay. 124 canons contre les 44 du Pélican ; 500 hommes contre les 150 de Le Moyne. Car son équipage et son armement ont fondu. MM. de Montigny et de Villeneuve sont partis à la découverte en chaloupe avec 22 hommes. 27 matelots ont passé sur le Profond au départ de Plaisance ; 40 souffrent du scorbut ; d’autres sont morts pendant la dure traversée. Et d’Iberville a donné des armes au Profond.

Malgré l’inégalité des forces en présence, la conjoncture exige l’intrépidité, l’heure n’est plus à la prudence. « Plutôt périr que capituler », consigne d’Iberville à son journal de bord. Puis, avec son ordinaire netteté d’esprit, il prend des dispositions minutieuses en vue du combat. La Salle, enseigne, et Grandville, garde de la marine, commanderont la batterie d’en bas ; Bienville et le chevalier de Ligondès, celle d’en haut ; Bacqueville de la Potherie soutiendra l’abordage au château d’avant avec un détachement de Canadiens. Le capitaine pourra se porter partout.

« Les ennemis se mirent en ligne. L’Hampshire était à la tête, le Dering le suivait et l’Hudsonbay de l’arrière, tous trois fort proches les uns des autres. Le combat commença donc à neuf heures et demie du matin ». Iberville résolut de séparer les adversaires. « Nous fûmes droit sur l’Hampshire, qui croyant que nous voulions l’aborder laissa tomber sa grande voile et éventa son petit hunier ». Il refusait le combat singulier. « Après ce refus nous fûmes sur le Dering et lui coupâmes les itaques de sa grande voile ; et l’Hudsonbay venant de l’avant nous lui envoyasmes le reste de notre bordée »”. L’Hampshire, voyant ses conserves engagées, reprit courage. “« Revirant de bord au vent, il fit une décharge de mousqueterie sur le château d’avant et envoya une bordée à mitraille qui donna deux coups de canons à l’eau, un autre à la civadière, coupa les bras et la fausse drisse du petit hunier, un galauban du petit mast de hune et le faux étai de mizaine ».

Pendant trois heures et demie, le Pélican garde l’avantage d’un combat acharné, à cause de la sûreté de sa manœuvre et de la justesse de son tir. D’Iberville se colle à son ennemi, imitant chaque mouvement, ne lui permettant pas de prendre du champ. Mais, tandis que l’Anglais ne loge ses bombes que dans les agrès, d’Iberville profite si bien de la vague que toutes ses bordées portent à coup sûr. Les Anglais en sont réduits à tenter de nettoyer le pont du Pélican. La Potherie reçoit toute cette mitraille, mais son monde, bien couvert, n’est pas atteint sérieusement. La poudre leur barbouille si bien le visage que, écrit La Potherie, « les Anglois me prirent à l’abordage pour quelque Prince de Guinée, car j’entendis une voix qui dit : à ce beau visage de Guinée ».

L’Hampshire tente un effort désespéré pour gagner le vent et tirer à couler bas. La manœuvre échoue. « A mesure qu’ils prolongeaient notre vaisseau nous tirâmes nos batteries, mais nos canons étoient pointés si à propos qu’ils firent un éfet admirable, car nous ne fûmes pas plutôt séparez l’un de l’autre, que l’Hampshire sombra dans le moment sous voile ». Le désastre frappe l’ennemi de stupeur. L’Hudson’s Bay amène pavillon et le Dering, après une dernière salve, prend la fuite. Mais le Pélican, trop délabré, ne peut le poursuivre. Si rude est la mer qu’on ne peut sauver l’équipage de l’Hampshire et qu’on amarine à grand peine l’Hudson’s Bay.

Pierre Le Moyne vient de remporter une victoire éclatante, qui ne doit rien aux circonstances, mais tout à la précision impeccable du commandement. Victoire complète. Non seulement il a détruit la division anglaise, mais il a pris les ravitaillements des forts Nelson et Quichichouan, avec l’Hudson’s Bay. Il a empêché aussi l’Hampshire et le Dering de jeter cent hommes de renfort dans ces places.


III


La tempête fait rage. Une ancre se rompt ; l’équipage s’affole. « Le chaos et le désordre se mêlèrent bien vite parmi des gens accablez ; et quand la terreur se fut répandue, nous ne pûmes plus les rassurer… L’ancre de touée et un greslin rompirent. Celle d’affourche ne pouvant tenir, nous fûmes contraints d’en couper le cable. Une vague fit sauter notre galerie et brisa une table et ses bancs qui étoient dans la grand’chambre. Nous perdîmes notre gouvernail sur les dix heures du soir, et nous nous crûmes entièrement perdus. À mesure que la marée montoit, notre vaisseau, qui étoit entrainé par son cours, talonnoit insensiblement. Tous ces différens mouvemens faisoient dresser les cheveux aux plus insensibles. Enfin il creva par le milieu de la quille sur le minuit et emplit d’eau par dessus l’entre-deux ponts. Nous passâmes la nuit en ce pitoyable état, et nous vîmes à la pointe du jour la terre à deux lieues. »

Calme dans les pires conjonctures, d’Iberville songe non seulement à sauver son équipage, mais à remplir sa mission jusqu’au bout. « Il ne s’agissoit pas seulement de conserver la vie, il falloit encore soutenir la gloire que l’on s’étoit acquise deux jours auparavant ; et périr pour périr il valoit mieux sacrifier sa vie aux pieds d’un bastion du fort de Nelson, que de languir dans un bois où il y avoit déjà un pied de néges ».

La Potherie et les gens valides se rendent en canot jusqu’à l’eau basse. Renvoyant l’embarcation, ils se jettent ensuite à la mer jusqu’aux épaules, le mousquet et la corne à poudre au-dessus de la tête. Pendant ce temps, le commandant « faisoit faire des Rats d’eau et des cayeux pour sauver les malades ». Accablés par le froid et la fatigue du long combat qu’ils viennent de soutenir contre l’Anglais et les éléments, nos gens mangent de l’herbe flottant sur la mer. Dix-huit périssent. Les autres se traînent sur un banc de neige où Bacqueville de la Potherie se laisse tomber d’inanition, mais les Canadiens le raniment. « Nous campâmes dans un bois et fîmes de grands feux qui nous furent d’un grand secours, car nous étions tous sans autre habit qu’un casaquin assez léger, et tout dégoûtant de notre naufrage ». Ils ont sauvé la poudre, par bonheur. La chasse les empêche de mourir de faim. Mais la situation n’est pas rose. Ils décident de risquer le tout pour le tout dans un assaut contre le fort. « Nous décampâmes le lendemain du Camp de Grâce (tel fut son nom) et passâmes par un marais d’où les chevaux n’auroient pu se tirer. Cette marche dura plus d’une lieue et demie, et fîmes un second camp à un endroit que l’on appelle le Posteau ».

La bonne étoile d’Iberville veut que ses conserves apparaissent à ce moment à l’embouchure de la rivière Sainte-Thérèse. Ces navires ont été retardés par le Palmier qui, dans la rivière Danoise, a perdu son gouvernail et a dû parcourir 40 lieues avec des avirons et les boute-hors. Tout le monde campe à portée des canons du fort, dans un taillis qu’on nomme Camp de Bourbon. Les escarmouches commencent. « Il se fit de part et d’autre un grand feu. Les fauconneaux et les canons à mitraille eurent de quoi s’exercer ». Iberville et La Potherie pensent être tués par des artilleurs fort habiles. Le commandant envoie de Martigny réclamer deux Iroquois et deux Français prisonniers. L’ennemi refuse. Abattue d’abord par la déconfiture des vaisseaux anglais, la garnison se renforce des marins échappés à l’Hudson’s Bay, sombré comme le Pélican et que les Français n’ont pu garder. Leur commandant, le capitaine Smithsend, « avoit assez d’autorité pour pouvoir donner à la garnison telles impressions qu’il vouloit ». Il croit M. d’Iberville mort dans le combat naval, ce qui lui met du cœur au ventre. « Il s’imaginoit que nous ne tentions ce fort que comme des gens désespérés. Il est vrai que, sans la poudre que nous sauvâmes dans le naufrage qui nous fit vivre de quelque gibier, nous eussions été contraints de brouter de l’herbe jusques à l’arrivée de nos autres vaisseaux ».

Nos gens débarquent les munitions et font une plateforme pour un mortier du Wesph qu’amène en chaloupe le chevalier Montalembert de Serre, sous le feu continuel des Anglais. Les Français arrêtent le va et vient entre le fort et l’épave de l’Hudson’s Bay. Puis le feu commence tout de bon. Sérigny somme le gouverneur Bailey de se rendre. « Celui-ci témoigna qu’il ne vouloit point se faire couper le col, aimant mieux souffrir l’incendie de sa place que de la rendre ». Plein d’ardeur, il promet double solde à sa garnison.

Mortiers, fauconneaux et canons de tonner. Les bombes des Français portent, tandis que les Anglais, malgré la réelle habileté de leurs canonniers, ne peuvent diriger le feu que d’après le bruit des bombes et la fumée tant d’Iberville a bien dissimulé son camp. Pendant le bombardement, les Canadiens entrent en scène, harcelant l’ennemi dans les escarmouches, l’affolant par leurs terribles Sassakouès, grâce à quoi les Anglais les prennent pour des Iroquois sanguinaires. D’Iberville veut en finir, car tout retard immobilisera ses vaisseaux jusqu’au printemps. Sérigny somme de nouveau l’ennemi « et dit au gouverneur que ce seroit la dernière fois qu’il le feroit. La résolution étant prise de leur donner un assaut général, et quand il voudroit pour lors faire des propositions, on ne les recevroit pas… Le désespoir où nous eussions été de vivre comme des bêtes dans les bois, nous eût obligés de pousser les choses à l’extrémité. Nous avions résolu de le forcer la nuit. Nous eussions pour cet effet environné le fort, et à force de haches d’armes nous eussions sapé leurs palisades et leurs bastions et ils pouvoient s’attendre que, les forçant l’épée à la main, il n’y auroit point eu de salut pour eux ». Le gouverneur envoie le pasteur Morisson en parlementaire. La Potherie veut servir d’interprète, « mais je vis bien que je perdois mon latin avec ce ministre qui à peine pouvoit décliner Musa ». Ils finissent par se comprendre, et après d’assez longues palabres, Bailey, homme de cœur, obtient de bonnes conditions. D’Iberville entre dans le fort.

Pressé de courir à d’autres aventures, il appareille le 24 septembre pour rentrer en France, embarquant dans le Profond l’équipage du défunt Pélican, une partie de celui de l’Hudson’s Bay et de la garnison.

Il n’était pas au bout de ses déboires. Allant à l’aventure dans la tempête par une nuit pour ainsi dire continuelle, ne sachant même s’il n’est pas repoussé vers le pôle, il débouche dans le détroit.

« Quand les matelots descendoient des hunes, ils tomboient roides de froid sur le pont », faute de linge et d’habits : tout avait sombré avec le Pélican. « Nous étions tous rongez de vermine, jusques-là que de nos scorbutiques qui étoient devenus paralytiques en moururent ». Le scorbut fait en effet de tels ravages parmi les marins que le commandant met des prisonniers anglais à la manœuvre.

Il faut voir comme La Potherie explique cette maladie : “« L’extrême froid et principalement la quantité prodigieuse de Nitre qui règne dans le Détroit, forment des sels fixes qui arrêtent la circulation du sang. Ces esprits si mordicans causent des acides qui minent petit à petit la partie à laquelle ils s’attachent, et le Chile qui devient visqueux, acide, salé et terrestre, cause l’épaicissement du Sang dont le mouvement circulaire se trouve interrompu… Le cerveau ne se trouvant plus humecté de ses douces influences, reçoit des vapeurs qui lui causent des délires, des transports, et la mort ensuite ». Et voilà pourquoi votre fille est muette !

Enfin, le 8 novembre, le navire arrive à Belle-Isle. « Grâces au Seigneur, je sors, monsieur, du plus affreux païs du monde. Je ne crois pas que l’on m’y ratrape, moi surtout qui suis né sous la Zone torride », assure l’honnête Bacqueville. Cependant, il a quelque regret de quitter une région où l’on peut tuer des quinze à vingt mille perdrix dans un an, et un nombre aussi fantastique de ces outardes dont les bords de la rivière Sainte-Thérèse « sont tout remplis ».

De Belle-Isle on avance rapidement, pour arriver à Rochefort en peu de temps, après avoir débarqué les scorbutiques à l’hôpital de Port-Saint-Louis.


IV


D’Iberville venait de donner à la France deux territoires d’où elle pouvait tirer des revenus énormes. À Terre-Neuve, le commerce rapportait 17 millions de livres par an et, à la baie du Nord, pendant la période des guerres, la compagnie des nobles aventuriers, malgré ses pertes en vaisseaux et en pelleteries, versait un dividende de 50 p. 100 en 1688 et 1689 ; de 25 p. 100, en 1690, sur un capital triplé.

Mais la France ne devait pas les garder. Abandonnant Brouillan à ses faibles ressources, elle perdait Terre-Neuve un an après la conquête d’Iberville. Quant à la baie d’Hudson, que Sérigny, puis Martigny, et enfin Jérémie administrèrent paisiblement à la suite d’Iberville, elle devait la sacrifier avec légèreté aux dieux de la politique continentale par le traité d’Utrecht.

La France avait parfois d’étranges théories sur le commerce, comme on peut le voir dans ce passage de Bacqueville de La Potherie qui se faisait, en économie politique comme en médecine, l’écho des idées courantes : « Au reste quand la France ne garderait point ce quartier-là, le Commerce de la Pelleterie du Canada n’y perdroit pas, au contraire il en vaudroit mieux. Cette abondance de pelleterie de surcroit de la baye d’Hudson ne peut faire que du tort à celui-là, si dans la suite l’on conservoit ce Fort, surtout dans un temps de paix. Les marchands du Canada seroient pour lors obligez de vendre aux Sauvages leurs marchandises à vil prix. L’on commence à se passer en France de beaucoup de pelleteries, et on néglige même de porter des palatines par une mode toute nouvelle que l’on a trouvée d’en faire de petits rubans. » Ce que la Potherie ne voyait pas, c’est que la France exportait beaucoup de castor en Hollande, en Allemagne, en Moscovie, marchés que les Anglais lui ravirent quand ils s’installèrent à la baie d’Hudson.

Ces idées n’étaient pas celles d’Iberville. La Potherie ne s’inspirait jamais de son commandant. Cela se voit bien dans le récit de l’expédition, où ce hâbleur s’arrange souvent pour diminuer le mérite de tous et pour exalter celui du commissaire, le sien, même dans les engagements militaires. « Si tout autre que moi avoit commandé ce poste, je dirois de lui ce que la modestie m’empêche de dire », écrit-il à propos du fameux combat.

Mais d’Iberville ne s’entêtera pas à redresser les notions des marchands ou des commis de Versailles, il y a déjà perdu trop de temps. À la baie d’Hudson, à Terre-Neuve, en Acadie, il s’épuise à des luttes longues et pénibles dont les résultats sont médiocres. Le grande partie se jouera à l’intérieur du continent. Il importe d’y asseoir ou l’Angleterre ou la France. Pour la colonie française, le choix n’est pas douteux : elle s’engagera dans une lutte à mort avec l’Anglais, en vue d’établir sur le sol d’Amérique un grand empire colonial, solide, d’une seule venue, capable de résister à tous les assauts, de se développer à l’aise. Sinon, qu’elle abandonne la partie.

Cette doctrine ne peut naître à la cour, où la politique coloniale ne dépasse guère le désir du gain immédiat. De France, on considère l’Amérique comme une terre d’exploitation où il est inutile de faire de grands frais : tout le continent américain, du moins ses parties dépourvues de mines d’or ou d’argent, ne vaut pas une place forte des Flandres. Si quelques esprits clairvoyants, comme Colbert et Vauban, s’élèvent au-dessus de ces notions, ils restent l’exception. Et le mot de Voltaire sur les « arpents de neige » ne sera que l’écho de l’opinion publique.

Mais des colons y ont fondé des domaines, des familles, des fortunes que, manants, ils ne connaîtraient pas en France. Ils sentent confusément le besoin de créer un pays solide, une nation. D’Iberville est de ces Canadiens. Esprit clair, il exprime avec netteté ce que les autres conçoivent dans le vague. D’un courage moral et physique hors de l’ordinaire, il se sent de taille à entreprendre, seul, cette tâche de créateur d’empire, dont La Salle a déjà eu l’idée.

Ses derniers exploits vont lui servir, de façon indirecte, à réaliser ses plans. Sa campagne a fait grand bruit en France ; elle le met en vedette. Il devient un homme qu’on écoutera. Jean Bart ne devait pas sa fortune à de plus durs combats.

Ses randonnées ont mieux fait comprendre à Le Moyne que le nœud de la situation se trouve en Louisiane, comme La Salle le pensait. Là, opérant la jonction avec les Grands lacs, il lui sera loisible d’isoler les Anglais sur la côte de l’Atlantique. En outre, dans cette terre vierge, il ne se heurtera à aucun droit acquis. Il pourra la façonner à sa guise.

D’Iberville avait dit un adieu définitif à la baye du Deson, comme il écrivait avec son orthographe fantaisiste. Il ne devait pas non plus revoir le Canada. Désormais, loin des glaces du nord, il allait accomplir son œuvre dans le soleil du midi.