La France socialiste/XVI

F. Fetscherin et Chuit (p. 173-194).

XVI

LES FEMMES

Le mouvement des femmes vers l’émancipation de leur sexe n’est qu’un épisode dans l’histoire du parti socialiste en France.

D’abord la revendication féminine fut une revendication de sentiment que les révolutionnaires accueillirent très mal[1].

Sous Louis-Philippe, entre 1830 et 1848, des rêveurs généreux avait parlé d’établir l’égalité politique et sociale de l’homme et de la femme. Les communistes Owen, Cabet, Fourier étaient les apôtres des « droits de la femme ». Ils trouvèrent des alliées parmi les femmes. En 1848, ces femmes firent paraître un journal : La Voix des femmes, journal socialiste et politique, organe des intérêts de toutes[2]. La directrice était Mme Eugénie Riboyet. Cette dame n’en était pas à son début. En 1834, elle avait fondé à Lyon le Conseiller des femmes ; ensuite, à Paris l’Ami des familles, la Paix des Deux-Mondes, l’Avenir, journal des intérêts de tous.

Mme Riboyet était donc en 1848 un vétéran du journalisme.

Dans son premier numéro, la rédactrice en chef exposa ce que voulaient les femmes : à l’intérieur, l’égalité de tous et de toutes : la citoyenneté pour les femmes comme pour les hommes ; à l’extérieur, l’union universelle des peuples.

« Une grande révolution, dit-elle, vient de s’accomplir. Cataclysme moral d’idées plus rapides que l’onde ; en quelques heures elle a débordé Paris, en quelques jours elle a débordé la France, en quelques mois, peut-être, elle aura débordé l’Europe… Pourquoi donc, à son tour, la femme ne mêlerait-elle pas sa voix à ce Te Deum général, elle qui donne des citoyens à l’État, des chefs à la famille ? La Liberté, l’Égalité, la Fraternité appellent le genre humain aux mêmes prérogatives ; honneur à cette trinité sainte qui accordera aux femmes des droits de citoyenneté, leur permettant de s’élever intellectuellement et moralement à l’égal des hommes…

« Il n’est plus permis aux hommes de dire : « l’humanité, c’est nous »… Aucun ne songe à nier l’influence de la mère dans la famille ; c’est à elle qu’appartient la première éducation de l’enfant, l’éducation du cœur et de la conscience…

« La liberté pour tous, c’est la liberté pour toutes »…

« Que les hommes, chefs de la famille par la transmission du nom, représentent dans l’État la grande famille nationale, c’est un droit qui ne leur est pas contesté. Mais, dans une succession, tous les ayants droit sont représentés ; pourquoi donc, lorsqu’il s’agit d’un bien commun, chacun n’a-t-il pas son délégué ?… Nous ne pouvons associer l’idée de privilège et l’idée de démocratie ; cependant, quand le moins intelligent citoyen a droit de vote, la plus intelligente citoyenne est encore privée de ce droit…

« Le journal que nous fondons prend au sérieux sa mission ; rien d’impur, rien d’immoral ne saurait donc y trouver place.

« Nous n’oublierons pas qu’aux yeux de Dieu (nous sommes en 48), tous les hommes sont frères, et que, s’il est prématuré de proclamer l’alliance spontanée des peuples, il est imprudent de ne pas la préparer par des moyens raisonnables que l’esprit d’union sait inspirer à chaque écrivain.

« Au lieu de blâmer avec amertume les rois oppresseurs, ne serait-il pas plus sage de les attirer pour les guider dans la voie du progrès ? Les étrangers qui viennent en France n’y laissent pas seulement leur or, ils y laissent leurs préjugés et s’en retournent avec des idées de liberté qu’ils déposent en germe au cœur de leur nation, où elles se fécondent…

« La grande croisade des peuples s’organise pour marcher à la conquête d’une Jérusalem nouvelle : le principe de l’unité universelle. La France a marqué le pas et sert d’avant-garde.

« Au premier cri de victoire poussé à Paris par les vainqueurs des barricades, les étrangers se sont émus. Bientôt, cependant, l’enthousiasme général les a gagnés ; mais à leur joie s’est mêlé un regret, car derrière eux est un coin de terre qu’ils appellent la patrie, n’osant croire encore à cette sublime pensée : la fraternité universelle. Prouvons-leur que nous les aimons ; qu’un jour il n’y aura plus ni confins, ni limites, mais un seul peuple uni d’affections et d’intérêts. »

La rédaction expose ensuite son système d’éducation des femmes.

Elle se plaint, avec raison, de l’insuffisance de l’instruction des jeunes filles et s’en prend au gouvernement déchu.

« Il y a quelques jours, écrit Mme Riboyet avec une certaine naïveté, de toutes parts la corruption veillait : les hommes se vendaient ; les femmes se livraient sans amour ; on comptait la dot, non les vertus, et cependant le cœur n’était pas mort, la cupidité seule lui imposait silence… Toucher le piano, danser ou chanter, tel était le fond de ce qu’on appelait une brillante éducation. Brillante, oui ; solide, non.

« L’éducation des femmes doit être faite par les femmes. La patrie qui a vaincu par ses fils, doit, dans la paix, penser à ses filles ; elles aussi ont le dévouement du cœur. Elles aussi veulent leur pays libre… Les citoyens ont conquis la victoire ; les citoyennes maintenant contribueront à l’éterniser, en donnant l’exemple de ces douces vertus que la mère transmet aux enfants !

« Non seulement il devrait y avoir des catéchismes classiques du jeune citoyen, mais aussi des catéchismes de famille où l’enfant pût apprendre de sa mère ce qu’il doit à l’État, ce qu’il doit au foyer, ce qu’il doit à lui-même.

« La citoyenneté ! ce droit ne revient pas seulement à l’homme qui donne son sang pour la patrie, elle appartient aussi à la femme qui lui donne ses larmes, ses vœux et son cœur ! À elle donc aussi les bénéfices de l’enseignement, ce flambeau de l’intelligence qui conduit l’homme à lire dans son propre destin et lui fait saisir le moment donné d’une transformation sociale ! »

À la suite de ce manifeste lancé par Mme Eugénie Riboyet, le journal commença sa campagne. M. Ernest Legouvé, alors professeur au Collège de France, était particulièrement recommandé à toutes les femmes désireuses de s’instruire.

À partir du 22 mars, le journal la Voix des femmes devint quotidien, et la rédactrice redoubla de zèle déclamatoire.

« La tête et le bras de l’humanité, c’est l’homme, écrivait-t-elle ; le cœur de l’humanité, c’est la femme. Unis, ils résument ensemble une trinité sainte : l’amour, l’intelligence et la force. »

Ces phrases étaient suivies d’un manifeste au Gouvernement provisoire et au Peuple Français signé par de nombreuses femmes artistes, ouvrières, littérateurs, professeurs et autres, et lancé par Antonine-André de Saint-Gieles.

Le journal féminin ne négligea aucune réclame pour sa cause. Les plus petites bonnes actions des femmes étaient racontées dans la Voix des femmes. Tout ce qui les concernait mis en lumière. Une adresse de Robert Owen, envoyée de Londres, où l’utopiste anglais demandait l’égalité de l’homme et de la femme, est publiée, commentée, célébrée dans le journal. Une femme a-t-elle donné ses bijoux à la patrie ? Vite un entrefilet. La générosité de quelques femmes propriétaires qui firent remise des termes arriérés à leurs locataires fournit un beau thème à la Voix des femmes.

Une de ces propriétaires, Mme Lebreton, 218, rue du Faubourg-Saint-Martin, avait annoncé sa charitable résolution par l’affiche suivante, qui est une pièce rare, aussi rare que la générosité de Mme Lebreton chez les propriétaires :

Mme Lebreton, propriétaire de la maison sise rue du Faubourg-Saint-Martin, no 218, sur la demande de M. Lanier, son gérant, voulant autant qu’il est en elle pouvoir apporter remède à la gêne qui pèse sur la classe ouvrière, prévient les locataires de ladite maison qu’elle est dans l’intention de faire, à ceux qui en justifieront le besoin, remise :

1o Des termes échus et non payés ;

2o De moitié du terme à échoir le 1er avril prochain.

Ces avantages ne seront faits qu’aux locataires restants et qui acquitteront l’autre moitié dudit terme d’avril avant la fin de mai ;

3o La remise entière de ce dernier terme aux locataires auxquels il a été donné congé, à la condition expresse qu’ils déménageront le 8 dudit mois ;

4o Des meubles laissés pour garantie des loyers par les locataires déménagés depuis neuf mois. Aux effets ci-dessus, MM. Lebreton fils et Lanier recevront les réclamations des locataires le dimanche, 2 avril prochain, de 10 heures à 3 heures.

Cependant les élections approchaient. Les femmes avaient un club, situé cité d’Antin, à la salle d’Antin. Celles qui voulaient en faire partie devaient s’inscrire chez un nommé Suan, demeurant 39, rue de la Chaussée-d’Antin. Dans ce club, comme dans leur journal, elles exprimaient toujours deux préoccupations : faire voter pour M. Legouvé ; faire voter pour Georges Sand.

M. Legouvé est l’homme des femmes de 1848. « C’est celui que portent collectivement tous leurs vœux. »

« Femmes, dit un manifeste, entraînez vos frères à chaque leçon qu’il fait le mercredi ; entraînez vos frères ! puis, de retour au logis, soyez bonnes au point qu’on vote de cœur, selon votre inspiration, pour M. Legouvé, qui vous a révélées à vous-mêmes par ses enseignements. »

Georges Sand est, aux yeux de Mme Eugénie Riboyet, « le type un et une, l’être mâle par sa virilité, femme par l’intuition divine, la poésie. Sand est une puissante et n’effraye personne ; c’est elle qu’il faut appeler par le vœu de toutes au vote de tous. »

Les femmes, dans cette campagne, recrutèrent quelques alliés parmi les hommes. Le club des Jacobins, qui se tenait au musée de Cluny, mit Georges Sand sur la liste de ses candidats. Les femmes se réjouissaient des progrès de leur cause, quand l’être un et une leur écrivit qu’il ne voulait pas être candidat, qu’il trouvait leur initiative de très mauvais goût.

Privées de leur candidate, les femmes conseillèrent aux hommes de voter pour les candidats républicains.

« Arrière, réactionnaires de Paris et de la province, arrière donc ! dit la Voix des femmes. Arrière pour vous-mêmes, si vous craignez de recommencer 93. Soyez de loyaux amis et de bons frères. Soyez consciencieux surtout, si vous aimez votre patrie et vos foyers ! Envoyez à la Constituante de vrais représentants du peuple, de sincères républicains, ou sans cela, je vous le dis, votre Assemblée ne siégera pas quinze jours au Palais-Bourbon ! »

Quelques jours avant les élections, le gouvernement avait reçu une pétition des femmes, que Mme Hubertine Auclert ne lira certainement

pas sans plaisir :
Aux Membres du Gouvernement provisoire de la République française.

Les citoyennes soussignées, membres de la Société et rédactrices du journal la Voix des femmes,

Après en avoir délibéré mûrement,

Ont considéré :

Que la glorieuse révolution de Février 1848 ouvre l’ère de la fraternité universelle pour tous les êtres humains sans exception ;

Que le régime d’égalité et de liberté qu’elle a mission d’inaugurer ne peut admettre d’ilotisme perpétuel pour aucune catégorie sociale ;

Que la civilisation n’entre dans la première phase de son développement que par la concession de la liberté corporelle et des droits civils de l’épouse ;

Que le degré de liberté accordé à la femme est le thermomètre de la liberté et du bonheur de l’homme ;

Que l’état d’immobilité des patriarcaux, des sauvages et des barbares, qui soumettent le sexe à toutes les tortures du servage physique et moral, atteste l’impuissance du sexe fort à réaliser seul le progrès dû la civilisation ;

Qu’une fois les premiers droits civils concédés, la logique, d’accord avec le bon sens et l’équité, contraignent l’autre sexe à concéder successivement l’émancipation intégrale qui, seule, aura puissance de donner une signification à la formule républicaine : liberté, égalité, fraternité ;

Qu’en particulier, les femmes de certaines contrées jouissent actuellement de l’exercice de leurs droits civiques ;

Que si la France est considérée par tous les peuples comme la mère-patrie et le foyer de la civilisation, c’est que nos mœurs ont toujours été plus équitables que nos lois envers le sexe faible ;

Que parmi les Françaises adultes, un petit nombre seulement ont un protecteur légal et direct, le mariage n’étant accessible qu’à une imperceptible minorité dans une société où la misère est le partage du grand nombre.

Par ces considérations,

Supplient le Gouvernement provisoire de la République de rendre immédiatement un décret qui consacre, en principe, la reconnaissance absolue des droits civiques de la femme et admettre les majeures veuves et non mariées à jouir de l’exercice du droit électoral sur la simple présentation d’actes authentiques constatant leur majorité ou leur émancipation légale.

Salut et fraternité.

Le Comité de rédaction de la Voix des femmes.

Cette pétition, on le sait, n’eut aucun succès. Les femmes attendent encore leur émancipation[3].

Le coup d’État de décembre 1851 arrêta le mouvement féminin, qui recommença sous la Commune. Le gouvernement insurrectionnel de Paris en 1871 ne fit, du reste, rien pour l’affranchissement des femmes. Il se contenta d’admettre à la répartition des subsides les femmes non mariées aussi bien que les femmes mariées.

Est-ce par reconnaissance ou « par égarement obsidional » que des femmes se battirent pour la Commune. Il y en eut qui firent le coup de feu : on en fusilla ; on en déporta.

Mais revenons vite aux femmes d’aujourd’hui, et examinons leur position vis-à-vis du socialisme.

Le socialisme se préoccupa d’abord de la femme par entraînement sentimental. La machine fit considérer la question féminine à un autre point de vue.

La mécanique, remplaçant l’artisan par le manœuvre, par le servant de machine, introduisit dans les usines, dans les ateliers, des femmes et même des enfants. Le patron eut intérêt à employer la femme à moindre salaire que son mari. C’est alors que la question féminine se posa devant les économistes et devant les socialistes.

Les premiers congrès ouvriers corporatifs essayèrent de rendre l’emploi des femmes difficile et même onéreux dans les ateliers, en demandant pour elles seules la limitation de la durée de la journée de travail. Les partis ouvriers socialistes, qui veulent pour les travailleurs des deux sexes cette protection de la loi, revendiquent pour les femmes un salaire égal à celui de l’homme pour une même durée de travail.

En un mot, ils poursuivent tous l’égalité économique des sexes. Tous professent que cette égalité économique doit avoir pour corollaire l’égalité politique. Mais les uns croient que la femme doit être immédiatement mise en possession de ses droits politiques. Les autres, au contraire, soutiennent que l’émancipation économique de la femme doit précéder l’émancipation politique, que celle-ci doit être la résultante de celle-là.

Cette question féminine est un des rares points de doctrine sur lesquels les possibilistes et les guesdistes soient vraiment en désaccord. MM. Brousse, Malon et leurs amis demandent l’émancipation immédiate des femmes. M. Guesde et les marxistes sont partisans de cet affranchissement. Mais ils le renvoient à une époque indéterminée… après la victoire.

La polémique a été très vive sur cette question entre les frères ennemis du parti ouvrier. M. Guesde accusa M. Brousse de substituer hypocritement « la lutte des sexes à la lutte des classes ». Les possibilistes ont tenu bon. En 1881, à Paris, ils ont posé la candidature d’une des leurs, Mme Léonie Rouzade. Cette manifestation n’a obtenu aucun succès.

À l’heure présente, les femmes qui aspirent à devenir des hommes ne font pas parler d’elles : elles aspirent en silence.

Leur cause, défendue avec une âpreté chicanière par Mlle Hubertine Auclert, a perdu de son sérieux par les fantaisies de celles qu’on a appelées les « femmes d’attaque » et de leur chef, M. Jules Allix, qui est un aliéné. Ces citoyennes, dans leur club de la rue Saint-Honoré, ont donné à rire par leurs plaisantes manifestations et par le titre même qu’elles se sont données.

L’origine du mot femmes d’attaque, qui a eu une telle fortune pendant la période électorale de 1885, est à raconter. M. Henry Fouquier, qui était alors rédacteur en chef du XIXe Siècle, écrivit le premier, en parlant des violentes oratrices du club féminin, qu’elles étaient « d’attaque ». La citoyenne Barberousse trouva le mot, le releva, le reprocha à M. Fouquier et déclara à la tribune qu’elle et ses camarades s’en enorgueillissaient et le feraient passer à l’histoire, comme les insurgés des Pays-Bas ont rendu glorieuse l’injure du duc d’Albe qui les avait appelés des gueux.

La question des femmes est une question économique et n’est pas, en France, dans l’état de nos mœurs, étant donnés si on veut nos préjugés, une question politique. Puisque les industriels, à la recherche du meilleur marché, engagent des femmes à moindre salaire que les hommes, il faudra certainement un jour ou l’autre aviser et que l’État intervienne pour empêcher cette immorale concurrence du mari et de la femme[4].


  1. On se souvient de la correction outrageante infligée à Théroigne de Mirecourt pendant la Révolution. Elle fut fouettée, en plein jour, aux Champs-Elysées. Des autres femmes célèbres de cette époque, deux furent guillotinées, Mme Roland et Olympe de Gouge. Rose Lacombe, la maîtresse de Challier, de Lyon, fut épargnée parce qu’elle fréquentait le club hébertiste de l’Évêché.

    Pendant la période révolutionnaire, les femmes formèrent quelques associations que les philosophes encouragèrent, mais que le pouvoir vit avec déplaisir. Le mouvement féminin commença réellement sous Louis-Philippe avec les prédications des utopistes communistes.

  2. Les recherches nécessaires à l’auteur pour écrire cet historique du mouvement féminin ont été faites par un érudit sagace, M. Albin Rousselet.
  3. Il est dans cette agitation féminine de 1848 quelques particularités curieuses et ignorées. Nous n’allons pas parler des vésuviennes.

    Une des « oratrices » du club de la cité d’Antin était une Anglaise, miss Kueght, qui avait débuté dans la carrière politique en demandant l’abolition de l’esclavage.

    L’iniquité dont la race noire était victime ayant disparu, miss Kneght, dans son zèle émancipateur, se mit à travailler à l’affranchissement de son sexe. Une autre dame, également très impatiente du joug des hommes et qui tenait chez elle, 16, rue du Cloître-Saint-Merry un petit club féminin, s’appelait Mme Allix. Ce nom est justement celui d’un fou qui s’est constitué eu notre temps le champion des droits de la femme.

    Les femmes de 1848 étaient pleines d’antregent. Elles frappaient à toutes les portes pour obtenir des adhésions à leur cause. Elles allèrent un jour chez Victor Hugo qui leur écrivit les lignes suivantes, pleines de politesse, mais vides de tout engagement :

    « Quand donc les gens de lettres comprendront-ils le parti qu’ils pourraient tirer, dans les vers, des qualités infinies et des grâces de la femme, qui a tant de soucis et si peu de véritables bonheurs ici-bas.

    Ce serait honorable pour nous, littérateurs et philosophes, de chercher dans nos ouvrages à éveiller l’intérêt en faveur des femmes un peu déshéritées par les hommes, convenons-en, dans l’ordre de la société que nous avons faite pour nous plutôt que pour elles.

    Je leur dédierais volontiers toute ma poésie. »

    Parmi toutes les affiches que nous avons trouvées dans les collections de M. Rousselet, il en est deux qui nous ont paru plus curieuses que les autres. C’est d’abord une affiche de Rouen, par laquelle les femmes séparées de leurs maris demandent à divorcer. Voici le texte, de ce placard :

    « DEMANDE EN DIVORCE

    Par les femmes séparées judiciairement habitant le département de la Seine-Inférieure.

    Les femmes qui n’auraient point encore fait leur demande sont invitées par leurs compagnes d’infortune de la faire dans le plus bref délai.

    Cette demande, se fait par pétition adressée à l’honorable citoyen Frédéric Deschamps, commissaire du gouvernement provisoire du département de la Seine-Inférieure.

    Nous implorons la protection et l’opinion de nos très chers compatriotes, nos frères, nos amis.

    salut, fraternité.

    VIVE LA RÉPUBLIQUE !

    Rouen, ce 25 mars 1848.

    L’autre document qui nous a frappé est un manifeste des femmes pauvres aux femmes riches. Il est écrit avec une grande éloquence simple, et qui donne une haute idée de l’honnêteté un peu naïve de cette époque sentimentale de 1848 :

    L’humanité, disent les ouvrières aux femmes riches, vous fait une loi de ne point vous ensevelir au fond de vos séduisants boudoirs, ainsi que la timide fauvette au fond de son nid ; ne boudez point la République, acceptez franchement ce qui est fait, ne soyez point vous-mêmes l’instrument de tous vos maux…

    Soyez humaines, soyez justes ; que le faste de la grandeur n’éteigne point en vous le flambeau divin de la charité !

    Montrez-vous dignes de porter le glorieux nom de citoyennes françaises…

    Qu’est-ce que nous vous demandons ? De ne point interrompre le cours de vos dépenses ; l’hiver a fui, le soleil, par ses doux rayons, commande à la terre d’ouvrir ses riches trésors et chasse les noirs frimas.

    Soyez donc aussi pour nous un soleil bienfaisant. Réchauffez-nous au feu de vos sympathies. Apprenez-nous à bénir votre nom, ne soyez pas plus ingrates que la terre, notre mère…

    L’argent dans une petite main blanche et délicate sied moins que ces jolis riens nouveaux qui donnent à la jeune ouvrière tant de peine à confectionner pour attirer de vous un sourire d’envie, un regard de convoitise :

    Vous êtes le bras droit, la force matérielle, physique et morale des femmes industrielles. Ne vous enorgueillissez point des blasons de vos aïeux…

    Unissez-vous donc, femmes du grand monde, venez en aide à vos sœurs malheureuses ; faites que nous trouvions dans chacune de vous, unité d’âme et de cœur. Faites pour nous enfin ce qu’ont fait les hommes pour leurs frères ! »

    Comme ce bon et timide langage est différent des grossiers discours de nos femmes d’attaque !

    1848 vit les premiers efforts tentés en France par les femmes pour entrer dans les professions masculines. Un collège médical de dames où professait le docteur Malatier fut ouvert sous la seconde République. La révolution de Février a donc ouvert chez nous l’ère des doctoresses.

  4. Les plus en vue des femmes politiciennes sont : Mlle Louise Michel, Mme Léonie Rouzade, Mme Paule Minck. Il sera question de Mlle Louise Michel au chapitre Anarchie. Mme Léonie Rouzade est une possibiliste, grande prédicante de libre-pensée. Elle est toute fluette, non pas inélégante. Elle parle avec facilité et bonne humeur. C’est une oratrice pleine d’ironie qu’on entend sans déplaisir. Elle cherche plus à faire rire qu’à donner à son auditoire la chair de poule.

    Mme Paule Minck, a épousé un Méridional, M. Négro. Elle s’appelle maintenant Mme Négro-Minck. Elle parle avec conviction, chaleur et clarté. Après Mlle Louise Michel, elle est l’oratrice la plus en vogue dans son monde. On sait que Mme Paule Négro-Minck a eu deux fois des démêlés avec la municipalité de la ville où elle habite, en raison des prénoms qu’elle voulait donner à ses enfants. Le premier né devait s’appeler Lucifer-Blanqui-Vercingétorix. On refusa de l’inscrire à l’état-civil. Mme Négro-Minck et M. Négro firent un beau tapage par leurs protestations. Tout cela est connu. Mais ce qu’on ignore, c’est qu’un anarchiste reprocha à Mme Négro-Minck d’avoir voulu donner à son fils le nom d’un « traineur de sabre », Vercingétorix !

    Mme Négro-Minck est l’amie de M. Guesde, sans être pour cela guesdiste.