La France du Levant/05

La France du Levant
Revue des Deux Mondes4e période, tome 152 (p. 837-872).
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La France du Levant


LES CAUSES DE DÉCLIN [1]


A la différence de notre prépondérance politique, et de notre primauté commerciale, notre protectorat religieux n’a pas trahi notre attente. Les capitulations l’ont fondé, les siècles l’ont accru. Valois et Bourbons cherchaient dans les services rendus à la foi chrétienne une excuse à l’alliance turque. Les sultans, sollicités d’étendre à d’autres nations les privilèges politiques et commerciaux qu’ils avaient d’abord réservés à la France, trouvaient leur compte à lui accorder une compensation précieuse pour elle et sans importance pour eux. Enfin aucune puissance catholique n’était à même de dédaigner nos bons offices : ni l’Italie morcelée en petits Etats, ni l’Autriche, ni l’Espagne et la Pologne ennemies perpétuelles des Turcs. C’est avec la gratitude de toutes que la France offrait, sous son drapeau, à leurs religieux, à leurs prêtres, à leurs pèlerins, sûreté pour les personnes et liberté pour le culte.

L’usage compléta le droit. Peu à peu, le clergé catholique des races conquises par le Turc échappa à son souverain territorial pour participer au privilège des Francs. Par ces clergés se trouva établi un lien entre notre protectorat et leurs communautés indigènes ; des pasteurs la tutelle s’étendit sur les troupeaux ; et, du consentement de l’Islam, une partie de ses sujets lui appartint moins qu’à la France.

Cette tutelle ne se bornait pas aux sujets catholiques. L’invasion turque avait submergé tous les pays de foi orthodoxe, sauf la Russie, et les Moscovites, au XVIe siècle, n’étaient encore ni puissans ni civilisés. Les orthodoxes de l’Empire ottoman se trouvaient donc sans défenseur. Ils avaient des contacts nécessaires avec les Latins : les sanctuaires de Jérusalem, également chers à toutes les communions chrétiennes, étaient sous la garde de religieux catholiques, et les Grecs satisfaisaient leur piété grâce à ces religieux latins et à la France protectrice. Les services les attiraient malgré les préjugés ; la France leur devenait, faute de mieux, le représentant de la chrétienté contre l’Islam, et, même parmi eux, étendait sa clientèle.


I

Une première atteinte fut portée à cette situation par l’avènement de la puissance russe. Quand il légua par son testament à ses sujets l’Empire turc, Pierre le Grand était trop ambitieux pour oublier l’aide que la foi des peuples peut prêter aux desseins des princes. Seule la religion était assez forte pour gagner les peuples slaves qui répugneraient à perdre leurs patries particulières dans l’immensité russe ; seule elle donnait au tsar des prises sur les peuples non slaves, les Roumains et les Grecs. Dès que la « sainte » Russie, devenant la « grande, » offrit un appui aux raïas orthodoxes, ils répudièrent celui de la France et passèrent envers les catholiques de la gratitude à la rivalité. La querelle commença, comme avait commencé l "entente, aux Lieux saints. Les Grecs jugèrent intolérable que le droit de prier sur le tombeau du Christ leur fût concédé par l’hospitalité des Latins ; pour les chasser et se mettre à leur place, ils retrouvèrent le génie de Byzance. Par des surprises, des violences, des corruptions, au nom de vieux firmans qu’ils venaient de fabriquer, en vertu de sentences qu’ils achetaient, ils poursuivirent depuis le milieu du XVIIe siècle leur marche obstinée vers la dépossession des catholiques et par suite de la France. Celle-ci résista d’abord, lit rétablir plusieurs fois dans les sanctuaires les religieux expulsés, obtint du Divan la déclaration que les firmans des Grecs étaient apocryphes et frauduleux. Les Grecs continuèrent à opposer leur inertie, leurs ruses et leur argent. Ils obtinrent leur récompense en 4757. La France, par un de ces refroidissemens chroniques auxquels elle exposait son amitié avec la Turquie, s’était, sans s’inquiéter de son alliée, unie à l’Autriche. Le Sultan irrité enleva la plupart des Lieux saints à la garde des Latins pour la remettre aux Grecs. Depuis, la France a tenté, avec une fermeté décroissante et toujours vaine, de recouvrer ses droits. La Russie, dont l’influence occulte avait tout conduit, jugea bientôt sans danger d’avouer son œuvre en la consolidant ; par le traité de Kaïnardji elle obtint, en 1774, de la Porte, le protectorat sur tous les orthodoxes soumis à la domination ottomane. C’était prendre d’un coup, et dans tout l’Orient, le pas sur la France. Tandis qu’en effet notre patronage sur les catholiques ottomans avait été conquis par alluvion, grâce aux apports insensibles de nos initiatives et à la nonchalance des Turcs, le patronage de la Russie sur les Ottomans orthodoxes était légitimé par l’aveu solennel du Sultan ; et, tandis que nous exercions une autorité de fait sur un million d’hommes, elle acquérait une autorité de droit sur vingt millions. En vain ce droit lui a-t-il été aussitôt repris par la Porte et contesté par l’Europe : obtenu, la Russie n’a jamais renoncé à l’exercer, fallût-il le soutenir jusqu’à la guerre. La seule qui ait été malheureuse, en 1854, n’a pas troublé l’orthodoxie dans ses prérogatives les moins légitimes, puisque la France victorieuse eut l’étrange générosité de ne pas réclamer contre la spoliation commise, un siècle avant, par les Grecs ; et c’est depuis lors que la Russie, loin de suspendre son dessein, l’a poursuivi avec le plus de suite et laissé voir tout entier.

Il ne s’agit plus seulement pour elle de mettre son influence politique au service du culte orthodoxe : elle travaille à établir dans le culte orthodoxe la primauté religieuse de la Russie.

Les faits expliquent cet accroissement d’ambition. Tant que l’Islam étendait ses conquêtes ou commençait seulement à les perdre, il assemblait sous son pouvoir, les Russes exceptés, tous les orthodoxes. Il en avait possédé jusqu’à vingt millions ; il en gardait encore quinze millions au début de ce siècle. Ces chrétiens continuaient à reconnaître le patriarcat de Constantinople, seule institution du Ras-Empire qui fût restée debout. La hiérarchie sacerdotale n’avait pas cessé d’appartenir à la race grecque, jadis maîtresse de toutes les autres dans l’Empire, et toujours la première par le savoir, les dons affinés de l’esprit et l’art du gouvernement. Cette Église grecque avait été assez habile pour paraître à la fois au Turc l’auxiliaire qui maintenait les vaincus en soumission, et à ces vaincus l’héritière de l’antique indépendance, le symbole d’un espoir qui ne voulait pas mourir. Dans l’union de cette foi l’orthodoxie oubliait la diversité de ses races. Toutes attendaient de la sœur aînée et tutrice leur indépendance nationale aussi docilement qu’elles acceptaient un patriarche et un clergé. Seule la Russie, puissance souveraine, avait refusé d’accepter, comme ces races sujettes, un patriarcat soumis au Turc. En confiant sa vie religieuse à ses propres patriarches, puis à son synode impérial, elle s’était mise à part, non à la tête des autres orthodoxes : sans histoire, avec vingt ou trente millions d’êtres à demi civilisés, elle était incapable de disputer à la race grecque un prestige où brillaient confondus les souvenirs d’Athènes et de Byzance.

Mais notre siècle a vu la plupart des peuples possédés en Europe par la Turquie se détacher d’elle, et la race grecque, au lieu d’émanciper toutes les autres, ne se délivrer elle-même qu’en partie. Les Hellènes constitués en royaume ont, les premiers, refusé, malgré les liens du sang, obéissance au patriarche et au clergé du Phanar : Grecs libres, ils ne voulaient plus dépendre de Grecs demeurés sous le joug turc. A plus forte raison les Monténégrins, les Roumains, les Serbes et les Bulgares, dès qu’ils sont parvenus à l’indépendance, ont-ils réclamé, comme gage de leur liberté politique, leur autonomie religieuse, et obtenu, pour leur Église, des chefs et des prêtres de leur nation. La plus nombreuse de ces Eglises, l’Église grecque, réduite à la banlieue européenne de Constantinople et aux orthodoxes d’Asie et d’Egypte, ne compte plus six millions de fidèles. Elle a laissé décliner la science dans ses monastères, l’ardeur de l’apostolat dans son clergé, partout la dignité des mœurs, elle est devenue une fiscalité aux mains prenantes et au cœur froid. Les Eglises nouvelles, qui toutes ensemble la dépassent à peine, sont faibles à la fois de leur isolement et de leur tiédeur. Toutes les énergies de ces petits peuples appartiennent à la patrie retrouvée, que nul d’eux ne tient pour entière, qu’ils ne sont pas sûrs de garder intacte, et qu’ils aspirent à compléter. Leur fièvre nationale laisse peu de loisirs à leur foi religieuse. Que sont ces quelques millions de fidèles, comparés aux quatre-vingt millions dont est fière aujourd’hui l’Église russe ? Elle ne l’emporte pas moins par le zèle. La confiance tranquille de la race en l’avenir, l’autorité d’un gouvernement qui mène sans la nation les affaires de l’Etat, laissent au peuple russe le calme et le temps des pensées pieuses et des songes mystiques. Ce peuple a la simplicité de cœur qui rend la foi facile, nécessaire, et profonde. Son clergé, sans échapper aux infirmités congénitales de toutes les Églises orthodoxes, est plus exemplaire, plus docte, plus vivant que le clergé grec. Voilà pourquoi la Russie ne se contente plus d’être le bras armé, et pourquoi elle veut devenir la tête dirigeante de l’Eglise orthodoxe.

L’influence religieuse s’exerce à la fois par le clergé séculier et par le clergé régulier : la Russie a entrepris de dominer l’un et l’autre. Le centre de l’influence monastique est le mont Athos, enclave de chrétienté dans le territoire turc, asile dont l’indépendance est garantie par l’Europe, république de couvens, résidence de moines souverains. Par un zèle dont on ne sait s’il faut admirer davantage la spontanéité ou la discipline, les Russes attirés vers la vie religieuse ont appris les chemins de ces monastères. Ils font des libéralités, se donnent eux-mêmes, poussent leurs compatriotes au gouvernement des communautés. A l’heure présente, ils sont déjà, s’il faut en croire les Grecs, les maîtres au mont Athos, et, sur treize mille religieux qui y vivent, l’on compterait dix mille Russes. Les Russes ne peuvent supplanter de même les Grecs dans le clergé séculier, et prétendre aux dignités épiscopales. Exercées sur le territoire turc et sur des peuples turcs, elles ne sauraient appartenir qu’à des sujets turcs. Mais, en Asie, domaine aujourd’hui principal du patriarcat œcuménique, et en Afrique, les orthodoxes de race hellène sont une minorité ; la majorité appartient aux orthodoxes de race arabe. La communauté de foi n’empêche pas que les Arabes supportent mal, laïques d’être traités en inférieurs, prêtres de demeurer aux derniers rangs du sacerdoce. C’est ce mécontentement que la Russie a changé en rivalité. Prenant parti pour les clergés d’origine arabe, elle les a soulevés contre le clergé hellène et son monopole des hauts emplois. La brigue des sièges épiscopaux est devenue un conflit de nationalités et elles disputent déjà entre elles les patriarcats d’Antioche, d’Alexandrie et de Jérusalem. Quand sur ces trônes religieux seront assis des patriarches de race arabe, il deviendra aisé à ceux-ci d’enlever aux Grecs le siège dernier et suprême, celui de Constantinople. Alors, discrédité par l’avènement de ces héritiers qui ne représenteront ni l’espérance de l’avenir comme les Slaves, ni, comme les Grecs, le prestige du passé, le patriarcat œcuménique achèvera son déclin. Si les Grecs dépossédés lui refusent obéissance pour ne pas se soumettre aux Arabes, l’orthodoxie sera parvenue au terme de sa décomposition en nationalités. Si les Eglises orthodoxes, après s’être séparées pour garantir l’autonomie des races, ne se résignent pas à la faiblesse que cette division inflige à leur foi commune, et sentent, à l’exemple de Byzance leur mère, le besoin d’appuyer leurs espoirs religieux sur une force humaine, elles trouveront seulement dans le peuple russe la prépotence politique et le zèle confessionnel. A Moscou, protecteur de ces églises nationales ; à Constantinople, maire du palais auprès de patriarches fainéans qui devront leur trône à son influence, le Russe rassemble à son profit les élémens dispersés de l’influence grecque, prépare une unité nouvelle, jusqu’au jour où dans Constantinople délivrée du Turc, un patriarche slave, renouant la chaîne des temps, achèvera, sur l’autel de Sainte-Sophie, la messe interrompue par Mahomet II.

Non contente de se faire, parmi les orthodoxes arabes, une clientèle religieuse, la Russie étend des prises plus complètes sur la Palestine et la Syrie.

La visite aux Lieux saints est la manifestation favorite de la piété orthodoxe. Aucune race n’envoie au tombeau du Christ autant de pèlerins que la Russie ; nuls pèlerins n’y apportent une telle offrande de foi, de fatigues, de privations, d’humble amour. Ils forment presque à eux seuls les foules dont est fière et par lesquelles s’enrichit à Jérusalem l’Eglise grecque. La Russie a voulu d’abord mettre à part les siens, et que leur piété tournât à son propre honneur. Peu après la guerre de Grimée, une « Société russe de Palestine » était créée, et elle obtenait du Sultan, aux portes de Jérusalem, un territoire assez vaste pour contenir une petite ville. Et cette ville aussitôt élevait ses édifices. D’abord des baraquemens où se succèdent les pieuses multitudes des moujicks : là ils trouvent l’abri, une planche pour s’étendre, le samovar bouillant, l’icone devant laquelle une petite lampe brille comme une lueur lointaine d’étoile. Non loin, trois constructions, qui paraissent basses tant elles sont longues, alignent leurs rangées de fenêtres aux volets verts : ce sont trois hôtelleries, entre lesquelles les pèlerins munis d’argent peuvent opter. La plus modeste offre des lits dans des dortoirs désinfectés et repeints chaque année, et des mets simples et bien préparés, que chacun choisit à son goût et paie à la portion. On peut s’y nourrir pour huit sous par jour. La plus luxueuse, dite « des princes, » permet aux riches de satisfaire à leur dévotion sans souffrir dans leurs délicatesses. A côté de ces demeures où les diverses classes continuent séparées leur vie ordinaire, sont les demeures communes à toutes les conditions. La souffrance a les siennes, plusieurs hôpitaux, où rien ne semble épargné pour les soins du corps. L’âme aussi a ses médecins, et pour eux est préparée la Maison des prêtres, vaste comme un séminaire, mais un séminaire sans tristesse. Au-dessus de ces constructions basses, la maison de Dieu, la cathédrale, élève la couronne de ses dômes aux couleurs de malachite. Là, enfin, la patrie a sa maison, la demeure consulaire au haut de laquelle flotte le drapeau. Il pourrait, à égal titre, tout abriter dans cette ville, close de grands murs, et aux portes de laquelle veillent les cawas russes. La main d’un gouvernement se révèle à l’étendue de l’entreprise, à l’ensemble de l’exécution, à l’allure régulière des services que l’on sent menés par des fonctionnaires. Isolés entre de vastes esplanades et des jardins, tous ces édifices apparaissent comme les élémens d’une même œuvre, poursuivie avec méthode par une volonté souveraine. Et ces espaces vides, qui semblent démesurés, ne sont pas trop grands pour contenir les milliers de pèlerins qui affluent à certaines fêtes. Chaque année la Russie les envoie plus nombreux, et de plus en plus l’Eglise grecque paraît une oligarchie sacerdotale qui détient les richesses et les honneurs, en face d’une multitude qui a la foi et la force.

A l’établissement d’une cité russe près Jérusalem, se joint en Syrie une entreprise d’éducation russe. L’entreprise a commencé à Nazareth, par l’ouverture d’une Ecole normale. Quarante jeunes Syriens reçoivent là une éducation qui les rend aptes à enseigner à leur tour. Tous les professeurs, sauf celui de turc, sont Russes ; la langue employée est la langue russe ; les études sont dirigées de façon à répandre la foi en la grandeur russe. Ainsi formés, et à la fin de leurs cours, ces élèves sont placés comme maîtres à la tête d’écoles populaires dans lesquelles les indigènes trouvent l’enseignement primaire et apprennent aussi le russe. Créées d’abord en Galilée, puis en Syrie, elles sont déjà au nombre de cent quarante, et gagnent de proche en proche vers le Nord, comme si la Russie voulait jalonner une route et joindre Jérusalem à ses frontières d’Arménie. Un tel effort trahit un autre dessein que de répandre l’orthodoxie et de soulever, parmi les orthodoxes, l’ambition des Arabes contre la primauté sacerdotale des Hellènes. Dans un pays où le syriaque n’est pas seulement une langue populaire, mais une langue liturgique, la respecter et s’en servir semblait le premier hommage à rendre à la race arabe, et certes le plus rapide moyen de persuasion sur les indigènes n’était pas de leur apprendre le russe, qui ne sert ni à leur vie religieuse, ni à leur vie commerciale, ni à leur vie domestique. Ici l’enseignement n’est pas pour l’utilité de l’élève, mais du maître. Un peuple qui impose sa langue à un autre a commencé de le conquérir : les mots portent les idées, la domination des intelligences prépare l’autorité sur les faits et rend parfois possible la mainmise sur l’Etat. Déjà, soit par ces instituteurs, soit par des émissaires, le bruit est répandu que la Syrie et la Palestine appartiendront à l’Empire russe.

Ce n’est pas une moindre victoire qu’une partie des Russes ambitionne. Quelques politiques n’aspirent à ces conquêtes que par un instinct de croissance, mais, chez la plupart, la convoitise territoriale est provoquée, transfigurée, sacrée par le dévouement religieux. Jérusalem, attraction constante de la piété chrétienne, console et blesse tout ensemble la foi. La rencontre du Turc partout où l’on cherche les traces de l’Homme-Dieu ; le Saint-Sépulcre encore gardé par des soldats ennemis ; le divan sur lequel, à l’entrée et dans l’enceinte du sanctuaire, des musulmans s’étendent, dorment, fument et, véritables maîtres de l’heure, mesurent le temps laissé aux chrétiens pour s’agenouiller où souffrit, mourut et ressuscita le Christ ; la tolérance même, don généreux et précaire, qui réduit la piété chrétienne à l’aumône de l’Islam, tout entoure de scandale et d’humiliation la prière. Comme aucun peuple n’est aussi empressé aux Lieux saints que le peuple russe, nul n’a si douloureusement senti, quand, semblable au Crucifié, son amour a soif, se poser sur sa bouche l’éponge de vinaigre : l’amertume en reste sur ses lèvres, des milliers d’hommes la rapportent à leur retour, elle passe dans leurs récits ; et ainsi, jusqu’au fond de l’immense empire, un désir se propage de délivrer la Ville Sainte. Cette conquête apparaît comme une purification, et les plus simples comprennent le mieux que Jérusalem, la plus auguste relique du Christ, doit appartenir aux chrétiens.

Quels chrétiens ? L’orthodoxie n’estime tels que les orthodoxes, et garde au catholicisme une rancune de sœur ennemie. La même haine qui, religieuse, prépara la rupture entre les deux Eglises ; qui, politique, fit les Grecs complices des musulmans contre les croisés ; qui, nationale, après la prise de Constantinople par les croisés, trouva dans la dépossession des Grecs un nouveau grief contre les Latins, et par ces discordes prépara la victoire du Turc ; la même jalousie hostile qui dans les sanctuaires sollicite sans cesse le clergé orthodoxe à usurper sur les catholiques les pierres et le sol, la propriété d’un mur, la place d’une lampe, l’usage d’un escalier, à pousser dehors ses voisins par une expulsion insensible, survivent dans le cœur des Russes. Ils proportionnent leurs desseins à leurs forces. Ce que les Grecs tentent dans l’ombre des chapelles par une guerre de bedeaux, nombre de Russes rêvent de l’accomplir dans la Palestine entière, et par la puissance ouverte de l’Etat. A ces orthodoxes impatiens d’établir là leur nation pour y fixer leur foi, il n’échappe pas que laisser aux frontières d’une Palestine orthodoxe et russe une Syrie catholique et protégée de la France, serait rendre précaire la conquête. Ils sentent que, pour consolider leur victoire, il faudra l’étendre, et c’est pourquoi ils commencent à se préparer, par la diffusion de leur langue, l’audience de cette contrée. Tant que le français, l’italien et le grec seront les dialectes d’Europe enseignés dans les écoles et parlés dans la province ! , les deux premiers livreront la Syrie à l’influence des missionnaires catholiques, le troisième la soumettra à une orthodoxie hellénique et rivale des ambitions slaves. Le jour où les trois langues seront remplacées par la russe, les confessions ni les races rivales n’auront plus la parole, et il deviendra facile au peuple qui la gardera seul d’imposer ses croyances : alors la conquête sera définitive. Jérusalem est le but, la Syrie est le chemin.

Sans doute le gouvernement russe n’a jamais déclaré siens ces projets. La Société de Palestine a ici encore couvert l’Etat ; mais le voile est de plus en plus transparent, et le titre d’ « Impériale » accordé en 1893 à cette société est la reconnaissance officielle de son caractère officieux. La « Société de Palestine » n’est qu’un incognito de l’Empereur. Les fonctionnaires ne la soutiendraient pas de leurs souscriptions, ni les grands-ducs de leur patronage, si, pour l’œuvre de Palestine et pour l’œuvre de Syrie, ils n’étaient sûrs d’une approbation auguste. Une autocratie absolue comme celle des tsars n’est impuissante qu’à dérober sa volonté derrière l’indépendance de ses sujets : comme elle supprime tout ce qu’elle désapprouve, elle veut tout ce qu’elle permet. Et cette action de la Russie dans la plus catholique des provinces turques, inquiète tous les chrétiens unis à l’Église romaine. La conduite du gouvernement russe envers les Polonais et les Ruthènes prouve combien, dans cet Empire, la liberté de conscience est mesurée aux dissidens. Les catholiques de Syrie et de Palestine prévoient le même sort, craignent tout ensemble pour leur nationalité et pour leur foi. Et comme l’une et l’autre ont pour protectrice la France, la France serait menacée elle-même par le projet formé contre eux.

L’amitié de la France et de la Russie offrait opportunément, ce semble, un moyen de dissiper ces obscurités. Elle les a maintenues et épaissies. C’est depuis le moment où l’alliance a été nouée que l’effort de l’orthodoxie contre le catholicisme est devenu plus actif, et que la propagande russe s’exerce avec une énergie croissante dans les contrées les plus acquises à l’influence française. C’est depuis ce moment que la France a opposé le moins de résistance aux manœuvres du clergé grec, tolère le plus d’usurpations dans les Lieux saints, laisse en Palestine et en Syrie la carrière libre à l’activité russe. Rien n’égale la désinvolture avec laquelle notre alliée a pris ses aises, sinon la discrétion avec laquelle nous les avons respectées. Son intimité avec nous a aussitôt atteint ce degré où l’on regarde comme à soi ce qui appartient à un ami : notre affection s’est élevée à cette plénitude parfaite où l’on se considère comme n’ayant plus de droits sur ce que l’ami désire. La passivité de notre diplomatie, notre indifférence à défendre nos intérêts, notre libéralité à les abandonner, l’attitude assurée de la Russie quand elle étend la main sur nos droits, et notre trouble quand il nous faut les défendre, tout est surprise, anxiété pour notre clientèle catholique. Elle se demande si l’influence irréligieuse qui domine en France les pouvoirs publics l’emporte sur les constantes traditions de notre politique ; si nos nouveaux hommes d’Etat ont mis leur philosophie à oublier qu’en Orient, la Russie et la France protègent des Eglises rivales ; si, après avoir conclu un traité, sans convenir de ce que la propagande des deux nations pourrait se permettre et devrait éviter, ils supportent toutes les libertés prises par leur alliée, plutôt que de refroidir, par des réserves faites après coup sur des questions non prévues lors du pacte, une amitié précieuse et fragile ; ou enfin si, à l’heure de ce pacte, consciens du conflit ouvert entre l’hégémonie religieuse de la Russie et de la France, ils ont pensé que, dans tout traité, il fallait payer de certains abandons les avantages à acquérir, et, pour assurer l’inviolabilité de nos frontières, ont délibérément sacrifié à l’ambition orthodoxe de la Russie le protectorat catholique de la France. Les gens qui craignent d’être abandonnés prennent parfois les devans, et c’est l’habitude parmi les Orientaux. C’est pourquoi les écoles russes commencent à être fréquentées, malgré l’attachement de la population à ses anciens maîtres et à ses langues adoptives. Le prestige du peuple russe s’étend par cet enseignement ; la crainte même de la conquête russe accroît le succès de ces écoles, et nombre de Syriens, résignés ou non à cette domination qui se prédit inévitable, trouvent bon que leurs enfans apprennent la langue du futur maître. Les amis désintéressés de la France lui demeurent, mais ils ont l’air de couvrir une retraite et semblent plus fidèles par les souvenirs que par l’espoir. Si utile qu’ait pu être pour nous l’alliance russe dans le reste du monde, elle a amoindri le prestige de la France dans le Levant.


II

A ce conflit entre les Eglises romaine et grecque, le protestantisme est venu ajouter une rivalité plus récente, mais d’autant plus jalouse, comme sont les amours tardives.

Contrainte de lutter au XVIe siècle pour la vie, au XVIIe pour l’empire dans quelques États, affaiblie par le scepticisme, ou distraite par les guerres qui furent la jeunesse libertine et la fin tragique du XVIIIe siècle, la Réforme dura d’abord où elle était née, sans forces pour se répandre. Mais, quand 1815 rendit au monde une paix dont la Russie cul la gloire stérile, et dont les avantages solides furent pour l’Angleterre et la Prusse, l’hégémonie protestante commença. La Grande-Bretagne, invulnérable dans son île et présente par ses colonies dans toutes les régions du globe, voyait se prolonger autour d’elle l’immensité des mers, à la fois rempart et chemin. Cette race dont toutes les fiertés rendaient grâce à la Réforme, se croyait capable de fournir à l’univers la sagesse politique et la vérité religieuse. Elle, si dure à certains de ses sujets dans la mère patrie, se fit la patronne des libertés publiques ; elle, partout si âpre au gain, mit son devoir à pourvoir de biens spirituels ceux à qui elle disputait sans scrupule les biens de la terre. De telles contradictions, qui scandalisent notre logique un peu courte, ne prouvent pas la duplicité de ceux qui les commettent. L’âme des Anglais joint sans hypocrisie la générosité religieuse à l’égoïsme mercantile, comme en leurs yeux luit à la fois un dur éclat de métal et la couleur profonde du ciel.

Cependant la plus importante des colonies anglaises, l’Amérique, était devenue elle-même nation. Ses frontières d’océans la faisaient sans voisins à écarter ou à conquérir, lui ouvraient accès à tous les rivages, et elle gardait aussi la double originalité des traits maternels, le réalisme et la mysticité. D’ailleurs elle mêlait au sang aristocratique de la Grande-Bretagne le sang épais et fumeux de la démocratie, et, précisément parce qu’elle était plus peuple, mettait une ardeur plus brutale dans les contradictions de son âme. Tout en poursuivant sans scrupule la destruction des Indiens, elle poussait jusqu’à l’élan, jusqu’à l’angoisse, la conscience de l’aide due aux races inférieures par les races supérieures, et le zèle de l’apostolat religieux. C’est ainsi que les deux peuples les plus libres de leurs actions, et de l’action la plus universelle, se trouvèrent au XIXe siècle les champions de la Réforme.

Ils pensaient de même sur les erreurs qu’il importait de combattre les premières, et sur le moyen le plus efficace de les vaincre. A leurs yeux, la grande division était entre les sociétés qui connaissent et celle s qui ignorent le Christ ; les premières, malgré les divergences et l’inégale valeur des rites, ensemencées de civilisation, les secondes stériles. La majorité des hommes n’avait pas encore reçu l’Évangile, c’est à cette multitude qu’il était urgent de le porter. Quand les infidèles seraient devenus chrétiens, il serait temps de discuter entre frères sur la manière la plus parfaite d’adorer et d’imiter le Christ. Une inspiration vraiment religieuse transfigurait ici l’esprit de secte et triomphait de cette aigreur processive qui cherche volontiers querelle, comme aux plus odieux, aux cultes les plus voisins. En revanche, la foi protestante seule avait persuadé aux futurs missionnaires qu’en la Bible est la « grâce suffisante, » qu’à méditer ce livre, l’homme devient son propre prêtre, et que l’essentiel de l’apostolat était de mettre le texte divin sous les yeux des infidèles.

De 1823 à 1830, ils prirent pied dans le Levant. Leur apostolat avait choisi la Palestine, la Syrie, l’Asie Mineure, l’Egypte, les contrées le moins peuplées de chrétiens. C’étaient les juifs et les musulmans qu’ils se proposaient d’évangéliser. Libraires et imprimeurs autant que missionnaires, les premiers arrivans, dès 1831, distribuèrent en Bibles 27 millions de pages. Ils vendirent même une partie des exemplaires, mais c’était aux juifs, et ceux-ci n’achetaient que l’Ancien Testament, si bien que l’effort des protestans servait à maintenir les égarés dans l’erreur. Pour les feuilles données, autant en emportait le vent. Parmi ceux qui parlaient les langues imprimées dans ces livres, combien savaient lire ? et combien comprendre ? La nécessité apparaissait d’un interprète, d’un guide, d’un médiateur entre le texte mystérieux et l’âme aveugle. Contre l’erreur il fallait la puissance de l’homme sur l’homme, l’autorité de la parole et de l’exemple. Aux colporteurs, aux libraires, qui avaient été les premiers missionnaires, s’ajoutèrent donc les prédicans, et ceux-ci, avec un beau zèle, se mirent à catéchiser les musulmans et les juifs. Mais bientôt leur apparut que sur ces têtes dures les coups de la grâce rebondissaient sans pénétrer. Tout comme le musulman du haut de sa victoire, le juif, du fond de sa déchéance, a conscience d’appartenir à la race choisie, sacrée par sa foi pour la royauté sur toutes les autres, et tient pour inférieure la race chrétienne. Cet orgueil faisait au musulman et au juif une armure à l’épreuve de la démonstration. On ne se laisse pas persuader par ceux qu’on méprise. Mais les juifs estiment l’argent, les Turcs en manquent, et la générosité protestante le faisait affluer aux mains des pasteurs. Pourquoi ces ressources qui attestent la foi des chrétiens n’aideraient-elles pas à changer celle des infidèles ? Elles devinrent tentatrices et pour ceux-ci et pour les missionnaires qui, impatiens de donner à leurs prédications un poids efficace, parlèrent d’or.

Parmi les juifs, dont le génie découvre partout un trafic, quelques-uns pratiquèrent l’abjuration comme une nouvelle forme de commerce, et même, changeant de domicile et de nom, la renouvelèrent assez de fois pour avilir le prix de la marchandise. Mais le cas fut rare autant que vil, et la masse des juifs, impassible au gain, garda sa misère et son Dieu. Les musulmans ont d’autres mœurs. S’ils consentent que chacun pratique sa foi, ils n’ont jamais admis que personne discutât la leur. Au premier mot, ils la défendent comme ils Font répandue autrefois, par la violence : ils malmèneront les pasteurs. Les protestans virent bientôt qu’à la première œuvre ils épuiseraient leurs ressources, et qu’à la seconde ils risqueraient leur vie, pour un résultat également stérile.

L’expérience, encore là, prononça contre les prévisions. Elle prouva que les hommes capables soit de suivre la vérité au premier appel et pour sa beauté divine, soit de se rendre à la première sommation de l’intérêt et de se mettre ouvertement à prix sont des exceptions ; qu’on a grand’peine à trouver les premiers, et qu’il ne vaut pas la peine de chercher les seconds. La plupart des hommes ne vivent ni si haut ni si bas. Sans doute l’égoïsme est leur conseiller ordinaire et ils ont besoin qu’un avantage personnel augmente l’attraction de leur pauvre moi vers les vérités absolues ; mais ils ont aussi besoin de croire que cet avantage n’est pas la raison déterminante de leur adhésion au bien, et que les mouvemens de leur conscience sont désintéressés. Pour gagner cette conscience, il la faut apprivoiser d’abord par des approches où elle reconnaisse des bontés. La maladie, la misère, l’ignorance n’offrent que trop d’occasions au dévouement. Il soulage sans avilir, il est même un acte de religion puisqu’il fait régner la fraternité entre les créatures de Dieu. La gratitude amène peu à peu ceux qui profitent de ces services au respect des croyances qui produisent ces vertus, et nous aimons bientôt les idées de ceux que nous aimons.

Cette voie plus détournée et plus sûre avait été depuis longtemps suivie par les missionnaires catholiques. En s’y engageant à son tour, l’apostolat protestant prit sa formation définitive. Le sentiment que la méthode efficace était trouvée amena vers 1840 un effort plus général de la Réforme. Des protestans de toute race, de tout rite, de toutes associations, vinrent se joindre aux premiers groupes des Anglais et des Américains. Les œuvres de miséricorde et de savoir eurent un printemps soudain. A cette abondance il n’y eut plus à reprocher que son désordre : chacun, juge de son action, déployait son zèle sans coordonner son effort avec celui des autres. De là, sur certains points, stérile concurrence entre les ouvriers trop nombreux ; de là, sur d’autres points, disette d’actes et d’hommes. Les missions catholiques ignoraient ces maux. Rattachées toutes à une autorité suprême, elles étaient réparties selon les besoins et se complétaient sans se gêner. C’est ce bienfait de l’unité dans la direction et de Tordre dans le travail que les protestans voulurent emprunter aussi aux catholiques. L’élan de la propagande avait été donné par les Anglo-Saxons, l’effort vers la discipline vint de la Prusse.

Frédéric-Guillaume III, dans les loisirs que lui laissait sa fortune si diverse d’Iéna et de Waterloo/s’était occupé de choses religieuses avec une piété sincère, mais conforme à la loi de sa race, et avait cherché une manière d’honorer Dieu qui rendît le roi plus puissant. Les divisions entre Luthériens et Calvinistes offensaient ses instincts d’alignement ; il avait réuni les chefs principaux des deux sectes, avec ordre de se mettre d’accord, avait lui-même établi les apparences de cette entente, créé des évêques et déterminé leur costume, réglé les détails du rituel, paré de crucifix et de chandeliers la nudité des temples, et envoyé dans ces temples ses soldats des deux confessions abolir leurs divergences par la paix du culte nouveau, et manœuvrer devant Dieu à la prussienne. Quand il mourut en 1840, son fils Frédéric-Guillaume IV hérita de ce mysticisme organisateur. Dès le mois de mars 1841, il envoyait aux puissances chrétiennes une adresse où il les invitait à s’unir pour « améliorer le sort de la Terre Sainte, » et il engageait avec l’Angleterre des négociations pour « rétablir à Jérusalem la vraie catholicité de l’Eglise. » Son père avait tant bien que mal mis d’accord Luther et Calvin : lui, proposa une entente du même genre à l’église anglicane. La Reine et le Parlement consentirent ; le « Jérusalem bishopric act » décida qu’un évêché protestant serait établi à Jérusalem avec juridiction sur la Palestine, la Chaldée, l’Egypte et l’Abyssinie, que le titulaire serait sacré par l’archevêque de Cantorbéry, et désigné alternativement par l’Angleterre et la Prusse. Ainsi commença en faveur du protestantisme une action publique des gouvernemens.

Par cela seul qu’elle unissait les efforts de deux peuples, elle accroissait la puissance du prosélytisme religieux, elle ne ménageait pas une influence politique au profit d’une nation. Ce désintéressement passa de mode quand Guillaume et Bismarck régnèrent. Eux, après avoir étendu le royaume de Prusse en Empire d’Allemagne, voulaient dominer par le commerce comme par les armes et, en attendant la création de colonies nationales, établir, dans les domaines des autres peuples, des centres de vie et d’affaires. Le Levant offrait, à une race prolifique et laborieuse comme la race allemande, et des avantages immédiats, et la chance de beaux héritages, le jour où viendrait à mourir le maître valétudinaire de ces contrées. Le chancelier, jusque-là fort hostile aux songe-creux qui abandonnaient la mère patrie pour la vaine conquête d’une Jérusalem mystique, se convertit alors à « l’influence des impondérables, » parce que la propagande religieuse entraîne à sa suite un courant de mœurs, d’habitudes, d’échanges et de gains. Mais, pour devenir avantageuse, il fallait que cette propagande ne se fit pas en faveur du protestantisme, par des missionnaires de toute nation, mais par des Allemands, au moyen de la langue allemande, au nom de la culture allemande, au profit des intérêts allemands. Voilà pourquoi, en 1882, le chancelier refusa de pourvoir à la vacance de l’évêché anglo-prussien, et, dénonçant l’accord, réserva son patronage aux œuvres de sa nation. Son bon sens ne se dissimula pas qu’il ne suffisait pas de les laisser faire, que le protestantisme, livré à lui-même, tendait à la division, que les sectes s’élevant contre les sectes ne produiraient rien d’ordonné, de suivi et de puissant. Il se résolut à employer la seule force d’unité qui subsiste dans la Réforme, l’autorité du prince sur le gouvernement de l’Eglise ; il fallait que le protestantisme germanique mît tout son zèle obéissant au service d’un même dessein, fût dirigé vers des contrées utiles, et accoutumât des contrées à recevoir sous le même drapeau les pasteurs, les marchands, et au besoin les soldats de la Prusse. Ainsi fit-il. Et depuis lors, à l’évêché de Jérusalem que la haute Eglise d’Angleterre soutient sans lui donner de vie, à ce prosélytisme des sociétés anglaises et américaines qu’anime l’esprit individuel, s’ajoute une propagande politique, concentrée en Syrie et en Palestine, nourrie par une émigration savante, soutenue par les subsides de l’Allemagne, favorisée par sa diplomatie.

Par cette renonciation à une discipline commune, le protestantisme est revenu à sa loi de nature. Du jour où la Réforme, préférant à la concorde de tous les chrétiens la liberté de chacun, a rompu le faisceau du catholicisme, elle s’est obligée à respecter l’indépendance de la pensée et de l’action dans chaque homme devenu son propre pape. Par-là, elle n’est pas seulement une hérésie définie et définitive, mais la source intarissable des discordes et, si l’on peut dire, le plus grand commun diviseur des esprits. La logique des faits n’a pas davantage permis aux protestans de poursuivre leur dessein primitif, c’est-à-dire de respecter les confessions chrétiennes et d’évangéliser seulement les infidèles. Dès que l’œuvre de charité précédait l’œuvre de foi, l’apôtre n’avait plus à choisir ses catéchumènes. A ceux qui se présentaient il n’y avait plus à demander leur croyance, mais leurs maux. Dans les hôpitaux et les écoles ouverts par les protestans, entrèrent donc non seulement des musulmans et des juifs, mais des orthodoxes, des arméniens et des catholiques. Et quand, parmi ces hôtes soulagés dans leurs détresses terrestres, on chercha les plus prêts à accepter la foi de leurs bienfaiteurs, les chrétiens se trouvèrent les moins rebelles. Leur cœur n’avait pas de mépris, il avait de la gratitude, la simplicité de plusieurs croyait presque ne pas changer, à passer d’un rite à un autre dans la religion du Christ. Les conversions se faisaient presque exclusivement parmi eux. Les protestans récoltèrent où levait la moisson. Et, par un dernier démenti donné à leurs projets, leur propagande est devenue la rivale de l’apostolat orthodoxe et catholique.

Ces caractères généraux de la propagande évangélique s’allient d’ailleurs à une extrême variété d’action. L’autonomie des sectes et des œuvres protestantes accroît la souplesse de leurs mouvemens. Elles cessent de se ressembler où les contrées ne sont pas les mêmes, partout prennent un air du pays, et la diversité de leurs efforts prouve tout ensemble la condition inégale des races indigènes qu’il s’agit de gagner et le génie différent des races européennes qui exercent l’apostolat.

La Palestine est un sanctuaire. Là, toutes les religions qui adorent le Rédempteur s’agenouillent et prient. En face de 800 000 musulmans et de 80 000 juifs, compacts et inébranlables comme le roc, les chrétiens forment à peine le dixième de la population, et se partagent en 60 000 orthodoxes, 25 000 catholiques dont 16 000 indigènes, et quelques milliers d’arméniens. La foi qui les assemble met en contact et comme à l’étroit leurs divergences, et leur acte commun d’amour exaspère leurs jalousies. Pour imposer à l’Islam, pour se défendre contre les agressions des chrétientés rivales, parfois pour assurer le succès de leurs propres violences, ces Eglises ont toujours tenu à grouper autour d’elles aux saints lieux le plus possible d’adhérens. Ils sont des témoins et au besoin des soldats. Or, la Palestine est un pays sans agriculture, sans industrie : sa principale richesse est le tribut que paie à Jérusalem la piété de l’univers. Il était inévitable et juste que chaque culte aidât ses populations pauvres à vivre là où leur présence était un acte de dévotion et une mesure de sûreté. Ainsi ont commencé l’usage, puis l’excès : chaque religion non seulement instruit et soigne, mais loge, emploie, fournit d’alimens la colonie mi-pieuse et mi-mendiante qui l’entoure de foi, de misère et de paresse.

Lorsque les sectes protestantes pénétrèrent à leur tour en Palestine, il leur fallait, pour compter à Jérusalem parmi les religions, acquérir des adhérens parmi les indigènes. Puisque l’argent était un moyen de prosélytisme, elles possédaient de quoi se faire vite des amis. Et, tandis que les vieux cultes étaient obligés de répartir leurs largesses sur de vastes communautés, les protestans arrivaient, forts de leur nouveauté même, et libres de concentrer sur un petit nombre de catéchumènes leur propagande. Ils se trouvèrent induits par l’exemple en un abus qu’ils allaient augmenter. Leurs ressources les poussaient aux surenchères. A qui cherchait dans le protestantisme le royaume de Dieu et sa justice, ils ont offert le reste par surcroît. Aujourd’hui, ils ont dans leurs écoles 4 000 élèves, et dans leurs chapelles 2 000 communians. C’est peu, si l’on songe au temps et aux sommes dépensées : c’est beaucoup, si l’on songe que le protestantisme est dans l’Orient un culte sans traditions, et qu’il a su tirer de rien quelque chose.

La conversion des Asiatiques n’emploie pas à Jérusalem tout le zèle des Sociétés Evangéliques. Nombre de protestans européens sont retenus là par le désir d’y perpétuer leur hommage et de s’y consumer, flambeaux vivans. Mais l’huile même de ces lampes mystiques brûle avec des lueurs d’incendie. Quand les protestans ont cherché leur place de prière, les saints lieux étaient depuis longtemps partagés entre les catholiques, les orthodoxes et les arméniens. Ces églises privilégiées n’avaient d’ailleurs pas éteint leurs jalousies dans la co-possession des sanctuaires. D’accord pour reconnaître l’authenticité de ceux qu’elles se partageaient, elles vénéraient, chacune en d’autres lieux qu’elle possédait seule, le théâtre d’autres scènes évangéliques, et chacune contestait la prétention des cultes rivaux à posséder eux aussi, eux seuls, les lieux témoins des mêmes faits. L’exemple fournit aux protestans une arme dont ils allaient se servir mieux que personne. Derniers venus, ils s’étaient contentés de ce qu’avaient dédaigné les premiers occupans. Mais la place où il fallait vénérer la trace de certains faits évangéliques était contestée entre les plus vieux gardiens de la Terre-Sainte. S’ils se contredisaient, il était d’évidence qu’ils se trompaient les uns ou les autres ; faillibles, pourquoi ne se tromperaient-ils pas, même quand ils étaient d’accord ? El si d’aventure, les sanctuaires possédés par les vieilles communions, comme les grandes reliques du christianisme, n’étaient pas les emplacemens véritables du sacrifice divin ? Et si les véritables étaient ces emplacemens dédaignés où la foi protestante aurait été conduite par une prédestination singulière, et où, par un de ces changemens qui plaisent à Dieu, les derniers se trouveraient les premiers ? Jusque-là les querelles entre les sectes sur l’authenticité de tel ou tel lieu étaient des disputes de moines, on s’y combattait surtout à coups de légendes, on s’opposait des miracles, on levait les yeux au ciel pour se disputer la terre. Les protestans ont entrepris à leur compte la guerre avec les apparences de la méthode, de la rigueur, et de l’impartialité scientifiques. Les auteurs profanes et la Bible en main, ils interrogent le relief du sol, fouillent les apports que dix-huit siècles avaient entassés sur la terre foulée par les pieds du Christ, la remettent au jour, mesurent l’étendue de la Jérusalem antique, identifient ses monumens, déterminent la place de ses portes. De ces travaux ils ont conclu d’abord que le Calvaire est hors de la Jérusalem actuelle, et que la croix et le tombeau ont leur place certaine dans des terrains acquis par les Sociétés Évangéliques. Après avoir contredit avec cette hardiesse aux traditions les plus importantes et les plus révérées, ils n’étaient pas hommes à en respecter aucune. Leur campagne de doute attaque un à un tous les souvenirs que le témoignage de la piété séculaire avait consacrés. Par ce combat d’archéologie contre les traditions, les protestans, et en parliculiei : les Anglais qui le mènent, ne revendiquent pas seulement la possession des places les plus augustes dans les Lieux saints. Ils ont conscience qu’ils ébranlent toute l’autorité des Eglises adverses : si elles sont convaincues de s’être trompées sur les faits, comment échapperaient-elles au soupçon d’errer sur les dogmes ? Ces coups portés à Jérusalem les blessent toutes ensemble et partout. En Syrie, autre terre, autres hommes, autres luttes. Si un million de musulmans forme là aussi le fond de la population, les catholiques viennent les seconds par le nombre et par les privilèges. 300000 Maronites, groupés sous un gouverneur chrétien, forment une nation presque indépendante ; 100000 Druses, 80000 orthodoxes, même avec les Arméniens et les juifs, n’égalent pas cette masse. Là, les diversités de foi se confondent dans le culte commun de l’intelligence et de la richesse que l’intelligence produit. La fertilité du pays, le nombre des ports, l’importance des affaires qui retiennent dans les principales villes une colonie européenne, ont donné aux indigènes la vision multiple, et le goût croissant de la civilisation occidentale. A cette civilisation il leur fallait, pour améliorer leur sort, emprunter d’abord la science. Comme une vague formée sur nos côtes, et qui, à travers la Méditerranée, roulerait sa houle jusqu’aux plages de l’Asie, le mouvement commencé en France, après 1830, pour l’instruction du peuple avait atteint la Syrie, grâce à nos missions catholiques. Elles avaient, dans les centres importans, ouvert des écoles. Notre écriture, nos méthodes de calcul, le français et l’italien gratuitement enseignés, ouvraient aux pauvres les situations les plus lucratives de la domesticité et les postes secondaires du commerce, des banques, des agences maritimes, des consulats, de l’administration turque. Pour les riches, un collège avait été fondé par les jésuites, deux par les lazaristes. Non seulement les catholiques, mais les orthodoxes et les musulmans y envoyaient leurs fils : le goût pour l’instruction des enfans était plus fort que la haine pour la religion des maîtres. Ces maîtres, d’ailleurs, religieux et religieuses d’Europe, ne trouvaient ni ne cherchaient, pour les aider dans cet apostolat, la collaboration des indigènes. Ils se prodiguaient si bien que leur zèle multipliait leur action, mais, limitée par leur petit nombre, elle ne s’étendait guère au-delà du littoral, et atteignait à peine quelques milliers de Syriens.

Les pasteurs protestans, qui s’installèrent en Syrie au moment de cet effort, étaient encore bien moins nombreux que les missionnaires catholiques. Comme ils étaient mandataires de sectes rivales, leurs activités ne se complétaient pas, comme celles des catholiques : elles s’opposaient. Chacun d’eux, avec sa famille et ses habitudes de confort, coûtait plus en un mois qu’un moine ou un religieux en un an. S’ils se fussent bornés à nous imiter pour nous vaincre, ils étaient vaincus d’avance. Ils le virent à la stérilité de leurs premiers efforts. Pour réussir, il fallait innover. Les missionnaires américains s’en rendirent compte les premiers. L’idée simple et féconde leur vint de former, parmi les indigènes, des maîtres et des pasteurs, et de transmettre, par ces intermédiaires, à la Syrie la science humaine et la science divine. L’entreprise ne dépassait pas leurs forces, puisqu’ils se borneraient à former des élèves choisis ; elle offrait un emploi fécond aux facultés des missionnaires, puisque chacun des disciples instruits par eux deviendrait à son tour un propagateur de leurs enseignemens ; elle assurait un fécond emploi des ressources, puisque, si les leçons données par eux à ces maîtres indigènes coûtaient cher, les leçons transmises par ces indigènes à la population coûteraient peu. Enfin, dans des contrées où l’idée de race et celle de religion semblent inséparables, aucune propagande n’égalerait en efficacité l’apostolat entrepris auprès des indigènes par des hommes de même sang. Les Américains ouvrirent donc quelques écoles normales et séminaires où ils appelèrent et formèrent avec soin des habitans du pays. Ainsi ils purent avoir des maîtres indigènes plus nombreux que les missionnaires européens, multiplièrent les écoles dans la plaine et sur les pentes du Liban, s’établirent hardiment où les autres religions avaient leurs principaux centres, et avec un soin de prédilection chez les Druses qui perpétuent au sud des montagnes syriennes une foi et une nation solitaires. Contre les catholiques protégés de la France, contre les orthodoxes, cliens de la Russie, contre les musulmans soutenus par la Porte, ce petit peuple ne peut compter ni sur lui-même ni sur un ami. Les Américains et surtout les Anglais ne lui laissent oublier ni sa faiblesse, ni leur puissance, ni son intérêt à mériter leur appui, travaillent à faire de son territoire le réduit de leur influence, et espèrent convertir cette race que nulle attraction étrangère ne leur dispute.

En revanche, incapables soit de suffire eux-mêmes aux chaires multiples qu’exige le moindre collège, soit de former des professeurs à la culture classique, ils ne s’essayèrent même pas à l’enseignement secondaire. Cette impuissance leur valait un renom d’infériorité dangereux, même pour leurs entreprises d’enseignement primaire : ils reprirent l’avantage par une application nouvelle de leur idée maîtresse, et en donnant aux indigènes une preuve habile de sollicitude et de confiance. En Orient, la profession qui rend le plus de services, obtient le plus de respect, rapporte le plus d’argent est peut-être celle de médecin. Les catholiques ne s’étaient pas avisés d’ouvrir, par leur enseignement, cette carrière à leurs élèves syriens. Les protestans, après avoir fait des maîtres d’école et des prédicans, voulurent faire des docteurs. Une école de médecine exigerait moins de professeurs qu’un collège et l’emporterait par le prestige, autant que l’enseignement supérieur l’emporte sur l’enseignement secondaire. Les Américains encore eurent le mérite de l’idée et de l’exécution. En 1875, cette école fut fondée à Beyrouth et prit le nom d’Université. Elle eut aussitôt plus de cent élèves, et cette ingénieuse avance à l’orgueil et à l’intérêt des Syriens assura aux protestans une primauté. Il ne restait au catholicisme qu’à imiter ses rivaux. Il montra d’ailleurs une promptitude égale dans la volonté et dans les actes. En 1885, s’ouvrait à Beyrouth une école de médecine, dotée de professeurs plus nombreux, de services plus complets, et toute française. Les jésuites avaient fondé et dirigeaient la nouvelle Université ; l’hôpital tenu par les sœurs de charité servait de clinique ; le gouvernement français avait, outre de faibles secours, fourni une aide efficace, en accordant à cette Université des examinateurs nommés par lui, et aux diplômes décernés par eux validité même en France. La réputation des médecins formés par l’Université catholique l’a vite emporté sur celle des médecins qui sortaient de l’Université protestante. La première grandit et compte plus de cent élèves, la seconde décline et n’en a que quarante.

A l’heure présente, le prestige de la haute science est reconquis par les catholiques. Ils continuent à donner seuls l’enseignement secondaire. Mais les protestans continuent à disputer l’avantage dans l’instruction populaire. Les catholiques ont, là encore, mis à profit la leçon, utilisé le concours des prêtres maronites, des sœurs indigènes, et multiplié ainsi les écoles et l’apostolat. Mais, pour instruire solidement ceux qui devront enseigner, les protestans n’épargnent ni le temps ni la dépense. L’un et l’autre sont, faute de ressources, plus parcimonieusement mesurés dans les établissemens catholiques où se forment les prêtres et les maîtres indigènes. Ceux-ci passent pour inégaux de science religieuse et d’aptitude pédagogique à leurs émules. Où il faut choisir entre eux, cette renommée de savoir humain attire aux protestans nombre d’élèves qui vont non aux doctrines les plus sûres, mais au maître le plus habile, et, parmi ces élèves, elle en séduit certains au point qu’ils suivent ensuite ce maître de l’école au temple. Voilà pourquoi, dans le pays d’Asie où la population catholique est la plus dense et notre prestige le plus ancien, si les écoles catholiques ont 26000 élèves, les écoles protestantes en comptent 12 000.

En Asie Mineure, la même richesse du sol, les mêmes dispositions des habitans, le même zèle des catholiques, la même habileté scolaire des protestans ont produit des résultats semblables. Mais, là, le caractère particulier et la grande force de la propagande évangélique a été son alliance politique avec une des races indigènes. La race arménienne occupe par sa masse compacte le centre montagneux du pays : de là, comme les eaux qui fondent d’un glacier, elle glisse le long de tous les versans jusqu’au littoral, et porte ses migrations où elle trouve une issue à ses multiples facultés. Les Arméniens, qui comptent dans l’empire turc un million et demi, hors l’empire deux millions de coreligionnaires, ont transmis à notre temps une hérésie du Ve siècle : disciples d’Eutychès, ils n’ont de foi commune qu’avec les Coptes et les Abyssins ; et, sauf une centaine de mille qui sont catholiques et, à ce titre, cliens de la France, ils se trouvaient sans liens de sang ni de cœur avec personne. Les sociétés américaines s’établirent en Arménie après la guerre de 1854. Elles ne se contentèrent pas d’y transporter la méthode qui réussissait ailleurs, el de former des pasteurs et des maîtres arméniens, pour l’apostolat de l’Arménie. Elles avaient compris que, par la supériorité de son intelligence, cette race était capable de les seconder, même hors de son pays, et que ce levain serait le plus actif pour soulever dans tout l’Orient la pâte lourde des autres races. Il fallait gagner les Arméniens. Ils voulaient redevenir un peuple libre, tout au moins échapper à l’arbitraire turc. Quels hommes, plus que les fils de la démocratie et la république américaines, étaient naturellement hostiles à la servitude ? Quelles idées, à l’égal de leur propre doctrine sur les droits du citoyen et du peuple, pouvaient conquérir la nation arménienne ? Le patriotisme amena les premiers disciples à ces maîtres, généreux des paroles qu’il aimait. Et, dans les écoles ouvertes par ces disciples, le peuple apprit l’anglais comme la langue de l’indépendance arménienne. Les enfans des familles les plus considérables avaient coutume de chercher en Europe, surtout à Paris, une éducation plus complète : les conseils de maîtres américains poussèrent cette élite vers Londres. Que ces Arméniens allassent se faire charger d’idées explosives en Angleterre et revinssent éclater en Turquie, ou que, demeurés sur leur terre natale, ils fussent façonnés par l’esprit égalitaire et légal des Américains, ils tombaient sous la dépendance intellectuelle de la race anglo-saxonne. Quand la Turquie à cette révolte d’idées répondit par des violences, l’intimité s’est faite plus étroite entre les Arméniens et leurs éducateurs politiques. Tandis que les autres puissances se taisaient, recommandaient aux victimes le silence, ou n’étaient libérales que d’argent, les Anglais, s’ils ne faisaient pas cesser les maux de l’Arménie, proclamaient du moins ses droits, l’Amérique demeurait, par ses consuls et ses missions, présente, consolatrice et tutélaire sur les champs de supplices. La gratitude de l’Arménie leur reste fidèle, et cette popularité des deux peuples attachés à la fois au gouvernement libre et à la Réforme travaille au profit du protestantisme. Comme il a été assez habile pour unir sa propagande religieuse au sentiment national, dans une contrée ou le patriotisme est la plus vive des passions publiques, nombre d’Arméniens ont accepté la foi de ceux qui les déclaraient dignes d’être un peuple. En moins d’un demi-siècle, quarante mille ont été de la sorte gagnés au protestantisme. C’est parmi les Arméniens que se recrutent la plupart des pasteurs indigènes qui soutiennent dans les diverses provinces d’Asie et d’Afrique la foi réformée. Cette race, la plus nombreuse de celles qui ne se rattachent pas aux grandes religions, offre au protestantisme oriental son principal point d’appui.

L’Egypte, dont l’histoire est une perpétuelle obéissance à toutes les dominations, semblait promettre à la propagande religieuse la plus facile conquête. La douceur molle du climat est entrée dans les âmes, et la nature a fait là les hommes à son image. C’est le seul pays où le musulman dédaigne les armes et sache sourire. Outre 100 000 orthodoxes, Arméniens et catholiques qui sont l’apport étranger ; 6 millions de musulmans et 500 000 Coptes forment la population du pays. Les Coptes prétendent descendre de la race originelle et en avoir conservé dans leur pureté le sang et la foi. Leur air de famille avec les statues de l’ancienne Egypte témoigne, comme leur culte, en faveur de leur prétention. Les Égyptiens professaient l’hérésie d’Eutychès, quand les Arabes les envahirent. Une partie du peuple accepta la religion du vainqueur et se mêla à lui ; c’est ce mélange qui a fourni la masse de la population actuelle. La minorité, fidèle à l’ancien culte, fut refoulée au sud, dans les régions du Haut Nil. Elle y vit encore et n’a reparu dans le Delta qu’en ces dernières années. Los missionnaires anglais parurent en Egypte dès 1818 et, depuis, n’ont jamais ni renoncé à agir, ni réussi. Sur les musulmans, ni la « haute » ni la « large » Eglise n’avaient d’action. Non seulement les Bibles ne remplaçaient pas le Coran, mais les premiers contacts, que les œuvres de miséricorde et d’enseignement auraient pu établir entre cette population et ses futurs apôtres, étaient déjà pris par d’autres. C’étaient les Français qui aidaient Mehemet-Ali à transformer l’Egypte. C’était notre langue qui devenait en usage, nos idées qui se répandaient, notre race qui possédait le prestige. C’étaient nos missionnaires et nos religieuses qui avaient créé les écoles, les hôpitaux, les orphelinats. Dans tout le Delta où elles se développaient, nulles œuvres ne pouvaient attirer les indigènes comme celles qui s’élevaient par la générosité du peuple alors le plus éclatant, et avec la faveur de l’autorité musulmane. Les missionnaires anglais comprirent que, s’ils avaient une chance de trouver des adhérens, ce serait parmi les Coptes, éloignés de l’Eglise romaine par leur schisme, comme de l’Islam par leur foi chrétienne et par le souvenir de leur antique indépendance. Mais les missions britanniques demeuraient fixées dans le Delta, la masse des Coptes habitait le Haut Nil, les rapports se bornaient à des négociations des Anglais avec le patriarche copte, à de courts voyages des missionnaires dans la Haute-Egypte. Rien ne se fit que des projets, avant l’arrivée des Américains. Ceux qui débarquèrent en 1854 étaient quelques hommes et quelques femmes envoyés par l’Eglise presbytérienne unie. Ils portaient presque le même nom que les missionnaires de l’Arménie, apparaissaient au même moment, et, tout en se déclarant distincts, sans définir d’ailleurs ce qui les séparait, ils allaient employer les mêmes méthodes. Installés d’abord à Alexandrie et au Caire, quand ils virent que leurs efforts étaient là stériles, ils remontèrent le Nil pour vivre auprès des populations coptes.

Dès 1865, Siout devenait Je centre de l’œuvre, et de ce jour elle commençait à donner des fruits. Le colporteur de Bible, le maître d’école, le missionnaire se succèdent, l’un préparant la venue de l’autre, dans des agglomérations que la pauvreté et la nonchalance du clergé copte laissaient dépourvues de toute science divine et humaine. Des dames missionnaires apportent aux femmes, les êtres les plus oubliés sur cette terre d’abandon, l’inestimable présent d’une sollicitude affectueuse. En vain le Copte comptait prendre des missionnaires ce qu’ils lui offraient d’utile, et garder sa foi ; les missionnaires le prenaient lui-même, tant ils savaient amoindrir et comme subtiliser les différences qui existent entre les deux religions. L’opération leur a été d’autant plus facile que les prêtres coptes ne la troublaient pas. Une théologie rudimentaire préparait mal ceux-ci à connaître et à plus forte raison à défendre leur croyance, et leur paresse les disposait à se décharger de leurs fonctions sur quiconque se prétendait leur auxiliaire. C’est ainsi que le clergé copte a été jusqu’à ouvrir parfois les chaires de ses églises aux pasteurs protestans. Mais la meilleure tactique de ceux-ci a été de dissimuler non seulement leurs doctrines, mais leurs personnes, et de former, pour la conquête de l’église égyptienne, des pasteurs et des maîtres coptes. Grâce à ces services et à ces habiletés, les Américains ont, à l’heure présente, un personnel de plus de trois cents auxiliaires indigènes, pasteurs, prédicans ou maîtres. Non seulement il instruit plus de 6 000 enfans, plus de 5 000 femmes, mais il a amené à la communion protestante 3 000 Coptes.

Voilà ce que le protestantisme a obtenu par sa seule force. Renonçant à lutter dans le Delta contre l’influence religieuse et l’hégémonie politique de la France, il a porté son zèle dans cette Haute-Egypte où la France négligeait de le suivre, et où la civilisation semblait s’égarer dans le désert. Mais, depuis quelques années, ces pays perdus sont les pays retrouvés, précieux, la grande route du continent africain vers la Méditerranée ; la France ne domine plus dans le Delta ; et le protestantisme possède la puissance politique. En 1882, la révolte d’Arabi, faite pour délivrer l’Egypte des étrangers et des Turcs, a eu pour résultat de soumettre les Egyptiens et les Turcs à l’Angleterre. Tout le prestige de la force, toutes les influences du pouvoir étant aux Anglais, ils en useront pour réduire la vieille situation de la France. La langue française, qui était pour l’Egypte la langue d’adoption, familière à l’égal des langues nationales, la seule qu’on enseignât avec elles, la seule qu’on exigeât pour l’admission aux emplois, est dépossédée de son privilège. Il survivait à notre abdication, tant que l’Angleterre n’a pas vu clair dans ses propres desseins : mais, depuis trois ans qu’elle a pris son parti, les candidats aux carrières publiques ont le droit de choisir entre les langues anglaise et française, et il ne sera pas même besoin de leur imposer la première pour qu’elle domine bientôt. Comme il y a profit en tout pays à parler la langue des maîtres, et comme il paraît clairement qu’en Egypte toutes les administrations deviennent anglaises, l’intérêt des ambitieux et la naturelle servilité des simples travaillent contre notre langue. L’abandon de celle-ci prépare un échec à l’influence catholique. L’Egypte s’instruisait auprès de nos religieux enseignans, parce que, Français, ils étaient les meilleurs maîtres de la langue utile à apprendre, et ainsi ils tenaient la population, sinon favorable à leurs croyances, du moins soustraite aux leçons protestantes. Demain, cette population ira aux maîtres anglais pour la même raison qu’elle allait hier aux maîtres français, et, par cela seul, se trouvera soustraite à l’influence catholique et placée sous l’influence protestante.


III

Enfin, comme si ce n’était pas assez que le protectorat de la France soit amoindri par les adversaires du catholicisme, il lui est contesté par des puissances catholiques elles-mêmes. Les changemens accomplis depuis quarante ans dans l’état de l’Europe ont fourni prétexte à ces nouvelles ambitions. L’Autriche, jetée en 1866 hors de l’Allemagne, a cherché, dans les pays turcs de l’Europe, de futures compensations à ses pertes, et, dès lors, aspiré à accroître ses chances par l’exercice du protectorat catholique dans les régions qu’elle convoite. L’Italie, après avoir, en 1870, achevé son unité par la prise de Rome, s’est proposé de tourner à son profil l’apostolat exercé dans le monde par l’Église romaine. Ce n’étaient là que des espoirs secrets jusqu’au jour où l’Allemagne, encore engagée dans le Culturkampf, songea, au lieu de combattre ses catholiques, à se servir d’eux, argua de leur importance dans l’Empire pour se déclarer puissance catholique, et à ce titre nous disputer la portion intacte de notre grandeur. L’argument fut que le protectorat catholique, remis à la France, dans l’intérêt de la foi, et nécessaire tant que les autres peuples étaient incapables de protéger en Orient leur Eglise, cesse d’être légitime, dès que les puissances catholiques ont la force et la volonté de défendre elles-mêmes leurs intérêts religieux. En affirmant que la protection de ses sujets appartient à chaque État et ne peut lui rester soustraite malgré lui, l’Allemagne a appelé à elle contre nous l’intérêt et l’orgueil des puissances jalouses, et noué leur coalition au nom d’une idée spécieuse et par l’autorité de l’exemple.

Le premier acte où cette prétention ait été officiellement formulée date de 1875. Une réforme judiciaire, préparée en Egypte, remplaçait les magistratures consulaires par des tribunaux où devaient siéger des juges fournis par l’Europe à côté de juges égyptiens ; elle ne pouvait être tentée sans l’aveu de l’Europe. La France, dans le consentement qu’elle donna, le 10 novembre 1874, avait exclu de la juridiction nouvelle les établissemens catholiques, religieux ou d’enseignement, et réservé sur eux notre ancien protectorat. Quand l’Allemagne donna à son tour son adhésion, elle ne voulut pas sanctionner par son silence les prérogatives rappelées par nous, et son Consul général inscrivit, dans l’acte diplomatique du 5 mai 1875, la déclaration suivante : « Le gouvernement allemand, ne reconnaissant à aucune puissance un protectorat exclusif sur les établissemens catholiques en Orient, se réserve tous ses droits sur les sujets ou administrés allemands appartenant à un de ces établissemens. »

L’occasion d’une riposte se présenta quand se réunit le Congrès de Berlin. L’abstention de la France eût rendu plus précaire encore le fragile édifice de la paix ; on insistait pour que notre gouvernement fût présent. Il n’eût pas dépassé son droit, s’il eût mis cette condition que l’atteinte portée à son protectorat par un seul acte et par une seule puissance serait réparée par un vote du Congrès. Nos hommes d’État se contentèrent de demander que le Congrès s’occupât uniquement des questions soulevées par la guerre, et par suite s’abstînt de tout examen sur les affaires d’Egypte, de Syrie, et des Lieux saints. Cela était à coup sûr plus aisé à stipuler et fut promis. Mais, par cela même que nous posions ces limites à la compétence du Congrès, nous nous enlevions à nous-mêmes la chance d’obtenir, en réponse à la prétention allemande, une reconnaissance de notre protectorat. Le seul avantage de la réserve faite par nous était que du moins nous semblions nous être assurés contre toute confirmation par l’Europe de la thèse soutenue par l’Allemagne.

Qu’on juge si les engagemens pris furent tenus. Sur l’initiative de l’Angleterre, le Congrès est saisi du texte suivant : « Les ecclésiastiques, les pèlerins et les moines de toutes nationalités voyageant dans la Turquie d’Europe ou d’Asie jouiront des mêmes droits, avantages et privilèges. Le droit de protection officielle est reconnu aux agens diplomatiques et consulaires des puissances en Turquie, tant à l’égard des personnes susmentionnées que de leurs établissemens religieux, de bienfaisance et autres, dans les Lieux saints et ailleurs. » En soumettant ce texte au vote du Congrès, M. de Bismarck « fait remarquer que la portée de la proposition anglaise est la substitution de la chrétienté tout entière à une seule nationalité. » A l’avertissement du chancelier, qu’il s’agit de faire consacrer par l’Europe le principe des protectorats partagés entre les puissances et exercés par chacune sur ses sujets, le plénipotentiaire français fait-il la réponse péremptoire et préparée par ses réserves antérieures ? S’oppose-t-il à l’examen d’une question qui n’a pas été soulevée par la guerre, qui par suite n’appartient pas au Congrès ? Il se contente de demander que le texte « tienne compte des droits de la France, » et « constate le maintien du statu quo, » comme si la façon naturelle de maintenir le statu quo n’était pas de repousser le texte qui y déroge. Lui-même accepte le texte, puisqu’il y propose la formule additionnelle : « Les droits de la France sont expressément réservés. » A la proposition française le prince Gortchakof ajoute à son tour : « Il est bien entendu qu’aucune atteinte ne saurait être portée au statu quo dans les Lieux saints. » Le tout est adopté et devient, dans le traité de Berlin, l’article 62.

Jamais texte ne fut plus obscur. D’une part, le droit est reconnu à chaque puissance d’exercer partout, même dans les Lieux saints, au profit de ses nationaux, un protectorat sur les personnes et sur les œuvres religieuses. D’autre part, ce droit ne peut coexister avec le privilège, jusque-là reconnu à la France, de protéger partout, et surtout dans les Lieux saints, les personnes et les œuvres religieuses, quelle que soit la nationalité : et les droits de la France sont aussi mentionnés dans l’article. S’ils l’étaient aussi nettement que les prétentions nouvelles des puissances, l’article impliquerait contradiction complète et serait un non-sens. Mais, tandis que les droits contraires aux nôtres sont « reconnus, » les nôtres sont « réservés ». Où la diplomatie laisse une équivoque, d’ordinaire elle cache un piège.

Et en effet, depuis le traité, les principales des puissances catholiques ont agi comme si elles eussent acquis un litre contre notre privilège. Et l’opinion publique les a suivies, quand elle ne les a pas précédées. Il est tristement instructif de rappeler comment leur religion, faite pour unir toutes les races, s’est laissé enfermer en ce qui était plus petit qu’elle, et a fini par devenir la servante des rivalités nationales.

Cette ambition allemande, dont Guillaume II promenait hier, à travers la Palestine et la Syrie, l’aveu retentissant, n’est pas un motu proprio de l’orgueil impérial. Le souverain n’a fait que sanctionner, avec l’éclat ordinaire de ses actes, un projet conçu par ses sujets catholiques. A Cologne, s’était formée, en 1845, une « Société du Saint-Sépulcre : » elle se proposait de recueillir et de distribuer des ressources aux établissemens catholiques de Terre-Sainte, sans distinction de nationalité. Le même égoïsme qui avait, en 1882, poussé l’Allemagne protestante à répudier l’accord anglo-prussien, entraînait, en 1886, les catholiques à travailler au profit exclusif de leur race, et ils fondaient à Aix-la-Chapelle une « Société de Palestine, » pour soutenir, avec lu protection de l’Empire, les œuvres allemandes. En 1895, les deux sociétés semblent se fondre : en réalité, la première est absorbée par la seconde. Si, en effet, les statuts de la « Société allemande de Terre-Sainte » déclarent qu’elle continue à la fois l’œuvre de catholicisme international et l’œuvre de catholicisme allemand, ils disposent que : « la moitié au moins des ressources sera consacrée à sauvegarder en Terre-Sainte les intérêts religieux allemands ou catholiques. » En 1896, le budget formé par les dons des catholiques monte à 160 000 francs, qui, pour la plus grande partie, sont envoyés aux œuvres allemandes ; presque tout ce qui est réservé aux œuvres internationales est attribué au patriarcat de Jérusalem ou à la Custodie de Terre-Sainte, qu’on estime être les institutions les moins favorables à la France et les mieux disposées pour l’Allemagne. Avec l’année 1897, l’association commence un travail discret pour acquérir le Cénacle ; le projet est annoncé et applaudi, le 1er août 1897, à l’assemblée générale des catholiques allemands. C’est de leurs mains que l’Empereur le reçoit, il le fait sien, le pousse par sa diplomatie à Constantinople. Eux et lui demeurent si unis dans cette collaboration que le langage le plus violent contre le protectorat de la France, le plus irrespectueux envers le Pape, le plus enthousiaste pour le prince luthérien se trouvait hier dans la bouche catholique d’évêques allemands. État d’âme d’autant plus remarquable que l’Allemagne n’a presque pas d’œuvres où notre protectorat trouverait prise, et qu’elle émancipe seulement de notre tutelle une jalousie théorique et une influence à venir. L’Italie voyait à revendiquer une clientèle plus immédiate et plus considérable. Si la maison de Savoie est le gouvernement le moins qualifié pour rien obtenir du Saint-Siège, nulle part cependant le sentiment public ne se manifesta plus vif contre la France et n’avait action sur d’aussi puissans ressorts. Jusque dans le palais du Pape il trouvait des intelligences. Le gouvernement de l’Église est italien, italienne la majorité des cardinaux, italienne la presque totalité des clercs qui, dans les congrégations diverses, servent, avec des passions humaines, la cause de Dieu. Loin que leur zèle chrétien les détache de leur nation, ce monopole d’autorité religieuse les dispose à croire que leur race est naturellement et partout destinée à une primauté de droits et d’honneurs. Le Levant est, après l’Italie, le lieu du monde où les Italiens exercent le plus de fonctions ecclésiastiques. Le plus italien des ordres religieux, celui que fonda François d’Assise au moment où finissaient les croisades, consacra une partie de son humilité, de sa patience et de son courage à ne pas quitter les sanctuaires consacrés par la mort du Christ. Cet héroïsme de la persévérance fut récompensé par les Papes, ils conférèrent aux Franciscains la Custodie de Terre-Sainte, c’est-à-dire le privilège de desservir les sanctuaires à Jérusalem et en Palestine. Dans les autres contrées de la Turquie, la plupart des paroisses latines étaient, jusqu’à la Révolution, administrées par des religieux français ; la ruine violente des ordres monastiques enleva à la France le moyen de continuer cet office ; les Franciscains d’Italie le recueillirent. Ils exercent donc dans le Levant ce qu’on nomme les fonctions de l’ordinaire, et, clergé paroissial, sont appelés à l’autorité la plus étendue et à l’influence la plus directe sur les catholiques du rite latin. Ces religieux unissent à l’amour de l’Église le culte de leur patrie ; le souvenir de sa gloire passée soutient et mesure leurs espérances en l’avenir, et cet orgueil, commun à tous les fils de l’Italie, brûle peut-être de ses plus grandes ardeurs en ces moines étrangers aux autres passions, tout entiers à celle qu’ils jugent légitime, âmes de feu sous la cendre de leur pénitence.

C’est cette ardeur que le gouvernement italien espérait trouver pour complice quand, après le Congrès de Berlin, il ordonna à ses consuls de ne plus laisser à la diplomatie française la protection des religieux italiens. Il fallait, en effet, que les protégés acceptassent le protecteur nouveau. Ils en étaient tentés par le cœur ; mais la raison leur disait que, malgré la promptitude de la renaissance italienne, sa jeune influence n’égalait pas encore la nôtre ; mais l’instinct les obligeait à ménager la France, en ménageant la source la plus féconde de leurs revenus. Ils continuèrent donc à abriter leurs préférences italiennes sous notre drapeau. C’est alors que M. Crispi, impatient d’auxiliaires plus dociles, ouvrit dans tout le Levant des écoles laïques, et tenta de prendre influence sur les populations par des instituteurs qui leur distribueraient les trésors de la « raison moderne. » Confondant, là comme ailleurs, le grand avec le démesuré, il prit dans les finances durement éprouvées jusqu’à 1 600 000 francs par an pour payer cette ambition. L’œuvre vient d’être jugée par M. de Gubernatis en un article assez malveillant pour la France, et que cette prévention même rend plus décisif contre M. Crispi : « Ces écoles laïques italiennes ne produisent rien de bon : elles sont inégales aux institutions rivales qui prospèrent dans le pays, et le gouvernement, au lieu d’accroître son prestige, le diminue, à maintenir dans ces écoles des maîtres sans aptitude, souvent peu cultivés, tapageurs, parfois irréligieux et anarchistes [2]. »

De tels représentans de la patrie n’étaient pas faits pour réconcilier les Franciscains avec l’Italie officielle. Mais, à travers la royauté usurpatrice et révolutionnaire, les moines persistent à aimer une Italie conçue sans péché, un peu comme, à travers les hontes de notre humanité misérable, ils admirent sa grandeur rachetée et sa vocation immortelle. Le gouvernement français, dont ils continuent à accepter les secours, a le double tort d’être à leurs yeux aussi anticlérical que le gouvernement italien et de n’être pas italien. Entre eux et lui le protectorat entretient une de ces unions que la conscience défend de rompre, que l’intérêt commande de maintenir, mais que nulle tendresse ne vivifie, que des malentendus accumulés rendent plus douloureuses, et où chacun se croit victime. Et, le jour où le gouvernement italien se réconcilierait avec la Papauté, l’Eglise, pour nous conserver nos droits, aurait à combattre, dans tout l’Orient et à Rome même, ses fils les plus proches par la vocation et le sang.

L’Autriche mène moins de bruit de ses ambitions, mais elle ne les oublie pas. Elle a pour maxime de faire ses affaires sans se faire d’affaires. Tout doucement elle a commencé à recruter sa clientèle, et assez loin pour se mettre hors de vue. C’est ainsi qu’elle a été chercher dans la vallée du haut Nil ses premiers protégés, les Coptes. Ces habitans primitifs de l’Egypte avaient presque tous adopté, au Ve siècle, l’hérésie d’Eutychès, et les Coptes catholiques, il y a quelques années, étaient à peine six mille. Leur catholicisme faisait d’eux les cliens naturels de la France. L’Autriche prétendit paître ce petit troupeau. Elle argua des droits que lui aurait laissés Venise : raison deux fois contestable. Car, en droit, on n’hérite pas de ceux qu’on assassine, et, parmi les soins qui occupèrent le génie colonisateur et mercantile de Venise, le moindre fut celui de semer le catholicisme dans les sables de la Haute-Egypte. Là encore, l’intérêt paraissait si minime, à nos hommes d’Etat philosophes, de disputer quelques sauterelles du désert, qu’ils ont laissé l’Autriche agir et rendre réels par ses services des titres jusque-là chimériques. Depuis vingt ans, la fondation de paroisses et d’écoles, la formation d’un clergé moral et instruit ; depuis quatre ans, le rétablissement du patriarcat copte et d’évêchés coptes ont déterminé une renaissance imprévue du catholicisme. Elle a porté à vingt-cinq mille le nombre des Coptes réconciliés avec Rome, et elle semble l’origine d’un mouvement durable et fort vers l’unité. Mais, bien qu’il soit dû pour la plus grande part aux efforts de nos missionnaires français, bien que les prêtres, les évêques, le patriarche copte aient été, au Caire ou à Beyrouth, formés par les Jésuites français, c’est pour l’Autriche que mûrit, sur un sol fécondé par nous, la moisson des influences. En 1895, l’occasion s’est offerte pour notre gouvernement de reprendre son rôle auprès de cette Eglise croissante. Le nouveau patriarche, Mgr Macaire, se rendait à Rome, soucieux d’obtenir des secours nécessaires à sa nation, indépendant de tout lien envers l’Autriche, porté par son éducation à la sympathie pour la France. C’était affaire à notre ambassadeur auprès du Saint-Siège d’accueillir le voyageur, de lui persuader que l’amitié française était la plus utile aux Coptes, et d’obtenir que le Vatican ratifiât l’entente ainsi établie entre le protecteur et le protégé. Mgr Macaire, durant tout son séjour, fut ignoré de notre diplomatie. En revanche, dès son débarquement sur le sol italien, l’Autriche l’attendait, lui donnait la compagnie de personnages influens et empressés, lui faisait respirer dès Rome l’atmosphère de Vienne ; après avoir obtenu l’acquiescement du Saint-Siège à un protectorat que la France ne combattait pas, elle appelait à la Hofburg le patriarche, et là, ne lui ménageait ni les honneurs, ni les promesses, ni même les générosités ; enfin Mgr Macaire revenait en Egypte, n’ayant pas eu à choisir ses amis, et résigné à cette chaîne d’or qui assurait son œuvre religieuse et sa dépendance politique.

Sans plus de droits, avec autant de succès, l’Autriche exerce le même privilège plus près, et sur des peuples d’Europe. La Bosnie et l’Herzégovine ont été confiées par le traité de Berlin à l’administration de l’Autriche, mais le Congrès n’a pas détruit la souveraineté de la Turquie sur ces provinces : il n’a donc pas détruit le protectorat de la France. Pourtant l’Autriche a aussitôt traité ces pays comme s’ils appartenaient à l’Empire ; elle en a écarté les missionnaires français, comme s’ils eussent usurpé l’administration de paroisses autrichiennes. Et comment eût-elle hésité à prétendre au protectorat sur ces régions ? Ne l’étend-elle pas à des pays sur lesquels le Congrès de Berlin ne lui a donné aucun pouvoir, à des pays sur lesquels il a expressément reconnu notre droit ? L’Albanie n’est autrichienne ni par la race, ni par la victoire, ni par aucun traité. C’est après la guerre de Crimée que, pour la première fois, les prêtres catholiques purent, en Albanie, paraître avec leur vêtement ecclésiastique, célébrer publiquement leur culte, et cette victoire fut remportée par la persévérance courageuse de nos consuls et de nos missionnaires. Pourtant l’Autriche, jusque dans ce pays, combat notre influence et y substitue la sienne. Commencé après la guerre de 1870, le travail est devenu plus hardi et rapide depuis 1880. Attentive aux détresses des ordres religieux et du clergé séculier, elle a l’art des dons utiles pour eux et pour elle. Elle subventionne le séminaire de Scutari, les écoles de la province ; depuis 1892, elle sert une pension à presque tous les prêtres du diocèse d’Uskub. Le traité de Berlin a consacré le protectorat de la France sur une tribu d’Albanie, les Mirdites, que rattachent à nous les souvenirs sept fois séculaires de notre empire latin ; jusque chez les Mirdites, l’Autriche agit comme si le traité était lettre morte, et, grâce à ses largesses et à notre silence, elle se glisse à notre place.

Cette mainmise sur les catholiques coptes et les contrées qui sont l’hinterland européen de l’Autriche n’épuise pas l’ambition de cette puissance. Dans toute la Turquie, surtout dans les ports et les îles de la Méditerranée, elle oppose son influence catholique à la nôtre, et par la généralité de sa prétention est la rivale la plus persévérante du protectorat français. Les couleurs- françaises ont cessé de flotter sur les établissemens que la piété de l’Autriche a fondés dans le Levant. La diversité de ses races lui interdit d’employer au service de ses desseins l’instrument habituel d’influence : un gouvernement qui est contraint de commander ses troupes en six dialectes ne peut aspirer à étendre son action au dehors par la diffusion de sa langue. Mais elle garde disponibles d’autant plus de ressources, et elle sait se faire comprendre à l’aide de la langue universelle, l’argent. La sincérité de son catholicisme, la pompe habile de ses respects l’aident, avec l’opportunité de ses dons, à gagner les ordres religieux ; elle se garde de négliger ceux qui comptent le plus de Français, et, moins les sympathies naturelles lui sont acquises, plus elle s’empresse à neutraliser du moins ceux qui lui sont adverses. Mais elle trouve ses amis les plus actifs et sa véritable force dans les Franciscains. Ces religieux, depuis la guerre de 1870 et la constitution d’une nouvelle Europe, ont subi de l’Italie la confiscation de leurs biens, de l’Allemagne le Culturkampf, de la France la fermeture de leurs couvens : l’Autriche n’a troublé ni leur conscience, ni leur vie. Par les égards ainsi gardés envers l’ordre qui a la Custodie des églises latines, l’Autriche s’est assuré dans maintes paroisses de l’Empire turc la bienveillance du clergé. Elle obtient, à toutes les occasions qu’elle sait saisir sans les violenter, le partage des privilèges accordés par l’Eglise aux consuls de France ; ici, un fauteuil dans le chœur, là, des prières pour Sa Majesté Apostolique, ailleurs les honneurs de l’eau bénite et de l’encens, toutes les apparences que le regard des foules contemple, tous les riens dont est fait le prestige.

Si les religieux d’Orient inclinent à payer à l’Autriche leur dette de sympathie, fût-ce avec les droits de la France, des raisons de même ordre disposent à Rome l’Eglise elle-même à beaucoup de tolérance pour ces usurpations. De tous les États catholiques, l’Autriche est celui qui a le moins détruit les institutions introduites aux siècles de foi par l’Eglise dans la société chrétienne. Elle a condamné par ses actes, avec autant d’éclat que Rome par ses doctrines, l’esprit révolutionnaire. Elle n’a jamais excité par ses exemples, elle a toujours été prête à réprimer par ses armes les attaques au pouvoir des souverains pontifes. Aujourd’hui encore, la place faite aux cardinaux, à l’épiscopat, au clergé, dans sa hiérarchie politique, témoigne la foi de la nation ; elle défend dans ses lois l’esprit religieux contre les entreprises de la philosophie incrédule ; elle subordonne à cet esprit religieux l’intimité de ses alliances extérieures. Cette fidélité au passé, qui survit aux nouveautés du présent et en triomphe, comme la gravitation limite et lasse les écarts du pendule, n’était pas pour déplaire à l’Église, surtout sous les derniers papes. Même quand la France rendait et conservait à Pie IX ses Etats, l’Autriche était plus selon le cœur du pontife ; s’il avait moins à espérer, il avait moins à craindre d’elle, et il se sentait avec elle plus en communion de pensées, plus en stabilité d’intérêts. Ces anciennes sympathies, fort importantes dans un gouvernement traditionnel comme la cour pontificale, se sont accrues de celles que méritaient les constans égards de François-Joseph pour Léon XIII et pour l’Eglise. L’Autriche a donc au Vatican un parti nombreux et zélé, à qui la tâche est facile, quand il rappelle les services rendus par l’Autriche ou à espérer d’elle, et quand il réclame l’extension de son protectorat religieux. Et, si la France laissait tomber de ses mains et briser ce protectorat, c’est l’Autriche qui aurait chance d’en recueillir les plus nombreux débris.

Or, le mépris des politiciens français pour les intérêts catholiques a été le dernier coup, et le plus imprévu, dont nos droits aient souffert. Il répugne au patriotisme de raconter dans les détails cette guerre religieuse qui s’acharnait contre les énergies les plus saines de la France. Il suffit de rappeler l’évidence : au plus fort de la campagne dirigée par les autres peuples contre son protectorat, la France a semblé s’unir à eux contre elle-même, dédaigner le patrimoine qu’ils lui envient tous, et notre plus grand mal nous a été fait par nous. La politique de la France en Orient a fini par travailler contre le dernier des trois privilèges que la France avait jadis ambitionnés, contre le seul qu’elle eût obtenu.

Voilà nos dangers et nos fautes. Il reste à dire ce qu’ils nous laissent encore de forces et d’espérances.


ETIENNE LAMY.

  1. Voir la Revue des 15 novembre et 15 décembre 1898, du 15 janvier et du 1er mars 1899.
  2. Voyez Il patriarcato di Gerusalemme e la Custodia di Terra Santa, par M. Angelo de Gubernatis, dans la Nuoua Antologia du 16 novembre 1898.