La France du Levant/06

La France du Levant
Revue des Deux Mondes4e période, tome 155 (p. 306-344).
◄  V
La France du Levant


VI. LES CHANCES D’AVENIR [1]


Notre puissance dans le Levant ressemble à une place investie par un siège long et habile : les remparts sont partout menacés ; en maints endroits les brèches s’ouvrent. Rien néanmoins n’est perdu, si nous n’abandonnons pas nos défenses et nous-mêmes. Il nous appartient encore de transformer notre influence politique, de reconquérir notre marché commercial, d’étendre notre protectorat religieux.


I

L’accord politique de la France et de la Turquie a été, de François Ier à la Révolution, une alliance de couronnes et non une amitié de peuples. Mahométane et catholique, les deux civilisations étaient trop contraires pour se mêler ni se comprendre, et les Français ne se sentaient guère moins étrangers aux races chrétiennes qui, sous le joug ottoman, semblaient n’avoir même pas gardé le souvenir de l’indépendance.

Cette mémoire se réveille en elles à la voix de la Révolution française. Dès lors, nos bons offices en faveur de la Turquie nous permettent d’obtenir pour ses sujets chrétiens un sort meilleur et une autonomie progressive. Cette transaction réussit et dure tant que l’Islam se plaît à emprunter de l’Occident les réformes, tant que nos conseils tirent autorité de notre prestige, tant que les vaincus se contentent de peu.

Mais le sentiment de leur droit grandissait aux dépens de leur docilité. Le Turc, récompensé de la sienne par la perte successive de ses Etats, pénétrait la duperie d’une douceur qui lui liait les mains et déliait celles de ses captifs. Notre œuvre conciliatrice prit fin en 1870 avec notre prépondérance. Depuis, se sont heurtées la volonté des races à obtenir l’autonomie et la volonté du vainqueur à garder ses conquêtes. Le Sultan a rendu toute sa foi à la force, et l’odeur du sang l’a rendu lui-même à la férocité atavique : au lieu de détruire les abus, il détruit ceux qui se plaignent, il tue pour vivre. Et les nations menacées de mort gardent un espoir plus fort que la crainte ; même après les guerres heureuses le domaine du Turc s’amoindrit ; elles le jugent condamné, puisque la victoire lui est funeste comme la défaite ; elles n’attendent plus sa justice, mais sa fin. Entre ces adversaires, il y a de l’irréparable, et jusqu’à l’anéantissement des nationalités ou à leur victoire, le conflit ne s’apaisera plus.

Ces changemens imposent une évolution nouvelle à notre politique. Le temps n’est plus de rajeunir les compromis qui assoupissaient l’incompatibilité de nature entre le Turc et les races sujettes. Rester étranger à leur querelle serait la plus mal habile des conduites, car ceux-là seuls qui n’ont besoin de personne sont excusables de ne servir personne. Entre le Turc et les races chrétiennes, l’heure est venue d’opter.

Opter pour le Turc serait démentir les principes qui ont fait notre honneur, éteindre dans le sang des peuples le flambeau dont nous éclairions leurs ténèbres. Pour payer une si mauvaise action il faudrait de bien grands avantages ; nous n’avons pas à les espérer du Sultan. Sans doute il sait le prix d’une amitié qui lui permette d’être cruel avec sécurité. Mais il a trouvé cette amitié. Il ne reste à prendre dans les futures exécutions que des rôles et des profits subalternes : ce ne serait pas assez pour la France que de devenir valet de bourreau. Tout la pousse donc vers les peuples et la sollicite à chercher comment elle leur sera utile sans se nuire.

Le premier obstacle à la délivrance vient des races mêmes qui la demandent. Elles sont multiples et trois d’entre elles aspirent non seulement à l’émancipation, mais à l’hégémonie. Les Grecs, maîtres de l’Etat et de l’Eglise aux jours de Byzance, sont encore présens par leurs colonies dans toutes les grandes villes, dominent dans les échelles du Levant ; et leur ambition s’étend sur tout l’empire. Par le privilège de l’ancienneté, de l’argent et de l’intelligence, ils se croient maintenus dans une supériorité sur les autres races. Mais parmi ces races qui, sous le Turc ou sous le Grec, devraient toujours obéir, sont les Serbes et les Bulgares. Les Serbes, opposant traditions à traditions, rappellent que, dès le XIVe siècle, leur empereur Dusan le Grand avait enlevé aux souverains de Byzance presque toutes leurs provinces d’Europe ; et les descendans du héros serbe ont recueilli dans son héritage sa domination des Balkans. Les Bulgares se sont découvert, au gouvernement de la péninsule, des titres plus anciens que ceux des Serbes : les mêmes régions conquises, au XIVe siècle par Dusan avaient été réunies, dès le IXe, sous le sceptre bulgare de l’empereur Siméon. Cet empereur, le premier, avait conçu le dessein de détruire l’oligarchie grecque et de remettre l’empire à la race qui était le nombre et le courage ; et les Bulgares prétendent n’avoir perdu ni le courage ni le nombre.

Comme chacune de ces trois races est déjà indépendante sur des territoires que, sans conteste, elle a peuplés, le conflit se trouve là suspendu par les faits accomplis. Mais la compétition se concentre avec toute son ardeur sur les territoires qui sont demeurés turcs et que chacune s’adjuge d’avance. Or ces contrées, — la Thessalie, l’Albanie, la Vieille-Serbie, la Macédoine, la Thrace, — sont les « marches » où les races ont leurs frontières, donc se touchent. C’est d’ailleurs une question de savoir si la vaste contrée qui s’étend entre la Grèce, la Serbie et la Bulgarie appartient par parties à ses voisins, ou tout entière à elle-même : peut-être, Alexandre et ses Macédoniens ont-ils fait assez de chemin et de bruit dans le monde pour que leurs descendans aient le droit de se croire un peuple. A ces races principales, d’autres se sont jointes. Essaims envolés loin de la ruche mère, elles sont venues s’abattre là : des tribus albanaises ont quitté leurs montagnes pour celles de la Vieille-Serbie ; des bergers valaques paissent leurs troupeaux sur les pentes du Pinde. Enfin, dans certains de ces pays, les races ne sont pas juxtaposées, mais mélangées et confondues, si bien que toute attribution de souveraineté à l’une d’elles usurperait sur l’autonomie de plusieurs.

La crainte d’être attribuées à une race autre que la leur paralyse les mouvemens d’indépendance dans les populations encore soumises au Turc. Les Etats déjà délivrés laissent ces provinces convoitées à l’Homme malade, par crainte qu’elles ne tombent dans le lot de cohéritiers vigoureux, et aiment mieux attendre que perdre. Le Sultan favorise ces jalousies. Non seulement elles servent sa cause, mais elles ont permis à deux puissances étrangères, la Russie et l’Autriche, de subordonner à leurs propres intérêts les destinées des peuples balkaniques.

La Russie poursuit un dessein autrement vaste que les ambitions aux prises dans les Balkans. Elle regarde tout l’héritage de l’empire byzantin comme une partie de l’empire moscovite, et elle veut qu’en se délivrant du Turc, toutes les races chrétiennes aient travaillé pour elle. Unie aux orthodoxes par la communauté de foi, aux Slaves par la communauté de sang, elle exerçait sur la masse de ces populations, au moment de leur réveil, un incomparable ascendant et elle les enveloppa, malgré leurs querelles, dans l’embrassement du panslavisme. Avouer du haut de sa prospérité ces parens pauvres, c’était s’assurer leur gratitude et se ménager accès dans leurs affaires ; se donner vis-à-vis de leur jeunesse un air de mère, c’était s’autoriser à l’indiscrétion dans la sollicitude et les préparer aux docilités ; enfin, sous le nom de panslavisme, leur ouvrir l’horizon d’un avenir commun avec elle, c’était les accabler de leur petitesse par le contraste de sa grandeur, absorber les divergences de leurs ambitions dans l’unité de sa masse, leur rendre sans valeur l’autonomie de leurs groupes minuscules, leur offrir la force et la gloire dans la solidarité avec une nation faite pour l’empire. Pour mûrir ces conséquences, il ne fallait que du temps. Lorsque les peuples des Balkans auraient jeté le premier feu de leur fierté, usé leur ardeur les uns contre les autres, souffert de leurs rêves et des réalités, la sagesse leur viendrait avec la lassitude, et, renonçant à la faiblesse de leurs petites patries, ils seraient heureux de trouver, dans la grande, la puissance avec l’union et le repos. Jusque-là la Russie agirait juste assez en leur faveur pour garder l’apparence d’une protectrice ; elle attendrait que les populations, convaincues de leur impuissance à se délivrer et à se régir, lui demandassent, comme un service, de substituer au joug ottoman l’hégémonie russe.

Elle crut l’heure venue en 1877. Les atrocités commises contre les chrétiens la mettaient en demeure d’abandonner ses cliens ou de les défendre par les armes. Elle fit la guerre et dicta à San Stephano les conditions de la paix. Sous le nom de Bulgarie, un Etat nouveau était constitué. Plus vaste qu’aucun de ceux déjà formés au détriment de la Turquie, aussi populeux que tous ensemble, s’étendant du Danube à la Mer-Noire et à la mer Egée, il avait un sol fertile, des habitans laborieux, et de bonnes frontières. Par sa position, il fermait à la Turquie l’accès aux provinces qui, en Europe, demeuraient encore ottomanes, il barrait à la Grèce le chemin de Constantinople, et touchait lui-même aux faubourgs de cette capitale. Par sa prépondérance militaire et économique, il échappait à la rivalité avec les autres pays slaves des Balkans. Entre lui et le Monténégro, sentinelle avancée de l’influence russe à l’autre extrémité de la péninsule, les Slaves du sud allaient être rassemblés, contenus, organisés. La Bosnie, l’Herzégovine, la Vieille-Serbie, détachées de tout contact avec les Turcs, leurs maîtres nominaux, et entourées par des peuples frères, étaient destinées à compléter la nationalité serbe. Et une succession ininterrompue d’Etats satellites étendrait jusqu’à l’Adriatique la souveraineté de la Russie.

Ces plans ruinaient les ambitions nouvelles de l’Autriche. Séculairement occupée à dominer l’Italie et l’Allemagne, elle avait été, en 1866, chassée de l’un et l’autre pays. Elle s’avisa alors que la variété de races réunies sous sou sceptre lui permettait de changer sa politique nationale ; que si, jadis, elle avait autour de son petit duché allemand groupé tout l’empire germanique, il lui serait plus facile, dans l’avenir, de rattacher à ses masses slaves les peuples de même origine épars dans la péninsule Balkanique, et victimes de la barbarie turque. Aussitôt elle tourna le dos à ses regrets et fit face à ses espoirs. Avant le premier pas, la route lui était fermée si la Save et le Danube demeuraient les limites dans lesquelles était emprisonnée son activité, et par-delà lesquelles commençait l’influence russe. La déception de Vienne pouvait devenir le danger de Berlin. Si le cours de cette ambition ne trouvait pas d’issue, il était à craindre que, refluant vers son lit historique, il vînt menacer l’ordre nouveau de l’Allemagne. Le péril créé par le traité de San Stephano fut écarté par le Congrès de Berlin, qui révisa l’œuvre de la Russie : à la vigueur des retouches on reconnut la main de la Prusse. Réduire la Bulgarie à une petite principauté et lui enlever sa primauté de puissance sur les autres peuples de la péninsule ; à une masse ininterrompue d’Etats indépendans, qui séparaient Constantinople de ses derniers domaines en Europe, substituer une délimitation qui fît de ces États des enclaves dans l’étendue du domaine turc ; rendre à la Porte la plus grande part de ce que la Russie lui avait arraché, et en compensation attribuer à l’Autriche la Bosnie et l’Herzégovine ; par cette mainmise, faire des deux provinces qui, serbes, unissaient le Monténégro à la Serbie, une séparation entre les deux peuples et un débouché pour l’Autriche, avant-garde de l’Allemagne, par-delà la Save ; pénétrer en Macédoine, grâce à un chemin de fer autrichien qui, atteignant la mer, établît la communication la plus courte entre l’Europe centrale et l’Egypte ; joindre ainsi par une ligne droite Hambourg, Berlin, Vienne et Salonique à Suez ; opposer à travers toute la péninsule cet obstacle allemand à l’achèvement des nationalités et à l’entente des Etats : telle fut la riposte du pangermanisme au panslavisme.

Deux « poussées » commençaient ensemble, l’une partant de la Mer-Noire pour porter l’influence russe jusqu’à l’Adriatique, l’autre partant du Danube pour étendre l’hégémonie allemande jusqu’à la mer Egée. Ces deux lignes d’ambition allaient se rencontrer à angle droit. Laquelle couperait l’autre ?

L’Autriche n’avait pas à compter sur l’amour des peuples : elle compta sur leurs intérêts et sur leurs rivalités. Le Monténégro ne pouvait être gagné, il fut investi : des routes stratégiques, des forts et une police de terre et de mer surveillèrent sa force et la contrebande des idées. En Bosnie et en Herzégovine, le mécontentement de 600 000 orthodoxes fut tenu en échec par les faveurs accordées à 300 000 catholiques et à 500 000 musulmans. Le royaume serbe, entouré par des Etats jeunes et pauvres ou par l’Autriche, n’avait issue que par elle vers la richesse : l’aide ou l’obstacle apportés par Vienne et par Pesth à la sortie de ses produits agricoles, sa seule ressource, lui mesuraient la prospérité ou la faim. Il était impatient de ces travaux publics et démesurés qui sont pour les peuples les folies de jeunesse : l’Autriche lui fournit des ingénieurs, des industriels et des financiers, pour se rendre indispensable en l’exploitant. Enfin, la meilleure chance de l’Autriche fut le caractère du souverain serbe. Délié d’esprit, sceptique de cœur, sans ordre ni scrupule dans le gouvernement de sa vie privée et de sa fortune, il était un aventurier égaré dans un personnage de roi. H crut faire peut-être les affaires de son pays, certainement les siennes, en se liant à l’Autriche. Elle lui représenta que, dans les bonnes grâces de la Russie il serait toujours primé par le prince de Monténégro, qu’à s’unir à cet ambitieux voisin il risquait de travailler contre lui-même, et le découragea ainsi de délivrer la Bosnie et l’Herzégovine, les terres pourtant où la race serbe est la plus pure. Elle détourna les ambitions de Milan vers la Macédoine, la contrée où les races sont les plus diverses, où la Serbie provoquait les prétentions bulgares, mais suivait les jalons posés par l’Autriche dans la direction de Salonique. L’état de siège et les corruptions électorales gagnèrent les Chambres serbes à cette politique : mais la Serbie sentait que rompre l’amitié avec le Monténégro, la paix avec la Bulgarie, abandonner la Bosnie et l’Herzégovine à l’Autriche était trahir la cause slave et son propre avenir. En 1889, l’habileté de Milan se trouva si usée que, pour sauver la couronne des Obrenowitch, il abdiquait et quittait le pays. Et le changement de règne amena, par une réaction vraiment populaire, le triomphe du parti qui voulait un rapprochement avec la Russie et passait pour appuyé par elle.

Pendant ce temps, la Russie s’était installée en Bulgarie à son gré, et d’accord avec les Bulgares reconnaissans. Alexandre de Battemberg était neveu du Tsar, ce fut assez pour qu’ils l’élussent leur prince ; ils confièrent à des Russes le gouvernement. Les Russes avaient tout demandé et tout obtenu : l’usage qu’ils firent de cette omnipotence créa toutes leurs difficultés. Ils organisaient bien l’armée, gaspillaient les finances, et semblaient dédaigner la nation. Celle-ci finit par s’avouer que ses sauveurs traitaient un peu trop un pays délivré en pays conquis : en échappant au Turc elle n’avait fait que changer de dépendance, et le nouveau joug, parce qu’il était plus savant, paraissait plus continu et plus lourd. Après sept années il parut excessif, et jamais le prince Alexandre ne fut l’interprète d’une volonté plus nationale que le jour de 1885 où il congédia ses conseillers russes. Presque aussitôt après, la Roumélie orientale, s’unissant à la Bulgarie, rétablissait, par un mouvement révolutionnaire, l’œuvre de San Stephano, et la Serbie attaquant la principauté, sous prétexte qu’elle devenait trop puissante, menaçait même l’œuvre de Berlin. Cette heure critique permit à la Russie de prouver si elle préférait dans la Bulgarie les Bulgares ou sa propre domination. Son choix fut net et cruel. Tous les officiers supérieurs de l’armée bulgare étaient Russes : à la déclaration de guerre, la Russie les rappela sur l’heure. Les Bulgares eurent le sentiment que les abandonner ainsi était les livrer. Et si leur victoire de Slivnitza, où leurs bataillons étaient commandés par des lieutenans, et leurs régimens par des capitaines, satisfit leur fierté, elle leur laissa le souvenir d’une cruelle déception. La Russie acheva de montrer son ressentiment et d’exciter le leur en rendant l’exercice du pouvoir impossible au prince que la victoire avait fait plus cher à ses sujets. C’est malgré la Russie et contre elle que, sur les conseils de l’Autriche, ils choisirent, pour successeur d’Alexandre, Ferdinand de Cobourg.

Bulgares et Serbes avaient donc suivi une marche contraire. L’expérience de l’amitié russe rapprochait les uns de l’Autriche ; le résultat de la collaboration autrichienne réveillait dans les autres la tendresse pour la Russie. Mais ce serait se tromper que de voir là une inconstance de subalternes occupés seulement à troquer leurs maîtres. Tandis que les deux grands joueurs poussaient ces petits peuples comme des pions sur un échiquier, ces pions vivans jugeaient la partie où se débattait leur sort, et comme ils se virent sacrifiés, ils échappèrent aux mains qui les croyaient inertes, et résolurent de se mouvoir eux-mêmes. S’ils s’étaient considérés comme réduits à subir la domination de la Russie ou de l’Autriche, c’est la Russie qu’ils eussent choisie. Si la Russie ne veut pas la liberté, elle veut du moins l’union des races slaves : l’Autriche ne veut ni leur liberté, ni leur union. Mais toute l’énergie des Bulgares comme des Serbes prépare un autre avenir. Exposés aux caresses asservissantes des deux empires, ils ont employé la force des faibles, appelé le plus éloigné à leur aide contre celui qui les serrait de trop près, et opposé l’une à l’autre ces cupidités, pour se maintenir libres. C’est l’indépendance qu’ils veulent.

Comment l’assurer ? La sagesse populaire dans ses paroles simples cache plus d’un oracle. Depuis des siècles, elle a, sur toute l’étendue de la péninsule balkanique, célébré par ses légendes et ses chants, au-dessus de la gloire particulière à chaque race, la fraternité de toutes celles qu’unit la communauté du sol, des maux, du sang transmis par les mêmes pères ou versé par le même oppresseur. Cette tendresse entre égaux prépare l’entente que l’orgueil de primauté rendrait impossible. Depuis la Révolution française, les vastes et continuels changemens des États ont donné aux nations le courage d’avouer leurs rêves. Celles des Balkans ne songeaient pas à se conquérir, mais à s’associer : telle fut, à travers l’inconstance des combinaisons où se reflétaient les couleurs changeantes du ciel politique, la constance de la volonté générale. Elle salua sans jalousie, du Danube à la Thrace, la fugitive espérance que Napoléon donnait aux Slaves par le royaume d’Illyrie. Elle tint, en 1848, malgré les séparations des frontières et des cultes, les Serbes et les Monténégrins prêts à secourir les Croates contre les Hongrois. Elle compta en 1866, quand l’Autriche semblait une autre Turquie prête à se dissoudre, que, dans la ruine de ces deux Etats, plusieurs nations reprendraient leur bien : elle inspira les pactes qui furent conclus alors entre les patriotes croates, le prince de Monténégro et celui de Serbie. La Croatie et la Dalmatie détachées de l’Autriche, la Serbie accrue de la Bosnie, et le Monténégro de l’Herzégovine devaient former une confédération sous la présidence du souverain serbe. L’assassinat de celui-ci et la guérison de l’Autriche par l’empirisme du comte Beust effacèrent ces projets.

Ils ont reparu dès que les influences étrangères cessèrent de dominer à Sofia et à Belgrade. Les peuples reconquis sur l’Islam gardaient conscience qu’ils avaient besoin les uns des autres pour reprendre à la Turquie les portions d’eux-mêmes encore captives ; que leurs groupes déjà constitués et mandataires de races diverses ne pouvaient se dissoudre en un seul Etat ; que la nécessité de devenir pour la guerre une force suffisante, pour la paix un marché étendu, de représenter en tout temps dans le monde une influence, leur commande de n’être ni ennemis ni étrangers. L’idée de fédération s’éleva comme l’idée même de la concorde et la sauvegarde unique des nationalités diverses. La Grèce, la Roumanie se sentirent attirées vers elle ; des échanges de vues prouvèrent aux hommes d’Etat sa difficulté et sa nécessité ; des échanges de visites et de paroles entre les souverains serbe, bulgare, et monténégrin annoncèrent aux peuples ce que préparaient les chefs d’Etats. Ils opposaient à la politique russe la volonté d’être autonomes. Ils opposaient à la politique autrichienne la volonté d’être unis.

Cette union semblait faite en avril 1897. Les excès du Sultan l’avaient précipitée. A la veille de la guerre, les Bulgares, les Serbes et les Monténégrins mobilisaient pour secourir la Grèce. Entre Constantinople et Athènes, quatre cent mille soldats étaient prêts à se lever contre la Turquie : c’était pour elle l’insécurité des communications, la révolte mêlée à la guerre, l’impossibilité d’être forte partout, la chance d’être jetée hors d’Europe.

Le dommage n’était guère moindre pour l’Autriche. Que les races autochtones ne gagnent pas de force et que l’Islam perde la sienne, voilà l’espoir à long-terme de la patience autrichienne. Si les races autochtones, fortes de leur entente, se partageaient tout à coup le domaine sur lequel elle avait pris hypothèque, c’en était fait. Leur laisser leurs conquêtes, c’était perdre sa destinée, les seules terres sur lesquelles luise encore pour elle le soleil levant d’une espérance. Disputer aux vainqueurs leur bien, c’était affronter elle-même une guerre, et où plusieurs de ses peuples seraient de vœux avec les Slaves combattus par elle. Ses intérêts exigeaient qu’entre les peuples des Balkans ne se formât point d’entente ; que la victoire certaine de la Turquie sur la Grèce isolée coupât court aux ambitions de toutes les races chrétiennes et laissât vacante pour l’Autriche la place de futurs agrandissemens ; que la finance et le commerce autrichiens, déjà forts à Sofia comme à Belgrade, continuassent leur lente infiltration, grâce à la paix. Mais comment imposer la paix à ces peuples que l’instinct de conservation portait à la guerre ? Il fallait un veto de l’Europe. L’Autriche parlait au nom de la triple alliance : restaient la Russie, la France et l’Angleterre. La France était résolue à suivre son alliée ; l’Angleterre, si elle demeurait seule, devenait impuissante ; tout dépendait donc de la Russie.

La Russie, depuis son échec en Bulgarie, semblait désenchantée de protéger personne, et se désintéressait des affaires balkaniques. C’était, parmi tant d’avantages, son infériorité en face de l’Autriche, qu’elle eût le choix entre les grands intérêts et ne fût pas contrainte de s’obstiner où elle trouvait des obstacles. Elle avait porté son activité vers l’Extrême-Orient, et le sud de l’Europe est une petite province à qui domine l’Asie. L’entrée en campagne de ses cliens slaves ne lui apportait que des embarras sans avantages. S’ils combattaient seuls, vainqueurs, ils seraient émancipés d’elle par leur succès ; vaincus, ils ne lui pardonneraient pas son abandon. Si elle était entraînée à les défendre contre l’intervention d’une grande puissance, elle souscrirait ainsi à leur agrandissement qui rendrait plus difficile l’exercice de son hégémonie. Enfin, cette guerre, outre qu’elle ne lui donnerait rien dans les Balkans, risquait de compromettre, si elle devenait générale, les travaux d’approche de la Russie autour de la Chine. Sans doute le maintien du statu quo, dans les Etats balkaniques était tout en faveur de l’Autriche et précipitait l’invasion allemande vers Salonique et Constantinople. Mais qu’importerait cette vaine avance le jour où l’achèvement des lignes transsibériennes détournerait les anciennes routes de la Chine et des Indes ? Quand la Russie aurait soumis à son influence les immensités de l’Asie, capté les grandes sources du commerce, et acquis à la race slave une puissance encore inconnue dans l’histoire, toute compétition serait impossible, et les Slaves des Balkans prendraient d’eux-mêmes leur place de satellites dans son système. Pour elle, l’essentiel était de n’être retardée par rien ni personne dans la marche lointaine qui préparerait un triomphal retour. De l’Extrême-Orient elle ne désirait envoyer à ses cliens d’Europe que de l’opium pour endormir leurs aspirations et leurs maux. L’Autriche en eut la preuve lorsque, pour annuler, par l’accord des deux empereurs, les conciliabules des princes balkaniques, François-Joseph rendit visite à Nicolas II. A la suite de cette entrevue, deux dépêches identiques de Saint-Pétersbourg et de Vienne signifièrent aux petits peuples que l’Europe leur ordonnait de respecter son repos.

On leur offrit d’ailleurs, en échange des grands avantages, la consolation des petits gains. La Russie et l’Autriche obtinrent du Sultan un traité de commerce pour la Roumanie, des évêchés et des écoles pour les Serbes et les Bulgares dans les régions que ces deux peuples se disputent. La Russie comme l’Autriche répandait les faveurs qui divisent. Il fallut pour ces plats de lentilles céder le droit d’aînesse. Et nul n’a pu se dissimuler le retour offensif de cette politique, faite pour les protecteurs et non les protégés, depuis le jour où le roi Milan a repris le pouvoir à Belgrade et ramené la discorde entre la Serbie, la Bulgarie et le Monténégro.

Aujourd’hui les peuples de la Péninsule gardent l’amertume d’avoir malgré eux manqué l’occasion dans le passé, la crainte d’être déçus encore dans l’avenir, le doute qu’ils aient quelque chose à attendre de l’Autriche ni même de la Russie, l’angoisse de cette solitude, et une volonté obstinée d’indépendance. Rien ne leur a autant manqué, ils le sentent, et rien ne leur est plus nécessaire que l’amitié d’un peuple généreux. Ils le cherchent, ils le nomment : c’est la France.

La première elle les a appelés. Quand leur conscience obscure doutait si leur volonté de revivre n’était pas une révolte insensée contre le droit de conquête, loi universelle du monde, la France, abolissant cette loi, a proclamé le droit des races. C’est à sa voix, Lazares ensevelis depuis des siècles, qu’ils se sont dressés de leurs tombeaux, et elle seule a travaillé avec désintéressement à leur liberté. Ils n’attendent pas l’aide armée qu’elle accorda souvent : son bras n’est plus libre, ils le savent. Mais la diplomatie a les secrets de mille secours qui, sans compromettre le médecin, améliorent l’état des malades : ces peuples souffrans nous sauraient grand gré de cette assistance. Ils n’y comptent guère non plus, parce qu’ils nous savent sous le joug de factions sans compétence ni durée ; mais, malgré notre infortune et nos fautes, nous gardons intact pour eux l’essentiel de notre prestige. Victimes préférées de la force, ils ne la vénèrent pas du respect idolâtre qu’elle inspire à d’autres ; leurs épreuves leur ont appris le culte et les revanches du droit. Ils ont besoin que retentisse dans le monde, en faveur des faibles, le verbe de la foi et de l’espérance. Or, pour notre honneur, nos gouvernemens ne sont ni la seule ni la plus fidèle expression de la France. Les véritables ministres et ambassadeurs de notre patrie dans le monde sont nos penseurs, nos jurisconsultes, nos historiens, nos publicistes, nos lettrés. Sous les formes les plus diverses, les uns et les autres peuvent apporter un témoignage respecté, concordant et sonore, à l’autonomie des races. Et voilà l’aide que les races balkaniques attendent surtout de nous ! Leurs espérances nationales troublent les calculs expectans des grandes puissances ; les grandes puissances ont les financiers ; et la finance gouverne la presse. De là une coalition de chancelleries, d’intérêts et de journaux pour ignorer des prétentions importunes, et les petits peuples éprouvent quels terribles instrumens de silence sont la tribune, la presse, et la télégraphie. Rien ne leur est plus dangereux, rien n’a davantage amoindri leurs énergies à des heures décisives, rien n’étouffe plus cruellement leurs chances d’avenir que ce mutisme obstiné sur leurs griefs, sur leurs droits, sur leur vie. Ils sentent que la France peut rompre ce maléfice. Elle a gardé le privilège de répandre les idées dans le monde ; elle y crée les courans d’opinion. Des rayons de lumière sur des faits si soigneusement tenus dans l’ombre, des témoignages impartiaux sur le sort, les progrès, la constance de ces peuples, tout pénétrés par l’étranger et résolus à être eux-mêmes, donneraient la certitude qu’ils comptent et sont aimés à ces faibles qui nous aiment. Nos journaux, partout attendus comme les échos de la pensée française, ne sont pas tous prêts à la dénaturer sur les argumens solides de Pesth, de Vienne ou de Constantinople, ils travailleraient puissamment à notre profit et au profit des peuples balkaniques par cela seul que cette pensée française paraîtrait occupée de ces peuples. Les hommes publics de ces pays ont été pour la plupart élevés en France, leurs enfans viennent encore y recevoir la haute culture de l’esprit : l’occasion s’offre ainsi à nos maîtres de témoigner leur intérêt non seulement à chaque homme qu’ils forment, mais aux races que ces hommes représentent ; elle s’offre à notre jeunesse de connaître les qualités de ces étrangers, de faire avec eux la communion des espérances généreuses. Il n’en faudrait pas davantage pour donner à la France sur les nationalités des Balkans une influence directrice. Et si nous nous servions de ce crédit pour montrer à toutes un intérêt égal, leur prouver qu’elles ont besoin les unes des autres, et les détourner des compétitions où elles trouveraient une ruine commune, nous rendrions de plus en plus fort l’instinct qui les pousse à assurer leur avenir en se fédérant.

Ce que nous pouvons faire, faisons-le. Les principes dont les races balkaniques se réclament sont les nôtres. Désavouer leur cause serait nous contredire ; gardons une originalité que nul gouvernement ne nous dispute, mais qui nous a conquis notre influence sur le monde, et partout où le droit d’autrui se lève, ne songeons pas qu’étant à autrui il nous est étranger, songeons qu’étant le droit il nous oblige. Pour avoir soutenu en d’autres pays le droit qui lutte dans la péninsule balkanique, nous sommes devenus les victimes des nationalités rétablies par nos soins, mais ce serait mal choisir l’heure que de le renier aujourd’hui. Les nationalités ont épuisé contre nous tout le mal qu’elles nous pouvaient faire, et dans leurs évolutions prochaines elles commenceront à le réparer, parce que le développement logique des nationalités tend à diviser les masses unitaires des grands Etats nos ennemis.

Eussions-nous à espérer seulement les sympathies des quinze millions d’hommes qui occupent un des territoires les plus importans d’Europe pour la guerre et pour la paix, l’avantage vaudrait de n’être pas dédaigné. Mais notre entente avec les peuples balkaniques nous vaudra davantage, et servira de la façon la plus efficace notre politique générale.

Notre premier intérêt est de trouver des contrepoids à la triple alliance. En nous attachant les nationalités des Balkans, non seulement nous nous ménageons la chance de contenir et d’occuper par elles l’Autriche, mais nous travaillons à changer l’orientation extérieure et la vie intérieure de cette puissance. Dans les aspirations slaves est un principe de ruine pour la triple alliance et de renouvellement ou de mort pour l’Autriche. Depuis 1867, 8 millions d’Allemands et 7 millions de Hongrois se partagent l’empire sur 24 millions de Slaves autrichiens. Depuis quelques années, Tchèques, Slovènes, Croates et Dalmates de la monarchie commencent à se demander pourquoi deux races seules, et les moins nombreuses, sont maîtresses dans l’État, et par quelle infériorité de nature les Slaves seraient les serviteurs-nés des Allemands et des Hongrois. L’ordre qui garde ce désordre, la patience de la majorité, la paix de la rue sont à la merci d’un incident. Les sympathies accordées par la France aux Serbes et aux Bulgares ne sauraient accroître la confiance de ceux-ci dans leur avenir sans que les Slaves d’Autriche sentent plus douloureusement le joug, et le jour où les sujets de l’Autriche se jugeront moins libres que les anciens sujets du Turc, la fin du « dualisme » illogique sera proche. Si les Allemands et les Hongrois s’obstinent à le maintenir, c’est la rupture du lien fragile qui unit des couronnes bien nombreuses pour une seule tête : la Hongrie connaîtra l’isolement et la déchéance ; les Allemands subiront l’attraction de l’Allemagne, diminuée malgré cet accroissement parce qu’elle aura cessé de dominer par les Allemands les Slaves de l’Autriche ; et ceux-ci, cédant à la communauté de race et d’intérêts qui les mêlent aux peuples de la péninsule balkanique, formeront avec eux une puissance nouvelle et naturellement hostile à l’Allemagne. Si, menacée de n’être même plus « une expression géographique, » l’Autriche suit la logique de la pente où elle s’est engagée le jour où elle a émancipé la Hongrie, et passe du dualisme à la fédération, les Slaves, dans cette fédération, seront le nombre, auront par le nombre la primauté, prendront une revanche sur les influences germano-hongroises par lesquelles ils sont dominés aujourd’hui : l’Autriche alors, au lieu de se dissoudre au profit d’autres Etats Slaves, deviendrait elle-même l’avant-garde des Slaves contre l’ambition allemande. Dans toutes les hypothèses, l’axe de la politique serait changé, la triple alliance dissoute, et nous aurions pour auxiliaires une partie dos forces qui nous menacent aujourd’hui. Pourquoi hésiterions-nous à préparer ces résultats ? Par crainte de désobliger la Russie ? Certes il ne faut pas traiter légèrement l’alliance d’une nation puissante : mais qui rend une alliance précieuse ? Les profits que chacun des alliés s’assure. Quels sont les nôtres ? Sur le Rhin, ou plutôt sur les Vosges, la Russie nous garantit contre une attaque de l’Allemagne. C’est beaucoup de n’avoir pas à craindre pour la Franche-Comté ou la Champagne, mais cela ne nous restitue ni l’Alsace ni la Lorraine, et comme d’ordinaire l’agresseur n’est pas celui qui a pris et garde, mais celui qui se croit dépouillé, nous demeurons seuls s’il s’agit de revendiquer nos provinces perdues. Dans les Lieux Saints et en Syrie, notre ancienne prédominance n’est combattue par personne avec autant d’ardeur que par notre alliée. En Chine elle songe à nous pour soutenir ses prétentions et moins pour partager les bénéfices. Ceci n’est pas un reproche contre la Russie, mais contre nous. Elle a joué son rôle, nous n’avons pas joué le nôtre. Chacun, dans les amitiés politiques, travaille pour soi et laisse à l’autre le soin de réclamer l’aide qu’il désire : nous n’avons rien demandé. Le temps est venu de renoncer à cette alliance où il semble que nous suffise l’honneur de suivre la Russie où il lui plaît. Voulons-nous prévenir des malentendus et de fâcheuses habitudes, voulons-nous que la Russie estime à sa valeur notre concours, sachons dire avec bonne grâce et netteté que notre amitié est toujours prête aux avances, mais qu’elle compte en être remboursée. Indiquons-les points du monde où nos intérêts nous semblent essentiels et où nous espérons, au lieu de concurrence, un appui. Et ne dissimulons pas que nos principes et notre sécurité nous commandent de favoriser dans les Balkans, contre la poussée du germanisme, l’indépendance et la fédération des petits peuples. Il n’y a pas à le dissimuler, nous troublons ainsi la politique d’assoupissement que la Russie préférerait. Mais comme elle est vis-à-vis des Slaves prisonnière de la mission qu’elle s’est donnée, elle ne peut permettre qu’un autre peuple les favorise et les serve sans elle-même les favoriser et les servir, et de bon ou de mauvais gré elle nous suivra. Négligeons les nationalités Slaves : comme personne ne s’occupera d’elles, la Russie a prétexte pour les oublier sans paraître les trahir ; que nous soyons entraînés dans une guerre, les Slaves, ignorés par nous, resteront indifférens à notre sort ; et la Russie, ne voyant pas ses intérêts d’Europe engagés dans la querelle, sera tentée de mettre à profit l’inattention des peuples aux prises pour régler à sa volonté le sort de l’Asie. Aidons et fortifions dans les Balkans les peuples slaves : ils seront, et surtout contre l’Allemagne, nos alliés ; où ils s’engageront la Russie est moralement forcée d’intervenir. Si bien que notre bienveillance active pour ces petits peuples est notre seul moyen de rattacher la Russie à notre politique, d’empêcher qu’elle se dérobe en Asie quand nous aurons besoin d’elle en Europe, et de donner par suite à notre alliance son efficacité.


II

Affermir notre crédit politique n’est pas le moindre moyen de rétablir notre situation commerciale. Les amis deviennent des cliens pour peu qu’on soit habile. Sur les marchés à regagner et sur les moyens d’y réussir, bien des choses seraient à dire, mais elles se peuvent déduire en partie des critiques que j’ai faites, et il faut se borner. Je passe à l’examen de notre situation religieuse.

Les affaires d’Etat sont régies par des gouvernemens mobiles dans leurs ambitions et leurs principes. Les affaires de commerce sont conduites par des particuliers que l’amour du gain porte où leur travail se transforme plus aisément en richesse. Les affaires d’Église sont menées par des corporations durables, et seuls forment ces corporations des hommes à qui l’obéissance est devenue liberté, l’épreuve joie et le sacrifice récompense. Cela suffit à expliquer pourquoi, dans le même pays où notre politique et notre commerce déclinaient, notre action religieuse n’a cependant connu ni arrêt, ni amoindrissement, ni lassitude. Ce n’est pas assez dire : depuis l’origine, elle n’a pas cessé de croître en se transformant.

Les croisades finies, quelques franciscains se glissent à Jérusalem. D’abord il ne s’agit que de veiller à la place consacrée par la passion du Christ. Ces gardiens d’un tombeau ne sont eux-mêmes que des ensevelis dans l’immensité du monde musulman. Lorsque les capitulations ouvrirent aux « Francs » l’empire turc, et assurèrent à ces étrangers la liberté publique du culte, il y eut place pour plus de prêtres et pour plus d’efforts. Le zèle des missions prit son élan au XVIIe et aussi au XVIIIe siècle, car la même société qui donnait des philosophes incrédules à l’Europe donna une armée d’apôtres au reste du monde. Une partie de ces soldats fut pour le Levant. Assembler pour le culte et la prédication les Latins dans les églises, instruire les Latins dans les écoles, soigner les Latins dans les hôpitaux, consoler les Latins dans les bagnes que la piraterie remplissait de captifs, — tels furent dès lors les multiples théâtres de l’action catholique.

Elle s’exerçait en toute liberté sur les siens. Mais les siens n’étaient que des individus perdus parmi des nations : nations chrétiennes, mais infectées par les hérésies des premiers siècles ou par le schisme byzantin ; nations musulmanes, plus nombreuses encore, et plus ennemies. Cette évidence accablait les missionnaires parmi toutes les activités de leur ministère : borner tous leurs soins au salut personnel de quelques âmes quand des sociétés entières ignoraient la vérité ! L’œuvre essentielle était de convertir les gentils, de ramener à l’unité religieuse les chrétientés dissidentes et les musulmans. Si la folie de la croix conçut l’audace d’un tel dessein, la prudence humaine adopta la seule conduite qui permît d’entreprendre la lente exécution. Les préjugés des orthodoxes étaient si haineux contre la foi catholique, et le fanatisme des Turcs était si violent que toute tentative directe de conversion sur les uns et sur les autres aurait eu pour unique résultat des émeutes populaires et des massacres. Avant de changer leurs croyances, il fallait se faire pardonner de croire autrement qu’eux.

Ce monde oriental n’avait pas d’yeux pour les détresses humaines partout gisantes sous son soleil. Les Turcs ne leur avaient jamais cherché de remède, et les chrétientés elles-mêmes semblaient avoir emprunté à l’Islam son fatalisme en face de l’ignorance, des infirmités, de la maladie, de la faim. C’est par ces misères que l’Eglise catholique résolut de commencer la guérison de ses ennemis. Elle ouvrirait, où les populations schismatiques et musulmanes étaient le plus à l’abandon, des écoles, des orphelinats, des hôpitaux et des hospices ; ceux à qui elle confierait cette tâche s’abstiendraient de propagande ; rien ne dirait leur foi que leur costume et leurs vertus ; cette prédication, au lieu de choquer des cerveaux fermés, surprendrait peut-être l’accès des cœurs ; bienfaisans et silencieux, ces travailleurs attendraient le jour où leurs services auraient intercédé pour leurs doctrines. Ce travail d’approche autour des religions adverses a été la seconde forme de l’activité catholique. Commencée dès le XVIIe siècle, elle a été dans le Levant l’œuvre essentielle du siècle qui finit. Dès qu’elle se développa l’entreprise inspira aux religions orientales l’émulation de pourvoir elles-mêmes aux services jusque-là négligés. C’est sur l’enseignement que se porta leur principal effort, et l’on vit le Turc lui-même s’occuper d’écoles. Mais jusque dans les réformes on apporte sa nature, la nature qui a laissé grandir les abus. Les Turcs étaient inaptes à enseigner les sciences et les langues de l’Europe en un temps où ils commençaient à peine à en reconnaître l’utilité. Les Chrétientés séparées, au moins l’orthodoxe et l’arménienne, comptaient des hommes instruits, mais en qui resta somnolent le zèle d’instruire. Les Russes seuls se sont révélés éducateurs, mais leur effort est concentré en Syrie. Il n’y a eu à vrai dire qu’une concurrence générale à l’effort des catholiques, celle des protestans. Ils ont lutté avec la force et la faiblesse de l’émancipation individuelle qui est dans leur doctrine et dans leur apostolat. Personne n’est plus hardi à concevoir, plus ardent à entreprendre, plus préparé à accomplir avec perfection les œuvres qui sont à la taille d’un homme seul et donnent emploi à tout son mérite. Ils excellent à établir les centres d’activité où un pasteur, suffisamment muni de science divine et humaine, suffît à desservir un temple et une école. Mais son savoir, plus en superficie qu’en profondeur, le goût de son indépendance, et le souci de ses intérêts le disposent mal à coopérer aux œuvres collectives qui, sous le nom de collèges et d’universités, distribuent l’enseignement classique ou supérieur, à accepter enfin ces fonctions sacrifiées qui y abondent et sont nécessaires au succès général. Le catholicisme, qui agit par des corporations permanentes, nombreuses, disciplinées, aie regard plus universel, l’action plus ordonnée et les mouvemens plus lents. Pour former les établissemens de haute instruction, que jamais il n’a oubliés dans ses projets synthétiques, il lui suffisait de vouloir ; les sociétés monastiques lui fournissaient à son gré des hommes versés en chaque sorte de savoir, prêts à accepter toute besogne qui permettrait de travailler obscurément au bien. Aussi a-t-il sans peine conquis la primauté de l’enseignement supérieur, bien que les protestans aient tenté de le disputer à Beyrouth. Leur collège d’études classiques à Bebeck n’a jamais soutenu la comparaison avec les collèges des lazaristes et des jésuites, à Constantinople, à Smyrne, à Antoura, à Alexandrie. Moins encore les protestans ont-ils réussi à organiser cet enseignement moderne où le culte des littératures mortes est remplacé par l’étude des sciences exactes et des langues vivantes : établi par les Frères des Écoles chrétiennes bien avant qu’il ne prît place dans les programmes des gouvernemens novateurs, il est donné sans concurrence par les disciples de La Salle dans leurs nombreuses maisons d’Orient. La supériorité des protestans est dans leur audace d’explorateurs à s’établir dans des régions nouvelles, leur abondance d’argent, assez grande pour leur assurer tout ce qui s’achète, leur goût de perfection dans l’enseignement primaire. Ils nous devancent, réussissent où ils sont seuls, nous attirent par ce succès, mais où nous sommes venus, nous demeurons, et, d’ordinaire, ils cèdent la place. C’est ici notre triomphe le plus imprévu et le plus grand : comment leurs écoles luxueuses et leurs instituteurs habiles se laissent-ils enlever leurs élèves par nos écoles plus humbles, nos maîtres et nos religieuses souvent moins instruits ? Parce que l’éducation ne se fait pas seulement avec de la science, mais avec du dévouement. L’enfant devine, les parens voient que l’instituteur luthérien ou calviniste croit avoir rempli tout son devoir envers ses élèves, s’il est assidu, clair, juste ; qu’en préparant leur avenir il songe aussi au sien ; et que son cœur est surtout à sa propre famille. L’enfant devine et les parens voient que le maître catholique ne pense ni à sa retraite, ni à son traitement, ni à la commodité de la vie, ni à sa famille ; le religieux ou la religieuse amasse pour richesse ses privations ; ce qui déplairait à son goût attire son dévouement, sa tâche est toute sa vie, ses élèves deviennent toute sa famille. Voilà pourquoi, moins instruite qu’un gradué d’Oxford ou de Philadelphie, une humble fille peut non seulement mieux élever, mais mieux instruire. Voilà pourquoi l’on préfère à ceux qui offrent une science plus étendue ceux qui la font mieux pénétrer ; à ceux qui prêtent leur temps ceux qui se donnent eux-mêmes. Voilà pourquoi lorsque les schismatiques et les musulmans sentent l’insuffisance de leur enseignement national, ils sont attirés vers l’enseignement catholique. Il reçoit dans les écoles primaires la plus grande partie des enfans qui, pauvres et intelligens, cherchent à s’assurer, par une éducation européenne, un avenir. Il reçoit dans ses collèges presque tous les enfans de condition moyenne ou élevée que les familles indigènes veulent préparer à une existence digne de leur rang.

Si grande soit la valeur de l’élite attirée par cet enseignement, il n’est mis à profit que par une faible minorité des populations orientales. L’intelligence est une aristocratie encore inaccessible aux multitudes grossières et amollies que leurs religions, leur gouvernement et le climat rendent inertes. Partout, et là surtout, les yeux des hommes semblent moins faits pour la lumière que pour les larmes. Veut-on prendre contact avec la multitude, il faut prendre contact avec la douleur. C’est ce que le catholicisme a fait par ses œuvres de miséricorde. L’homme n’eût pas suffi à les accomplir, le catholicisme a appelé la femme. Elle a montré sa puissance, et sur le domaine de la souffrance, établi sa royauté. Comme l’enseignement, la charité catholique a été pour les autres religions un exemple et elles se sont essayées à le suivre. Les musulmans, qui n’ont aucune habitude de régularité, ni de prévoyance, et qui ont caché et détruit les vertus naturelles de la femme dans le huis-clos du harem, ne pouvaient produire que des institutions mort-nées. Les Eglises arménienne et orthodoxe ont épuisé leur effort en quelques rares fondations. La présence de femmes qui vivent sous une règle religieuse assure à ces œuvres le principal élément d’ordre et d’efficacité. Mais, outre la rareté des vocations, quelles chaînes invisibles chargent les ailes de cette charité ! Ces femmes ont les vertus principales de leur état, la modestie, la douceur, une tendresse mystique pour les maux de l’humanité, mais si rien ne manque aux mérites de leur conscience, beaucoup manque à l’efficacité de leur action. Il y a je ne sais quoi de passif, de craintif, de subalterne dans leurs vertus : elles semblent plus servantes que sœurs. Elles soignent les corps, on dirait qu’elles n’osent pas soigner les âmes. Elles ne sont pas faites pour imposer cette obéissance et obtenir cet abandon si nécessaires et si doux à ceux qui souffrent, pour représenter la Providence, non seulement dans sa bonté, mais dans son autorité. Les protestans enfin, bien que les plus actifs, n’ont pas donné aux fondations de bienfaisance une place digne d’eux. La libéralité de leur nature n’a-t-elle pas été paralysée par la nature de leur religion ? La réforme est née raisonneuse et vit par un esprit de discussion, par suite par des opérations d’intelligence, par suite est un culte d’aristocratie : pour toutes ces raisons, elle est portée à perfectionner avant tout, à perpétuer dans une élite l’aristocratie de l’intelligence par l’enseignement. Quand son génie argumentateur entend l’appel de la pitié, l’absence d’ordres religieux paralyse sa bonne volonté. Quelques congrégations de diaconesses sont tout ce que la réforme possède de force monastique. L’exaltation du « moi, » qui est la philosophie de ce culte, rend fort difficile de trouver des coopératrices désintéressées et constantes pour les besognes grossières et sans auréole : il y aurait sans doute des volontaires pour des dangers, mais où sont-ils pour les dégoûts obscurs ? et où les devoirs de l’obéissance dans un culte fondé sur la négation de la discipline ?

Toutes ces imperfections sont absentes de la charité catholique. Le principe d’autorité, qui est la force du catholicisme, mêle à toutes ses œuvres son ciment. Une raison informée et qui dispose chaque espèce d’activité comme un élément d’un ordre général, a fait le sage équilibre entre les œuvres d’enseignement et les œuvres de miséricorde, et, soit qu’elle compte le nombre des intéressés, soit qu’elle pèse la dignité du devoir, elle ne préfère pas la science à la charité. Grâce aux ordres religieux, faut-il des ressources, elles se rassemblent ; des aptitudes, elles se préparent ; des dévouemens, ils sont prêts. Cet esprit d’obéissance assure le recrutement perpétuel et joyeux des fonctions les plus répugnantes, et cette fidélité aux tâches humbles, sans laquelle il n’y a ni soulagement, ni pitié vraie pour les malheureux. Enfin comme la vie religieuse choisit ses élus dans toutes les conditions, y compris les plus élevées, et qu’à la dignité de la vocation se joint, par surcroît, en nombre de ces femmes, la dignité d’un rang oublié par elles mais demeuré visible aux malheureux, elles gardent, jusque dans l’exercice des actes vulgaires, un prestige, elles peuvent mêler aux services les plus bas les conseils les plus élevés, et chacune de leurs bontés tombant de haut pénètre plus profondément dans l’âme. L’abandonné sent, à devenir l’objet de la sollicitude de telles servantes, l’honneur qu’éprouvaient autrefois ces pauvres dont les pieds, le jeudi saint, étaient lavés par des reines. Voilà pourquoi l’œuvre de charité, plus encore que l’œuvre d’enseignement, a été une victoire catholique.

Et cette victoire catholique est une victoire française. Sur les trois mille religieux et religieuses qui vivent en Orient, deux mille cinq cents appartiennent à la France.

Ce grand effort a fait germer dans cette terre d’immobilité deux sentimens nouveaux.

Chaque religion, bien qu’elle se voilât sous ses œuvres, comptait grandir de la gratitude obtenue par elles. Or, sans doute, les services rendus ont amené aux orthodoxes, aux protestans, aux catholiques des catéchumènes. Mais, dans la masse des populations le sentiment religieux, loin d’être fortifié, a été amoindri. Il l’a été d’abord par le nombre des Eglises qui travaillaient les unes près les autres et les unes contre les autres. La foule voyait, de son regard sommaire et synthétique, les représentans de cultes divers pratiquer la même morale, aspirer aux mêmes vertus, et se tenir pour aussi irréconciliables que la vérité en face de l’erreur. Elle savait que ces êtres de bonté, et parfois d’héroïsme, se considéraient les uns les autres comme des propagateurs de mensonge, et d’instinct elle concluait que si des dogmes contraires n’empêchaient pas leurs apôtres d’aspirer aux mêmes mérites, les dogmes n’étaient pas la source des vertus. Et cette disposition était accrue par la réserve que les divers cultes imposaient à leur propagande. Comme ils s’abstenaient de débats théologiques, ils ne poussaient pas leur conflit à cette phase utile où les dogmes doivent dire leurs raisons, leurs origines, leurs suites, où, les systèmes se prenant corps à corps, l’inégalité de leur puissance apparaît. Leurs brefs actes de foi ne montraient que leurs contradictions ; la rigueur inexpliquée de leurs jugemens sur les cultes adverses ne paraissait qu’intolérance. Et la foule, indifférente à leurs divergences doctrinales comme à des modalités d’orgueil sacerdotal, était conduite par l’accord de leurs actes à une vague religion d’humanité. Ainsi la fécondité même du zèle religieux a déterminé une crise de scepticisme.

La seconde conséquence a été la diminution du fanatisme. Les races vivaient séparées par des mépris réciproques, des haines traditionnelles, et leurs Eglises surtout les maintenaient en groupes compacts et sans contact les uns avec les autres. Ces races ont été rapprochées par des œuvres que la religion inspirait. Des êtres qui, jusque-là, s’évitaient et se tenaient pour impurs se sont vus recueillis, soignés, honorés dans leurs maux, comme des créatures également précieuses, et ont vécu dans la fraternité de la souffrance. Sur les bancs des écoles se sont assis côte à côte, dans l’égalité soumise d’écoliers, et sans autre distinction que celle de l’intelligence et du travail, les fils des races vaincues et de la race conquérante. Parmi ces races adverses qui se partageaient les bontés d’une autre race détestée aussi, la vie commune, l’habitude, les petits services ont noué des liens, et les répugnances qu’elles gardent contre la foi de la race tutélaire se tempèrent de la justice qu’elles rendent à ses bienfaits. Eux-mêmes, les ministres de ces religions diverses, ont, par le rapprochement qu’amène entre eux l’exercice de leur zèle, appris à se mieux connaître et, sans rien céder des doctrines qu’ils gardent intactes, ils ne se croient pas contraints, pour défendre la vérité, de refuser justice à leurs rivaux. Il n’y a pas bien longtemps, les représentans des divers cultes s’ignoraient : maintenant leurs rapports sont empreints de courtoisie, d’égards, de bienveillance ; et depuis le délégué du Saint-Père, qui échange des visites avec les patriarches orthodoxes, jusqu’à cet iman de la grande mosquée à Constantinople qui, longtemps spectateur des soins donnés par les sœurs de charité aux malades musulmans et se sentant près de sa fin, faisait demander trois d’entre elles, et leur disait : « Je n’ai pas voulu quitter cette terre sans avoir revu ce qu’elle a de meilleur ; » toutes les Eglises, témoins du bien permis à l’erreur même, sentent passer sur elles un souffle nouveau de charité, de douceur et de paix.

Ces influences, en pénétrant avec lenteur l’Islam lui-même, lui donnent un pressentiment confus d’une autre civilisation. Non seulement les Turcs élevés dans les écoles chrétiennes, et qui, de plus en plus nombreux, occupent les charges de l’armée et de la politique, échappent aux instincts de la férocité musulmane, mais il a été formé en eux une raison et une conscience nouvelles. Le sentiment du droit, de la dignité humaine, de la liberté individuelle, qui était le fondement de leur société avec leurs condisciples et leurs maîtres, les rend hostiles à l’arbitraire sans mesure du pouvoir, à l’abus sans merci de sa force, qui est la base de la société musulmane. Surtout l’éducation chrétienne suscite contre le mahométisme, dans le retranchement où il a établi sa toute-puissance, une ennemie plus patiente et plus invincible que l’homme. C’est sur la dégradation de la femme que l’Islam a été fondé ; c’est par la révolte de la femme que l’Islam sera détruit. Les femmes musulmanes qui ont été élevées par des mains chrétiennes ont eu une vision : la dignité de la femme leur est apparue. Rentrées dans la vie musulmane elles ne consentent plus à être des choses. Elles ont acquis par leurs études de quoi justifier leur ambition : elles sont instruites, leur curiosité excitée et non satisfaite par l’éducation se répand en lectures qui, même frivoles, évoquent, avec toutes ses séductions ou ses grandeurs, le rôle de la femme ; leur conversation solide de ce qu’elles ont appris, juste de la raison qu’on a exercée en elles, gracieuse de l’esprit qu’on a éveillé et qui s’y joue, se mêle sans embarras ni infériorité à l’entretien des hommes. Ainsi élevées, elles auraient horreur d’être ces esclaves parées et muettes qui vivaient en troupe dans les harems, et entouraient de leur beauté, de leurs attitudes et de leurs danses, un maître absolu. La femme est une intelligence égale à celle de l’homme, lui fait comprendre les ménagemens dus à une volonté consciente d’elle-même, lui fait goûter les joies de cette métamorphose qui a changé un animal de plaisir en une compagne de vie. Il ne lui suffit plus d’être l’épouse préférée, elle veut être l’épouse unique, et elle l’obtient. La monogamie, que la pauvreté imposait de tout temps à la majorité des Turcs, devient, par l’influence des femmes, la condition habituelle des Turcs riches. Ces habitudes nouvelles préparent la reconstitution de la famille. Après avoir conquis sur l’Islam son mari, la femme voudra conquérir ses enfans sur l’Islam ; plus elle comprendra son devoir envers eux, plus elle se sentira l’ennemie d’une religion qui, en avilissant l’épouse, dégrade d’avance la mère ; et le jour où, dans la dignité du foyer rétabli, elle aura transmis sa conscience aux fils élevés par elle, la femme aura vaincu l’Islam.

Cette attaque silencieuse et par les siens est la seule qui soit encore possible contre l’Islam. Toute tentative publique d’étrangers pour le convaincre d’erreur réveillerait tout ce fanatisme qui s’assoupit : car l’Islam n’est pas seulement une foi, mais une société, mais un gouvernement, et chaque coup porté à l’Eglise y frappe l’Etat. En revanche, la transformation accomplie dans les esprits permet au catholicisme d’opposer désormais, sans opposition violente de la Porte ni des peuples, son dogme aux chrétientés dissidentes. Celte propagande ouvertement religieuse, récompense d’une générosité patiente, troisième forme de l’apostolat catholique, sera l’œuvre du XXe siècle. Et déjà sont visibles les conditions du succès, et préparés les moyens de conquête.

L’Orient est la patrie des sectes. Le souffle sophistique des Grecs gonfla les bulles de savon brillantes et vides qu’on nomme les premières hérésies. Leur succès fut étrange. Elles ne gagnèrent pas, comme font d’ordinaire les doctrines, par des conquêtes individuelles, des hommes de tous pays : elles furent acceptées ou répudiées par grandes régions. Elles ne demeurèrent pas un débat de théologiens ou de philosophes : elles furent la passion de multitudes incapables d’en comprendre les subtilités. Elles devinrent la foi de ces peuples au moment où elles étaient abandonnées par Byzance. A ces faits apparaît le caractère de mouvemens qui semblaient religieux et étaient politiques. L’Orient abondait en nations que l’unité de l’empire avait absorbées malgré elles, aucune n’aimait ses voisins ni son maître. Quand le christianisme les confondit dans une unité plus dominatrice encore, elles sentirent qu’elles allaient se perdre comme des fleuves dans la mer. Les hérésies furent la ressource de leur patriotisme, un moyen qu’elles saisirent pour se distinguer, chacune de leurs rivales, et toutes du conquérant. Si, au Ve siècle, les Chaldéens prétendent, avec Nestorius, qu’il y a deux natures dans le Christ, si les Syriens, les Arméniens, les Égyptiens affirment, avec Eutychès, qu’il y a dans le Christ une seule personne, et, malgré la similitude de cette doctrine, fondent trois Eglises distinctes, c’est qu’ils travaillent à sauver par leur foi leur race contre l’anéantissement dans l’Empire. Un jour vint où la répulsion que leur inspirait Byzance, Byzance la ressentit contre l’Occident. Là un nouvel empire grandissait, fondé sur la puissance militaire et religieuse : Byzance eut peur qu’il s’étendît sur elle et rétablît dans le monde, avec le concours des papes, l’unité romaine. L’empire grec fit ce qu’avaient fait ses races sujettes pour garder leur nationalité, il abjura la religion de ceux qu’il redoutait comme envahisseurs. Le schisme de Photius se révéla lui-même politique plus que religieux. La querelle sur la procession du Saint-Esprit fut un prétexte. La vraie dispute fut sur cette maxime de gouvernement : Imperium sine patriarcha non staret. Tout Etat doit avoir son Église, et les limites de l’Église doivent être celles de l’État. Le danger de l’Islam donna bientôt à penser aux empereurs byzantins qu’ils avaient eu tort de s’isoler en divisant le monde chrétien, et qu’il leur fallait rentrer dans la catholicité pour être défendue par elle. Ils conclurent cette réconciliation dans les deux conciles de Lyon et de Florence. Mais, en 1439 comme en 1274, leur repentir se heurta au cri de division qu’ils avaient poussé jadis : l’entente avec Rome souleva à Constantinople une guerre civile, qui ouvrit les portes au Turc.

Cette conquête apporta un obstacle de plus à l’union des Églises chrétiennes. Les Turcs avaient appris à vaincre avant d’apprendre à gouverner : par orgueil autant que par incapacité, ils ne se donnèrent pas la peine d’établir une police, une administration, des finances ; il leur eût semblé se mettre au service des vaincus et ne pas laisser intacte la séparation entre l’armée de l’Islam et ses captifs. Quiconque gardait sa foi chrétienne, affirmait son obéissance à un chef religieux : c’est à chacun de ces chefs que les Turcs abandonnèrent le gouvernement de sa « nation. » Il régla pour elle les questions d’Etat, les procès, les impôts, dut à l’aide de ces pouvoirs maintenir l’ordre parmi ses fidèles et devint responsable d’eux envers la Porte. Malgré quelques changemens qui, de nos jours, ont manifesté une tendance de la Porte à exercer un pouvoir plus direct, les chefs religieux conservent aujourd’hui encore cette délégation de souveraineté. Si donc un chrétien, abandonnant son rite, renonce à la tutelle exercée par le chef de ce rite et ne s’agrège pas à un autre troupeau qui jouisse d’une protection égale sous un autre pasteur, il s’exclut de la capitulation faite entre sa race et la race dominante, il se retrouve à la merci du vainqueur comme une res nullius. Or le Turc avait pris les seules contrées du monde où les chrétiens eussent, par passion nationale, abandonné le catholicisme : les chrétientés séparées de Rome furent donc seules reconnues par le Turc. Ces Eglises ne vécurent pas impunément près de lui. La science ni les vertus ne furent détruites, mais, comme les sources des pays desséchés, elles se cachèrent dans les profondeurs du sol, dans l’ombre de quelques couvens. La paresse, l’ignorance et la cupidité envahirent ces clergés, et, comme la vie religieuse des peuples est faite par les vertus du sacerdoce, elle alla s’épuisant.

Lorsque des prêtres et des religieux latins s’établirent en Turquie, le remède fut près du mal, mais le mal ne voulait pas de remède. Tout chrétien de ces rites n’eût-il pas abdiqué sa personne civile, livré ses intérêts au pillage, et sa sécurité au bon plaisir, si, pour adhérer à la communion Romaine, il avait abandonné son Eglise ? Et son Eglise en ruines n’était-elle pas plus que jamais sa nation ? Contre la langue, les mœurs et la foi islamiques le rite gardait à chacune de ces races vaincues le souvenir d’une vie antérieure aux infortunes présentes ; la vision d’une splendeur sacrée où l’encens, les génuflexions et les trônes rendaient à quelques-uns des vaincus les honneurs de la souveraineté ; les gestes qu’avait accomplis en présence de Dieu la longue suite des ancêtres ; la langue qui dans toutes les fortunes avait porté le cri de la patrie humaine à la patrie céleste. Abandonner les prêtres de son sang, les prières de sa langue, la communion de sa mère, la société de ses frères en malheurs et en espérances, pour recevoir de prêtres rasés les paroles d’idiomes lointains, un culte ignoré des ancêtres, semblait à chacun de ces hommes abandonner la patrie elle-même, et ils se refusaient à comprendre que, pour devenir des disciples plus parfaits du Christ, il leur fallût devenir les renégats de leur nation.

Rien n’était à espérer, tant que le retour à l’unité paraîtrait à ces chrétiens le sacrifice soit de leurs intérêts particuliers, soit de la cause nationale.

Dès le XVIIe siècle, Rome obtint, par les bons offices de la France, que les patriarches des « nations » hérétiques ou schismatiques conservassent tutelle sur leurs nationaux, ceux-ci fussent-ils catholiques : elle crut lever ainsi le premier obstacle. Pour écarter le second, elle rappela que les divers rites de l’Orient, fondés par les Apôtres et leurs premiers disciples, étaient antérieurs à toute hérésie ; que les Eglises dissidentes les avaient empruntés au catholicisme ; que, même après la rupture, le catholicisme n’avait cessé de tenir pour légitimes les diversités de langue et de coutumes où il respectait les plus antiques et vénérables traditions ; que par suite, le rétablissement de l’unité religieuse ne changerait aucune des apparences chères aux peuples. Elle voulut que le représentant de l’unité auprès d’eux fût un clergé indigène. Pour le rendre digne de son ministère, Grégoire XIII, en 1581, et Urbain VIII, en 1626, fondèrent à Rome les premiers de ces collèges où, depuis, l’œuvre se continue en s’étendant. Elle compta que des jeunes clercs choisis dans les diverses races du Levant, pénétrés du catholicisme à son foyer même, formés à la fois à l’observance des rites orientaux et à la discipline du zèle occidental, puis rendus à leur contrée d’origine, deviendraient une élite sacerdotale et l’espoir d’un épiscopat indigène. Elle voulut, pour plus de sûreté contre les erreurs canoniques ou les défaillances morales, placer ces clergés et leurs fidèles sous la juridiction d’un vicaire apostolique, choisi par le pape, prêté par l’Occident au Levant. Elle crut ainsi rassurer et unir ces Eglises, nationales par la base et latines par le sommet.

Les demi-mesures n’obtiennent d’ordinaire que des demi-succès. Gonflés aux patriarches des Eglises séparées, les intérêts temporels des indigènes catholiques ne se trouvèrent pas garantis : mettre une minorité sous la dépendance d’adversaires religieux était l’exposer à toutes les simonies du prosélytisme. Instruire à Rome quelques Orientaux ne suffisait pas à relever la science et les vertus de clergés entiers. A ces privilégiés même, tout n’était pas avantage. Ils recevaient une éducation où tout était disposé avec l’expérience la plus consommée, mais pour préparer le prêtre aux épreuves générales de la vie et non aux épreuves particulières de l’Orient. Elle donnait aux très bons la plénitude de leur vocation, et ils revenaient avec fruit et joie travailler pour Dieu dans leur patrie. D’autres, quand ils quittaient Rome, couronnée de vertu sacrée et de splendeur humaine, pour affronter la grossièreté, la misère, le vide de leurs églises nationales, ne retrouvaient dans leur patrie qu’un exil. Les joies d’intelligence un instant goûtées, la délicatesse des habitudes sitôt prises les avaient pour jamais conquis ; fils qui rougissaient de leur mère, ils abandonnaient leur rite pour prendre celui de Rome ; elle n’avait fait d’eux que des Latins. En d’autres, la nature première n’avait été qu’endormie par une épreuve de quelques années. Jetés de nouveau parmi les habitudes, les passions et la mollesse orientales, comme des naufragés dans une mer trop vaste, ils surnageaient d’abord, puis sombraient dans l’abaissement de leur race au lieu de la régénérer, devenaient semblables aux autres et plus malheureux, parce qu’ils gardaient un impuissant remords de l’idéal perdu, et parce que leur passage à l’étranger les rendait suspects. Car les vieux préjugés des populations veillaient ; elles se plaignaient de leurs enfans enlevés pour désapprendre autant que pour apprendre ; elles ne voulaient pas recevoir par la main de fils le joug de Rome. A la tête de ce clergé qui revenait de trop loin pour leur paraître national, elles voyaient un chef étranger à leur sang, à leur langue, à leur rite, un homme d’Occident, l’homme du pape. N’était-ce pas le complot pour anéantir leur passé et leur avenir dans une dépendance repoussée depuis des siècles ?

Il fallait calmer par des sûretés complètes cette jalousie de la race. Les créer n’a pas été le moindre effort du catholicisme depuis un demi-siècle. Dans chaque nation d’Orient, les catholiques indigènes ne voulaient plus subir la juridiction civile du patriarche étranger à leur culte ; ils ne pouvaient constituer un groupe distinct s’ils n’obtenaient, eux aussi, de la Porte, un chef religieux, à qui elle déléguât son autorité ; ils ne pouvaient choisir ce chef si la Papauté ne le reconnaissait. La Papauté comprit que cet établissement de patriarches catholiques en face des patriarches schismatiques était utile pour relever les rites-unis d’une infériorité apparente, sauvegarder les intérêts matériels des Orientaux fidèles à Rome, et rassurer ces Eglises. Elle seconda par la création de patriarches nationaux, partout où un rite avait gardé ou repris quelque importance, l’effort de la diplomatie française pour obtenir à chacun de ces rites une autonomie. C’est ainsi qu’en 1848, les Grecs-Melchites furent soustraits à la juridiction du patriarche œcuménique et formèrent un groupe autonome sous un patriarche de leur foi ; qu’en 1861, les Chaldéens catholiques obtinrent sous leur patriarche une égale indépendance ; qu’en 1866, la Porte reconnut de même le patriarcat des Syriens-catholiques ; qu’en 1867, les Arméniens catholiques, jusque-là divisés, s’unirent sous un seul patriarche et obtinrent du Sultan la reconnaissance de cette unité ; qu’en 1895, la dignité patriarcale fut rétablie par Rome en faveur des Coptes.

Plus le droit des Orientaux à gouverner leurs Eglises était reconnu, plus il devenait urgent d’assurer au sacerdoce de ces Églises cette « dignité orientale » que Léon XIII leur rappela par l’encyclique de ce nom. Et plus ces Eglises avides d’indépendance se trouvaient amoindries de savoir et de zèle, plus il leur était nécessaire de demander le zèle apostolique à ceux qui ne l’ont pas perdu. Le concours du clergé occidental est indispensable aux Églises indigènes, et le temps n’est pas proche où, transformé par cette influence, le clergé oriental n’aura plus besoin que de lui-même pour garder et transmettre le mérite d’une vie pénitente et active au milieu de mœurs dissolues, et sous un ciel de paresse. Mais encore fallait-il que cette aide nécessaire fût offerte de façon à ne pas fournir prétexte au préjugé répandu contre les Latins. Si l’on voulait vivifier les Eglises, il ne s’agissait pas de former à la vie sacerdotale quelques privilégiés, mais de l’offrir à tous les jeunes clercs, et, pour cela, de la porter où ils vivaient. L’établissement de séminaires ouverts en chacun de ces pays par des prêtres occidentaux était le seul moyen d’agir avec ensemble sur la jeunesse sacerdotale de l’Orient. Donnée là, l’éducation ne gagnerait pas moins en efficacité, car la vue immédiate, la connaissance continue des races auxquelles appartenaient les futurs prêtres et des dangers contre lesquels ils devaient être forts, inspirerait aux maîtres, outre la sagesse des principes, la sagesse des lieux, et les conseils pris sur la mesure de la vie qui attendait les élèves. Et comme ces maîtres resteraient auprès des générations formées par eux, leur influence se prolongerait au-delà de leurs leçons, ils veilleraient sur les disciples devenus guides à leur tour, les disciples sauraient où rajeunir leur force contre les tentations, les langueurs, et, dans les aridités de leur ministère, auraient pour guide leur nuée lumineuse, comme les Hébreux dans le désert. Les services que ces maîtres fixés à demeure trouveraient occasion de rendre, leur familiarité dans la langue indigène, la lente alluvion des habitudes locales dans leur propre vie concourraient à faire pardonner, presque oublier leur vice originel de Latins. Ils l’effaceraient si, non contens d’enseigner au clergé le rite de son Eglise, ils s’agrégeaient eux-mêmes à ce rite, et si, au lieu que Rome parût occupée de sacrifier les droits des Orientaux à son omnipotence, les Latins se faisaient Orientaux pour rendre la vie à ces antiques Eglises.

Sans abandonner le soin des chrétientés latines qui s’étaient formées, bien faibles en Asie et en Afrique, plus nombreuses dans les régions où Venise avait préparé l’influence de l’Occident, les ordres religieux ont assumé la tâche nouvelle, et se la sont partagée. Parmi eux, des volontaires se sont adonnés aux langues liturgiques et aux traditions de tous les rites orientaux. Par ces hommes, des séminaires ont été ouverts dans chacune des contrées qui possèdent une religion nationale. Dans ces séminaires, tout l’enseignement instruit les élèves indigènes à connaître et à honorer leur rite, les maîtres gardent pour eux seuls leurs usages de Latins ; parfois ils entrent eux-mêmes dans le rite qu’ils enseignent, en prennent le costume, en accomplissent toutes les observances. Partout le succès a récompensé l’effort. Ces séminaires attirent presque tous les indigènes qu’attire le sacerdoce, et sous le respect gardé pour les formes extérieures de ces Églises, la discipline religieuse de l’Occident pénètre ces âmes orientales et les élève. Déjà parmi ces jeunes disciples se sont recrutés des prêtres, des évêques, des patriarches. Les maîtres demeurent, sous leurs robes blanches ou noires, les derniers, tandis que leurs élèves montant en dignité, deviennent leurs supérieurs. Il faut avoir vu l’humilité de ces hommes avancés en savoir et en âge devant les jeunes prélats, leur œuvre ; il faut avoir vu la déférence de ces jeunes dignitaires devant leurs maîtres, toujours leur modèle, pour comprendre que les préjugés de l’Orient ne sont plus invincibles aux vertus de l’Occident. Or, quel pays a fourni à l’Eglise les éducateurs assez généreux pour accepter une pareille tâche, assez actifs pour l’entreprendre aussitôt consentie, assez désintéressés pour n’effaroucher pas, dès le premier appel, ces chrétientés soupçonneuses ? Un seul, la France. Français, les Lazaristes qui, après la guerre de Crimée, favorisèrent les premiers le réveil du peuple Bulgare, satisfirent sa volonté de revenir à la liturgie slave, espérèrent un instant le ramener tout entier au catholicisme, et, par la formation d’un clergé Bulgare, ont fondé dans ces contrées une Eglise-Unie. Français, les Dominicains auxquels Pie IX en 1856 montrait la Mésopotamie abandonnée, et qui par des moyens semblables ramènent à l’unité les Chaldéens. Français, les Jésuites qui, chassés de France en 1880, étaient présens dès 1881 en Arménie pour y accroître les forces des Arméniens-Unis, et en Egypte pour donner de vrais prêtres à l’Eglise Copte. Français, les Pères Blancs auxquels est échue en 1880 la charge de former un sacerdoce Syrien pour rendre conquérant le rite des Grecs-Melchites. Français, les Augustins de l’Assomption qui en 1895 entreprenaient de lutter contre l’orgueil grec dans Byzance et de préparer par des prêtres de race grecque la lutte contre l’orthodoxie. Sans les Français, Rome aurait pu concevoir le plan de ses présentes conquêtes. Sans eux, elle n’aurait pu l’exécuter. C’est toujours la même race qui, à travers les temps, à tous les courages fournit les armées. C’est elle qui a versé le plus de sang pour délivrer la chrétienté de l’Islam ; c’est elle qui depuis trois siècles a dépensé le plus d’existences à combattre, par toutes les formes de la générosité, toutes les misère matérielles et la cécité intellectuelle de l’Orient ; c’est elle qui commence à préparer la suprême victoire, et, arrachant les peuples déchus à leur misère morale, à rétablir l’unité de la foi. Il n’y a pas à s’étonner qu’au moment où elle fournissait cette dernière preuve, le Pape n’ait pas consenti à affaiblir le protectorat de la France et ait tenu à le consacrer. Et il n’est pas nécessaire d’expliquer par les préférences du Saint-Père pour la France un acte qui vaut mieux pour la Papauté et pour la France, car il est un acte de justice, et il a suffi pour le signer que Léon XIII songeât à l’intérêt de l’Église,

La France est-elle moins intéressée au succès de cet apostolat religieux ? Les discordes d’Eglise sont décourageantes pour l’intelligence et la bonté humaines : elles portent témoignage de notre inaptitude à découvrir la vérité sur notre destinée ; et elles corrompent en haine contre nos frères notre amour de Dieu. Travailler à l’unité religieuse, c’est travailler à la paix. Toute paix vaut d’être servie. Reconnaître partout, sous les divergences de races, de rangs, de traditions, l’unité de la nature humaine est la vocation de la France. Ici la paix religieuse, lointaine encore, ne semble pas inaccessible. Le plus grand mal des Eglises dissidentes était, jusqu’à notre époque, leur inconscience de leur état. Quand le monde n’avait pas de vie commune, les peuples ne pouvaient se comparer, ceux d’Orient ne savaient que se souvenir. La grandeur de chaque Eglise survivait intacte dans leur piété, et cette piété ignorante ne soupçonnait pas ce qui lui manquait. Mais depuis que les peuples se pénètrent, tout est public, tout est proche, et la synthèse de ces visions a découvert aux Orientaux la décrépitude de leurs Eglises. Ils obtenaient d’elles des cérémonies et des chants ; ils savent que d’autres Églises donnent des doctrines et des exemples. Les âmes vraiment religieuses ont faim de ce qui leur est refusé par leurs Églises, et cette faim les chassera des sépulcres où elles dormaient. Où iront-elles ? Deux Églises seules, la protestante et la catholique, ont le verbe et les œuvres. Le protestantisme est contraire à la nature orientale. Elle tient à l’antiquité des croyances, à la majesté des pompes ; elle n’est pas faite pour un culte aux temples nus, aux costumes sombres, aux prêches monotones, triste, nouveau et étranger. Le catholicisme est la plus ancienne des religions chrétiennes ; celles qui reviendraient à lui remonteraient à leur origine. Les prétextes anciens de la rupture non seulement ne passionnent plus, mais sont oubliés. Qui songe à débattre aujourd’hui les natures ou les personnes du Christ et la procession du Saint-Esprit ? Si l’Oriental a le choix entre deux clergés, tous deux de sa race, tous deux parlant la langue traditionnelle, tous deux observateurs des mêmes rites, s’il ne lui semble pas opter entre des religions mais entre des hommes, et si les uns sont les avares, les sourds et les muets du Seigneur, et les autres les généreux, les consolateurs, les humbles, les héroïques, pourquoi préférerait-il à jamais les moins bons aux meilleurs ?

Parce qu’à jamais il s’agira pour la multitude non de piété, mais d’indépendance ? Parce que la primauté pontificale a toujours paru à ces nations un danger pour leur autonomie ? Le temps encore ici a changé la face des choses.

L’indépendance dans l’isolement pouvait être l’espoir des Chaldéens, des Syriens, des Arméniens, des Coptes, quand ils ont rompu l’unité. Ils avaient la taille ordinaire de peuples à une époque où le travail des agglomérations n’était pas commencé. Les Chaldéens étaient renommés dans les sciences, établis entre la Perse, l’Arabie et les Indes sur une voie principale du commerce. Les Arméniens étaient supérieurs par la civilisation à leurs voisins les Perses. Les Syriens habitaient une contrée qui attirait les regards du monde par l’éclat de ses écoles, par la grandeur historique et toujours vivante de ses cités, par sa situation maritime. Les Coptes étaient toute l’Egypte, et l’Egypte était une merveille du monde. Aujourd’hui les Chaldéens oubliés déplacent leurs tentes sur des déserts qu’eux seuls parcourent ; les Arméniens sont divisés entre plusieurs maîtres ; les Syriens ont perdu toutes leurs renommées sauf celles de leurs ruines ; les Coptes ne sont plus qu’une infime minorité dans l’Egypte. Tous sont devenus plus petits encore par l’avènement des grandes nations. Sans liens avec personne par lu race, sans liens avec personne par la religion, ils sont à la merci des cupidités. Pour les faibles, l’isolement n’est pas une garantie, c’est une menace : l’indépendance est dans la protection. Dans l’unité catholique, ils seraient rattachés par un lien à l’ordre général de ce monde, dans la Papauté, ils trouveraient une assistance morale, dans la France, un appui politique. L’instinct de la conservation, plus encore que le mysticisme, les pousse vers le bercail commun. Et la France, qui par son apostolat les appelle, recueillera leur clientèle.

Autrement difficiles mais autrement fécondes en conséquences seraient les conquêtes du catholicisme sur l’orthodoxie.

L’orthodoxie n’avait pas pour but l’indépendance des nations, mais la suprématie d’un Empire où nombre de nations vivaient sujettes. En Europe, en Asie, en Afrique, la race grecque gouvernait à la fois, par l’Empereur et le patriarche, la politique et la religion. Elle unit sa double puissance pour soustraire à la barbarie de l’Occident la civilisation la plus raffinée et la part la plus riche de l’univers. La servitude fut aussitôt établie du pouvoir religieux envers le pouvoir politique. Mais l’immensité du domaine où s’étendait une immensité d’obéissance, la vision lointaine d’un Empereur et d’un patriarche qu’entourait un commun éclat, l’art des cours à donner un air de grandeur à la servilité, la hauteur d’où une volonté unique descendait comme d’un double trône, étaient faits pour dérober aux peuples les conséquences du régime. Avec quelle puissance ne se précipitent-elles pas comme d’une digue rompue, depuis le jour où l’un et l’autre pouvoir tombent ensemble aux mains d’un peuple ignorant, barbare et qui n’est pas même chrétien ! L’Eglise, par son idolâtrie envers la souveraineté politique, a si bien tari en elle-même la liberté du ministère religieux que, dès avant la chute de l’Empire, elle a un clergé de fonctionnaires experts à employer les procédés de la politique, à se pousser aux dignités, à s’enrichir, elle n’a plus de docteurs ni de saints ; et elle a si bien brisé dans ses fidèles le ressort des énergies, qu’ils sont prêts à subir toute oppression, même celle du Turc. Dès lors, l’Eglise orthodoxe, fidèle à son principe de servir le prince, se fait l’auxiliaire du Sultan pour que le Sultan maintienne le pouvoir religieux à la race grecque. Mais dès lors aussi, tout peuple orthodoxe qui se trouve libre de la domination ottomane veut avoir à lui, et de sa race, son chef religieux, et applique contre l’Eglise grecque le principe posé par elle contre Rome.

Ainsi, dès le XVe siècle, les Russes se rendent indépendans de l’Église grecque, et, depuis, chaque démembrement de l’Empire ottoman l’a réduite. Elle voudrait garder sous son autorité les Hellènes, ingrats qui, à peine délivrés, renient leur mère, mais il lui faut abandonner, en 1850, sa juridiction sur les fils de sa doctrine et de sa chair : où la Turquie n’a plus de droits, l’Eglise grecque n’en a plus. La Roumanie, la Serbie, le Monténégro émancipés en 1878, sont, dès 1885, reconnus comme églises autonomes. D’autre part, la Bulgarie, en 1860, réclame un clergé bulgare, l’Eglise de Constantinople refuse : parce que les Bulgares sont encore sous le joug des Turcs, ils ne doivent être instruits et consolés que par des Grecs. Elle donne pour fondement à son droit religieux sur ceux qui ne veulent plus d’elle, leur dépendance envers un gouvernement non chrétien ; celui-ci, de sa souveraineté islamique, accorde aux Bulgares un exarque et des évêques ; le Patriarche œcuménique, en frappant l’exarque et les évêques comme rebelles, se met lui-même en rébellion contre son souverain ; les Bulgares s’absolvent de leur schisme parce que le principe même de l’orthodoxie établit leur droit à un clergé national. Où peut-on voir assemblées plus de contradictions et de ruines ? Cette Église se dit encore universelle et chaque peuple ne se sent libre qu’après l’avoir quittée. Sur l’immensité où elle régnait seule avec ses empereurs, c’est un pullulement d’Etats où chacun touche, en étendant la main, les frontières de sa patrie et de son culte. Le vaste miroir où se reflétait l’Orient entier, est brisé, et dans ses fragmens, nulle grandeur n’a plus la place de son image.

Ce qu’on y voit à nu, dans son impudeur vulgaire, c’est la promiscuité de la religion et de la politique ; c’est la soumission de l’Eglise au pouvoir, quel qu’il soit et quoi qu’il veuille. La gardienne de la nationalité est servante des princes qui souvent, désignés par l’Europe, n’appartiennent pas de race à leurs peuples, et parfois poussent au scandale le mépris de l’intérêt national. Ce n’est pas assez qu’elle soit aux ordres des princes. Ces Etats ont adopté un régime parlementaire qui alterne avec les coups de force. Quand il règne, les ministres gouvernent, c’est-à-dire des partis qui se succèdent en se combattant : l’on voit passer de l’un à l’autre et servir les uns contre les autres, dans une mobilité toujours fidèle aux forts, l’Eglise créée pour sauvegarder l’union nationale. Son plus noble espoir est de représenter, dans ces peuples inachevés, le patriotisme qui demande à étendre les frontières. Mais ce patriotisme se manifeste en chacun de ces peuples par des aspirations rivales, et, chacune de ces Eglises mettant son désir à n’être qu’à son peuple, au lieu de concilier les conflits, les perpétue et les exaspère. Grecque, Serbe, Roumaine, Bulgare, toutes serrées et acharnées les unes contre les autres sur les terres litigieuses, ces Eglises séparent la population du même sol, soulèvent d’un levain sacré une querelle tout humaine, et ordonnent au nom de Dieu de se combattre à ceux que la race avait faits pour s’unir.

Il n’est dans cette crise de dissolution rien qui ne soit fait pour rendre à ces peuples une intelligence plus exacte de l’Eglise romaine, leur montrer par le contraste la supériorité du catholicisme. Ils sont contraints de reconnaître la grandeur de cette religion, qui au lieu d’enfermer sa vie dans la vie d’aucun peuple, a eu foi en elle-même, et n’a voulu attacher à rien de borné, de passager et de faillible, une puissance nécessaire à tous, destinée à survivre et messagère de vérité ; qui, sans méconnaître le rôle des nations et le pouvoir des princes, ne confond pas sa tâche avec la leur, et, par-dessus les territoires où vivent séparés et égoïstes les intérêts, donne à l’humanité tout entière une patrie du devoir ; qui, pour ne pas s’être liée aux fortunes particulières des peuples ne s’est pas divisée contre elle-même, ne change pas de domaine à toutes leurs rectifications de frontières, et garde sur chacun d’eux le prestige d’une puissance universelle et indivisible ; qui, pour n’avoir pas abandonné sa conscience aux pouvoirs humains, sait être contre leurs iniquités une école de résistance, de courage, de victoire ; qui, échappant dans ces hauteurs à l’atmosphère, aux mécomptes, aux décadences des ambitions politiques, a gardé intactes la jeunesse de son zèle dans la maturité de ses œuvres ; qui enfin, non servante de chaque peuple, mais mère de tous, ne se trouve pas vaincue où l’un de ses enfans l’emporte sur l’autre, mais demeure, partout où ils s’établissent, la pacificatrice de leurs conflits et la gardienne de leur concorde. La lassitude des compétitions stériles, le besoin chaque jour plus impétueux d’une entente, travaillent à détruire dans les races balkaniques les vieux préjugés contre le catholicisme. Plus elles consulteront leur raison et la raison d’Etat, plus leur apparaîtra que l’impartialité du catholicisme entre les cupidités contraires des races offre la meilleure paix aux contrées où les races vivent confondues ; et que l’unité religieuse, supprimant le principal désaccord entre les chrétiens de Bosnie et d’Herzégovine, les Slaves d’Autriche et ceux de Belgrade ou de Cettinge, guérirait le race serbe de sa principale faiblesse.

L’obstacle à cette unité religieuse semble la Russie. La communauté de foi est le principe de son influence sur les races clientes, et l’Eglise russe garde l’apparence de majesté et le prestige d’étendue que l’orthodoxie a perdus chez les autres peuples. Mais, si cette grandeur flatte leur imagination, elle doit alarmer leur bon sens. Plus il y a d’inégalité entre leurs rites minuscules et l’Eglise géante qui sonne pour le monde slave les cloches de Moscou, moins il y a vraisemblance qu’ils demeurent distincts d’elle. Et si le souci de leur liberté les a décidés à se séparer de l’Eglise grecque, tout affaiblie qu’elle soit, combien les doit-il rendre attentifs à se défendre contre l’attraction de l’Eglise russe. Contre la première, il leur suffisait d’opposer un patriarche à un autre, contre la seconde, ce n’est pas trop d’opposer une foi à une autre. Leur indépendance politique ne trouvera de sûreté que dans leur indépendance religieuse.

La Russie elle-même ne deviendra-t-elle pas assez ambitieuse pour comprendre ce qu’elle gagnerait à clore le schisme byzantin ? Sans doute la constitution de l’Etat et de l’Eglise assure au Tsar un empire absolu sur les âmes et sur les corps. Mais ce n’est là qu’un triomphe d’orgueil pour un seul parmi cent millions d’êtres, et l’orgueil des souverains russes est trop intelligent pour séparer leur primauté de l’intérêt national. L’apaisement de démêlés sans fin avec la Pologne, de rigueurs chroniques contre les Ruthènes, du désaccord qui dans les lieux saints paralyse l’action ou menace l’amitié de la Russie et de la France, seraient les moindres résultats de la paix entre les deux Eglises.

Pour ses grandes tâches, la formation de sa société au dedans et le développement de son influence au dehors, la Russie a besoin du catholicisme. La multitude simple de ses paysans offre des réserves, qui semblent inépuisables, de soumission et de foi : ils respectent toute volonté du Tsar comme une loi religieuse, et la force présente du régime est que toute opposition au gouvernement a pour eux une apparence de sacrilège. Mais les explosions intermittentes du nihilisme laissent deviner un foyer de fureurs en fusion souterraine, un horrible désespoir d’êtres qui, ne pardonnant pas à un monde vide de ; justice et de pitié, n’ont plus pour lui ni pitié, ni justice, et, ne pouvant aimer, veulent anéantir. Ils appartiennent à la noblesse, à l’administration, à l’Université, à ce qu’on nomme les classes intellectuelles. Sur celles-là, la religion n’a plus guère de prises. Aux angoisses de la pensée sur la destinée humaine, l’Eglise orthodoxe ne répond que des psalmodies ; à la pitié du cœur pour les maux de la vie présente, elle ne donne pas davantage, elle est vide d’œuvres. C’est cette stérilité qui transforme les égoïstes en sceptiques et les passionnés en destructeurs. Or la simplicité présente du peuple est celle de l’enfance, la puberté succède quand se forment les classes moyennes, et l’avènement de celles-ci est l’âge critique pour l’autocratie. Si alors l’Eglise russe est celle d’aujourd’hui, les classes moyennes seront incrédules comme aujourd’hui la minorité intellectuelle. Et si contre elles l’autocratie invoque son pouvoir religieux, ceux qui ne seront plus soumis à l’Eglise ne le seront plus au chef couronné de cette Eglise. Quel est le moyen de prévenir qu’un jour, en Russie, l’impiété souffle en tempête, et surtout prétende reconstruire sur ses plans anti-sociaux ? Favoriser une religion qui, au lieu d’être un instrument passif du pouvoir, soit un agent actif de civilisation ; qui fortifie, par un libre concours, le principe d’autorité sans être liée à un système ou à un maître ; qui inspire aux hommes de toutes conditions respect, discipline morale, et mérite d’être admirée, aimée, crue pour avoir rempli le ciel d’espérance et la terre de dévouemens.

Au dehors, la Russie veut dominer l’Asie. Les conquêtes opérées par la force seule sont fragiles comme elle, et l’Asie est la terre qui a vu le plus de puissances irrésistibles s’écrouler l’une sur l’autre sans rien fonder. Les hégémonies légitimes et durables sont celles qui portent une civilisation. La donner aux peuples asiatiques est le généreux désir de la Russie, et le moyen le plus sûr de civilisation est la foi. Mais il faut à cette foi, pour devenir conquérante, la fécondité des vocations généreuses, la science du sacrifice, la discipline des ordres religieux, la force cachée dans les saintes mains des femmes, tous les miracles de l’action. Avec l’orthodoxie, la Russie n’a rien de ces forces : le catholicisme les possède et les lui donnerait.

Alors ce n’est pas l’avenir de l’Asie seule qui serait seul changé, mais l’avenir du monde. Le catholicisme avait fait de tous les peuples une société unique, leur avait formé une même conscience, avait subordonné à une morale universelle l’individu et la race. Il y était parvenu, grâce au caractère international de son Eglise. L’orthodoxie, par la constitution d’Eglises nationales a démembré cette société. La division des Latins et des Grecs a amené le triomphe de l’Islam. Elle a permis à la Réforme d’enfoncer sa propagande comme un coin, entre les Eglises divisées ; elle a aidé les Anglo-Saxons et les Germains à prendre l’hégémonie du monde. L’Islam, fondé sur la conquête, a établi la force pour mesure du droit entre les races et entre les hommes. La Réforme, fondée sur la libre interprétation des Livres saints, a établi pour autorité suprême l’intelligence individuelle. Malgré quelques vertus, les peuples islamiques perpétuent l’esclavage et la paresse. Par l’activité de l’intelligence, les peuples protestans combattent pour la richesse et la domination. Chacun songe à soi seul, le faible est livré au fort, le monde manque de justice et d’amour. Défendre ces deux biens fut le privilège de la France parce que, la plus catholique des nations, elle a l’âme la plus universelle. Mais un peuple ne suffit pas à un tel labeur. Une générosité semblable paraît animer la race dont le jeune chef conviait hier, mais en vain, les nations à limiter les conquêtes et la guerre. Le jour où la Russie, choisissant le vrai moyen de donner efficacité à ce cri de pitié humaine et entraînant à sa suite tous les peuples orthodoxes, restaurerait l’unité catholique, le lien serait rétabli entre quatre cents millions d’âmes ; une société assemblerait l’autonomie des grands peuples ; la Russie et la France, régulatrices naturelles de cette puissance, auraient affermi leur amitié par une solidarité permanente ; et cette force qui, rendant voix et sanction à la conscience humaine, aiderait à l’établissement d’un ordre meilleur dans le monde, assurerait aux nations restauratrices de cet ordre la primauté.

Avant ce jour, bien des jours doivent passer, si l’on compare ce qui a été fait et ce qui reste à faire. D’autre part, nous sommes d’un temps où les choses, comme impatientes, se hâtent vers leurs conséquences. En tout cas, l’apostolat aujourd’hui commencé pour ramener au catholicisme les chrétientés dissidentes d’Orient est la voie du retour qui aurait de si grandes suites. Et voilà comment des moines qui, au fond des solitudes obscures, préparent, en des rites vieillis, l’âme sacerdotale d’enfans étrangers, servent la cause de la France et de l’avenir.

Ainsi la France revient en Orient à l’œuvre que la politique des Valois avait interrompue. Elle se prononcera de plus en plus pour le droit des races chrétiennes contre la perpétuité de la domination musulmane. Elle travaillera de plus en plus à défendre les races chrétiennes contre la perpétuité des dissidences religieuses. Telle était la double conquête que les croisades tentèrent par les armes, et le génie catholique de la France reprend, après un détour de quatre siècles, la voie droite de ses traditions. La différence des âges se marque par la nouveauté des moyens, dans la persévérance de l’effort. Aujourd’hui, le grand secours apporté aux peuples est l’appel fait à la conscience universelle en faveur de leur droit. Le grand secours apporté au catholicisme est l’appel fait à la conscience particulière de chaque homme en faveur de la vérité. Ce n’est qu’un souffle pour renverser ce qui a résisté au fer. Mais, en croyant à la force de la douceur, notre siècle a mieux compris l’Evangile : car seules n’ont rien à craindre de l’avenir les victoires remportées dans la conscience par la vérité.


ETIENNE LAMY

  1. Voyez la Revue des 15 novembre et 15 décembre 1898, du 15 janvier, du 1er mars et du 15 avril 1899.