Ouvrir le menu principal
Michel Lévy frères (p. 279-).


LA
FILLE D’ALBANO




C’était un dimanche, et l’un des beaux jours de mai ; le son de la cloche vibrait au fond de la vallée ; tout le hameau avait un air de fête. Les jaunes filles couraient avec leur bonnet blanc à tuyaux empesés ; le garde champêtre marchait gravement avec la plaque luisante au bras ; des jeunes gens apportaient des corbeilles pleines de fleurs, et d’autres suspendaient au porche gothique de l’église paroissiale de fraîches guirlandes de pervenches et de marguerites qui fuyaient sur les crevasses poudreuses et les arabesques éraillées du frontispice. Les hirondelles décrivaient de grands cercles dans le ciel bleu, et, dans l’air embaumé de violettes, on respirait un parfum de bonheur !

C’était bien autre chose au château ! Le château était un de ces vieux manoirs qui s’effacent peu à peu du sol de la France, et que le voyageur aime tant à retrouver habillés, avec leur air d’opulence seigneuriale, leurs tableaux de famille et leurs grandes cours ouvertes à tout venant, au carrosse armorié du seigneur voisin, au souple landau du riche industriel, au mendiant chargé de la besace, au pauvre artiste qui voyage à pied et qui se repose là où le ciel est beau et la campagne riante.

La dame du lieu, aussi hospitalière dans sa dignité de châtelaine que le manoir dont elle faisait les honneurs, était encore belle avec cet embonpoint qui est pour la beauté comme l’été de la Saint-Martin ; ses cheveux gris, artistement frisés, faisaient un fort bon effet sous un bonnet de dentelle, et l’on aimait à voir, parmi ces boucles argentées, des roses artificielles qui semblaient défier le ridicule. En effet, la raillerie aurait expiré sur les lèvres de tout homme qui eût rencontré le regard bienveillant et le sourire affectueux de madame de Nancé, et, lorsqu’on avait pressé sa main blanche et ronde, il était impossible de se soustraire à la sympathie vraie qui était comme répandue dans l’atmosphère de cette femme excellente.

Avec les grands talents et le haut caractère d’un magistrat recommandable, Aurélien de Nancé avait toute la beauté qu’avait eue sa mère, toute la bonté de tempérament qu’elle avait encore. Une inclination marquée, en d’autres termes, une forte passion, l’avait décidé à épouser une jeune personne sans nom et sans fortune, mais telle, que la famille riche et noble des Nancé n’eût pu la repousser sans ridicule et sans injustice.

Elle était là, sans diamants ni dentelles, sans autre ornement à ses cheveux que le voile de gaze et le bouquet blanc de la fiancée ; belle de grâce, de poésie et de jeunesse, Laurence n’était plus une enfant ; elle connaissait déjà le monde, et pourtant, au milieu de l’assemblée solennelle des grands parents, elle avait une gaucherie qui trahissait son goût pour la liberté, et qui, chez elle, était une grâce de plus. Se croyait-elle oubliée, c’était une autre femme : son regard rêveur devenait imposant, et la douce gravité de son front ressemblait à la conscience modeste d’une supériorité involontaire.

C’était quelque chose de touchant que de voir l’amour et le respect dont madame de Nancé et son fils entouraient Laurence, quelque chose de touchant que cette adoption de l’orpheline, cimentée par le cœur, avant de l’être par la loi, que cette confiance de la femme qui, pauvre et délaissée, acceptait sans rougir les dons de son amant.

Aurélien était maire de la commune. Ne pouvant se marier lui-même, il avait mandé son adjoint, brave paysan gêné dans son habit neuf et dans la société de ses maîtres, soupirant après le moment de se débarrasser de sa cravate et de sa dignité. Mais, pour ne pas laisser de lacune entre le mariage civil et la bénédiction religieuse, on prolongeait les angoisses du bonhomme, parce que M. le curé n’était pas de retour. Le pasteur villageois avait été porter les derniers secours à un mourant fort éloigné dans la campagne, et tout le monde attendait, dans cette sorte de gêne qui s’empare de gens réunis pour jouer un rôle, et décontenancés de voir intervertir l’ordre de la représentation.

Laurence ne put résister à ce malaise, dont, moins que personne, elle avait appris à subir le supplice. Elle monta sur une terrasse parée de fleurs qui s’élevait au milieu d’un petit parc solitaire, et, là, appuyée sur le balcon, elle promena sur la campagne un regard mélancolique. C’était là son pays désormais ! l’enceinte où devaient s’enfermer ses affections, ses rêves et ses espérances ! À elle une maison, des devoirs ! À cette âme libre et fière, dont le monde à peine était la patrie, un espace de terrain limité, des chemins qui devaient toujours porter dans le même jour l’empreinte de ses pas tournés vers l’horizon, et l’empreinte de ces mêmes pas retournant au point de départ ! Un toit écrasé pour couvrir, chaque soir, sa tête ardente de voyages, un climat ramenant avec régularité le chaud et le froid, sans qu’elle pût jamais hâter le soleil ou se soustraire à la bise glacée ! Dans une heure, tout serait dit…

Un froid mortel tomba sur son cœur.

Et puis elle pensa à Aurélien… L’amour est comme la magie, il rend naturel ce qui semblait impossible. L’artiste redevint femme, et les rêves d’un autre bonheur effacèrent les regrets futiles d’un bonheur perdu.

Où trouver une âme assez forte, assez sceptique, pour hésiter devant les promesses de l’amour, pour repousser ces serments si flatteurs à l’oreille et qui sont si doux au cœur ? Si cette âme existe, ce n’est pas du moins celle d’une femme. Elle rêvait donc de bonheur et d’amour, lorsque des pas firent crier le sable à ses côtés… C’était un homme en habits de voyage, couvert de poussière ; une chevelure en désordre tombait sur son front large et safrané ; sa barbe était épaisse et noire, et ses grands yeux, enfoncés sous leurs orbites, étaient vifs et brûlants comme des éclairs.

— Oh ! mon Dieu ! c’est toi ! s’écria Laurence en se jetant dans ses bras ; c’est toi ! Tu as donc voulu que ce jour fût le plus beau de ma vie ?… — Ma sœur, mon enfant, disait l’étranger en caressant les cheveux noirs de la fiancée, je n’arrive donc pas trop tard ?

— Non, non, tu assisteras à la noce, tu verras l’église et l’autel ; tu feras un beau tableau de la cérémonie, n’est-ce pas ? Oh ! que tu dois bien peindre, maintenant !

— Et toi, Laurence, et toi ! as-tu donc abandonné ton art ?…

— Oh ! non… Il aime tant à me voir travailler !

— Le bourgeois ? murmura l’étranger à voix basse. Sommes-nous seuls ici ?

Laurence pâlit, parcourut d’un œil inquiet les allées sinueuses du parc ; puis, après un moment d’hésitation, conduisit son frère dans la chambre qu’elle habitait, et, après en avoir fermé la porte :

— Expliquez-vous, dit-elle en se laissant tomber sur une chaise, avec une sorte de terreur.

— Mon enfant, dit l’artiste, car vingt ans de plus que toi m’ont donné le droit de te regarder comme ma fille ; as-tu bien réfléchi à ce que tu vas faire ?

— Réfléchi ?… Oui, Carlos… Je l’aime !

— Ah ! femme !… s’écria-t-il en frappant du pied, aimer un bourgeois ! toi, ma sœur ! un ampliateur de la loi écrite, un homme à métier, un homme qui mesure la vie avec un compas, et qui envoie à l’échafaud celui dont la mesure est plus petite ou plus grande que la sienne !… Écoute : tu es libre et je t’aime ; tu peux te marier, tu ne peux pas te brouiller avec moi. Ce que je t’ai écrit de Rome, je te le répète encore ; fais ta volonté. Mais je suis venu un peu tard, je le vois ; et ce n’est pas lorsque ton front est paré de la couronne du mariage que je dois espérer de te rendre à la liberté ; tu m’entendras pourtant, et, après…, je souscrirai à ton mariage ; j’en souffrirai, et ne t’en aimerai que mieux, car tu en auras besoin, pauvre enfant !

Laurence laissa tomber son front blanc et pur sur sa main veinée de bleu, et une larme, qu’elle s’efforça vainement de retenir, roula sur son bouquet de jasmin et d’orange.

Carlos, qui se promenait en silence dans la chambre, s’arrêta tout à coup pour la regarder.

— Belle comme la vierge du Corrége ! disait-il ; et, avec tant de poésie dans le regard, tant de feu dans l’âme, tant de génie entre les mains, végéter parmi des légistes et des calculateurs, amasser une fortune, faire des enfants, être la première servante d’une famille et d’un homme ! Ô ma sœur ! ma pauvre sœur !… Et, sans doute, ils ont réussi à te prouver qu’une femme n’était pas née libre, que la gloire déshonorait ton âme ; qu’il fallait jeter l’eau et la cendre sur le feu sacré !… Ma sœur, ma fille, mon élève, perdue, perdue !

— Non, Carlos ; telle que le ciel m’a faite, ils m’ont prise, ils m’ont aimée ; loin de leur sacrifier mes goûts, mes idées indépendantes et ma passion des arts, c’est lui, c’est sa mère, qui m’ont sacrifié leurs croyances pour m’attirer sur leur sein, pour me faire asseoir à leur bonheur, sans vouloir m’exiler du mien.

— Ils ont donc daigné, les superbes, te pardonner ton génie ! Dis-moi, ton mari te pardonne-t-il aussi d’être belle comme l’entendait Van Dyck ? Ne t’a-t-il point prescrit de lisser tes boucles rebelles à la main de la camériste, de serrer dans des lames d’acier ton corsage andalous, de baisser tes yeux de feu, et de faire usage de cosmétiques pour pâlir ton coloris oriental ?… Oh ! calme-toi, ton époux est charmant, ta belle-mère parfaite… On se résigne à toi, on t’admet sans reproches. Sais-tu bien, maintenant, les devoirs que ta condition t’impose ? Connais-tu l’esclavage ? As-tu passé une heure entière dans une prison, et sais-tu que la vie est longue ? Tiens, regarde ces fossés qui n’ont plus d’eau, ces bastions écroulés, cette herse qu’on ne baisse plus ; autrefois, c’est ainsi que l’on gardait les femmes… Dans la cour, des hommes d’armes, des préparatifs de combat ; de l’autre côté du mur, la guerre et les dangers, les meurtriers ou les ravisseurs, le trépas ou l’infamie. C’était peu de chose, après tout, tant qu’il y avait un beau page dans le château et un mari en Palestine. Eh bien, aujourd’hui, il y a des entraves plus fortes pour la femme que le fer des lances et la pierre des fortifications : le préjugé, l’usage ! Voilà vos liens, et malheur à celle qui les brise ! Il lui reste du mépris dans le cœur des femmes, et, dans celui des hommes, un amour qui outrage. Adieu donc la liberté ! La récolte manquera, ou la faveur du ministre ; puis ta belle-mère aura la goutte, il faudra soigner l’héritage d’un oncle riche et cacochyme… Et, lorsque tu seras sur le point de donner un fils à ton heureux époux, dans la crainte de voir s’évanouir une espérance aussi chère (car une femme comme toi ne pourra devenir mère à la manière du peuple), une prudence féroce t’imposera les ennuis rongeurs d’une captivité de six mois, et sacrifiera sans pitié les beaux jours de ta jeunesse à l’espoir incertain d’un rejeton illustre, déjà vicomte dans ton sein… Adieu l’avenir !… adieu le laurier du concours !… adieu l’Italie !

— Aurélien désire l’Italie autant que moi même. Ne t’ai-je pas écrit que nous devions aller t’y rejoindre ?

— Oui, en poste, avec une escorte de gendarmes pour protéger tes émotions dans l’Apennin, et une place au spectacle dans la loge de l’ambassadeur. Adieu nos soupers d’artistes, étincelants de verve et de poésie, où, dans la chaleur nerveuse du cerveau, le peintre ébauchait hardiment les traits de la danseuse aérienne mollement courbée sous les vibrations du hautbois, ou bondissant comme une bacchante aux chants frénétiques de l’ivresse ! L’ivresse de l’artiste ! l’exaltation fougueuse d’un délire sublime, la brûlante sensation du plaisir intellectuel ! la débauche du génie, l’invasion du feu céleste ! l’ivresse qui broyait de l’âme sur la palette de Salvator et sous l’archet de Tartini ! Va donc ! dans le monde qui t’attend, l’enthousiasme fait scandale, et, froide et désenchantée, il te faudra renoncer à toutes les jouissances de la pensée, à ces courses nocturnes que nous faisions autour des vieux monuments, à ces muettes extases qui nous enchaînaient sous les gothiques arceaux des temples du moyen âge. La piété est le devoir d’une mère de famille ; tu iras à l’église pour prier Dieu… Et pourtant, quels transports je t’ai vue exprimer alors que tu étais pauvre fille vivant de la palette et de l’inspiration ! Rappelle-toi notre séjour à Paris, notre maison sur le quai désert, l’antique cité, la ville de l’histoire ! Rappelle-toi ces deux tours, sœurs rivales, se haussant dans l’air lumineux, pendant que la lune, molle et nonchalante, découpait en festons d’argent leurs galeries aériennes, et leurs faisceaux de colonnettes !… Toi, tu demeureras dans la Chaussée-d’Antin, dans des rues bâties d’hier, alignées comme des vers classiques, blanches comme les mains de l’oisiveté ; et, d’ailleurs, qu’irais-tu faire ailleurs, sultane fourvoyée au milieu des profanes que mettrait en fuite ton odeur d’ambre, et des bacheliers d’outre-Seine qui oseraient louer tout haut ta beauté, en dépit du couteau de chasse luisant à la ceinture de ton heiduque ?

— Arrête, Carlos ! arrête ! Ces souvenirs me font mal, dit Laurence, dont le cœur battait violemment. Par pitié ! ne me force pas de reporter ma pensée sur un passé perdu sans retour, beau comme la jeunesse, comme elle inressaisissable !

— Tu crois ! dit l’artiste en saisissant le bras de sa sœur, et ses yeux brillèrent d’un feu subit ; tu crois que nous ne pourrons plus être heureux ! Qui donc a brisé notre coupe et caché les morceaux ? Quels liens pèsent sur toi ? Voilà les seuls…

Et il arracha brusquement le bouquet de fleurs d’oranger, et le froissa dans ses mains.

— Carlos, j’ai fait un serment !

— L’homme n’a pas le droit d’en faire, puisqu’il n’a pas les moyens de les tenir. Fou qui se lie pour le lendemain ! Autant vaudrait promettre sur sa tête un ciel d’azur à tout un jour.

— Je suis femme, mon frère, j’ai besoin d’affection. J’étais seule, et j’ai trouvé une famille : j’avais rêvé l’amour et je l’ai inspiré.

— Le génie n’a pas de sexe. Autre chose est la femme née pour perpétuer l’espèce, et l’artiste qui vit de la vie de tout un monde. L’artiste ne s’appartient pas, les détails de la vie commune ne vont pas à sa taille. Bientôt le dégoût et l’ennui, l’ennui poignant, la torture, la fin atroce d’une âme active, viendront ternir pour lui ce faux éclat de bonheur qu’en vain promet la vie positive. Ah ! tu l’avais tant promis, de n’être jamais qu’artiste ! Tu étais si fière de ta liberté, de tes mœurs pures et larges comme la bonne foi, calmes comme la conscience forte ! C’était bien la peine de refuser ce pauvre Henriquez, qui t’aurait donné jusqu’à son dernier pinceau, qui te plaçait dans toutes les créations de son jeune talent ! Mais tu le sacrifias à sa gloire et à la tienne ; tu brisas ton cœur et le sien, et, maintenant qu’il a conquis le succès sous le ciel de sa patrie, il te bénit, il te rêve encore jeune et belle sous les murs de l’Alhambra, il te pleure en même temps qu’il te remercie de l’avoir sauvé. Te souviens-tu du jour où tu vis son visage pâlir à ton refus, et son enthousiasme se rallumer ensuite à l’avenir de peintre et d’indépendance que tu lui déroulais avec feu ? « Elle a raison ! s’écria-t-il en se tournant vers ses compagnons. Alvarès, Gaetano, Bragos, en Espagne ! — En Espagne ! en Espagne ! disaient-ils avec transport. — À Rome ! » s’écriaient les autres ; et un pauvre plâtre qui représentait l’Amour avec son carquois et son bandeau classiques, fut brisé en éclats comme un holocauste à la liberté. Ah ! comme ils t’aimaient tous, mes braves élèves ! Quel saint respect pour la confiance de ta candeur ! Comme, au bruit de tes pas, les statues se voilaient, les chevalets se renversaient ! Et, quand tu t’asseyais par hasard sur un marbre antique, tes cheveux noirs flottants sur ta mantille, les genoux pliés sous la mandoline émue à l’approche de tes doigts, en moins d’un instant, tu étais représentée sur vingt toiles comme si l’atelier avait eu vingt glaces pour te réfléchir ! Ah ! que tu faisais palpiter de cœurs et brûler d’imaginations ! que d’âme tu prêtais au pinceau ! que de vie tu versais sur la toile ! Et cet amour que tu semais autour de toi, qu’il était pur et chaste dans toutes ces jeunes têtes éprises de ma Laurence comme d’un rêve embaumé, comme d’une mélodie céleste, comme d’une apparition fantastique surgie des tableaux des grands maîtres !… Et maintenant, tu vas être aimée d’un amour conjugal, d’un amour terne et paisible, sans jalousie et sans vénération, sans emportement et sans culte ! Puis ils diront : « Elle était célèbre, elle s’est faite obscure ; elle avait une grande destinée, et elle l’a étouffée dans son ménage ; elle a renié la gloire pour conquérir l’estime… Ô misère ! C’est-à-dire, elle nous dépassait de la tête, et nous lui avons crié : À genoux ! C’était une étoile aux cieux, nous en avons fait un diamant pour orner notre sceptre ; le monde la réclamait, nous l’avons volée au monde. Qu’elle nous bénisse donc, la femme que nous avons dépouillée de son avenir, que nous avons nivelée à notre médiocrité ! » Et, s’ils soupçonnent un regret dans ton âme flétrie, s’ils surprennent une larme se cachant dans tes cils, ils t’en feront un crime, les barbares ! Car, ma sœur, la tristesse d’une femme déshonore un époux : pour être vertueux jusqu’à la lie, il faut même qu’elle renonce à pleurer.

Carlos pleurait lui même en parlant ; sa sœur se jeta dans ses bras et l’y serra avec force, comme si elle eût craint qu’on ne vînt l’en arracher déjà.

— Reste ! reste ! disait le peintre en la pressant sur son sein.

Et ses larmes tombaient sur la tête de la fiancée.

— Enfant, ajouta t-il, enfant qui veux une famille ! Eh ! n’as-tu pas le monde ? Toi qui l’avais adopté pour patrie, le trouves-tu trop vaste ? déborde-t-il ton âme ? Que fait au bohémien la terre qu’il foule de ses pas vagabonds, le ciel sous lequel repose sa tête indépendante ? La terre n’est-elle pas à lui ? tous les lieux n’ont-ils pas du soleil ? Ainsi l’artiste : il a l’univers pour famille ; sa patrie, c’est le sol qui l’inspire. Et puis tu te plains d’être seule… Seule, ingrate ! et Carlos ? et ton frère ?

— Mon frère ! s’écria la jeune fille en jetant ses bras blancs au cou du peintre.

Et elle pleurait.

— Pleure ! lui disait-il, pleure !… Je t’ai vue naître, je t’ai bercée sur mes genoux, je t’ai endormie de mes chants, et tu l’as oublié ! Ton enfance a grandi près de moi, je l’ai réchauffée de ma tendresse, j’ai couvé ton jeune talent, et tu me quittes ! je t’ai façonnée pour la liberté, te voilà esclave ! Appuyés l’un sur l’autre, nous avons défié l’avenir ; chacun de nous avait une âme toujours prête pour échanger la sienne et tu te trouves seule !

Laurence l’enlaçait de ses bras.

— Malédiction ! s’écria-t-il, que ne le disais-tu plus tôt ? j’aurais taillé ton âme pour ce monde où tu veux vivre ; j’aurais rétréci ton esprit, j’aurais raccourci les lisières, et bientôt, naturalisée dans la société qui t’attire, tu n’y serais pas comme une étrangère, gauche et timide au milieu d’un cercle où l’on ne parle pas sa langue. Il est trop tard !… L’arbuste obéit à la main qui l’incline : l’arbre ne ploie pas, il casse. Va donc y dépérir de misère et d’ennui ; va donc végéter sur ce terrain ingrat où l’espace manquera à tes pas, l’air à tes poumons, l’indépendance à ton allure ! Et moi, moi qui n’avais que toi, ma sœur, je traînerai mes jours désenchantés loin de toi qui pouvais me les faire si beaux !

— Ah !… s’écria la jeune fille.

Et elle arracha de son sein le bouquet de la fiancée.

— Vois, que le ciel est pur ! que l’air est enivrant ! que l’horizon est vaste ! s’écria Carlos rayonnant de joie et d’espérance ; vois, que la campagne est belle ! À nous tout cela ! à nous le monde !…

Ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre.

— Libre ! dit Carlos avec enthousiasme.

— Libre ! répéta Laurence en respirant plus largement.

Elle écrivit quelques mots sur un papier, le joignit à la couronne blanche qu’elle avait détachée de sa tête, le plaça sur une table, et, laissant tomber un dernier regard sur cette chambre qu’elle allait quitter pour jamais :

— Viens ! s’écria-t-elle en saisissant le bras de son frère…

Le curé du village était de retour, les cierges s’allumaient, les registres de l’état civil étaient ouverts, et le cortége allait partir. Aurélien, après avoir vainement cherché sa fiancée dans le jardin et dans le parc, courut à sa chambre, tressaillit à l’aspect des fleurs froissées qui jonchaient le parquet, saisit en tremblant le billet et la couronne.

« Je vous la rends, lui écrivait Laurence ; jamais à vous ! jamais à un autre ! »

— Laurence ! où est Laurence ? cria d’une voix tonnante Aurélien éperdu, au cortége qui attendait sur la terrasse.

— Ma fille ? dit madame de Nancé avec effroi.

Tous se regardèrent avec étonnement.

Cependant, au bout d’une ligne blanche et poudreuse qui coupait les champs et les guérets, une chaise de poste volait, rapide comme le vent, et on entendait encore le claquement du fouet, les cris du postillon et le bruit sourd des roues qui laissaient derrière elles des nuages de poussière.

· · · · · · · · · · · · · · ·

Aurélien fut sérieusement malade ; il eut des attaques de nerfs, une fièvre cérébrale, une convalescence pénible et lente.

L’année d’après, il reprit ses travaux par une mercuriale fort remarquable : ses amis crurent remplir un devoir en lui donnant des éloges proportionnés au degré d’intérêt que son malheur et son talent avaient le droit d’inspirer. Ce fut une première consolation qu’il goûta malgré lui et presque à son insu.

L’année suivante, madame de Nancé fut malade à son tour ; Aurélien soigna sa mère avec dévouement, avec anxiété. Lorsqu’elle revint à la vie, Aurélien sentit le prix de ce qui lui restait à toutes les angoisses que la crainte de la perdre avait réveillées en lui. Ses facultés de souffrir n’avaient point été épuisées par la fuite de Laurence ; ses facultés d’aimer ne l’étaient pas non plus. Pendant toute cette année, il vécut pour sa mère.

L’année suivante, il épousa une jeune demoiselle de bonne maison, qui lui apporta trente mille livres de rente, et, à force de s’entendre dire que la fortune avait une influence directe sur le bonheur, il commença à le croire.

L’année suivante, il fut père et s’attacha à la mère de son fils.

L’année suivante, il amena sa famille à Paris.

Un jour, il voulut voir les nouveaux chefs-d’œuvre qu’Horace Vernet venait d’envoyer à Paris. La foule se pressait dans la galerie du Luxembourg ; le portrait d’une jeune fille d’Albano attirait tous les regards ; sa robe d’un rose pâle, ses dentelles d’un blanc mat, faisaient ressortir d’une manière neuve et fraîche le ton solide de son chaud coloris et les ombres de son large front.

— Quelle finesse de peau ! disait-on ; quelle pureté de sourcils ! quelle coupe de visage ! que de pensées ensevelies sous cette rêverie pieuse, de passions cachées sous cette calme méditation ! Jamais Française n’eût inspiré l’idée de cette création suave et brûlante.

Aurélien s’approcha ; cette ravissante Italienne, c’était le portrait de Laurence… Il s’évanouit.

Aurélien est un homme de mérite ; il sera pair de France, si la pairie devient élective, ou ministre, si le ministère devient plus national.