La Fiancée de Lammermoor/Introduction

Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, tome 11p. 5-12).
Chapitre I  ►




INTRODUCTION


mise en tête de la dernière édition d’édimbourg.




L’auteur, dans une précédente occasion, à propos des Chroniques de la Canongate, crut devoir se dispenser d’indiquer la source véritable où il avait puisé le sujet de cette histoire, parce que, bien qu’il se rapportât à une période plus éloignée, il pouvait affecter d’une manière pénible les sentiments des descendants des parties intéressées. Mais, comme le même auteur trouve aujourd’hui un abrégé des circonstances de cet événement, d’abord dans les Notes aux Mémoires de Law, abrégé donné par son ingénieux ami, Charles Kirkpatrick Sharpe, puis dans la réimpression des poèmes du révérend M. Symson, à la suite de la description de Galloway, ouvrage dans lequel est indiqué le type original de la fiancée de Lammermoor, il se sent libre de tout scrupule, et peut dire comment le fond de cette histoire lui a été communiqué par des parents qui vivaient à une époque assez rapprochée de celle où se passa la scène, et qui était en relation intime avec la famille de la fiancée.

Tout le monde sait que la famille de Dalrymple, qui a produit dans l’espace de deux siècles autant d’hommes supérieurs par leurs talents civils, militaires, scientifiques et politiques, ou autres talents, qu’aucune famille d’Écosse, se distingua d’abord dans la personne de James Dalrymple, un des jurisconsultes des plus éminents qui aient jamais vécu, bien que les travaux de cette intelligence puissante se soient malheureusement bornés à un sujet aussi limité que la jurisprudence écossaise, sur laquelle il a composé un ouvrage admirable.

Il épousa Marguerite, fille de Ross de Balniel, et ce mariage lui apporta une grande fortune. Marguerite était une femme habile, d’un esprit élevé, tellement heureuse dans ce qu’elle entreprenait, que le vulgaire, sans s’occuper de son mari ou de sa famille, imputait à la nécromancie tous les succès qu’elle obtenait. Suivant la croyance populaire, cette dame Marguerite dut la grande prospérité temporelle de sa famille au maître qu’elle servait, et elle l’obtint sur la singulière condition que raconte de la manière suivante l’historien de son petit-fils à elle, le grand comte de Stair :

« Elle arriva à un âge très-avancé, et à sa mort elle exprima le désir qu’on ne l’ensevelît point sous la terre, mais que l’on mît sa bière debout dans un coin, promettant que tant qu’elle resterait dans cette situation, la prospérité des Dalrymple n’éprouverait pas d’interruption. Quel fut le motif de la vieille lady pour exprimer un vœu pareil, ou fit-elle réellement une semblable promesse ? Je ne prendrai pas sur moi de le décider ; mais il est certain que sa bière est demeurée debout dans une aile de l’église de Kirkliston, lieu de sépulture de la famille[1]. » Beaucoup de membres de cette famille accomplie eurent assez de talents pour arriver à de hautes dignités, sans aucun secours étranger. Mais leur prospérité extraordinaire fut accompagnée de plusieurs malheurs privés, notamment celui qui tomba sur la fille aînée, lequel fut aussi étonnant que mélancolique.

Miss Jeannette Dalrymple, fille du premier lord Stair et de dame Marguerite Ross, avait, à l’insu de ses parents, engagé sa foi à lord Rutherford, qui ne pouvait être agréé par eux, tant à cause de ses principes politiques qu’à cause de son manque de fortune. Le jeune couple rompit une pièce d’or et jura solennellement, en en gardant un fragment chacun, de rester unis l’un à l’autre ; on assure que la jeune lady appela sur elle les maux les plus terribles si elle venait à violer son serment. Peu de temps après, un prétendant, favorisé par lord Stair, et plus encore par la dame de ce comte, fut présenté à miss Dalrymple. La jeune lady refusa son hommage, et, pressée à cet égard, elle avoua son engagement secret. Lady Stair, femme accoutumée à une soumission absolue de la part de ceux qui l’entouraient, car son mari lui-même n’eût point osé la contredire, traita cette objection de bagatelle, et insista pour que sa fille consentît à épouser le nouveau prétendant, David Dunbar, fils et héritier de David Dunbar de Baldoon, comte de Wigton. Le premier aspirant, homme d’un esprit élevé et plein de résolution, intervint par lettre, insistant sur le droit qu’il avait acquis par sa foi jurée, de concert avec la jeune lady. La comtesse répondit que sa fille, convaincue d’avoir agi contrairement à ses devoirs, en contractant un engagement non sanctionné par sa famille, avait rétracté un vœu illégitime et refusait maintenant de tenir sa promesse envers lui.

En réponse à cette lettre, l’amant déclara positivement ne pouvoir accepter de rétractation que de la bouche même de la jeune personne ; et comme lady Stair avait affaire à un homme d’un caractère trop déterminé et d’une condition trop élevée pour se moquer de lui, elle fut obligée de consentir à une entrevue de lord Rutherford avec sa fille ; mais elle eut soin d’y assister, et elle soutint, contre l’amant désappointé et irrité, l’explication avec la même ténacité que lui : elle insista particulièrement sur la loi lévitique, qui déclare qu’une femme sera dégagée d’un vœu que n’auront point approuvé ses parents. Voici le passage de l’Écriture sur lequel elle se fondait :

« Si un homme a fait un vœu au Seigneur, ou s’est lié par un serment, il ne manquera point à sa parole ; mais il accomplira tout ce qu’il aura promis.

« Lorsqu’une femme aura fait un vœu et se sera liée par un serment, si c’est une jeune fille qui soit encore dans la maison de son père, et que le père ayant connu le vœu qu’elle a fait et le serment par lequel elle s’est engagée, n’en ait rien dit, elle sera obligée à son vœu, et elle accomplira effectivement tout ce qu’elle aura promis et juré.

« Mais si le père s’est opposé à son vœu aussitôt qu’il lui a été connu, ses vœux et ses serments seront nuls, et elle ne sera point obligée à ce qu’elle aura promis, parce que le père s’y est opposé ; autrement, le Seigneur l’abandonnera, parce que son père l’a désapprouvée. »

Tandis que la mère insistait sur ces arguments, l’amant conjurait en vain la fille de déclarer elle-même ses sentiments. Celle-ci demeurait comme anéantie, muette, pâle, et sans mouvement comme une statue. Seulement, sur l’ordre de sa mère, donné avec énergie, elle retrouva encore assez de force pour lui rendre le morceau de la pièce d’or brisée, qui était le gage de sa foi promise. L’amant alors s’abandonna à toute la fougue de la colère, prit congé de la mère en prononçant des malédictions ; et, lorsqu’il sortit de l’appartement, il se retourna pour dire à sa faible sinon volage maîtresse : « Quant à vous, mademoiselle, vous serez une merveille du monde ; » phrase qui présageait quelque prochaine calamité. Il partit enfin, et ne reparut plus. Si le dernier lord Rutherford fut l’infortuné prétendant dont il est question, il doit avoir été le troisième qui porta ce titre et qui mourut en 1685.

Le mariage entre Jeannette Dalrymple et David Dunbar de Baldoon se conclut, la fiancée ne montrant aucune répugnance, mais étant absolument passive dans tout ce que sa mère commandait ou avisait. Le jour de la cérémonie nuptiale, qui, suivant l’usage d’alors, fut célébrée avec pompe et un nombreux concours d’amis et de parents, la jeune fille se montra la même, triste, silencieuse et résignée, comme il semblait convenir à sa destinée. Une dame en intimité avec la famille apprit à l’auteur qu’elle avait conversé sur ce sujet avec un des frères de la mariée, garçon tout jeune encore à cette époque, et qui s’était rendu à cheval, au-devant de sa sœur, à l’église. Il déclara que la main de cette sœur, posée sur la sienne pendant qu’elle lui avait passé le bras autour du corps, était aussi froide que le marbre ; mais, tout occupé qu’il était de son nouvel habit et de la part active qu’il avait dans la cérémonie, la circonstance, que depuis il s’est longtemps rappelée avec amertume, ne fit à ce moment aucune impression sur lui.

La cérémonie nuptiale fut suivie de danses, et le marié et la mariée se retirèrent, suivant l’usage, dans la chambre qui leur était réservée. Tout à coup il s’en échappa des cris terribles et perçants. Pour empêcher toute plaisanterie grossière, que les anciens temps admettaient peut-être, la coutume était alors que la clef de la chambre nuptiale fût confiée au garçon de noce ou compagnon de l’époux. On l’appela aussitôt, mais il refusa d’abord de donner la clef, jusqu’au moment où de nouveaux cris devinrent tellement affreux, qu’il dut céder pour en savoir la cause. En ouvrant la porte de l’appartement, on trouva le marié étendu près du seuil, horriblement blessé et nageant dans son sang. La mariée se trouvait dans le coin d’une grande cheminée, sans autre vêtement que sa chemise tachée de sang. Là elle s’accroupit en grinçant des dents, et en grimaçant comme une insensée. Les seules paroles qu’elle prononça furent celles-ci : « Emportez votre jolie fiancée. » Elle ne survécut pas à cette cruelle scène au-delà de quinze jours, ayant été mariée le 24 août, et étant morte le 12 septembre 1669.

L’infortuné Baldoon guérit de ses blessures ; mais il défendit expressément toutes recherches sur la manière dont il les avait reçues. Si une dame, disait-il, le questionnait à cet égard, il ne répondrait pas et ne lui parlerait plus jamais ; si c’était un homme, il regarderait la demande comme une injure mortelle, et dont il exigerait satisfaction. Il ne survécut pas long-temps à la terrible catastrophe : s’étant fait une blessure grave en tombant de cheval, dans une promenade entre Leith et Holy-Rood, près d’Édimbourg, il mourut le lendemain de cet accident, c’est-à-dire le 28 mars 1682. Ainsi, peu d’années séparèrent les principaux acteurs de cette épouvantable tragédie.

Il circula plusieurs versions sur cette mystérieuse affaire, la plupart très-inexactes et fort exagérées. Il était difficile d’acquérir en ces temps une connaissance précise de l’intérieur d’une famille écossaise au-dessus de la classe moyenne, et il se passait alors des choses étranges, que la loi ne recherchait point avec un scrupule véritable.

Le crédule M. Law dit, d’une manière générale, que le lord président Stair avait une fille qui, le soir de ses noces, lorsqu’elle venait de se mettre au lit, fut arrachée des bras de son mari, et traînée dans l’intérieur de la maison par des esprits, dit-on, pour expirer bientôt après. Une autre fille, dit le même historien, fut possédée du démon.

Mon ami, M. Sharp, donne une autre version de l’histoire. Selon les renseignements par lui recueillis, ce fut le marié qui blessa la mariée. Le mariage, d’après ce récit, avait eu lieu contre le gré de la mère de la fiancée, et cette mère avait donné son consentement à sa fille en prononçant ces paroles sinistres : Épousez-le, mais bientôt vous vous en repentirez. »

Je trouve encore un autre récit, obscurément rapporté dans quelques vers grossiers dont je possède une copie. Ils ont pour titre : « Vers sur le dernier vicomte Stair et sa famille, par sir William Hamilton de Whitelaw. » Il existait une querelle vive et une rivalité personnelle entre l’auteur de ce libelle et le lord président Stair, et la satire, qui est écrite avec plus de méchanceté que d’art, porte pour distique ces mots : « Stair a le cou tors, l’esprit faux, une femme méchante, des fils plus méchants encore, un aïeul parricide, et le reste à l’avenant. »

Ce haineux satirique, en rappelant toutes les infortunes de la famille, n’oublie pas le fatal mariage de Baldoon. Quoique ces vers soient obscurs et prosaïques, ils montrent que la violence exercée sur le fiancé le fut par le terrible ennemi auquel la jeune lady s’était abandonnée, dans le cas où elle romprait son engagement avec son premier amant. L’hypothèse est en contradiction avec le récit donné sur les notes des mémoires de Law ; mais elle se concilie aisément avec la tradition de famille. Une des notes marginales de la satire mentionne également les imprécations de la fiancée, le mariage de Baldoon, et attribue à la mère de la jeune fille la violation du serment de celle-ci. Sir William Hamilton de Whitelaw, l’auteur de la satire, était un rival de lord Stair, président de la cour des assises ; c’était un homme bien inférieur en talents à ce grand légiste, et également maltraité par la calomnie ou par la juste réprobation de ses contemporains, qui l’appelaient un juge partial. Quelques-unes des notes sont du laborieux antiquaire Robert Milne, qui, jacobite virulent, prêta volontiers sa plume pour noircir la famille des Stair.

Un autre poète de la même époque, avec un dessein différent, a laissé une élégie dans laquelle il déplore la destinée de cette malheureuse jeune personne, dont Whitelaw, Dunlop et Milne ont fait le sujet de leurs sales bouffonneries. Ce poète, d’un caractère plus bienveillant, se nommait Andrew Symson ; avant la révolution, il était ministre de Kirkinner, en Galloway, et après son expulsion comme épiscopal, il exerçait la profession d’imprimeur à Édimbourg. Il remit à la famille de Baldoon, avec laquelle il paraît avoir eu des relations intimes, une élégie sur l’événement tragique arrivé dans cette famille ; il y parle de la mort de la fiancée avec une solennité mystérieuse. Les vers portent le titre suivant : « Sur la mort inopinée de la vertueuse lady Jeannette Dalrymple, femme Baldoon jeune, » et ils donnent les dates précises de la catastrophe, lesquelles, sans cela, n’eussent pu être indiquées aisément ; les voici : « Mariée le 12 août ; conduite chez le fiancé le 24 : morte le 12 septembre ; ensevelie et inhumée le 30 septembre 1669. » La forme de cette élégie est un dialogue entre un passant et un domestique de la maison. Le premier, se rappelant qu’il avait passé récemment sur le lieu de la scène, et qu’il y avait trouvé toutes les apparences de la gaîté avec tout l’appareil d’une fête, désire savoir ce qui a pu changer une scène si riante en un deuil lugubre. Le domestique répond en racontant l’événement dans ses détails les plus minutieux, et qu’il serait fastidieux, peut-être, de reproduire ici, les vers de Symson étant peu digne d’un sujet si tragique.

Il est inutile de dire au lecteur que la sorcellerie de la mère ne consistait que dans l’ascendant d’un esprit supérieur et déterminé sur un caractère faible et mélancolique, et que la dureté avec laquelle cette mère exerçait sa puissance avait poussé sa fille d’abord au désespoir, ensuite à la frénésie. C’est dans ce sens que l’auteur a tâché de présenter son roman tragique. Quelque ressemblance que l’on puisse supposer exister entre lady Ashton et la dame Marguerite Ross, le lecteur ne doit pas se figurer que j’aie voulu tracer le portrait du premier lord, vicomte Stair, dans celui de William Ashton. Lord Stair, quelles qu’aient été ses qualités morales, fut certainement un des premiers hommes d’état et un des premiers jurisconsultes de son temps.

Quelques amateurs des localités ont cru voir dans le château imaginaire de Wolf’s Crag celui de Fast Castle. L’auteur n’est pas compétent pour juger de la ressemblance entre l’objet réel et l’objet de pure invention, n’ayant jamais vu Fast Castle que de la mer. Mais les analogies de cette nature, tels que les nids de l’aigle, les rocs escarpés sur l’abîme, ou les promontoires, se retrouvent dans beaucoup d’endroits de la côte orientale d’Écosse, et la position de Fast Castle paraît sans doute ressembler à celle de Wolf’s Crag autant que toute autre, en même temps que son voisinage de la chaîne montagneuse de Lammermoor rend l’assimilation probable.

Nous ajouterons, en terminant ce préliminaire, que la mort de l’infortuné marié, à la suite d’une chute de cheval, a été, dans le roman, attribuée à l’amant de la fiancée, non moins malheureux qu’elle.



  1. Mémoires de John comte de Stair, par une main impartiale. a. m.