La Fiancée de Lammermoor/31

Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, tome 11p. 294-300).




CHAPITRE XXXI.

lucy malade.


…Là habitait une sorcière couverte de haillons dégoûtants : manquant volontairement de tout, totalement insouciante pour pourvoir à ses besoins, elle désirait vivre solitaire et loin de tout voisinage, afin de cacher aux yeux de tout le monde ses actions diaboliques et ses pratiques infernales, et de pouvoir lancer dans l’ombre ses traits contre les objets de sa haine.
Spencer. La Reine des fées.


La santé de Lucy Ashton exigea bientôt les secours d’une personne plus exercée aux fonctions de garde-malade que les femmes employées au service de la famille. Ailsie Gourlay, surnommée quelquefois la femme savante de Bowden, fut celle que, pour des motifs puissants et qui lui étaient particuliers, lady Ashton appela de préférence auprès de sa fille.

Cette femme s’était acquis une grande réputation par les prétendues guérisons qu’elle opérait, particulièrement dans les maladies mystérieuses, surtout dans celles qui bravent l’art du médecin[1]. Ses remèdes consistaient en herbes cueillies sous l’influence de quelque planète, en mots bizarres, en signes et en charmes, qui, quelquefois peut-être, produisaient un effet salutaire sur l’imagination de ses malades. Telle était la profession avouée d’Ailsie Gourlay, devenue, il est aisé de le croire, un objet de suspicion et de méfiance aux yeux de ses voisins et même pour le clergé du canton. En secret, néanmoins, elle faisait un trafic plus lucratif des sciences occultes ; car, malgré les châtiments terribles que l’on infligeait aux personnes déclarées coupables du crime de sorcellerie, il y en avait encore qui, pressées par le besoin ou par une sorte de méchanceté naturelle, ne craignaient pas de s’exposer à tout l’odieux et même à tous les dangers de ce métier, à cause de l’influence qu’elles acquéraient dans leur voisinage par la terreur qu’elles inspiraient, et du misérable salaire qu’elles retiraient de l’exercice de leur art prétendu.

Ailsie Gourlay était cependant trop prudente pour reconnaître qu’elle avait fait un pacte avec l’esprit malin ; car c’eût été un moyen aussi sûr que prompt d’aller au poteau et au tonneau goudronné[2]. Sa magie, disait-elle, était une magie innocente, comme celle de Caliban[3]. Néanmoins elle disait la bonne aventure, expliquait les songes, composait les philtres, découvrait les objets volés, faisait et rompait les mariages, avec autant de succès que si, comme on le croyait dans tout le voisinage, elle eût été assistée dans ses opérations par Belzébuth lui-même. Le plus grand mal que faisaient ces prétendues adeptes dans les sciences occultes, c’était que, se voyant l’objet de la haine publique, beaucoup d’entre eux s’inquiétaient fort peu si leurs actes la justifiaient ou non. Et si, sous un rapport, on éprouve une horreur involontaire lorsque la lecture des registres des tribunaux criminels nous révèle tant de crimes judiciaires, commis sous prétexte que l’accusé est un sorcier, on se trouve en quelque sorte soulagé en acquérant la preuve que la plupart d’entre eux avaient mérité, comme empoisonneurs, suborneurs, et complices diaboliques d’un grand nombre de crimes secrets, le châtiment qui leur avait été infligé comme coupables de sorcellerie.

Telle était Ailsie Gourlay, que lady Ashton jugea à propos de placer près de sa fille pour achever de subjuguer son esprit. Une femme d’une condition moins élevée n’aurait osé faire un tel choix ; mais son rang la mettait au-dessus de toute censure, et la hauteur de son caractère la lui faisait braver. On s’accorda à dire qu’elle avait choisi pour sa fille la garde-malade la meilleure, la plus expérimentée et la plus instruite qui fût dans tout le voisinage, tandis qu’une personne d’une classe inférieure aurait essuyé le reproche d’avoir eu recours à l’assistance d’une associée et d’une alliée du grand ennemi du genre humain.

La vieille sorcière reconnut d’un coup d’œil, et pour ainsi dire par intuition, le rôle qu’elle avait à jouer ; lady Ashton n’eut pas besoin d’entrer avec elle dans une longue explication. Elle possédait à un degré peu ordinaire le jugement nécessaire pour remplir la tâche qui lui était imposée, et dans laquelle elle eût échoué si elle n’eût eu quelque connaissance du cœur humain et des passions qui l’agitent. Elle s’aperçut bientôt que Lucy frémissait à son aspect, et, dès ce moment, elle conçut une haine mortelle contre la pauvre fille qui n’avait pu la voir sans une horreur involontaire ; elle crut donc devoir commencer ses opérations en s’efforçant d’effacer, ou du moins de surmonter des préventions qu’elle regardait comme une offense impardonnable.

Cette tâche ne lui fut pas difficile ; car la laideur extrême de la vieille sorcière fut bientôt compensée par les marques de bonté et d’intérêt qu’elle donnait à Lucy, et auxquelles cette infortunée était, depuis quelque temps, peu accoutumée. Les soins qu’elle lui prodigua avec autant d’habileté que de zèle lui acquirent la gratitude, sinon la confiance de la malade ; et sous prétexte de faire diversion à l’ennui de la solitude à laquelle elle était condamnée, Ailsie parvint à captiver son attention par le récit de légendes qui lui étaient familières, et que Lucy prit plaisir à écouter, soit à cause de leur ressemblance avec ses lectures favorites, soit par le penchant naturel de son imagination. Dame Gourlay se borna, dans les commencements, aux récits qui respiraient la douceur ou qui excitaient l’intérêt ; elle parlait

D’esprits follets dansant la nuit sur la pelouse ;
D’amants contraints d’errer, les yeux baignés de pleurs ;
De châteaux élevés, où, d’une main jalouse,
Un sorcier des captifs irritait les douleurs.

Peu à peu ces histoires prirent un caractère plus sombre et plus mystérieux, au point que, lorsqu’elle les racontait à la lueur douteuse de la lampe, sa voix tremblante, ses lèvres pâles et livides, son doigt desséché levé en l’air, et sa tête branlante, auraient épouvanté une imagination plus forte, dans un siècle moins livré à la superstition. La vieille Sicorax[4] s’aperçut de son ascendant, et rétrécit graduellement son cercle magique autour de la victime dévouée à ses artifices. Elle commença à lui conter les légendes relatives à la famille de Ravenswood, dont l’ancienne grandeur et l’immense pouvoir avaient été ornés, par la crédulité de l’époque, de tant d’attributs superstitieux. L’histoire de la fatale fontaine fut accompagnée de tous les détails et augmentée des circonstances les plus propres à faire impression sur l’esprit de son auditeur. La prophétie citée par Caleb, relative à la fiancée morte que le sort destinait au dernier des Ravenswood, reçut aussi un sombre commentaire, et la singulière apparition que le Maître de Ravenswood avait vue dans la forêt, et que ses questions empressées, lorsqu’il fut entré dans la chaumière de la vieille Alix, avaient en partie révélée, devint encore le sujet d’une foule d’exagérations.

Lucy aurait donné peu d’importance à ces histoires, si elles eussent eu rapport à quelque autre famille, ou si sa position eût été moins malheureuse ; mais, dans les circonstances où elle se trouvait, l’idée d’un mauvais destin poursuivant son attachement, l’emporta, et les sombres tableaux de la superstition obscurcirent un esprit déjà suffisamment affaibli par le chagrin, la détresse, l’incertitude, et par la pensée accablante de l’état d’isolement et d’abandon où la plongeait sa famille. Ces histoires qu’Ailsie lui racontait étaient accompagnées de circonstances tellement analogues à sa position personnelle, que, par degrés, elle en vint à converser familièrement avec la vieille sur tous ces sujets tragiques et mystérieux, et même à lui accorder une sorte de confiance malgré la répugnance involontaire qu’elle éprouvait encore pour cette femme. Tout incomplet que fût ce changement, dame Gourlay sut en tirer parti. Elle dirigea toutes les pensées de Lucy vers les moyens de lire dans l’avenir, voie la plus sûre peut être pour égarer le jugement et détruire toute l’énergie de l’âme. Des présages furent expliqués, des songes furent interprétés ; peut-être même eut-on recours à d’autres tours de jonglerie, au moyen desquels les prétendus adeptes de cette époque parvenaient à fasciner l’esprit de ceux qu’ils avaient dessein de tromper.

On trouve une sorte de consolation à savoir que la vieille sorcière fut mise en jugement, condamnée et brûlée au sommet de Nortdh-Berwick-Law, en vertu d’une sentence rendue par une commission du conseil privé : parmi les crimes qui servirent de base à cette condamnation, on voit qu’elle fut accusée d’avoir, à l’aide de Satan et des illusions, montré dans un miroir, à une jeune personne de qualité, un jeune homme, alors en pays étranger, et auquel cette demoiselle était fiancée, s’unissant à une autre épouse. Mais, sans doute par égard pour les familles intéressées dans le procès, leurs noms ne se trouvent pas mentionnés au registre. Il faut croire qu’Ailsie Gourlay, pour exécuter un pareil acte de jonglerie, reçut des secours plus efficaces que ceux de ses propres talents. Quoi qu’il en soit, toutes ces manœuvres produisirent leur effet naturel, celui de déranger l’esprit de miss Ashton ; sa santé s’altéra ; de fréquentes inégalités de caractère se développèrent en elle, et elle prit une humeur triste, mélancolique et fantasque. Son père en devina à peu prés la cause, et faisant acte d’autorité, ce qui ne lui était pas ordinaire, il chassa du château la dame Gourlay ; mais le trait était lancé et avait pénétré trop avant dans le cœur de la victime.

Ce fut peu de temps après le départ de cette femme, que Lucy Ashton, poussée à bout par ses parents, leur annonça, avec une vivacité qui les fit tressaillir, qu’elle savait que le ciel, la terre et l’enfer s’étaient ligués pour empêcher son union avec Ravenswood. « Et cependant, ajouta-t-elle, mon engagement avec lui est obligatoire pour moi, et je ne veux ni ne puis le rompre sans son consentement. Que je sois assurée qu’il y consent, et vous disposerez de moi comme il vous plaira, peu m’importe ! Lorsque les diamants ont disparu, à quoi sert l’écrin ? »

Le ton de fermeté avec lequel elle prononça ces paroles, le feu surnaturel qui jaillissait de ses yeux, l’énergie de ses gestes, interdisaient toute observation, et tout ce que put obtenir l’artificieuse lady Ashton, fut qu’elle dicterait la lettre par laquelle sa fille prierait Ravenswood de lui faire savoir si son intention était de maintenir ou de rompre ce qu’elle appelait « leur malheureux engagement. » Lady Ashton sut si bien profiter de cet avantage que, d’après les expressions de la lettre, on pouvait croire que Lucy sommait son amant de renoncer à un engagement également contraire aux intérêts et aux inclinations de l’un et de l’autre. Ne se fiant pas même à cet acte de déception, lady Ashton se détermina à supprimer totalement la lettre, dans l’espoir que Lucy dans son impatience, condamnerait Ravenswood absent et sans l’avoir entendu. Cependant elle fut trompée dans son attente. L’époque à laquelle on aurait dû recevoir la réponse d’Edgar se passa, et le faible rayon d’espoir qui brillait encore dans le cœur de Lucy était bien près de s’éteindre ; mais l’idée que sa lettre pouvait ne pas lui avoir été régulièrement adressée ne l’abandonna jamais, et une nouvelle manœuvre de sa mère lui fournit inopinément le moyen de s’assurer de ce qu’elle désirait le plus savoir.

L’agent femelle de l’enfer ayant été renvoyé du château, lady Ashton, qui agissait par toute sorte de moyens différents, résolut, pour parvenir à son but, d’employer un agent d’un caractère bien opposé. Ce nouvel agent n’était autre que le révérend M. Bide-the-bent, ministre presbytérien, professant les principes les plus rigides de cette secte ; elle l’avait appelé à son aide en disant, comme le tyran, dans la tragédie :

J’aurai bien quelque homme d’église,
Pour lui faire abjurer sa foi ;
Alors il faudra qu’elle brise
Un vœu contracté malgré moi.

Mais lady Ashton se trompa encore dans son choix. Les préjugés du ministre, il est vrai, le rangèrent promptement du parti de la mère, à qui il ne fut pas difficile de lui faire regarder avec horreur l’idée d’une union entre une fille appartenant à une famille distinguée, craignant Dieu et professant la religion presbytérienne, et l’héritier d’un membre de la secte des épiscopaux, dont les ancêtres avaient trempé leurs mains dans le sang des serviteurs de Dieu. C’eut été, dans l’opinion de M. Bid-the-bent, permettre l’union d’un Moabite avec une fille de Sion. Mais, malgré les préjugés et les principes sévères de sa secte, cet homme possédait un jugement droit, et, à l’école de la persécution, où le cœur finit si souvent par s’endurcir, il avait appris à compatir aux faiblesses d’autrui. Dans une entrevue particulière qu’il eut avec miss Ashton, il fut profondément touché de sa détresse et ne put s’empêcher de reconnaître la justice de la demande qu’elle avait faite, de correspondre directement avec Ravenswood au sujet de leur engagement. Lorsqu’elle lui eut fait part du doute qu’elle avait conçu que sa lettre lui eût jamais été envoyée, le vieillard se promena à grands pas dans la chambre, secoua sa tête couverte de cheveux blancs, appuya à plusieurs reprises la pomme d’ivoire de sa canne sur son menton, et, après beaucoup d’hésitation, déclara que ses doutes lui paraissaient si raisonnables, qu’il voulait lui-même l’aider à les dissiper.

« Je dois croire, miss Lucy, dit-il, que, dans toute cette affaire, votre respectable mère a agi avec un zèle qui sans doute prend sa source dans l’intérêt qu’elle porte à votre bonheur présent et à venir ; car cet homme descend d’une famille de persécuteurs, c’est lui-même un persécuteur, un Cavalier, un malveillant qui n’a point d’héritage dans Jessé. Néanmoins il nous est commandé de rendre justice à tous les hommes, et de remplir nos obligations et nos engagements, aussi bien envers l’étranger qu’envers celui qui est au nombre de nos frères. C’est pourquoi je veux me charger moi-même, oui, moi-même, de faire remettre votre lettre à cet Edgar Ravenswood, dans la confiance que le résultat sera de vous délivrer des filets où il vous a malicieusement enveloppée ; et afin que je ne fasse en ceci que ce qui a été autorisé par vos très-honorables parents, je vous prie de transcrire, sans y rien ajouter ni en rien retrancher, la lettre que vous avez déjà écrite sous la dictée de votre respectable mère : et j’emploierai des moyens tellement sûrs pour qu’elle lui soit remise, que, si vous ne recevez pas de réponse, vous devrez en conclure que cet homme renonce tacitement à ce contrat criminel, dont peut-être il ne se sent pas disposé à vous affranchir directement. »

Lucy s’empressa d’approuver l’expédient suggéré par le digne ecclésiastique. Elle copia exactement cette même lettre, et M. Bide-the-bent la confia aux soins de Saunders Moonshine[5], un des anciens de l’église, aussi zélé presbytérien lorsqu’il était à terre qu’intrépide contrebandier lorsque, à bord de son brick, il présentait son beaupré aux vents qui soufflent entre Campoere et la côte orientale de l’Écosse. À la recommandation de son pasteur, Saunders se chargea de la faire parvenir sûrement au Maître de Ravenswood, dans la cour étrangère où il résidait alors.

Ce coup d’œil jeté en arrière était nécessaire pour expliquer la conférence qui avait eu lieu entre miss Ashton, sa mère et Bucklaw, et dont nous avons donné les détails dans un des chapitres précédents.

Lucy était alors dans la même position que le matelot qui, luttant contre les flots soulevés par la tempête, et se tenant fortement attaché à une simple planche, son seul espoir de salut, sent ses forces diminuer à chaque instant, tandis que la lueur des éclairs qui dissipe de temps en temps la profonde obscurité de la nuit, n’offre à ses yeux que les sommets écumants des vagues qui vont bientôt l’engloutir.

Les jours et les semaines se succédèrent ; la fête de Saint Jude arriva, terme fatal du dernier délai auquel Lucy s’était soumise, et elle n’avait encore reçu ni lettre ni nouvelle de Ravenswood.






  1. Les Écossais donnent à ces maladies le nom de oncomes. a. m.
  2. Allusion à la manière dont on brûlait autrefois les sorcières en Écosse. a. m.
  3. Personnage dans la Tempête, de Shakspeare. a. m.
  4. Autre personnage de la Tempête, de Shakspeare. C’est la mère de Caliban. a. m.
  5. Moonshine, clair de lune qui s’applique à merveille à un contrebandier. a. m.