La Fiancée de Lammermoor/26

Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, tome 11p. 260-270).




CHAPITRE XXVI.

repas chez le tonnelier.


Pourquoi cette éminence là-bas est-elle en flammes ? pourquoi ces flammèches voltigent-elles au gré des vents, comme des étoiles détachées du firmament ? C’est la pluie de feu de la destruction, tombant d’une manière épouvantable du haut de son aire, et qui, telle qu’un fanal, éclaire l’obscurité du ciel.
Campbell.


Les circonstances que nous avons rapportées à la fin du chapitre précédent serviront à expliquer le bon et joyeux accueil que l’on fit au marquis d’Argyle et à Ravenswood au village de Wolf’s-Hope. En effet, Caleb n’eut pas plutôt donné la nouvelle de l’incendie de Wolf’s-Crag que tous les habitants du hameau furent sur pied pour se hâter d’aller l’éteindre ; et quoique le zélé serviteur eût refroidi leur ardeur en leur parlant du terrible contenu des appartements souterrains, cette annonce n’avait eu d’autre effet que de faire prendre à leur zèle une autre direction. Jamais on n’avait vu un tel massacre de chapons, d’oies grasses et autres volailles de basse-cour ; jamais on n’avait fait bouillir autant de jambons fumés ; jamais dans le village de Wolf’s-Hope, on n’avait fait autant de gâteaux[1] de différentes espèces et de friandises peu connues de la génération présente ; jamais on n’avait vu autant de barils mis en perce, autant de cruches de grès débouchées. Toutes les maisons étaient ouvertes pour recevoir les gens de la suite du marquis, que l’on s’imaginait venir comme précurseurs de la pluie de grâce qui, laissant dorénavant le reste de l’Écosse à sec, distillerait sa plus riche rosée sur le village de Wolf’s-Hope sous Lammermoor. Le ministre demanda à jouir du droit qu’il prétendait avoir de loger les voyageurs de distinction au presbytère, car il convoitait, pensait-on, un bénéfice dans le voisinage, celui qui le desservait étant malade ; mais M. Balderstone destinait cet honneur au tonnelier, à sa femme et à sa belle-mère, qui dansèrent de joie en apprenant une si glorieuse préférence.

Plus d’une révérence et plus d’un salut accueillirent ces nobles hôtes, qui furent traités avec autant de marques d’égards et de respect qu’ils pouvaient en attendre de gens de cette classe ; et la vieille dame, qui avait demeuré jadis au château de Ravenswood, et qui connaissait, disait-elle, les habitudes de la noblesse, ne négligea rien de ce qu’il fallait, autant que le permettaient les circonstances, pour se conformer à l’étiquette du temps. La maison du tonnelier était spacieuse, en sorte que chacun des deux personnages eut sa chambre séparée, dans laquelle il fut introduit avec les cérémonies convenables pendant qu’on s’occupait à couvrir la table d’un copieux souper.

Ravenswood ne se vit pas plutôt seul que, l’esprit agité par mille sentiments divers, il sortit de l’appartement, de la maison et du village, et prit à la hâte le chemin qui conduisait au sommet de la colline située entre le village et la tour, pour être témoin de la chute finale de la maison de ses ancêtres. Quelques enfants du hameau s’étaient dirigés vers le même lieu par curiosité, après avoir vu arriver la voiture à six chevaux et la suite du marquis. Comme ils passaient en courant l’un après l’autre auprès d’Edgar, s’appelant et se disant l’un à l’autre : Viens voir la vieille tour sauter en l’air comme la pelure d’un oignon, » il ne put s’empêcher d’être saisi d’indignation. « Et voilà, dit-il, les enfants des vassaux de mon père, d’hommes obligés par les lois et la reconnaissance de nous suivre dans les batailles, à travers le feu et l’eau ; et maintenant la destruction de la demeure de leur seigneur n’est pour eux qu’un spectacle, un jour de fête ! »

Ces réflexions, en exaspérant son esprit, augmentèrent la mauvaise humeur avec laquelle il s’écria en se sentant tiré par son manteau : « Qu’est-ce que tu demandes, chien que tu es ? — Oui, je suis un chien, et un vieux chien encore, » répondit Caleb, car c’était lui qui avait pris cette liberté, « et j’ai bien l’air de ne recevoir que les gages d’un chien ; mais je ne m’en soucie pas plus que d’une prise de tabac, car je suis un chien trop vieux pour apprendre de nouveaux tours ou pour suivre un nouveau maître. »

Comme il finissait de parler, Ravenswood parvint au sommet de la colline d’où l’on découvrait Wolf’s-Crag ; les flammes étaient entièrement éteintes, et à sa grande surprise, il ne restait plus qu’une sombre rougeur qui colorait les nuages immédiatement au-dessus du château, et qui paraissait être la réverbération des restes du feu.

« Il n’est pas possible que la tour ait sauté, dit Ravenswood, nous aurions entendu l’explosion ; s’il s’était trouvé un quart de la quantité de poudre dont vous parlez, on l’aurait entendu à vingt milles à la ronde. — C’est très-probable, » répondit Balderstone avec beaucoup de sang-froid.

« Alors le feu ne peut avoir atteint les caves, reprit Ravenswood. — Il y a apparence que non, » répondit Caleb avec la même gravité imperturbable.

« Écoutez, Caleb, dit son maître, c’est un peu trop abuser de ma patience. Il faut que j’aille à Wolf’s-Crag et que je voie moi-même comment vont les choses. — Votre Honneur n’en fera rien, s’écria Caleb, d’un ton ferme. — Et pourquoi pas ? demanda fièrement Ravenswood ; qui m’en empêchera ? — Moi-même, » répondit Caleb d’un air également déterminé.

« Vous, Balderstone ? Vous vous oubliez, ce me semble. — Mais il me semble que non, ajouta Balderstone ; car je puis vous instruire de tout ce qui a rapport au château, dans cet endroit, tout aussi bien que si vous y étiez. Seulement n’allez pas vous mettre en colère et le manifester devant les enfants et devant le marquis lorsque vous redescendrez. — Parlez donc, vieux fou que vous êtes, répliqua son maître ; dites-moi sans plus tarder ce qu’il y a de bon comme ce qu’il y a de mauvais dans tout ceci. — Eh bien ! le bon et le mauvais, c’est que la tour est debout, saine et solide, et aussi sauve et aussi vide que lorsque vous l’avez quittée. — Vraiment ? Et le feu ? » dit Ravenswood.

« Pas un brin de feu, excepté l’amas de tourbe allumée, et peut-être des cendres rouges tombées de la pipe de Mysie. — Mais la flamme ? cette grande flamme que l’on aurait pu voir à dix milles de distance, qu’est-ce qui l’avait occasionnée ? — Allons donc ! répondit Caleb, il y a un vieux dicton, et qui dit vrai :

« La lumière est faible, mais sûre :
L’œil la verra de loin durant la nuit obscure. »

Enfin, ce terrible incendie n’était qu’un peu de luzerne et de litière du cheval, que j’ai allumée dans la cour après avoir renvoyé ce rustaud de laquais ; et à vous dire la vérité, au nom du ciel, lorsque vous enverrez ou que vous amènerez quelqu’un ici, que ce soient des gentilshommes tout seuls, sans aucun de ces impertinents serviteurs, comme ce Lokhard, qui vont fureter et espionnier partout, voyant toujours le mauvais côté d’un ménage, au discrédit de la famille, et forçant un homme à se donner au diable pour lui dire mensonges sur mensonges plus vite que je ne puis les inventer. Je mettrais tout de bon le feu à la tour, et me brûlerais avec elle par dessus le marché, plutôt que de voir la famille déshonorée de cette manière. — En vérité, Caleb, je vous suis infiniment reconnaissant de cette déclaration, » répondit son maître qui pouvait à peine s’empêcher de rire, bien qu’en lui-même il ne fût pas très-content. Mais la poudre, s’en trouve-t-il donc dans la tour ? Le marquis paraissait le savoir. — La poudre ! ha, ha, ha ! le marquis ! ha, ha, ha !… Y en avait-il au château ? Sans doute il y en a eu. Votre Honneur me tuerait plutôt que de m’empêcher de rire… Le marquis… la poudre… Le marquis savait… Oh ! oui, sûrement, il le savait, et c’est là le meilleur de l’affaire ; car quand je vis que je ne pouvais arrêter Votre Honneur par tout ce que j’avais pu dire, je me hasardai à parler de la poudre, et je vis avec plaisir que le marquis se chargeait lui-même de vous le persuader. Ha ! ha ! ha ! — Mais vous n’avez pas répondu à ma question, dit Ravenswood impatienté : comment cette poudre est-elle venue au château ? Dans quel endroit se trouve-t-elle maintenant ? — Oh ! elle y est venue, puisque vous voulez le savoir, » dit Caleb d’un air de mystère en parlant à voix basse, à l’époque où il se manifestait ici quelques mouvements d’insurrection ; et le marquis, et tous les grands seigneurs du nord y étaient entrés, et plus d’un bon fusil et d’un excellent sabre y ont été apportés de Dunkerque, outre la poudre. Ce fut un terrible ouvrage pour faire entrer tout cela dans la tour, à la faveur de la nuit, car vous sentez bien que l’on ne pouvait pas se fier à tout le monde pour des affaires aussi scabreuses. Mais si vous voulez aller souper, je vous conterai tout cela en descendant. — Et ces pauvres enfants ? dit Ravenswood, est-ce votre bon plaisir qu’ils passent là toute la nuit, en attendant l’explosion d’une tour qui n’est pas même en feu ? — Assurément non, si c’est le bon plaisir de Votre Honneur qu’ils s’en retournent chez eux ; bien que, ajouta Caleb, ils n’en dussent pas être plus mal pour cela : ils crieraient moins le lendemain matin, et dormiraient plus profondément le soir. Mais comme il plaira à Votre Honneur.

S’avançant donc vers les enfants qui occupaient le sommet de la colline, Caleb leur déclara, d’un ton d’autorité, que Leurs Honneurs lord Ravenswood et le marquis d’Athol avaient donné des ordres pour que la tour ne sautât en l’air que le lendemain à midi. Sur cette assurance consolante, ils se dispersèrent. Un ou deux néanmoins suivirent Caleb pour recueillir des informations plus positives, particulièrement celui qui avait si adroitement envoyé lui chercher du tabac pendant qu’il remplissait les fonctions de tourne-broche, et se mit à crier : Monsieur Balderstone, monsieur Balderstone ! le château s’est donc éteint comme la pipe d’une vieille femme ? — Oui, sans doute, mon garçon, dit le sommelier : pensez-vous que le château d’un aussi grand seigneur que lord Ravenswood continuerait à brûler, tandis qu’il serait là à le regarder ?… Il est bon, » continua Caleb en repoussant cet enfant déguenillé et se rapprochant de son maître, « d’instruire les enfants, comme dit le sage, suivant qu’ils doivent l’être, et surtout de leur enseigner le respect qu’ils doivent à leurs supérieurs. — Mais en attendant, Caleb, observa Ravenswood, vous ne m’avez pas dit ce que sont devenues les armes et la poudre. — Oh ! quant aux armes, répondit Caleb, selon l’expression du poète :

« Les unes, quand l’aube s’éveille,
Prirent la route d’Orient ;
Les autres, celle du couchant ;
Et d’autres furent en partant.
Chercher le nid de la corneille. »

Pour ce qui est de la poudre, je l’ai échangée, lorsque j’en ai trouvé l’occasion, avec les équipages contrebandiers hollandais ou français, pour du genièvre et de l’eau-de-vie, ce qui a approvisionné la maison pendant plusieurs années : et c’était faire un échange avantageux que de recevoir ce qui réjouit l’âme de l’homme en place de ce qui la chasse du corps. Cependant j’en ai gardé quelques livres pour vous, lorsque vous voulez prendre le plaisir de la chasse ; car dans ces derniers temps, je n’aurais guère su aller chercher de la poudre pour votre amusement. Mais à présent que votre colère est passée, monsieur, dites-moi si je n’ai pas bien arrangé tout cela, et si vous n’êtes pas mieux là-bas dans le village que vous n’auriez été dans votre vieux château ruiné, ce qui est un grand malheur vu les circonstances où nous nous trouvons ? — Je crois que vous pouvez avoir raison, Caleb, dit Ravenswood ; mais avant de brûler mon château, soit fictivement, soit en réalité, il me semble que j’avais le droit d’être mis dans le secret — Fi donc ! milord : c’est bien assez qu’un vieux comme moi dise des mensonges pour l’honneur de la famille ; il ne conviendrait pas que Votre Honneur s’en mêlât. D’ailleurs les jeunes gens ne sont pas judicieux ; ils ne savent pas arranger un mensonge. Maintenant cet incendie, car ce sera un incendie, dussé-je brûler la vieille écurie pour le rendre plus croyable ; cet incendie, dis-je, outre qu’il me servira de prétexte pour demander ce dont nous aurons besoin, soit dans le pays, soit au port, remettra les choses sur un pied honorable pour le crédit de la famille, dans l’intérêt duquel il me fallait dire vingt mensonges par jour à des fainéants et à de vieilles sorcières, et ce qu’il y a de pis, sans qu’on y ajoutât la moindre foi. — C’était bien dur, en effet, Caleb, dit Ravenswood, mais je ne vois pas comment cet incendie peut venir au secours de votre véracité et votre crédit. — J’avais bien raison de dire que les jeunes gens ne sont pas judicieux ! Comment cet incendie viendra à mon secours, dites-vous ? Il sauvera le crédit de la famille pendant vingt ans encore, si on sait en tirer parti. « Où sont les portraits de famille ? demandera un de ces gens qui se mêlent de tout. — Le grand incendie de Wolf’s-Crag les a détruits, » répondrai-je. « Où est l’argenterie de la famille ? dira un autre. — Et le grand incendie, répliquerai-je ; a-t-on songé à l’argenterie lorsque l’on court le risque d’être estropié ou de perdre la vie ! » « Où sont les vêtements et le linge, les tapisseries et les décors, les lits de parade, les rideaux, les valences et les ciels de lit, le linge de table et le damassé ? — L’incendie, l’incendie, toujours l’incendie. » Ménagez votre incendie comme il faut, il vous servira pour ce que vous avez et pour ce que vous n’avez pas. Une si bonne excuse vaut mieux, en quelque façon, que la chose elle-même ; car cette chose se déchire, s’use et se consume à la longue, tandis qu’une telle excuse, employée avec prudence et avec les convenances nécessaires, peut tourner à l’avantage d’une famille, Dieu sait pour combien de temps. »

Ravenswood connaissait trop bien l’opiniâtreté et l’amour-propre de son sommelier, pour argumenter plus long-temps sur ce point. Laissant donc Caleb jouir du triomphe qu’il venait d’obtenir, il retourna au hameau, où il trouva le marquis et les bonnes femmes de la maison un peu inquiets, l’un à cause de son absence et les autres parce qu’elles craignaient que le retard du souper ne tournât au désavantage de leur cuisine. Tout le monde fut alors tranquillisé, et on apprit avec plaisir que le feu s’était éteint de lui-même avant d’avoir atteint les caves : ce furent les seuls renseignements que Ravenswood jugea à propos de donner en public, au sujet du stratagème de son sommelier.

On se mit à table devant un souper excellent. Aucune invitation ne put engager M. et mistress Girder à s’y asseoir avec des hôtes d’un rang aussi distingué. Ils restèrent debout dans l’appartement, comme des serviteurs respectueux et attentifs aux désirs de la compagnie. Telles étaient les mœurs du temps. La vieille dame, s’étayant de son âge et de ses rapports avec la famille des Ravenswood, fut moins scrupuleusement cérémonieuse. Elle joua un rôle qui tenait le milieu entre l’hôtesse d’une auberge et la maîtresse d’une maison particulière recevant des personnes d’une condition plus élevée que la sienne. Elle recommandait et même pressait d’accepter les morceaux qu’elle croyait meilleurs ; elle-même céda facilement aux instances qu’on lui fit de prendre place à table, afin d’encourager ses hôtes par son propre exemple. Elle s’interrompait souvent pour exprimer ses regrets de ce que milord ne mangeait point, de ce que le Maître de Ravenswood rongeait un os sur lequel il ne restait rien ! Assurément il n’y avait rien là qui fut digne d’être offert à Leurs Seigneuries. Lord Allan, puisse son âme être en paix ! aimait beaucoup une oie salée, et disait que ces mots signifiaient en latin une tasse d’eau-de-vie ; or, en voici qui vient directement de France ; car malgré toutes les lois et tous les jaugeurs anglais, les bricks de Wolf’s-Hope n’ont pas oublié le chemin de Dunkerque. »

Ici, le tonnelier poussa du coude sa belle-mère, qui coupa court à sa harangue et lui dit d’un air mécontent :

« Vous n’avez pas besoin de me pousser ainsi, John : personne ne dit que vous sachiez d’où vient l’eau-de-vie, et il ne conviendrait pas que vous en fussiez instruit, vous qui êtes le tonnelier de la reine. Eh ! qu’importe à roi, reine ou empereur, » ajouta-t-elle en regardant lord Ravenswood, « en quel endroit une vieille femme comme moi achète son tabac ou l’eau-de-vie qui ranime un peu son cœur ? »

S’étant ainsi tirée de ce qu’elle pensait être un mauvais pas, la dame Loup-the-Dicke continua, pendant le reste de la soirée, à soutenir la conversation avec une grande volubilité et presque sans le secours de ses convives, jusqu’au moment où, las de faire circuler la bouteille, Edgar et le marquis demandèrent la permission de se retirer dans leur appartement.

Le marquis occupa la chambre du dais[2], qui, dans toutes les maisons plus relevées que de simples chaumières, était religieusement conservée pour les grandes occasions telle que celle-ci. L’invention moderne, de couvrir les murs d’un plâtre uni, était alors inconnue, et on ne voyait de tapisseries que dans les demeures de la noblesse ou de la haute bourgeoisie. Le tonnelier, qui avait un peu de vanité et quelque aisance, avait imité l’usage observé par les propriétaires de terres et par le clergé, lesquels, ordinairement, ornaient leurs chambres d’apparat de tapisseries d’une espèce de cuir imprimé, qui se fabriquait dans les Pays-Bas, représentant des arbres, des animaux exécutés en or faux, et offrant quelques maximes morales ou sentencieuses, qui, quoique écrites en bas flamand, avaient peut-être autant d’influence sur l’esprit et les actions de ceux à qui elles offraient quelque agrément, que si elles eussent été en bon écossais.

L’ameublement avait un aspect un peu sombre ; mais le feu, alimenté par de vieilles douves de barils de goudron, brillait gaiement dans la cheminée ; le lit était garni de draps d’une propreté et d’une blancheur éclatante, qui n’avaient jamais servi, et qui peut-être n’auraient jamais été déployés sans cette grande occasion. Sur la toilette, à côté, se trouvait un miroir de forme antique, dans un cadre en filigrane : ce meuble venait du château voisin, en paiement peut-être de quelque ouvrage fourni par le tonnelier. Il était flanqué d’une bouteille à long goulot remplie de vin de Florence, à côté de laquelle s’élevait un verre, à peu près de la grandeur de celui que Teniers se met ordinairement en main lorsqu’il place son portrait au milieu des acteurs d’une fête de village. Pour servir de pendant à ces sentinelles étrangères, on voyait, de l’autre côté du miroir, deux énormes factionnaires de race écossaise, savoir, un pot rempli d’ale double, de la contenance d’environ une pinte, et un quaigh ou gobelet d’ivoire et d’ébène, cerclé en argent, chef-d’œuvre sorti des mains de John Girder, et qui ne lui causait pas peu d’orgueil. Outre ces précautions contre la soif, on avait déposé sur la toilette quelques gâteaux d’Écosse, de sorte que l’appartement paraissait suffisamment approvisionné pour soutenir un siège de deux ou trois jours.

Le valet de chambre du marquis était à son poste, étalant la robe de chambre de brocard de son maître et son bonnet de velours richement brodé, doublé et bordé de dentelles de Bruxelles, sur un grand fauteuil de cuir qu’on avait roulé près de la cheminée, afin qu’il pût jouir de l’excellent feu dont nous avons parlé. Laissons cet éminent personnage se livrer au repos de la nuit, mettant sans doute à profit les amples préparatifs qui avaient été faits pour son agrément et sa satisfaction, préparatifs que nous avons détaillés dans le but de faire connaître les anciennes mœurs écossaises.

Il est inutile d’entrer dans une description aussi minutieuse de la chambre à coucher du maître de Ravenswood, laquelle était ordinairement occupée par le tonnelier et sa femme. Elle était tendue d’une espèce d’étoffe de laine colorée ; fabriquée en Écosse, dont le tissu approchait de ce qu’on appelle aujourd’hui shalloon, ou serge. Un portrait représentant John Girder lui-même décorait cet appartement. Ce portrait était dû au pinceau d’un Français mourant de faim, qui était venu, Dieu sait pourquoi ou comment, de Flessingue ou de Dunkerque à Wolf’s-Hope, sur un lougre contrebandier. Les traits étaient bien ceux de cet artisan, aussi grossier qu’opiniâtre, quoiqu’il ne manquât pas de bon sens ; mais le peintre lui avait donné une teinte de grâce française qui s’alliait si peu avec la sauvage gravité de l’original, qu’il était impossible de le regarder sans rire. John et sa famille ne se montraient cependant pas peu fiers de ce portrait ; ce qui donnait lieu à ses voisins d’exercer leurs langues et leur censure ; et ils disaient que le tonnelier, en faisant faire son portrait, et plus encore en le faisant placer dans sa chambre à coucher, avait excédé les bornes du privilège que pouvait se croire le plus riche habitant du village ; qu’il s’était élevé au-dessus de son rang, et avait empiété sur les droits des personnages d’un ordre supérieur ; enfin, qu’il s’était rendu coupable d’un acte de vanité et de présomption impardonnable. Mon respect pour la mémoire de mon défunt ami, M. Dick Tinto m’a obligé de parler de ce portrait avec quelque détail ; mais je fais grâce au lecteur de ses observations prolixes, et non moins curieuses, sur le caractère distinctif de l’école française, aussi bien que sur l’état de la peinture en Écosse au commencement du dix-septième siècle.

Du reste, on retrouvait dans la chambre à coucher du Maître de Ravenswood les mêmes apprêts que dans celle qu’occupait son noble parent.

Le lendemain, de bonne heure, le marquis d’Athol et Edgar se préparèrent à continuer leur voyage, ce qui ne put avoir lieu qu’après un ample déjeuner, dans lequel les viandes froides ou chaudes, les gruaux d’avoine, les vins, les liqueurs, et le lait préparé de toutes les manières possibles, étaient de nouveaux témoignages de ce désir d’obliger leurs hôtes que les propriétaires hospitaliers de la maison avaient manifesté la veille. Tout le village de Wolf’s-Hope retentissait des préparatifs de départ : on payait les mémoires, on se serrait la main, on sellait les chevaux et l’on attelait les voitures, on buvait le coup de l’étrier. Le marquis laissa une pièce d’or, à titre de gratification, pour les gens de John Girder : celui-ci fut quelques moments tenté d’en faire son profit, le procureur Dingwall l’assurant qu’il était parfaitement autorisé à en agir ainsi, vu que c’était sur lui que pesaient les frais de la réception de ses hôtes. Mais, malgré cette décision légale, John ne put se déterminer à ternir l’éclat de son hospitalité en s’appropriant cette gratification. Il se contenta de dire à ses ouvriers et à ses domestiques qu’il les regarderait comme de vils ingrats, s’ils achetaient le plus petit verre d’eau-de-vie autre part que chez lui ; et comme, selon toute probabilité, le pour-boire devait être employé conformément à sa destination, il se tranquillisa par l’idée que, de cette manière, la donation du marquis reviendrait en sa possession, sans la moindre atteinte à son caractère et à sa réputation de désintéressement.

Pendant que l’on s’occupait ainsi des préparatifs du départ, Ravenswood réjouissait le cœur de son vieux majordome en l’informant, avec prudence toutefois, car il connaissait l’imagination ardente de Caleb, du changement probable qui allait s’opérer dans sa position. En même temps, il lui remit la majeure partie du peu d’argent qu’il possédait, en l’assurant que cet argent lui était tout à fait inutile, assurance qu’il fut obliger de répéter plusieurs fois. Enfin il lui recommanda, s’il attachait quelque prix à ses bonnes grâces, de renoncer complètement à toute espèce de manœuvres contre les habitants de Wolf’s-Hope, leurs celliers, leur volaille, leur basse-cour, en un mot contre leurs propriétés quelconques ; et le vieux serviteur se montra plus disposé que son maître ne s’y attendait à se conformer à ses ordres.

« Sans doute, dit-il, ce serait une honte, un déshonneur, un crime, que de harceler ces pauvres créatures lorsque l’on peut vivre honorablement, sans avoir besoin d’eux. Après tout, ajouta-t-il, il y avait peut-être une sorte de prudence à leur donner le temps de respirer, pour pouvoir ensuite plus facilement les amener à se montrer généreux lorsque son Honneur serait obligé d’avoir recours à leur bonne volonté. »

Cet objet réglé, le Maître de Ravenswood, après s’être affectueusement séparé de son vieux serviteur, rejoignit son noble parent, qui était prêt à monter en voiture. Leurs deux hôtesses, la vieille et la jeune, saluant de l’air le plus gracieux, se tenaient en souriant à la porte de leur maison, tandis que la voiture à six chevaux, suivie de nombreux domestiques, s’éloignait du village avec fracas. John Girder était derrière elles, tantôt regardant sa main droite qui venait d’être serrée par celle d’un marquis, d’un lord, et tantôt jetant un coup d’œil dans l’intérieur de sa maison, comme si, en réfléchissant sur le désordre occasionné par cette visite inattendue, il eût établi une balance de compte entre la distinction dont il avait été honoré et la dépense qu’elle lui avait occasionnée.

Enfin, d’un ton d’oracle ; « Que chacun ici, dit-il, homme ou femme, se mette à sa besogne, comme s’il n’y avait dans le monde ni marquis, ni Maître, ni duc ou duchesse[3], ni laird, ni lord ; que la maison soit mise en ordre ; que les plats entamés soient mis de côté, et s’il y a quelque chose qui ne puisse absolument plus paraître sur la table, qu’on le donne aux pauvres. Maintenant, ma mère et ma femme, j’ai à vous prier d’une chose, c’est que vous ne me disiez jamais un seul mot, ni en bien ni en mal, au sujet de ce qui vient de se passer ; gardez pour vous et vos commères tous vos bavardages, car ma tête n’en est déjà que trop étourdie. »

Les ordres de John étaient des ordres absolus : chacun reprit ses occupations ordinaires, le laissant bâtir, si bon lui semblait, des châteaux en l’air, basés sur la faveur peu solide qu’il avait achetée par des moyens très-substantiels.



  1. Dans le texte, l’auteur cite les noms de plusieurs espèces de gâteaux doux : carcakes, sweet-scones, cookies, etc. a. m.
  2. La plus belle chambre de la maison. a. m.
  3. Duke or drake, dit le texte : jeu de mots pour exprimer le canard mâle (drake) et le canard femelle (duke). Dans la langue écossaise, les deux mots qui signifient le duc et le canard diffèrent pour l’orthographe, mais se prononcent de même. a. m.