La Fiancée de Lammermoor/23

Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, tome 11p. 231-240).




CHAPITRE XXIII.

mort de la vieille alix.


Telle fut la destinée de notre premier père après sa chute ; son sort cependant fut meilleur que le mien ; sa compagne partagea son exil ; je suis banni tout seul.
Waller.


Je ne tenterai pas de décrire le mélange d’indignation et de regret avec lequel Ravenswood quitta le château qui avait appartenu à ses ancêtres. Les termes dans lesquels le billet de lady Ashton était conçu lui ôtaient toute possibilité de demeurer un instant de plus, à moins d’être dépourvu de cette fierté de caractère qui n’était peut-être que trop forte chez lui. Le marquis avait eu sa part de l’affront, mais comme il désirait faire quelques efforts pour opérer une conciliation, il laissa partir son parent seul, en lui faisant toutefois promettre de l’attendre à une petite auberge appelée le Tod’s-Hole[1], située, comme nos lecteurs voudront bien s’en souvenir, à mi-chemin entre le château de Ravenswood et Wolf’s-Crag, et à environ cinq milles d’Écosse[2] de chacun de ces deux endroits. C’était là que le marquis se proposait de rejoindre le Maître de Ravenswood, le soir, ou le lendemain matin. S’il n’eût consulté que ses propres sentiments, il aurait quitté le château à l’instant même ; mais il ne voulait pas s’exposer, sans faire au moins un effort de plus, à perdre les avantages qu’il espérait retirer de sa visite au lord garde des sceaux ; et le Maître de Ravenswood, malgré la violence de son ressentiment, ne voulait pas se priver d’une chance de réconciliation qui pouvait résulter des sentiments favorables que sir William Ashton lui avait montrés, et de la puissante intervention de son parent. Il partit sans plus de délai qu’il n’en fallait pour convenir de cet arrangement.

D’abord il parcourut au grand galop l’avenue du château, comme s’il eût voulu par là apaiser le tumulte des sentiments qui venaient en foule assaillir son esprit. Mais, à mesure que la route devint plus sauvage et plus solitaire, lorsque les arbres lui eurent caché la vue des tourelles du château, il ralentit sa course et s’abandonna aux réflexions pénibles qu’il avait vainement essayé de repousser. Le sentier dans lequel il se trouvait le conduisit à la fontaine de la Sirène et à la chaumière d’Alix, et il se rappela la fatale influence qu’une croyance superstitieuse attachait au premier de ces lieux, ainsi que les avis que lui avait inutilement donnés la vieille aveugle.

« Les vieux proverbes disent la vérité, pensa-t-il, et la fontaine de la Sirène a été témoin du dernier acte d’imprudence de l’héritier des Ravenswood. Alix avait raison : je suis dans la situation qu’elles prédite, ou plutôt dans une situation plus déshonorante encore ; me voilà, non l’allié du spoliateur de la maison de mon père, mais un misérable dégradé, qui, ayant désiré cette alliance, a été repoussé avec dédain. »

Nous sommes obligés de raconter cette histoire telle qu’elle est parvenue jusqu’à nous ; et si l’on considère la distance des temps et le penchant des personnes par la bouche desquelles elle a passé, on conviendra que ce ne serait pas une histoire écossaise, si l’on n’y apercevait une teinte des superstitions du pays. On raconte que quand Ravenswood approcha de la fontaine solitaire, son cheval, qui marchait d’un pas ferme, mais lent et tranquille, s’arrêta tout-à-coup, ouvrit les narines, se cabra et, malgré l’éperon, refusa d’avancer, comme si quelque objet de terreur se fût subitement présenté devant lui. En jetant ses regards sur la fontaine, Edgar aperçut la figure d’une femme couverte d’une mante blanche, ou plutôt grisâtre, assise à l’endroit même où Lucy Ashton se tenait au moment où elle avait accueilli sa fatale déclaration d’amour. La première impression que cette vue fit sur son esprit, fut que Lucy, devinant par quel sentier il traverserait le parc, était venue à ce lieu bien connu de rendez-vous pour avoir avec lui une dernière et douloureuse entrevue. D’après cette idée, il sauta à bas de son cheval, qu’il attacha à un arbre, et s’avança précipitamment vers la fontaine, en prononçant vivement, quoiqu’à demi-voix, ces paroles : « Miss Lucy Ashton ! »

La figure se retourna, et présenta à ses yeux étonnés, non les traits de Lucy Ashton, mais ceux de la vieille aveugle Alix. La singularité de son vêtement, qui ressemblait plutôt à un linceul qu’à un habillement de femme ; sa stature, qui lui parut plus élevée que de coutume, et surtout l’étrange circonstance de trouver une femme aveugle, infirme et décrépite, à une telle distance de sa chaumière, eu égard à ses infirmités : tout contribuait à le frapper d’une surprise voisine de la terreur. Elle se leva et étendit vers lui sa main desséchée, comme pour lui faire signe de ne pas approcher, tandis que ses lèvres flétries étaient agitées d’un mouvement rapide : mais aucun son ne se fit entendre, Ravenswood s’arrêta, et lorsque, un moment après, il s’avança vers elle, Alix, ou son apparition, se leva de l’endroit où elle était assise, recula, ou plutôt se glissa vers le bosquet, le visage toujours tourné vers lui. Les arbres la dérobèrent bientôt aux yeux de Ravenswood, qui, subjugué par la vive et épouvantable impression que l’être qu’il avait vu n’était pas de ce monde, resta quelque temps comme fixé à l’endroit d’où il l’avait vue disparaître. Rappelant enfin son courage, il s’avança vers le lieu où il lui semblait que la figure s’était assise ; mais le gazon ne lui parut pas avoir été foulé, et aucun indice ne pouvait le porter à croire que ce qu’il avait aperçu fût une substance réelle.

Plein de ces idées étranges et de ces craintes confuses que fait naître dans l’esprit d’une personne la croyance d’une vision surnaturelle, le Maître de Ravenswood retourna vers son cheval, non sans regarder fréquemment derrière lui, comme s’il se fût attendu à voir reparaître le fantôme ; mais que le spectre fût une réalité ou seulement le produit de son imagination échauffée, il ne reparut plus ; et Ravenswood retrouva son cheval tout en sueur et tout épouvanté, comme s’il eut été en proie à la frayeur que les animaux éprouvent, dit-on, à la vue d’un être surnaturel. Edgar, avant de se mettre en selle, le fit marcher doucement en le flattant de temps en temps de la main ; mais l’animal tressaillait à chaque pas, comme s’il se fût attendu à voir derrière chaque arbre un nouvel objet de terreur. Après quelques moments de réflexion, le Maître de Ravenswood résolut d’approfondir ce mystère. « Est-il possible, dit-il, que mes yeux m’aient trompé, et qu’ils m’aient trompé aussi long-temps ? ou bien les infirmités de cette femme ne sont-elles que simulées, afin d’exciter la compassion ? Cependant ses mouvements ne paraissaient pas être ceux d’une personne vivante. Faut-il donc que j’adopte ce qui n’a jamais été pour moi qu’une superstition populaire, et que je dise que cette infortunée est en commerce avec les esprits des ténèbres ? J’éclaircirai mes doutes ; je ne veux pas être abusé, même par le témoignage de mes propres yeux. »

Dans cet état d’incertitude, il arriva au petit guichet de la porte du jardin d’Alix. La place qu’elle occupait sous le bouleau était vide, quoique la journée fût belle et le soleil encore éloigné de son déclin ; s’approchant de la chaumière, il y entendit une femme sangloter et gémir : il frappa à la porte, mais personne ne répondit. Enfin, après avoir attendu quelques instants, il leva le loquet et entra. Cette chaumière était, en effet, un séjour de deuil et de solitude. Le corps de la vieille aveugle, la dernière et la plus fidèle des anciens domestiques de la famille Ravenswood, était étendu sur son misérable grabat : elle venait de rendre le dernier soupir. La jeune fille qui lui avait donné ses soins, assise à quelque distance, se tordait les mains et sanglotait, partagée entre la douleur et une frayeur puérile.

Le Maître de Ravenswood eut quelque peine à calmer les terreurs de la pauvre enfant, que son arrivée soudaine avait plutôt effrayée que rassurée, et lorsqu’il y fut parvenu, les premières paroles qu’elle lui adressa lui donnèrent à entendre qu’il était venu trop tard. Lui ayant demandé l’explication de ces paroles, elle répondit qu’Alix, dès le premier moment de son agonie, avait envoyé un paysan au château, pour demander une entrevue au Maître de Ravenswood, et avait témoigné la plus grande impatience de le voir arriver : mais les messagers des pauvres marchent lentement et avec négligence ; le paysan, comme on l’apprit ensuite, n’était arrivé au château qu’après le départ de Ravenswood, et avait trouvé trop de plaisir à admirer les vêtements splendides des domestiques des étrangers, pour se presser de retourner vers Alix. Cependant l’inquiétude de la vieille aveugle avait paru s’accroître avec les angoisses de son agonie, et, suivant l’expression de Baby[3], sa seule garde-malade, elle avait prié ardemment le ciel de lui permettre de voir encore une fois le fils de son maître, afin de lui renouveler ses avis. Elle était morte au moment précis où l’horloge du village sonnait une heure ; et Ravenswood se rappela, non sans un frémissement intérieur, qu’il avait entendu sonner une heure, en traversant le bois, un instant avant d’avoir vu l’apparition qu’il était maintenant très-disposé à regarder comme le spectre de la défunte.

Il était nécessaire, tant par respect pour la mémoire de la défunte que pour les droits de la simple humanité, de s’occuper des obsèques d’Alix, ce que ne pouvait faire la pauvre jeune fille, dont la terreur était égale à son affliction. Il apprit d’elle que la vieille aveugle avait exprimé le désir d’être enterrée dans un cimetière solitaire, situé près de la petite auberge du Tod’s-Hole, et appelé l’Hermitage, où étaient ensevelis plusieurs membres de la famille de Ravenswood et quelques-uns de ses anciens vassaux. Edgar se fit un devoir de satisfaire ce désir si ordinaire aux paysans d’Écosse, et dépêcha Babie au village voisin, pour se procurer le secours de quelques femmes, en l’assurant que, pendant son absence, il resterait auprès du cadavre ; car, de même que chez les anciens Thessaliens, on regardait comme indispensable de ne pas quitter les morts d’un seul instant.

Ainsi, pendant un quart-d’heure, ou environ, il se trouva gardien du corps inanimé de celle dont l’âme, à moins que ses yeux ne l’eussent étrangement trompé, lui avait, si récemment apparu. Malgré son courage naturel, Ravenswood se sentit considérablement affecté par un concours de circonstances aussi extraordinaires. « Elle est morte en exprimant le vif désir de me voir, » se disait-il dans le cours de ses réflexions. » Se pourrait-il donc qu’un désir vivement et fortement conçu pendant la dernière agonie de la nature, survécût à la catastrophe, franchît les limites redoutables du monde spirituel, et en transportât devant nous les habitants avec les formes ou les couleurs de la vie ? Mais pourquoi ce même fantôme qui s’est montré à mes yeux n’a-t-il pu dire un seul mot qui parvînt jusqu’à mon oreille ? Pourquoi une exception serait-elle faite aux lois de la nature, sans aucun but appréciable ? Vaines questions que la mort seule pourra résoudre, lorsqu’elle m’aura rendu aussi pâle et aussi flétri que l’objet qui est devant mes yeux. »

En parlant ainsi, il jeta un drap sur la figure inanimée dont il ne voyait plus les traits qu’avec une sorte de répugnance. Il s’assit alors dans un vieux fauteuil de bois de chêne sculpté, décoré des armoiries de sa famille, qu’Alix avait trouvé moyen de s’approprier, au milieu du pillage qui avait été fait du mobilier par les créanciers, les domestiques et les hommes de loi, la dernière fois que le père d’Edgar avait quitté son château. Alors il s’efforça de bannir de son esprit toutes les idées superstitieuses que le dernier incident avait naturellement fait naître en lui. Celles qui l’occupaient étaient déjà assez tristes, sans y ajouter l’exagération d’une terreur surnaturelle, puisque de la position d’amant aimé de Lucy Ashton, d’ami honoré et respecté de sir William, il se voyait descendre à celle de triste et solitaire gardien d’une vieille femme pauvre et délaissée.

Il fut cependant remplacé dans ces tristes fonctions plus tôt qu’il ne pouvait raisonnablement s’y attendre, d’après la distance qui séparait la chaumière d’Alix et le village, et d’après l’âge et les infirmités des trois vieilles femmes qui, pour me servir d’une phrase militaire, vinrent le relever de garde. En toute autre occasion, ces vénérables sibylles n’auraient pas fait une telle diligence ; car la première avait plus de quatre-vingts ans, la seconde était paralytique, et la troisième boitait par suite de quelque accident. Mais les honneurs qui sont dus aux morts sont pour les paysans écossais des deux sexes un devoir qu’ils remplissent avec un grand empressement. Je ne sais si c’est par suite du caractère grave et enthousiaste de la nation, ou par le souvenir des anciens usages catholiques, dans un temps où les cérémonies funèbres étaient regardées comme une époque de réjouissance pour les vivants ; mais il est certain que la joie, la bonne chère, et même l’ivresse, étaient et sont encore fréquemment les accessoires obligés d’un enterrement. Ce que la cérémonie funèbre, ou dirgie[4] comme on l’appelle, était pour les hommes, les tristes soins à donner au cadavre avant qu’il soit déposé dans la tombe, l’étaient pour les femmes. Étendre les membres raidis sur une table destinée à cet usage, envelopper le corps dans du linge propre, et ensuite dans son linceul de laine, c’étaient là des opérations que l’on confiait toujours aux vieilles matrones du village, et dont elles trouvaient un sombre et singulier plaisir à s’acquitter.

Les trois vieilles saluèrent le Maître de Ravenswood avec un sourire affreux qui lui rappela la rencontre de Macbeth et des trois sorcières sur les bruyères desséchées de Forres[5]. Il leur remit quelque argent, et leur recommanda de donner les soins ordinaires au corps de leur ancienne connaissance ; ce dont elles se chargèrent très-volontiers, en lui donnant en même temps à entendre qu’il fallait qu’il sortît de la chaumière, afin qu’elles pussent commencer à remplir leurs tristes devoirs. Ravenswood, très-disposé à partir, ne s’arrêta que pour réitérer ses recommandations et s’informer du lieu où il trouverait le sacristain, ou bedeau, chargé du cimetière de l’Ermitage, afin de lui faire tout préparer pour la réception des restes d’Alix dans le lieu de repos qu’elle s’était choisi elle-même.

« Oh ! vous ne serez pas embarrassé pour trouver Johnie Mortsheugh[6] la plus âgée des sibylles, sur les joues ridées de laquelle errait un hideux sourire ; « il demeure tout à côté du Tod’s-Hule, maison où s’est célébrée plus d’une joyeuse orgie ; car la mort et l’intempérance sont proches voisines. — C’est bien vrai, » dit la boiteuse, en s’appuyant sur une béquille destinée à compenser la différence de longueur de sa jambe droite et de sa jambe gauche ; « je me souviens du jour ou le père du Maître de Ravenswood, ici présent, tua le jeune Blackhall[7] d’un coup d’épée, pour un mot dit de travers, en buvant ensemble du vin, de l’eau-de-vie, ou je ne sais quoi. Le pauvre jeune homme ! il y était entré aussi gai qu’une alouette, et il en sortit les pieds les premiers. J’ai assisté aux préparatifs de son enterrement ; et lorsque le sang eut été lavé, c’était un corps superbe à voir. »

On croira facilement que le récit intempestif de cette anecdote ne fit qu’ajouter au désir qu’avait déjà Ravenswood de quitter une compagnie aussi peu faite pour lui, et qui semblait lui présager de nouveaux malheurs. Mais pendant qu’il se dirigeait vers l’arbre auquel il avait attaché son cheval, qu’il resserra les sangles et arrangea la selle, il ne put éviter d’entendre une conversation à son sujet, entre la boiteuse et l’octogénaire. Ce digne couple s’était rendu dans le jardin, pour cueillir du romarin, de la citronnelle, de la rue, et d’autres plantes destinées à être enveloppées dans le linceul avec le cadavre et à faire des fumigations dans la chambre mortuaire. La paralytique, presque épuisée par la course qu’elle avait faite, était restée pour garder le corps, de crainte que des sorciers ou des démons ne vinssent s’en emparer.

Le couple coassant tint la conversation suivante, qui parvint à Edgar à travers la haie du jardin, quoiqu’elle eût lieu à voix basse : « Voilà une belle tige de ciguë parvenue à sa maturité, Anne Winnie, dit la plus vieille ; plus d’une commère autrefois n’aurait pas désiré une meilleure monture pour parcourir et colline et bruyère, au clair de la lune ou à travers le brouillard, et descendre de cette montagne dans les caves du roi de France. — Oui, commère, répondit l’autre ; mais aujourd’hui le diable lui-même a le cœur aussi dur que celui du garde des sceaux, et que tous nos grands seigneurs, c’est-à-dire aussi dur qu’une pierre. Ils nous poursuivent, ils nous emprisonnent, ils nous exposent en public[8] comme des sorcières, et cependant quand je dirais dix fois de suite mes prières au rebours, Satan ne me ferait pas l’honneur de paraître devant moi. — Avez-vous jamais vu le Noir-Voleur[9] ? — Non ; mais j’en ai rêvé plus d’une fois, je vous assure, et je pense bien qu’un jour je serai brûlée pour cela. Mais laissons là le diable, commère ; voici le dollar que nous avons reçu du Maître de Ravenswood ; nous enverrons chercher du pain, de l’ale et du tabac, et aussi un peu d’eau-de-vie que nous ferons brûler avec du sucre ; et que le diable vienne ou non, ma fille, nous pourrons encore passer une nuit gaiement. »

Ici ses mâchoires durcies firent entendre une sorte de grincement, accompagné d’un sourire affreux, semblable au cri de la chouette.

« Le Maître est un jeune homme franc et généreux, reprit Anne Winnie, beau garçon, et, qui mieux est, large des épaules et étroit des reins. Ce sera un beau cadavre, et je voudrais être chargée du soin de l’étendre et de l’envelopper. — Il est écrit sur son front, répliqua l’octogénaire, que jamais main de femme ni main d’homme ne touchera son cadavre ; il ne sera jamais étendu dans un cercueil : vous pouvez compter là-dessus, car je le tiens de bonne part. — Son sort sera-t-il donc de mourir sur le champ de bataille, Ailsie Gourlay ? périra-t-il par le fer ou par le plomb, comme cela est arrivé à plusieurs de ses ancêtres ? — Ne me faites plus de questions : il n’aura pas cet honneur. — Je sais que vous en savez plus que bien d’autres, Ailsie Gourlay, dit Winnie ; mais qui vous a dit cela ? — Que cela ne vous inquiète pas, Anne Winnie ; je le tiens de quelqu’un qui peut en être cru. — Mais vous disiez que vous n’aviez jamais vu le Noir-Voleur ? — Je le tiens d’aussi bonne part, dit Ailsie, d’une personne qui a prédit son sort avant qu’une chemise eût passé sur sa tête. — Silence ! j’entends le trot de son cheval, il s’est remis en route, dit l’autre ; le bruit de son pas me semble de mauvais augure. — Allons, commères, dépêchez-vous, » s’écria de l’intérieur la vieille paralytique ; « et faisons ce qui est nécessaire et ce qui est convenable, car si le cadavre n’est pas bientôt étendu, il se raidira, et notre besogne ne vaudra rien. »

Ravenswood était alors trop loin pour les entendre encore. Il méprisait la plupart des préjugés ordinaires sur la sorcellerie, les présages et la divination, auxquels, à cette époque, la nation écossaise ajoutait une foi tellement implicite, que celui qui hasardait le moindre doute à cet égard était regardé comme coupable d’un crime égal à l’impiété des Juifs et des Sarrasins. Il savait aussi que cette croyance, généralement reçue à l’égard des sorciers et sorcières, faisait porter de préférence les soupçons sur les personnes sujettes à une sombre mélancolie, ou sur celles qu’accablaient la vieillesse, les infirmités et la misère ; souvent mêmes des aveux, arrachés par la crainte de la mort ou par les plus cruelles tortures, donnaient lieu à ces condamnations nombreuses qui déshonorèrent les fastes judiciaires de l’Écosse pendant le dix-septième siècle. Mais la vision de la matinée, qu’elle fût réelle ou imaginaire, avait rempli son esprit d’idées superstitieuses, qu’il s’efforçait en vain de bannir. La nature de l’affaire qu’il allait avoir à traiter à la petite auberge de Tod’s-Hole, où il arriva bientôt après, n’était pas très-propre à les dissiper.

Il était nécessaire qu’il vît Mortsheugh, le fossoyeur du cimetière de l’Ermitage, afin de s’entendre avec lui pour l’enterrement d’Alix ; et, comme cet homme demeurait tout à côté de ce champ de repos, Ravenswood, après avoir pris quelques rafraîchissements, dirigea ses pas vers cet endroit. Une caverne, grossièrement taillée dans le roc, et dont l’intérieur avait la forme d’une croix, formait ce qu’on nommait l’Ermitage : quelque pieux Saxon, sans doute, y avait autrefois fait pénitence ; de là lui venait son nom. Dans des temps plus rapprochés, la riche abbaye de Caldinghame avait fait construire dans le voisinage une chapelle, dont on ne voyait plus aucun vestige, bien que le cimetière qui l’avait entourée continuât à être un lieu de sépulture pour certaines personnes. Quelques ifs à moitié ébranchés croissaient encore dans cette enceinte sacrée. Des guerriers, des barons y avaient été ensevelis à une époque très-reculée ; mais leurs noms étaient oubliés, leurs monuments démolis, tandis que les simples pierres placées sur les tombes de personnes d’un rang inférieur étaient encore debout. Le fossoyeur habitait une simple hutte adossée au mur à demi ruiné du cimetière, mais tellement basse, et dont le toit de chaume, qui touchait presque à terre, était tellement chargé de gazon et de toutes sortes de plantes parasites, qu’elle ressemblait à un tertre funèbre. Là, Ravenswood apprit que l’hôtelier des morts était allé à une noce ; car il était ménétrier en même temps que fossoyeur du canton. Il retourna donc à la petite auberge, après avoir annoncé que le lendemain, de bonne heure, il viendrait trouver l’homme que ses doubles occupations rendaient aussi utile dans la maison du deuil que dans la maison du plaisir.

Bientôt un courrier du marquis arriva à Tod’s-Hole, chargé de dire à Ravenswood que son maître le rejoindrait le lendemain matin ; si bien qu’Edgar, qui avait dessein de se rendre à sa vieille retraite de Wolf’s-Crag, resta à l’auberge pour attendre l’arrivée de son noble parent.





  1. Ce qui veut dire le trou du renard. a. m.
  2. Le mille d’Écosse vaut trois milles anglais ou une lieue de France. a. m.
  3. Abréviation de Barbara, nom de femme très-commun, surtout en Écosse. a. m.
  4. Collation qui a lieu en Écosse dans la maison mortuaire, immédiatement après l’enterrement ; elle se compose de gâteaux et de vin chez les riches, ou d’eau-de-vie de grains et de bière chez les pauvres. a. m.
  5. petite ville d’Écosse. a. m.
  6. Johnie, diminutif de John ou Jean ; Morts-heugh veut dire creuseur du trou du défunt, ou fossoyeur. a. m.
  7. Mot qui veut dire salle noire. C’est aussi un nom de famille en Écosse. a. m.
  8. Pinnywinkles, dit le texte ; espèce de siège où l’on exposait, il y a quelque cents ans, les vieilles femmes accusées de sorcellerie. a. m.
  9. Faul thief, terme écossais pour désigner le diable. a. m.