La Fiancée de Lammermoor/16

Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, tome 11p. 165-171).



CHAPITRE XVI.

le défi.


J’ai sur moi un petit billet que vous me permettrez de vous remettre : c’est une offre que l’amitié m’oblige de vous faire ; elle ne peut vous offenser, puisque je ne désire que la justice pour l’une et l’autre partie.
Le Roi qui nest pas roi, comédie.


Quand Ravenswood et son convive se rencontrèrent le matin, le Maître avait repris en partie son air sombre. Il avait aussi passé la nuit plutôt à réfléchir qu’à se reposer, et les sentiments qu’il éprouvait pour Lucy se combattaient avec ceux, qu’il nourrissait depuis si long-temps contre son père. Faire amitié à l’ennemi de sa maison, l’accueillir chez lui, avoir pour lui une politesse et une bonté familières, tout cela lui paraissait une dégradation à laquelle sa fierté avait peine à se soumettre.

Mais la glace une fois rompue, le lord Keeper n’avait nulle envie de la laisser reprendre. Il entrait dans son plan d’étourdir, de confondre les idées de Ravenswood, en lui faisant un détail compliqué et technique des affaires qui seraient le sujet des débats entre les deux familles, pensant avec raison qu’il serait difficile à un jeune homme de son âge de suivre l’exposé d’un praticien dans le labyrinthe inextricrable de la chicane. Par ce moyen, pensa sir William, j’aurai l’avantage de paraître parfaitement communicatif, tandis que ma partie retirera fort peu de profit de tout ce que je lui dirai. Il prit donc Ravenswood à part dans l’embrasure d’une fenêtre de la salle, et, reprenant la conversation de la veille, il exprima le désir que son jeune ami eût assez de patience pour l’écouter dans le détail minutieux et explicatif des circonstances malheureuses qui avaient mis son honorable père en opposition avec le lord Keeper. Le Maître Ravenswood rougit ; mais il garda le silence, et le lord Keeper, quoiqu’il ne vît pas avec plaisir ce coloris subit du visage de son auditeur, commença l’histoire d’une obligation pour vingt mille marcs avancés par son père au père de Allan, lord Ravenswood ; il continuait à détailler les circonstances du procès au moyen duquel cette forte somme était devenue debitum fundi[1], quand le Maître l’interrompit.

« Ce n’est pas ici, lui dit-il, que je puis entendre sir William Ashton sur cette affaire. Ce n’est pas ici, où mon père est mort, le cœur brisé, que je puis décemment et avec calme rechercher la cause de son chagrin. Je pourrais me rappeler que je suis fils, et oublier les devoirs d’un hôte. Néanmoins, un temps viendra où ces points seront discutés dans un lieu tel que chacun de nous aura droit égal d’écouter et de se faire entendre. — Le temps et le lieu, reprit le lord Keeper, importent peu à ceux qui ne recherchent que la justice ; cependant, je crois pouvoir vous donner quelques avis relativement aux bases sur lesquelles vous prétendriez faire reposer un procès judiciaire qui a été si bien jugé dans les seules cours compétentes. — Sir William Ashton, » reprit le Maître avec chaleur, « les terres que vous occupez maintenant ont été accordées à nos ancêtres pour les services qu’ils ont rendus avec leur épée contre les usurpateurs anglais. Comment les avons-nous perdues ? par une suite d’actes qui ne semblent être ni vente, ni engagement, ni adjudication judiciaire, mais un mélange embrouillé et inexplicable de toutes ces choses. Comment les intérêts ont-ils absorbé le principal, sans qu’on oubliât de tirer parti du moindre avantage légal, au point que la propriété héréditaire de ma famille a disparu comme un glaçon aux rayons du soleil ? C’est ce que vous savez mieux que moi. Je veux bien néanmoins supposer, d’après la franchise de votre conduite à mon égard, que je puis m’être beaucoup trompé sur vous, et que ce qui vous a paru à vous, homme de loi éclairé, être juste et loyal, peut avoir semblé à mon intelligence grossière n’être que de l’injustice et de l’oppression. — Et vous, mon cher Maître, reprit sir William, permettez-moi de vous dire qu’on m’avait également trompé sur votre compte. On vous avait représenté comme un jeune homme farouche, impérieux, emporté, toujours prêt à lancer votre épée dans les balances de la justice, et à en appeler à ces mesures violentes contre lesquelles une sage administration protège depuis long-temps le peuple écossais. Ainsi, puisque nous nous sommes réciproquement mal jugés, pourquoi le jeune noble refuserait-il d’écouter le vieil homme de loi, quand il veut lui expliquer la nature des contestations qui existent entre eux ? — Non, milord, reprit Ravenswood ; c’est devant les états de la nation, devant la cour suprême du parlement que nous entrerons dans ces détails. Les seigneurs et les chevaliers de l’Écosse, ses anciens pairs, ses barons, décideront si c’est de leur aveu qu’une maison, qui n’est pas la moins noble du pays, doit se voir dépouillée de ses possessions, récompense du patriotisme de générations entières, et être traitée comme le malheureux ouvrier, qui, dès que l’heure du rachat est écoulée, voit passer dans les mains de l’usurier l’objet qu’il lui avait engagé. S’ils cèdent à la dure avarice des créanciers, et à l’usure qui ronge nos terres, comme les insectes nos vêtements, les suites en seront pires pour eux et leur postérité que pour Norman Ravenswood. Il me restera encore mon épée et mon manteau, et je suivrai la carrière des armes partout où la trompette sonnera. »

En prononçant ces mots d’un ton ferme et mélancolique, il leva les yeux et rencontra ceux de Lucy Ashton, qui s’était approchée d’eux sans être aperçue. Il vit que ses regards étaient fixés sur eux avec une expression d’enthousiasme et d’admiration qui l’absorbait au point de lui faire oublier la crainte d’être remarquée. Le noble maintien et les traits remarquables de Ravenswood étaient enflammés par l’orgueil de sa naissance et par le sentiment de sa dignité. Le son doux et expressif de sa voix, le triste état de sa fortune et l’indifférence avec laquelle il semblait envisager son avenir, faisaient de lui un sujet de contemplation dangereux pour une jeune fille, déjà trop prévenue en sa faveur. Quand leurs yeux se rencontrèrent, tous deux rougirent, comme s’ils eussent éprouvé une vive émotion, et ils s’efforcèrent de détourner leurs regards.

Sir William Ashtun avait surveillé attentivement l’expression de leur physionomie. « Je n’ai à craindre, pensa-t-il en lui-même, ni parlement ni appel ; j’ai un moyen sûr de me réconcilier avec ce bouillant jeune homme, s’il en vient au point de me donner des sujets d’inquiétude. Le principal, maintenant, c’est d’éviter de me compromettre. L’hameçon est fixé, on y a mordu : je ne tendrai pas trop la ligne ; il vaut mieux me réserver le privilège de la relâcher, si je m’aperçois que le poisson ne vaille pas la peine d’être amené à terre.

Tout en faisant ce calcul égoïste et cruel sur l’attachement supposé de Ravenswood pour Lucy, il était si loin de réfléchir au chagrin qu’il pouvait causer à celui-ci, en se jouant ainsi de son affection, qu’il ne songeait même pas au risque d’exposer sa propre fille au danger d’une passion malheureuse. Il semblait croire que son amour pût, tel que la flamme d’une bougie, s’allumer et s’éteindre à volonté. Mais la Providence préparait une affreuse punition à cet égoïste, qui avait passé toute sa vie à profiter des passions des autres.

Caleb Balderstone entra alors pour annoncer que le déjeuner était servi ; car dans ces temps, où les repas étaient plus substantiels qu’à notre époque, les restes du souper fournissaient amplement au déjeuner du lendemain. Il n’oublia pas non plus de présenter au lord garde des sceaux la boisson du matin dans une grande tasse d’étain, ornée de feuilles de persil et de cresson. Il demanda pardon d’avoir omis de la servir dans la grande tasse d’argent, ainsi qu’il aurait dû le faire ; mais on l’avait envoyée à Édimbourg, chez un orfèvre, pour la faire dorer.

« Il est très vrai qu’elle est à Édimbourg, dit Ravenswood ; mais où, et pourquoi, j’ai bien peur que ni vous ni moi nous ne le sachions. — Ce que je sais, » dit Caleb avec humeur, « c’est qu’il s’est présenté un homme à la grille ce matin. Votre Honneur sait-il s’il veut lui parler ou non ? — Désire-t-il me parler, Caleb ? — Il ne demande pas autre chose ; mais vous ferez bien de jeter un coup d’œil à travers le guichet avant d’ouvrir la porte ; il ne faut pas laisser entrer tout le monde dans le château. — Quoi ! pensez-vous que ce soit un huissier qui vienne m’arrêter pour dette ? dit Ravenswood. — Un huissier arrêter Votre Honneur pour dette, et dans votre château de Wolf’s-Crag ! Votre Honneur a envie de rire avec Caleb ce matin. » Cependant il lui parla bas à l’oreille en le suivant dehors. « Je ne voudrais pas faire tort à un honnête homme dans votre opinion, mais je vous engage à regarder à deux fois ce drôle avant de le laisser pénétrer dans ces murs. »

Ce n’était pas un officier de la justice, néanmoins ; car c’était le capitaine Craigengelt, dont le nez était aussi rouge qu’il pouvait l’être à la suite d’une copieuse libation. Son chapeau galonné était un peu de côté sur sa perruque noire ; il avait une épée au côté et des pistolets d’arçon. Il portait un habit de cavalier, garni d’un galon usé, et il offrait le portrait d’un voleur de grand chemin.

Dès que le Maître l’eut reconnu, il ordonna qu’on ouvrît les portes. « Je présume, dit-il, capitaine Craigengelt, que les affaires que nous avons ensemble ne sont pas telles qu’on ne puisse les discuter ici ; j’ai du monde au château pour le moment, et la manière dont nous nous sommes séparés la dernière fois me dispense de vous engager à y entrer. »

Craigengelt, quoiqu’il fût impudent au dernier degré, se trouva surpris de cette réception peu cordiale. Il répondit qu’il n’avait nulle intention de forcer le Maître à lui accorder l’hospitalité, mais qu’il lui apportait un message honorable de la part d’un de ses amis ; sans cela le Maître de Ravenswood n’aurait pas eu à se plaindre de sa visite.

« Tâchez qu’elle soit courte, ce sera la meilleure excuse. Quel est le gentilhomme qui a le bonheur de vous avoir pour messager ? — Mon ami, M. Hayston de Bucklaw, » répondit Craigengelt du ton d’importance que lui inspirait le courage reconnu de celui qui l’envoyait, « se considère comme ayant été traité par vous bien au-dessous des égards qu’il mérite, et il est décidé à vous en demander raison. J’apporte avec moi, » continua-t-il, en tirant un morceau de papier de sa poche, « la longueur précise de son épée, et il désire que vous vous rendiez, accompagné d’un ami et avec des armes égales, dans un lieu quelconque, à la distance d’un mille du château. Je m’y trouverai avec lui pour lui servir de témoin. — Raison ! des armes égales ! » répéta Ravenswood, qui, ainsi que le lecteur peut se le rappeler, n’avait nul sujet de supposer qu’il eût offensé le moins du monde son dernier convive. « Sur ma parole, capitaine Craigengelt, ou vous avez inventé le mensonge le plus improbable qui se soit jamais présenté à l’idée de qui que ce soit, ou votre dose du matin a été des plus fortes. Qu’est-ce qui a pu persuader à Bucklaw de m’envoyer un tel message ? — Quant à cela, reprit Craigengelt, il faut que je vous rappelle, pour l’honneur de mon ami, ce que je puis nommer votre manque d’hospitalité, en le renvoyant de votre maison sans lui assigner aucune cause. — Cela est étonnant, reprit le Maître ; il ne peut être assez fou pour avoir pris comme insulte une nécessité absolue, et j’ai peine à croire que, connaissant mon opinion sur vous, capitaine, il ait pu employer les services d’un homme aussi peu estimable et aussi peu considéré que vous pour une telle commission ; et je doute certainement qu’aucun homme d’honneur ne vous prenne pour second. — Peu estimable et peu considéré ! » dit Craigengelt en élevant la voix et en plaçant la main sur son coutelas ; « si ce n’était la querelle que mon ami doit vider la première, et qui a droit de passer avant la mienne, je vous ferais comprendre !… — Je ne veux rien comprendre à vos explications, capitaine Craigengelt ; contentez-vous de cela, et faites-moi le plaisir de vous retirer. — Au diable ! murmura le bretteur. Est-ce là la réponse que je dois porter à un message honorable ? — Dites au laird de Bucklaw, reprit Ravenswood, si c’est réellement lui qui vous envoie, que, lorsqu’il me fera savoir la cause de son mécontentement par quelqu’un digne de s’acquitter d’une telle mission entre lui et moi, je m’expliquerai ou j’y répondrai.

— Alors, Maître, vous voudrez bien au moins remettre entre mes mains les effets qui sont restés chez vous, afin que je les reporte à Hayston.

— Quels que soient les effets que Bucklaw ait laissés ici, ils lui seront rendus par mon domestique ; car vous ne me montrez aucun titre de sa part qui vous autorise à les recevoir. — Eh bien, Maître, » dit le capitaine Craigengelt avec une colère que la crainte des conséquences ne pouvait réprimer, « vous m’avez fait ce matin un affront impardonnable, mais vous vous faites encore bien plus tort à vous-même. Un château vraiment ! » continua-t-il, en regardant autour de lui ; « il ressemble plutôt à un coupe-gorge, où on reçoit les voyageurs pour les dépouiller de ce qui leur appartient. — Misérable insolent ! » dit le Maître en levant sa canne et en cherchant à saisir la bride du cheval du capitaine, « si tu ne pars à l’instant, je te fais mourir sous le bâton. »

À ce mouvement du Maître, le bretteur se retourna si rapidement que son cheval, dont les pieds firent jaillir du pavé mille étincelles à la fois, faillit s’abattre. Le dirigeant cependant avec adresse, il s’élança vers la porte et gagna promptement le chemin du village.

Comme Ravenswood se retournait pour sortir de la cour, après son entretien, il trouva le lord garde des sceaux qui était dans la salle, et avait aperçu, à la distance voulue par la politesse, son entrevue avec Craigengelt.

« J’ai vu la figure de cet homme quelque part, et il n’y a même pas long-temps ; son nom est Craig-Craig, ou quelque chose comme cela, n’est-ce pas ? — Craigengelt est son nom, dit le Maître ; au moins c’est celui qu’il se donne pour le moment. — Craig-in-guilt[2], » dit Caleb, appuyant sur le mot craig, qui, en écossais, signifie gorge. « S’il est craig-in-guilt en ce moment, il pourrait bien plus tard s’appeler craig-in-peril ; comme aucun fripon que j’aie jamais vu. Le coquin a la potence écrite sur sa physionomie, et je gagerais deux sous qu’il finira par avoir une cravate de chanvre[3]. — Vous vous connaissez en physionomies, mon bon monsieur Caleb, » dit le garde des sceaux en souriant ; « je vous assure que cet homme a déjà été bien près de cette cérémonie ; car je me rappelle à merveille que, lors d’un voyage que je fis à Édimbourg, il y a environ quinze jours, j’ai vu ce Craigengelt, ou quel que soit son nom, subir un examen sévère devant le conseil privé. — Et à quel sujet ? » dit le Maître de Ravenswood d’un air d’intérêt.

Cette question menait à une histoire que le garde des sceaux désirait depuis long-temps raconter, dès qu’il trouverait l’occasion favorable. Il prit le Maître par le bras et le conduisit dans la salle. « La réponse à votre question, dit-il, quoiqu’il s’agisse d’une affaire bien peu importante, ne doit être entendue que de vous. »

À peine entrés, il entraîna le Maître vers l’embrasure d’une croisée, où l’on peut bien se douter que miss Ashton ne se hasarda pas à les déranger.





  1. Dette du fonds ou de la terre. a. m.
  2. Jeu de mots qui veut dire gorge dans le crime, et dont le sens est homme coupable ; et craig in peril signifie cou en danger, d’être pendu. a. m.
  3. C’est-à-dire qu’il sera pendu. Le texte emploie le mot plack, ancienne petite monnaie d’Écosse comme nos centimes. a. m.