La Fiancée de Lammermoor/11

Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, tome 11p. 125-132).




CHAPITRE XI.

incidents préliminaires du repas.


Donnez-leur des vivres en abondance, femme : la moitié d’une poule. Il y a quelques vieilles sardines pourries, servez-les aussi. Il ne s’agit que de les frotter avec un peu d’huile pour les faire paraître fraîches ; et en y joignant quelques oignons un peu forts, vous en déguiserez le mauvais goût.
Le Pèlerinage de l’Amour.


Le coup de tonnerre qui avait suspendu les facultés de tous ceux qui étaient à portée de l’entendre, n’avait servi qu’à éveiller le génie inventif et entreprenant de la fleur des majordomes. Avant que le fracas eût entièrement cessé, avant que l’on sût si la tour était encore debout ou si elle s’était écroulée, Caleb s’écria : « Dieu soit loué ! voilà qui vient bien à point. » Aussitôt, saisissant la barre, il ferma la porte de la cuisine au nez du domestique du lord Keeper, qu’il vit s’avancer à son retour du guichet de la grande porte du château. « Comment donc est-il entré ? » dit-il entre ses dents ; « mais du diable si je m’en inquiète. Mysie, que faites-vous donc là, tremblant et claquant des dents au coin de la cheminée ? Venez ici, ou bien, non, restez là où vous êtes, et criez aussi haut que vous le pourrez… Vous n’êtes pas bonne à autre chose… M’entendez-vous, vieille diablesse ? Criez, criez… plus fort, femme… encore plus fort… jusqu’à ce que les personnes qui sont au salon vous entendent… Je vous ai entendue de plus loin pour de moindres motifs. Mais attendez… À bas toute cette vaisselle ! »

Et d’un seul coup il fit tomber de dessus une planche quelques pots d’étain et de terre, faisant entendre sa voix au milieu du fracas, criant et hurlant de manière à changer les frayeurs que le tonnerre avait causées à Mysie, en sérieuses appréhensions que son vieux camarade n’eût perdu l’esprit. « Il a jeté, dit-elle, tous les petits pots aussi, les seuls qui nous restaient pour tenir du lait, et il a répandu le fromage à la crème[1] qui était préparé pour le dîner de notre maître. Ah, mon Dieu ! il faut que le tonnerre lui ait tourné la tête. — Taisez-vous, vieille sotte, » dit Caleb dans la véhémence et l’orgueil du triomphe que lui procurait le succès de son invention. « Toutes les provisions sont faites maintenant, le dîner, tout ; le tonnerre a fait tout cela en un tour de main. — Pauvre homme ! » dit Mysie en le regardant avec un mélange de pitié et d’alarme ; « sa tête est réellement égarée ; je crains bien qu’il ne revienne jamais dans son bon sens. — Écoutez moi, vieille radoteuse, » dit Caleb toujours enchanté de s’être tiré d’un embarras qui lui avait jusqu’alors paru insurmontable ; « empêchez cet étranger d’entrer dans la cuisine ; jurez que le tonnerre est tombé par la cheminée, et a gâté le meilleur dîner qui ait jamais été préparé : bœuf, lard, chevreau, alouettes, levraut, volaille, venaison, tout ce qu’on voudra. Nommez un grand nombre de plats, et ne craignez pas la dépense. Moi, je vais au salon ; vous, faites autant d’embarras que vous le pourrez ; mais ayez bien soin de ne pas laisser entrer le domestique étranger. »

Après avoir donné ces instructions à sa compagne, Caleb courut à la salle ; mais il s’arrêta pour faire une reconnaissance. Il regarda à travers une ouverture, que le temps pour la commodité de plus d’un domestique, avait faite à la porte, et voyant la situation de miss Asthon, il eut assez de prudence pour attendre, soit afin d’éviter d’ajouter à ses larmes, soit pour être assuré que l’on écouterait la relation qu’il allait faire des effets désastreux du tonnerre.

Mais lorsqu’il vit que la dame était revenue à elle-même, et qu’il entendit la conversation rouler sur les approvisionnements du château, il crut qu’il était temps de se montrer, et il entra de la manière que nous avons décrite dans le chapitre précédent.

« Ah, mon Dieu ! ah, mon Dieu[2] ! s’écria-t-il ; faut-il qu’un tel malheur soit arrivé à la maison de Ravenswood, et que j’aie vécu pour en être témoin ! — De quoi s’agit-il Caleb, » demanda son maître un peu alarmé à son tour ; « quelque partie du château s’est-elle écroulée ? — Le château écroulé ! répondit Caleb ; non ; mais la suie est tombée, et le tonnerre est descendu justement tout le long du tuyau de la cheminée, et tout se trouve éparpillé çà et là, comme les terres du laird de Hotchpoch[3], et dans un moment où vous avez à recevoir des hôtes honorables et distingués (faisant un profond salut à sir William Asthon et à sa fille) ; en sorte qu’il ne reste rien dans la maison que l’on puisse servir ni pour dîner, ni pour souper. — Je vous crois facilement, Caleb, » dit Ravenswood d’un ton sec.

Balderstone tourna vers son maître des regards moitié suppliants, moitié pleins de reproche, et s’approcha de lui, en ajoutant : « Au reste, les préparatifs n’étaient pas très-considérables ; seulement quelque chose de plus qu’à l’ordinaire habituel de votre honneur, à votre petit couvert, comme on dit à la cour de France, trois services et le dessert. — Gardez pour vous vos impertinences insupportables, vieux fou que vous êtes, » dit Ravenswood mortifié de l’humeur officieuse de Caleb, et néanmoins ne sachant comment le contredire sans courir le risque de provoquer des scènes encore plus ridicules.

Caleb comprit son avantage, et résolut d’en profiter ; mais d’abord, remarquant que le domestique du lord Keeper venait d’entrer et parlait à part avec son maître, il saisit cette occasion pour dire quelques mots à l’oreille de Ravenswood. « Pour l’amour de Dieu, monsieur, ne dites rien. Si c’est mon plaisir de hasarder mon salut en disant des mensonges pour l’honneur de la famille, ce ne sont pas vos affaires. Si vous me laissez aller tranquillement, je serai modéré dans mon banquet ; mais si vous cherchez à me contredire, je veux être pendu, si je ne vous sers pas un dîner fait pour être mis sur la table d’un duc. »

Ravenswood pensa qu’effectivement il valait mieux laisser son officieux sommelier libre de dire ce qu’il voudrait ; et celui-ci reprit, en comptant sur ses doigts : « Le repas n’était pas très-abondant ; mais il y avait de quoi contenter quatre honorables personnages. Premier service : chapons en sauce blanche, chevreau rôti, et du lard, sauf respect. Second service : levraut rôti, crabes au beurre, veau de Florence. Troisième service : un beau faisan, maintenant assez noir, depuis qu’il est tout couvert de suie ; prunes de Damas, une tarte, un flan, et puis quelques petites friandises, des confitures… et voilà tout, » dit-il en remarquant l’impatience de son maître ; « c’est justement tout ce qu’il y avait, sauf des pommes et des poires. »

Miss Ashton était alors assez bien remise pour prêter un peu d’attention à ce qui se passait ; et observant d’un côté les efforts que faisait Ravenswood pour contenir son impatience, et de l’autre l’intrépidité toute particulière avec laquelle Caleb débitait le menu de son repas imaginaire, l’ensemble de cette scène lui parut si bizarre, qu’en dépit de tout ce qu’elle put faire pour s’en empêcher, elle fit un grand éclat de rire. Son exemple fut suivi par son père, quoique avec plus de modération, et enfin par le Maître de Ravenswood lui-même, bien qu’il sentît que c’était rire à ses dépens. Leurs éclats ébranlèrent la voûte du vieux salon ; car telle scène que nous lisons avec peu d’émotion paraît souvent extrêmement risible aux spectateurs. Le rire cessa ; il recommença, cessa de nouveau, et reprit encore. Pendant ce temps-là, Caleb conservait un air de gravité, de dépit et de noble dédain, qui ajoutait encore au ridicule de cette scène et à la gaieté des spectateurs.

À la fin, lorsque les voix et, jusqu’à un certain point, les forces des rieurs furent épuisées, Caleb s’écria avec fort peu de cérémonie : » Ces grands personnages ont le diable au corps ; ils font de si bons déjeuners, que la perte du meilleur dîner que jamais cuisinier ait apprêté provoque leurs éclats de rire aussi bien que pourrait le faire la meilleure des plaisanteries. Si Vos Honneurs avaient l’estomac aussi creux que celui de Caleb Balderstone, vous ne vous égayeriez pas autant sur un sujet aussi grave. »

La manière peut-être peu mesurée avec laquelle Caleb exprima son mécontentement excita de nouveau l’hilarité de la compagnie ; le vieillard la regarda non seulement comme une atteinte à la dignité de la famille et une preuve de mépris directement adressé à l’éloquence avec laquelle il avait fait l’énumération des pertes qu’il avait supposées. « Rire ainsi, dit-il ensuite à Mysie de la description d’un dîner, qui aurait fait renaître l’appétit d’un gourmet déjà rassasié ! »

« Mais, » demanda miss Ashton en tâchant de composer son visage autant que possible, « toutes ces bonnes choses sont-elles gâtées au point qu’il ne soit pas possible d’en rien retirer ? — Retirer, milady ! répondit Caleb ; eh ! que pourrait-on retirer d’un tas de suie et de cendre ? Vous pouvez descendre dans la cuisine, et voir par vous-même ; la cuisinière est toute tremblante ; toutes les excellentes provisions éparses sur le pavé, bœuf, chapons et sauce blanche, galantine et flan, lard, sauf respect, et toutes les confitures et les friandises ; vous verrez tout cela, milady ; c’est-à-dire, » ajouta-t-il par voie de correctif, « vous n’en verrez rien, car la cuisinière a tout balayé, comme c’était son devoir ; mais vous verrez la sauce blanche à l’endroit où elle a été répandue. J’ai trempé mon doigt dedans, et elle a le goût du lait aigre. Si ce n’est pas l’effet du tonnerre ; je n’y connais plus rien. Ce monsieur que voilà a dû nécessairement entendre le bruit que faisaient en tombant la vaisselle, la porcelaine et l’argenterie. »

Le domestique du lord Keeper, bien qu’au service d’un homme d’état, et par conséquent habitué à composer son visage en toute occasion, fut un peu déconcerté par cet appel, et se contenta de répondre par une inclination.

« Je pense, monsieur le sommelier, » dit le lord Keeper qui commençait à craindre que si cette scène se prolongeait elle ne finît par déplaire au Maître de Ravenswood, « je pense que vous feriez bien de vous entendre avec mon domestique Lockhard ; il a voyagé, et est accoutumé aux accidents et aux inconvénients de toute espèce, et j’espère qu’à vous deux vous trouverez quelque moyen de suppléer à ce qui nous manque en ce moment. — Votre Honneur sait, » dit Caleb, qui, bien qu’il n’eût aucun espoir de venir à bout par ses seuls moyens de ce qu’il désirait, aurait péri victime de ses efforts, comme le noble et fier éléphant, plutôt que de consentir à accepter le secours d’un autre ; « Votre Honneur sait fort bien que je n’ai pas besoin de conseiller quand il s’agit de la dignité de la famille. — Je serais injuste, si j’avançais le contraire, Caleb, lui dit son maître ; mais votre talent consiste principalement à trouver des excuses qui n’apaiseront pas plus notre appétit que le menu de votre dîner foudroyé. Or, il est possible que le talent de M. Lockhard consiste à trouver quelque moyen de suppléer à ce qui certainement n’existe point et n’a probablement jamais existé. — Votre Honneur aime à plaisanter, dit Caleb ; mais je suis bien sûr que si j’allais nu village de Wolf’s-Hope, je trouverais de quoi donner à dîner à quarante personnes, quoique, à dire vrai, ces gens-là ne méritent pas l’honneur de votre pratique. Ils ont été mal avisés dans l’affaire de la redevance en œufs et en beurre, il faut en convenir. — Allez vous concerter ensemble, dit Ravenswood, descendez au village, et faites pour le mieux. Nous ne devons pas laisser nos hôtes sans rafraîchissements pour sauver l’honneur d’une famille ruinée. Et puis, tenez, Caleb, prenez ma bourse, je crois que ce sera votre meilleur auxiliaire. — Votre bourse ? oh bien oui, votre bourse ! » dit Caleb tout plein d’indignation et se précipitant hors de la salle, « à quoi bon votre bourse, dans vos propres domaines nous ne devons pas payer ce qui nous appartient, j’espère. »

Les deux serviteurs sortirent, et la porte ne fut pas plutôt refermée, que le lord Keeper adressa quelques paroles d’excuse à son hôte sur l’inconvenance de la gaieté à laquelle il s’était abandonné, et Lucy exprima l’espoir qu’elle avait que le bon et fidèle vieillard ne penserait pas qu’elle eût eu l’intention de le mortifier ou de l’offenser.

« Caleb et moi, madame, répondit Ravenswood, devons apprendre à essuyer de bonne grâce, ou du moins avec patience, le ridicule qui s’attache partout à la pauvreté. — Sur mon honneur vous ne vous rendez pas justice. Maître de Ravenswood, dit le lord Keeper. Je crois que je connais vos affaires mieux que vous-même, et j’espère pouvoir vous prouver que j’y prends intérêt, et que… en un mot, que vous avez devant vous une perspective plus belle que vous ne pensez. En même temps, je ne conçois rien d’aussi respectable que l’homme dont l’âme s’élève au-dessus de l’infortune, et qui préfère se résigner à d’honorables privations plutôt que de faire des dettes ou de vivre dans un état de dépendance. »

Soit qu’il craignît d’offenser la délicatesse du Maître de Ravenswood, soit qu’il ne voulût pas réveiller son orgueil, le lord Keeper mettait dans ses allusions beaucoup de timidité, de réserve et d’hésitation, et semblait craindre d’aller trop loin en se hasardant à toucher, bien que légèrement, à un pareil sujet, quoique son hôte y eût donné lieu ; en un mot, il paraissait tout à la fois animé du désir de lui témoigner de l’amitié, et retenu par la crainte de faire des observations déplacées. Il n’était pas étonnant que le Maître de Ravenswood, n’ayant que peu d’expérience du monde, supposât à ce courtisan consommé plus de sincérité qu’on n’en trouverait probablement dans une vingtaine de personnes de la même classe. Il répondit néanmoins, mais sans y mettre beaucoup d’empressement, qu’il était redevable à tous ceux qui voulaient bien avoir une bonne opinion de lui ; puis, adressant quelques mots d’excuses à ses hôtes, il sortit pour aller prendre les arrangements convenables aux circonstances.

En se concertant avec la vieille Mysie, les dispositions pour la nuit furent bientôt faites, et d’ailleurs il n’y avait guère de choix. Le Maître céda son appartement à miss Ashton, et Mysie, personnage très-important autrefois, ayant mis une robe de satin noir qui avait appartenu à la grand’mère de Ravenswood, et avait figuré dans les bals de la cour d’Henriette-Marie, fut désignée pour remplir les fonctions de femme de chambre. Il demanda ensuite ce qu’était devenu Bucklaw et apprenant qu’il était à l’auberge avec les chasseurs et quelques camarades, il chargea Caleb d’aller le trouver, de lui expliquer l’embarras où il était à Wolf’s-Crag, et de lui donner à entendre que ce serait lui rendre service que de se procurer un lit dans le village, attendu que le vieux papa devait nécessairement être logé dans la chambre secrète, la seule qui pût convenablement lui être offerte. Le Maître ne crut pas qu’il fût bien pénible de passer la nuit auprès du feu de la salle, bien enveloppé dans son manteau de campagne ; car même les domestiques des maisons écossaises, de celles du plus haut rang, et les jeunes gens de famille, ou d’une classe un peu relevée, ont toujours, dans des circonstances imprévues, regardé de la paille fraîche, ou un grenier à foin, comme formant un très-bon lit.

Quant au reste, Lockhard avait reçu l’ordre de son maître d’apporter de l’auberge un peu de venaison, et Caleb devait compter sur ses ressources pour sauver l’honneur de la famille. Son maître, il est vrai, lui offrit de nouveau sa bourse ; mais comme c’était en présence du domestique de l’étranger, il se crut obligé de refuser ce que ses doigts brûlaient de toucher. « Ne pouvait-il pas me la glisser doucement dans la main ? dit-il ; mais Son Honneur ne saura jamais se conduire dans des occasions de cette nature. »

Pendant ce temps-là, Mysie, suivant l’usage universellement observé dans les parties reculées de l’Écosse, offrit aux étrangers le produit de sa petite laiterie, en attendant que le dîner fût prêt ; et suivant une autre coutume, qui n’est pas encore entièrement tombée en désuétude, comme l’orage était dissipé, le Maître de Ravenswood fit monter le lord Keeper au sommet de la tour la plus élevée, pour lui faire admirer la vaste et magnifique perspective qui s’offrait aux regards, et lui faire gagner de l’appétit.





  1. Hatled kitt, dit le texte ; mot écossais pour désigner une espèce de fromage à la crème, composé d’un mélange de lait frais et de lait caillé, et que l’on mange avec du sucre. a. m.
  2. Wut a wins, hélas ! ou mon Dieu ! exclamation usitée en Écosse. a. m.
  3. Nom d’une soupe écossaise faite avec du mouton et des petits pois. On voit ici combien Walter Scott aime à créer des mots plaisants. a. m.