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Calmann Lévy (p. 148-169).



VIII


— Allez ! allez ! dit vivement la baronne, blessée de l’idée qu’elle pouvait sembler favoriser un complice.

En ce moment, et comme Labrêche se précipitait dans la galerie, elle entendit la voix du garde champêtre qui répondait à un interlocuteur invisible.

— Je ne sais pas, je ne sais rien, disait l’honnête fonctionnaire rustique ; si monsieur souhaite parler à M. de Labrêche, il est par là, et même… le voici !

— Oui, oui, répondit une voix que la baronne reconnut pour celle de l’ex-abbé de Germandre, c’est à M. de Labrêche que je veux parler.

Labrêche toussa pour avertir la baronne, afin qu’elle eût à se sauver si elle le jugeait convenable ; mais la baronne était trop curieuse de ce que l’abbé venait demander à Labrêche pour ne s’être pas vite décidée à l’entendre. Elle se cacha derrière un rideau, et, l’abbé ayant désiré se trouver seul avec le valet de chambre, tous deux entrèrent dans la bibliothèque sans soupçonner la présence d’un tiers.

Il est à croire que l’abbé, tout aussi fin que la baronne, avait fait absolument le même calcul. Il comptait sur le bavardage de Labrêche, et, lui aussi, il s’était ménagé un prétexte pour le questionner. Il entra en matière plus résolument que madame de Germandre.

— Voyons, mon cher Labrêche, dit-il en s’asseyant pourtant avec une certaine méfiance sur le fauteuil que la baronne venait de quitter, je veux vous poser une question grave, et à laquelle un homme d’esprit et de cœur comme vous ne peut se dispenser de répondre, car c’est une question de vie et de mort.

— Monsieur désire savoir, répondit ingénument Labrêche, si feu M. le marquis a laissé des dettes ?

— Non, non, reprit l’abbé, je sais qu’il avait de l’ordre et qu’il était entouré de gens sages et fidèles. Mais il ne faut pas se dissimuler que mon pauvre frère avait une malice, une bizarrerie… peut-être un grain de folie, n’est-il pas vrai ? Qu’en pensez-vous, Labrêche ?

— Je pense que M. le marquis n’était ni fou ni méchant, répondit Labrêche, qui n’était pas méchant non plus et qui avait plus de sottise que de folie en lui-même.

— Vous êtes un bon serviteur, je le sais, reprit l’abbé ; mais, quoiqu’il m’en coûte de soupçonner un frère que j’ai toujours aimé, les paroles du testament, le mot d’épreuve redoutable et l’offre de renoncer à cette épreuve après le premier examen du sphinx sont faits pour donner à réfléchir. La manière dont le laboratoire est construit, avec sa voûte épaisse, son revêtement de briques, ses séparations en moellons derrière lesquelles il semble que les spectateurs des épreuves doivent s’abriter, s’ils tiennent à leur existence…

— Oui, oui, monsieur, j’y suis, je comprends, répondit Labrêche d’un air profond. Monsieur craint d’être fusillé par quelque pièce d’artillerie cachée dans le fameux coffret.

— Eh bien, ma foi, pourquoi non ? dit l’abbé. N’est-ce pas une nouvelle invention contre les voleurs, et que l’on applique aujourd’hui à tous les coffres-forts ?

— M. l’abbé me fait trembler, dit Labrêche en pâlissant. Quand je pense qu’un jour… oui, un jour, poussé par le diable… saisi d’une curiosité… d’artiste, oui, d’artiste, monsieur l’abbé, je portai la main sur un de ces maudits coffres !… Ce n’était pas le sphinx. C’en était un autre qui s’appelait la foudre. Et j’allais m’exposer, lorsqu’en ce moment M. le marquis entra, et, me faisant des yeux terribles : « Malheureux ! s’écria-t-il, es-tu las de ta sotte existence ? Eh bien, pousse un peu le troisième bouton à gauche, et tu seras servi à souhait ! » Cet avertissement me fit tant d’effet, que je me sauvai à toutes jambes ; mais, en entrant ici, je tombai sans connaissance, et j’en fus malade pendant plus de quinze jours.

L’abbé avait pâli aussi. En posant cette question à Labrêche, il s’attendait à être pleinement rassuré, et sa feinte inquiétude, manifestée déjà devant les autres héritiers pour diminuer la concurrence, venait de se changer en une terreur réelle. La baronne, dans sa cachette, ne fut pas moins épouvantée, et elle eut grand’peine à retenir une exclamation de surprise et de frayeur.

Pourtant l’abbé n’était pas homme à se laisser tromper par les apparences ; il se remit promptement, et, réfléchissant tout haut, sans ruser cette fois :

— Ne pensez-vous pas, mon cher Labrêche, dit-il, que mon frère vous a parlé ainsi pour préserver ses puérils secrets de votre curiosité… d’artiste ?

— Monsieur, la chose est possible, répondit Labrêche, et je me la suis dite à moi-même plus d’une fois, tellement, que je n’y pensais plus et que je l’aurais oubliée, si M. l’abbé ne m’eût parlé des briques, des moellons… et de toutes ces précautions dont je n’avais jamais songé à me tourmenter l’intelligence.

— Eh bien, voyons ! mes craintes sont peut-être chimériques ! Aidez-moi à me faire une opinion raisonnable.

— Certainement, je le veux bien ! mais comment puis-je aider monsieur ?…

— D’abord, ce n’est pas le sphinx dont il était question ; c’était la foudre, un nom bien clair et destiné à avertir les imprudents ! Ensuite… dites-moi : avez-vous quelquefois entendu des expériences… des explosions dans le laboratoire ?

— Non, monsieur, jamais. Pourtant le valet de chambre que j’ai remplacé m’a dit qu’il se faisait, la nuit, dans le château, des fracas abominables et que le diable entrait et sortait par les fenêtres. J’ai pensé que c’était un garçon superstitieux et poltron ; et, après quelques nuits d’inquiétude, j’ai fini par dormir ici sur les deux oreilles.

— Ne pensez-vous pas aussi que ce valet de chambre, dépité de perdre sa place, avait voulu vous en dégoûter en vous faisant des contes effrayants ?

— Oui, monsieur, je l’ai pensé.

— Encore un mot, dit l’abbé en se levant. Vous n’avez jamais rien entendu, j’en suis certain ; mais n’avez-vous jamais remarqué sur les murs quelque dégradation causée par des projectiles quelconques ?

— Non, monsieur, jamais ; mais, quand je suis arrivé ici, on venait de recrépir, et mon prédécesseur m’a dit que le plafond et les murailles étaient criblés de boulets.

— De boulets ? C’était risquer d’effondrer le château ! N’était-ce pas plutôt des balles ?

— Il a dit des boulets ; mais monsieur peut bien penser que je n’en ai rien cru !

— Avez-vous quelque motif de croire aux balles ?

— Ça, c’est différent ! Pendant un temps, M. le marquis a fait des fusils et des pistolets. Mais je n’en ai jamais vu faire.

— Alors, je crois que tout s’explique, reprit l’abbé, et qu’il a pu faire de son laboratoire, pendant temps, comme vous dites, une espèce de tir.

— Oui, monsieur, c’est là mon opinion.

L’abbé fit encore beaucoup de questions à Labrêche, mais sans manifester d’autres motifs de curiosité. Il vit bien vite que l’honnête serviteur ne savait rien, et, ne voulant pas se compromettre inutilement, il se retira en le remerciant de sa franchise et en le complimentant sur sa perspicacité.

À peine fut-il sorti, que la baronne reparut. Labrêche, qui avait l’esprit un peu troublé par les questions de l’abbé, crut voir un spectre et faillit crier ; mais la baronne le rassura vite en lui parlant :

— Monsieur Labrêche, lui dit-elle, j’ai un grave reproche à vous faire : c’est de ne m’avoir pas avertie du danger qui vient de vous être signalé.

— J’allais le faire, madame la baronne ! j’étais sur le point de raconter la chose à madame, au moment où nous avons été interrompus par M. l’abbé.

— Mais comment n’en avez-vous parlé à personne jusqu’à présent ? Ce matin, quand j’ai insisté sur les paroles équivoques du testament…

— J’y songeais, madame la baronne, j’y songeais ! mais le chevalier a donné des explications qui ont paru satisfaire tout le monde…

— Et qui vous ont satisfait vous-même ? Vrai, la main sur la conscience, vous ne croyez pas que le sphinx soit chargé à mitraille ?

— Madame me fait frémir !… pourtant je ne peux pas croire à cela !

— Le marquis n’était pas méchant, haineux, perfide ? vous en êtes sûr ?

— J’en suis aussi sûr qu’on peut l’être de quelque chose avec un homme qui parle toujours d’une façon embrouillée et mystérieuse. Monsieur se moquait beaucoup de ses héritiers ; mais il n’en détestait aucun, et je ne lui ai jamais vu faire ni souhaiter de mal à personne.

— Et il n’était pas fou ? sur votre honneur, monsieur Labrêche, il avait toute sa raison ?

— Sur mon honneur, répondit Labrêche, il ne m’a jamais semblé ce qu’on appelle fou… Il était seulement un peu étonnant quelquefois. Il avait des idées…

— Voyons, citez-m’en une entre autres !

— Ah ! dame, je ne sais ! il en a eu tant ! Il n’aimait pas le bon vin, d’abord. Il en remplissait sa cave, n’invitait presque jamais personne à sa table, et ne buvait que de la piquette. Et puis il a eu le goût des lézards verts, et, pendant deux mois, il fallait lui en apporter tous les jours ; et, dans ce temps-là, il était toujours habillé de vert de la tête aux pieds, prétendant que ses lézards, le voyant de leur couleur, s’apprivoiseraient avec lui. Mais il a fallu y renoncer, les lézards ne s’apprivoisaient pas du tout. Dès qu’il ouvrait leur cage, ils se sauvaient ; la maison en fut remplie, et c’était fort désagréable. Alors M. le marquis s’inventa d’apprivoiser des sauterelles, et ensuite des perroquets verts, qui étaient tout apprivoisés d’avance et qui mangeaient tout aussi bien dans ma main que dans la sienne. C’est ce qui le dégoûta des perroquets ; et pour lors il les fit tous tuer pour étudier leur gosier ; il voulut faire un perroquet parlant, comme M. de Vaucanson, dont il vantait toujours l’habileté, a fait un canard qui mange. Il n’en vint pas à bout et retourna à ses coffres ; mais, dans ses derniers jours, au lieu d’être abattu et effrayé, il était gai comme un pinson et faisait un tas de questions auxquelles qu’il était impossible de répondre, vu qu’on n’y comprenait goutte.

— Tout cela ne me paraît pas d’un homme sanguinaire, dit la baronne ; mais rien de tout cela ne me paraît d’un homme raisonnable, et voilà que je ne suis pas rassurée du tout, monsieur Labrêche. Vrai, j’y regarderai à deux fois avant de permettre à ma fille de toucher à cet engin diabolique. Je vous assure qu’il y a dans ce château quelque chose comme cela. Ces boiseries qui sont de sanglantes satires, ces peintures du préau où l’on voit des monstres affreux dévorer des gens, ces vilains distiques qui, sous forme de plaisanteries, sont des malédictions et des menaces… Non, non, je ne dormirai pas tranquille ici, et j’aurai de mauvais rêves !

La baronne récompensa généreusement la conversation de Labrêche et se retira dans son appartement pour rêver à l’objet de son ambition maternelle, mais sans fermer sa porte, qui donnait en face de celle de la bibliothèque ; car, au milieu de plus d’un genre de terreurs, la plus grande de toutes était encore celle d’une trahison qui livrerait le secret à un concurrent de sa fille. Elle se méfiait fort de l’abbé, et deux ou trois fois elle alla sur la pointe du pied s’assurer qu’il n’était pas retourné auprès de Labrêche.

De son côté, l’abbé, qui se méfiait de tout le monde et qui veillait avec angoisse, sortit à tâtons de chez lui, entendant ou croyant entendre marcher dans les corridors. Ces deux inquiétudes qui se surveillaient l’une l’autre faillirent plus d’une fois se trouver face à face ; mais elles s’évitèrent si adroitement, qu’elles se devinèrent et s’observèrent sans se voir.

Quand six heures du matin sonnèrent, la baronne était rompue de fatigue, au point qu’elle se jeta tout habillée sur son lit. En ce moment, Hortense se levait et entrait chez sa mère pour lui proposer une promenade matinale. La baronne ne lui raconta pas les agitations de sa veillée ; elle prétendit avoir écrit des lettres fort tard.

— Puisque c’est ainsi, lui répondit Hortense, il faut dormir jusqu’à midi, chère mère. Je vais vous aider à vous déshabiller. Me permettez-vous d’aller courir les champs pendant que vous vous reposerez ?

— Ah ! courir… avec Octave ?

— Au contraire, pour éviter Octave, dont la manière d’être avec moi commence à me devenir fort pénible.

— À la bonne heure ! Mais où donc irez-vous ?

— Je ne sais pas, dit Hortense. On m’a parlé d’une jolie chapelle et d’une belle vue sur une montagne, à une lieue d’ici. Je vas m’informer, et, si c’est trop loin pour mes petites jambes, j’irai en voiture. Je me ferai conduire par les chevaux de la maison, afin d’être revenue pour déjeuner avec vous.

La baronne s’endormit en se disant qu’elle avait tout le temps d’asseoir son jugement sur les dangers réels ou imaginaires de l’épreuve du sphinx et qu’elle aurait l’esprit plus lucide à son réveil.

Hortense était à peine hors de l’enceinte du château, qu’Octave de Germandre se levait, résolu à faire aussi une promenade.

— Profitons, se disait-il, du sommeil de ma belle cousine, pour nous échapper aujourd’hui. Il m’est impossible de prolonger, du matin au soir, l’espèce de tête-à-tête où l’on nous laisse et qui paraît la divertir médiocrement, tandis qu’il arrive à me porter sur les nerfs et à me rendre très-malheureux. Notre situation est fausse. Malgré elle, et malgré moi aussi peut-être, nous pensons probablement tous les deux à l’épreuve de demain. Nous nous sentons joués et déshérités ; mais l’imagination, si bien nommée la folle du logis, persiste à rêver un dénoûment fantastique, qui changera ou déterminera nos volontés. Qui sait si Hortense n’attend pas que j’aie perdu toute espérance pour revenir à moi ? Et qui sait si, moi-même, enrichi par un miraculeux hasard, je ne mettrai pas avec enthousiasme mes trésors à ses pieds ?… Avec enthousiasme ? Suis-je capable d’enthousiasme, moi ? — Non ! je n’ai encore éprouvé rien de semblable, et j’aurai de la peine à oublier que mon aimable petite cousine m’a beaucoup blessé, beaucoup fait souffrir hier.

Octave appela son chasseur, lui ordonna de seller ses chevaux et prit sa tenue de voyage. Il se hâta, sous l’empire d’une idée qui l’avait poursuivi durant son sommeil, et dont il voulait avoir raison avant de sortir du château.

La veille au soir, en traversant la galerie des tableaux, vivement éclairée en quelques endroits, le jeune homme avait remarqué un portrait en pied qui l’avait beaucoup impressionné sans qu’il sût pourquoi. Ce n’est qu’au moment de s’endormir qu’il s’était avisé de trouver dans le souvenir de ce portrait une ressemblance frappante avec mademoiselle de Germandre. Lorsqu’il rentra dans la galerie, éclairée par le soleil du matin, il arrêta au passage le majordome, qui allait relever Labrêche de sa faction.

— Veuillez m’apprendre, lui dit-il, quel est l’original de cette peinture.

— Eh ! monsieur le comte, répondit M. Guillot, c’est celui de très-haute et très-puissante dame Corisande de Montluçon, marquise de Germandre, mère de feu M. le marquis Symphorien et de feu M. le comte Jules, votre grand-père.

— Ah ! mon arrière-grand’mère par conséquent, et la grand’mère de mademoiselle Corisande de Germandre que nous avons vue hier ici ?

— Précisément, monsieur. Il faut convenir que les positions ne se ressemblent guère, et que, sous le costume villageois de cette pauvre demoiselle, on ne reconnaîtrait guère la descendante…

— Bien, bien ! dit Octave. Je vous remercie, ne vous dérangez pas davantage.

Et il resta seul dix minutes au moins à contempler le tableau, qui était fort beau comme peinture et intéressant comme type. C’était celui d’une grande femme mince, à figure délicate, à la fois sérieuse et douce. Elle était richement et sévèrement vêtue d’une étoffe foncée toute garnie de nœuds grenat et de dentelles d’or ; ses bras et son cou étaient chargés de perles et de rubis. Malgré le contraste de cette toilette princière et du costume de toile et d’étamine de la demoiselle de campagne, la ressemblance était réelle, saisissante et marquée jusque dans des détails particuliers. Les mains, fort belles, étaient un peu grandes, les cheveux noirs et abondants, le teint brun, l’œil très-doux, les épaules un peu hautes, les coudes un peu serrés au corps. Il semblait qu’elle allait agir et marcher avec cette gaucherie mêlée de grâce qui caractérisait son homonyme.

Octave mit tant d’intérêt à constater cette ressemblance, qu’il regrettait de n’avoir pas interrogé le majordome sur le caractère et les habitudes de la personne représentée, lorsque l’abbé, qui ne dormait pas et qui, de sa chambre, le voyait planté là, vint à lui d’un air souriant, à seules fins de savoir si, lui aussi, avait l’intention de guetter quelque chose ou d’interroger quelqu’un de la maison.

L’abbé vit bien que le jeune militaire ne songeait qu’au portrait de l’aïeule et ne demanda pas mieux que de le détourner, par sa causerie, de toute autre préoccupation.

— Si j’ai connu ma mère ? lui dit-il. Mais oui certes ! Je n’ai pas été traqué et caché comme vous dans mon jeune âge, et j’avais déjà dix-huit ans quand cette admirable femme est morte.

— Elle était admirable de caractère ? dit Octave.

— Oui, de caractère, d’intelligence et de bonté. Elle n’était pas ce qu’on peut appeler une femme du monde ; car, élevée à la campagne par une vieille tante dévote qui ne s’occupait que de patenôtres, elle savait tout au plus lire et écrire quand mon père l’épousa. Elle était fort riche ; mais l’avarice ou la négligence de sa tante l’avait tenue sur un pied si médiocre, qu’elle ne savait porter ni mules ni paniers, et que, le jour de son mariage, elle étonna, dit-on, tout le monde par sa gaucherie en même temps qu’elle blessa quelques sots par son franc parler. On s’en vengea par des lazzi. On prétendit que le marquis de Germandre avait épousé une riche dindonnière pour arrondir ses terres ; mais il fallut bien vite en rappeler, car la jeune marquise prit le dessus par sa raison, sa sagesse et le charme de son esprit naturel. Les femmes apprennent vite à se requinquer, et vous voyez par cette peinture que votre aïeule savait s’habiller avec goût, à la mode de son temps. Vous devez voir aussi à sa physionomie, très-bien rendue par le peintre, et qui me la retrace même dans son âge mûr, qu’elle n’avait pourtant rien d’une personne frivole. C’était un esprit très-posé, et même très-profond, bien qu’elle n’eût pas reçu d’instruction et qu’elle n’eût jamais beaucoup songé à en acquérir. Mais, n’ayant pas d’idées fausses, elle comprenait tout et s’intéressait à tout. Elle excellait dans la gouverne de sa maison et dans l’ordonnance des soins domestiques. Enfin elle était très-aimable et très-aimée, et tous ceux qui l’ont fréquentée ont reconnu en elle une personne de grand mérite. Je l’ai douloureusement regrettée ; car, si elle eût vécu, mon père, contre la sévérité duquel sa tendresse me protégeait, ne se fût peut-être pas obstiné à me faire embrasser l’état ecclésiastique, qui ne convenait ni à mes goûts ni à mes idées.

Ayant terminé l’éloge de sa mère par une considération toute d’intérêt personnel, l’abbé, rassuré sur les dispositions d’esprit du capitaine, retourna prendre quelques heures de repos après une nuit trop agitée pour ses habitudes. Octave rêva encore devant le portrait, et, un instant après, partit au grand trot de son coursier rapide, sans trop savoir quelle direction il voulait prendre.

Hortense était déjà loin ; elle avait appris, en s’informant, que la chapelle de Sainte-Denise était d’une ascension un peu pénible, et le majordome avait vite commandé la voiture afin qu’elle ne fût pas fatiguée en arrivant au pied de la montagne. Les montagnes du Bourbonnais ne sont que des collines, souvent arides, souvent charmantes, et quelquefois assez escarpées pour les petits pieds d’une femme élégante. Les chevaux du défunt étaient vigoureux. Ne sortant jamais que dans son parc et dans les bois voisins, il ne les avait pas laissés fatigués.

En se voyant emportée si rapidement sur une belle route, Hortense se demanda s’il ne lui serait pas possible d’aller jusqu’à la chaumière du chevalier, et, sans s’être décidée à rien, elle interrogea Labrêche, qui, pour se rafraîchir de sa faction nocturne, et pour se donner l’importance d’un cicérone, s’était placé sur le siège auprès du cocher.

— N’est-ce pas quelque part par ici, lui dit-elle, que demeure mademoiselle de Germandre, sœur de M. le chevalier ?

— Nous sommes bien sur la route, répondit Labrêche, mais très-loin, madame la comtesse ; cependant, avec les chevaux que voici, en trois heures…

— Et trois heures pour revenir !… dit Hortense ; non ! ce sera pour un autre jour !

En moins d’un quart d’heure, madame de Sévigny se trouva au pied du rocher qui dominait l’ermitage ; mais, au moment où elle descendait de voiture, elle éprouva une surprise qui lui fit oublier d’examiner le site agreste et la beauté du torrent. Un homme de la campagne se présentait pour lui offrir la main, et cet homme, qui se sentait lui-même tout aussi étonné qu’elle, n’était autre que le chevalier de Germandre.

Voici ce qui était arrivé :

La veille, comme il s’en retournait chez lui, le chevalier avait vu boiter, au départ, la vieille jument grise qui traînait sa carriole. Voulant partir à tout prix, il n’en avait tenu compte. Mais, au bout d’une lieue, force avait été de s’arrêter. Ne voulant pas abandonner le fidèle animal qui lui avait rendu tant de services, il avait mis Corisande et les enfants dans la rotonde d’une petite diligence qui passait à point, et il s’était décidé à coucher dans une ferme voisine. Au matin, la grise allait mieux ; mais son maître, voulant lui donner encore deux heures de repos, avait pris pour but de promenade la petite chapelle qu’il connaissait depuis longtemps, mais dont il aimait la situation, et Hortense, ayant formé le même projet, n’avait rien de mieux à faire que d’accepter son bras,

Il y eut pourtant une certaine hésitation de part et d’autre avant d’en venir là. Les explications échangées, tous deux eussent voulu se soustraire à l’embarras de la rencontre : le chevalier, parce qu’il se sentait violemment, follement épris sans espoir ; Hortense, parce que, se sentant aimée, elle se voyait exposée au tête-à-tête avec un homme dont elle ne devait pas encourager l’amour. Mais quel prétexte pour elle de refuser la compagnie de son pauvre parent, et quel moyen pour lui d’échapper au devoir de la politesse ? Il offrit maladroitement son bras, qui fut timidement accepté. Hortense crut éloigner le péril en chargeant Labrêche de son châle. C’était lui ordonner de la suivre.