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Calmann Lévy (p. 170-193).



IX


La montée était si rapide, qu’on fut bientôt dispensé de toute cérémonie et même de toute conversation. Hortense, vite essoufflée et mal assurée sur les pierres croulantes, dut accepter non plus le bras, mais la main et quelquefois les deux mains du chevalier pour escalader des roches ardues, et, dans les moments de peur et de vertige, elle chercha avidement cette protection nécessaire.

De son côté, M. de Germandre, heureux et fier de son rôle, reprit son équilibre moral en cherchant à bien assurer celui de sa personne. Il paraissait physiquement assez frêle, et la nature ne l’avait pas doué de la plus riche stature ; mais l’habitude du travail avait donné à ses muscles une force réelle en même temps qu’une adresse supérieure, et cet homme, qui ne savait ni marcher, ni saluer, ni s’asseoir en compagnie, maniait les plus durs outils, et enlevait les plus lourdes charges avec autant d’aisance qu’Octave maniait ses chevaux et ses armes. Madame de Sévigny, qu’en plusieurs endroits périlleux de la promenade il dut enlever ou recevoir dans ses bras, était pour lui comme une plume, et, quand elle s’élançait sur lui en tremblant, il semblait que, debout, il eût pris racine sur le bord du précipice.

Les circonstances les plus simples, les plus matérielles, si l’on peut ainsi parler, prennent quelquefois une importance singulière dans les relations, et semblent dominer, de toute l’énergie du fait naturel, les subtilités de la pensée et les délicatesses du sentiment. Hortense, arrivée au sommet de l’escarpement, n’était plus ce qu’elle était une demi-heure auparavant, en descendant de sa voiture. Ce n’était plus la femme exquise, forte de ses idées, de ses habitudes, de ses instincts. C’était une bonne petite fille qui avait eu bien peur, et qui, pour un peu, eût embrassé son cousin, comme un cher papa qui l’avait portée et sauvée. Elle avait chaud, elle était lasse. Elle jeta son chapeau de paille sur l’herbe, et s’y jeta elle-même, à l’ombre de la petite chapelle, en riant de sa fatigue et en criant qu’elle donnerait un royaume pour un verre d’eau fraîche.

Labrêche voulut courir à la source voisine ; le chevalier l’en empêcha. C’était trop tôt, madame de Sévigny avait trop chaud pour boire cette eau glacée, et il ne fallait pas emporter le châle au moment où elle en avait le plus grand besoin. Et, comme Hortense se révoltait contre ces deux prescriptions, l’homme de campagne l’enveloppa du cachemire avec un sentiment d’autorité paternelle qui la pénétra comme d’un fluide pur et puissant. Il demanda à Labrêche s’il avait apporté un verre, et, comme c’était la première chose à laquelle ce grand esprit n’eût point du tout pensé, il prit dans sa poche une tasse pliante en cuir verni qu’il courut laver et remplir ; puis il la laissa un peu s’échauffer au soleil avant de la présenter à sa cousine. Quelques instants après, il lui permit de regarder avec envie les cerises qui brillaient comme des perles noires sur un cerisier sauvage. Labrêche s’empressa de chercher sur la colline un autre cerisier ; mais il n’y avait que celui-là, et il avait poussé entre les roches tout au bord de l’abîme, sur lequel il se penchait même avec plus de grâce que de solidité. Le pauvre garçon crut de son devoir d’en approcher, non sans crainte. Labrêche n’était pas né brave ; mais, tandis qu’Hortense lui défendait de se risquer et déclarait n’avoir plus la moindre envie de ces fruits si bien gardés par le vertige, le chevalier avait mis bas veste et chapeau et grimpait à l’arbre comme un écureuil. Il rapporta de longues branches chargées de fruits ; mais il trouva Hortense pâle, avec des larmes dans les yeux. Il s’était mis réellement en grand péril, et le mieux, c’est que, se fiant à son adresse et à sa pratique, il ne s’en était pas douté. Certes, Octave en eût fait autant, mais non sans se faire un peu valoir, tandis que le campagnard ne comprenait rien à l’effroi et à la reconnaissance de sa cousine.

Elle le fit asseoir près d’elle, et tous deux cueillirent les cerises à la même branche. On en passa un rameau à Labrêche, qui s’était assis à peu de distance, et qui n’osa pourtant pas se mêler de la conversation, la figure du chevalier le tenant en respect plus qu’aucune autre qu’il eût encore rencontrée. En homme nourri de romans et d’aventures, Labrêche se disait que, sous cet habit rustique, le chevalier cachait la majesté d’un prince déguisé, et il se consolait ainsi d’avoir été, la veille, remis à sa place un peu sèchement.

Le premier trouble d’Hortense s’était dissipé. Elle sentait, à l’attitude et à la conversation du chevalier, combien elle était en sûreté avec ce cœur loyal et ce caractère modeste. Son embarras, à lui, semblait dissipé aussi. Il était redevenu maître de lui-même en faisant acte de protection envers cette jeune femme qu’il s’efforçait d’aimer paternellement, et le fonds de sagesse qui luttait contre sa nature impressionnable avait repris le dessus. Il parlait avec aisance, et il parlait bien ; si bien de moment en moment, à mesure qu’un peu d’aise intellectuelle ravivait son âme, qu’Hortense en fut surprise. Il lui paraissait instruit plus qu’aucun homme qu’elle eût rencontré, et ce savoir, ou du moins cette saine notion de toutes choses, donnait à sa conversation un intérêt soutenu.

Il s’exprimait toujours avec une parfaite simplicité, mais avec des éclairs de vive intelligence assainis et comme fortifiés par le suprême bon sens de la vie rustique.

Hortense, qui, sans être savante, avait beaucoup lu et comprenait tout facilement, se fit instinctivement plus enfant qu’elle n’était, afin de pouvoir le questionner et le faire causer.

Tout en causant, ils entrèrent dans la petite chapelle, laissant Labrêche ronfler sur le gazon ni plus ni moins qu’un simple mortel.

C’était une construction romane très-primitive et bien conservée, comme il s’en trouve en quantité dans le centre de la France. Hortense, qui n’avait guère de notions archéologiques, voulut savoir sur quels signes s’appuyait la certitude des érudits pour préciser l’époque d’une construction de ce genre.

— Préciser absolument n’est pas toujours possible, répondit le chevalier ; mais, avec quelques heures d’étude, vous pourriez vous-même déterminer, à cinquante ou cent ans près, l’âge d’un monument quelconque sans le secours d’aucune inscription ni d’aucun emblème. Je dis cinquante ou cent, par la raison qu’il en est des arts comme des modes que certaines localités conservent ou abandonnent plus ou moins. Les époques de transition feront toujours le désespoir ou l’erreur des archéologues qui voudront trop ou trop peu fixer les dates ; pourtant, avec de la pratique et en examinant beaucoup de monuments dont la date est historiquement certaine, on arrive à ne pas trop douter de soi si l’on est trop scrupuleux, et à en douter un peu si on ne l’est pas assez. C’est comme dans toutes les choses de la vie, n’est-ce pas, ma cousine ? Il faut de la modestie, et pas trop n’en faut, ou bien l’on n’est bon à rien.

— Vous soupirez en disant cela, répondit Hortense. C’est que votre raison vous reproche peut-être de trop douter de vous-même.

— J’en doute fort, c’est vrai ; mais vous croyez donc que j’en doute trop ?

La question était délicate de la part d’un homme éperdument épris ; mais elle était posée avec tant de candeur et si dépourvue d’arrière-pensée, qu’Hortense, qui l’avait provoquée innocemment, y répondit sans hésiter :

— Oui, mon cousin, je crois que vous êtes un homme de mérite méconnu de lui-même. Il me semble même, autant que je suis capable d’en juger, que vous êtes un homme supérieur méconnu de tout le monde, et qu’au lieu de porter patiemment une existence si austère et parfois si pénible, vous devriez avoir conquis votre véritable place dans la société.

— Ma chère cousine, reprit le chevalier, la société étant une chose factice, c’est-à-dire toute d’invention humaine, Dieu n’a marqué la place de personne un peu plus haut ou un peu plus bas sur les degrés de ce monument-là. Il a mis en chacun de nous des tendances et des facultés distinctes, en nous criant : « Marche comme tu sauras marcher. » Je me suis trouvé dans les traînards un peu contre mon gré par le fait des circonstances, un peu par ma faute parce que j’aimais à faire l’école buissonnière. J’étais né rêveur ou contemplatif. Si je vous disais ma vie, vous comprendriez…

— Dites-la-moi, oui, racontez-moi votre histoire, s’écria Hortense.

— Non, ce serait trop long !

— Un homme comme vous sait résumer.

— Eh bien !… alors, un mot résumera tout. J’ai aimé !

Hortense rougit sans savoir pourquoi, tant l’homme de campagne avait mis de tendresse et de passion dans ce mot si simple. Elle sentit en lui une force de dévouement et une ardeur peu communes, et elle se demanda si la véritable supériorité de cet homme n’était pas là tout entière.

— J’ai aimé celle qui fut ma femme, reprit-il. Je l’aimai dès l’enfance. Je lui promis d’être son mari avant de comprendre ce que c’était que l’amour et le mariage. J’ignore si je l’aimais d’amour ou d’amitié ; mais l’attachement fut si fort et si vrai, que je quittai pour elle la carrière des armes, où j’eusse pu faire mon chemin comme un autre, et que je renonçai à tout autre avenir que celui qui me liait à elle. Mon père m’avait mis à même de devenir à volonté paysan ou savant. Ma fiancée était une paysanne ; je fis comme il avait fait : j’épousai la terre et la pauvreté. L’amour, le travail et un peu d’étude remplirent ma vie.

» Mais mon bonheur fut de courte durée : ma compagne mourut jeune en donnant le jour à Marguerite. J’avais déjà perdu mes parents ; les siens restaient à ma charge. J’avais une toute jeune sœur et deux enfants, aucun capital pour entreprendre quoi que ce fût, une famille paternelle exilée, dispersée, qui ne me connaissait même pas et qui ne pouvait sans doute rien pour moi ; un nom qui, à cette époque-là, était encore un inconvénient et un danger plus qu’une recommandation ; en outre, un caractère sans présomption et des devoirs pressants qu’il fallait remplir au jour le jour sans s’amuser à la réflexion. Je sentais bien que je manquais d’usage et de dehors heureux ou brillants. Je me rattelai à ma charrue, je fis mes délices de mes enfants, ma distraction de quelques bouquins et ma consolation du témoignage de ma conscience.

» Je sais bien qu’il eût fallu être plus habile que cela, savoir solliciter et obtenir un emploi, comprendre quelque chose à la spéculation. L’honnêteté est dans l’occasion un capital qui creuse sa place dans les affaires ; mais il faut savoir se faire apprécier, et voilà où j’ai été véritablement incapable. Comme ce ne fut pas ma faute, je ne peux pas m’en faire un reproche ; mais j’en suis tout de même un peu honteux, comme on l’est d’une infirmité. Je sens bien qu’on doit se dire en me voyant si pauvre : « Pourquoi cet homme, si bien apparenté, et qui, en somme, a été bien élevé par un père distingué, n’a-t-il pas su faire une meilleure figure dans le monde ? » Quelques-uns doivent me croire paresseux ou indolent, — ou trop fier et ridiculement susceptible… — ou idiot de nature — que sais-je ? Ils ont toujours tort, ceux que disgracie la fortune ! Si je souffre parfois de l’idée qu’on peut se faire de moi, c’est à cause de mon fils. Je crains qu’il ne soit fatalement entraîné par ma position à suivre la même voie, c’est-à-dire un pauvre petit sentier bien pur de souillure et dégagé d’épines, mais bien caché, bien perdu, bien effacé dans la solitude. Et, si cet enfant avait, comme vous le disiez pour ma fille, des goûts au-dessus de sa condition !… Je vous ai bien dit, et je crois bien toujours qu’il en sortira si bon lui semble, c’est-à-dire s’il se sent plus hardi que moi dans le monde. Aussi j’ai toujours travaillé à le préserver de mon défaut, et, jusqu’à présent, il n’y semble pas porté ; mais, quoi qu’il arrive de lui, je ne lui serai d’aucun appui et d’aucun secours, à moins qu’il ne se voue à la culture de la terre.

» Il y a des moments où je m’effraye de l’avoir enveloppé dans la fatalité qui pèse sur moi. Il y en a d’autres où je me persuade que je lui ai préparé le sort le plus heureux. N’êtes-vous pas de mon avis, ma cousine, que le nouvel état de choses va produire en France, au milieu de grandes améliorations générales, des malheurs particuliers très-sérieux ? Je veux parler du déclassement dans les familles. Il n’est plus de mode que les enfants suivent la condition de leurs parents. Un paysan veut que son fils soit clerc de notaire, ou vicaire de paroisse, ou perruquier, ou toute autre chose, pourvu qu’il ne soit pas paysan. Si ce n’est pas la famille qui veut déclasser l’individu, c’est l’individu qui veut rompre avec les habitudes et les traditions de la famille. Chacun prétend avoir une individualité, mot nouveau créé pour les besoins d’une société nouvelle. Je ne blâme ni le mot ni la chose : c’est un élan vers la liberté personnelle que j’aime et que je respecte ; mais, par le fait, ceci menace d’aller trop vite et de briser trop brusquement les liens domestiques. Chacun a souffert dans cet orage effrayant de la Révolution, chacun souffre encore et s’en prend à sa destinée particulière. Chacun veut soustraire ses enfants aux peines qu’il a endurées, et, tous les jours, depuis le sabotier de village jusqu’au riche fonctionnaire, on entend dire : « Je ne veux pas que mes fils soient misérables ou asservis comme je l’ai été. » Il n’est pas d’artisan qui ne crie après son gagne-pain et qui ne se plaigne d’avoir ce qu’il appelle un mauvais état. Enfin, le rêve est de changer pour parvenir, et c’est un rêve dangereux. Il n’y a pas tant de vocations particulières qu’on veut bien le dire.

» Le mieux pour l’homme civilisé serait d’être propre à tout, parce que tout est matière à développement pour l’esprit sage qui va droit. La société, quelque bien réglée qu’elle puisse être, quand elle aura atteint le milieu ou la fin du siècle où nous entrons, sera encore un champ clos pour la lutte des intelligences, et, dans mille ans comme aujourd’hui, les meilleurs soutiens et les meilleurs conseils d’un jeune homme seront une bonne mère et un père actif et sage. Or, je vous le demande, est-il probable que ce jeune homme gagnera sous une tutelle étrangère ? Si mon voisin le percepteur veut faire de son fils un musicien ou un peintre, de quel secours lui sera-t-il dans une carrière où il n’a aucune relation établie, aucune confraternité à invoquer ? Au lieu de le lancer dans ce monde inconnu où l’abandon, les obstacles et les dégoûts risquent de l’écraser dès les premiers pas, ne ferait-il pas mieux de lui enseigner à aligner des chiffres et de le rendre propre à lui succéder dans l’administration où il pourra surveiller ses débuts, redresser ses premières erreurs, et lui assurer l’appui et le bon vouloir des fonctionnaires dont lui-même a conquis l’estime au prix de tant d’épreuves et de persévérance ? Eh quoi ! le travail et le mérite de toute sa vie ne serviront de rien pour ses enfants, et il s’imagine de leur trouver ailleurs de plus sûres protections et de meilleurs enseignements ? C’est une folie ! Croyez-moi, ma cousine, le milieu où l’on a travaillé, souffert et mérité est encore le meilleur milieu pour ceux qui doivent recueillir notre héritage. Tous les états sont mauvais si l’on entend par mauvais ce qui donne de la peine et réclame de la patience. Croire que, de l’autre côté du mur, il y a un paradis, un jardin de roses sans dard, voilà une folle et fâcheuse illusion ! Gêner d’une manière absolue et systématique les véritables instincts des enfants est sans doute un crime ; mais c’en est un non moins grand que de se plaindre devant eux de la fatigue, et de leur inculquer des besoins de repos et de bien-être que rien ne pourra jamais satisfaire.

» Donc, si les miens veulent absolument, et en raison de facultés bien évidentes, tenter la grande aventure du déclassement, il faudra bien que je m’y résigne ; mais, ne pouvant leur ouvrir la voie et ne sachant ni les diriger ni les couvrir de ma responsabilité sur cette pente inconnue, je serai bien inquiet, bien effrayé, bien à plaindre ! Voilà pourquoi, bonne cousine, je vous ai refusé ma fille.

— Oui, je le comprends, répondit Hortense, frappée du grand sens de M. de Germandre, et je n’ose plus vous la demander ; mais il me reste, de tout ce que vous venez de me dire de bon et de vrai, une tristesse profonde que je ne peux ni vaincre ni expliquer.

— Je vous l’expliquerai, moi, repartit l’homme de campagne avec une vive sagacité ; vous vous dites intérieurement que je suis moi-même un exemple malheureux de la fatalité du déclassement. Vous savez bien que je n’ai pas choisi ma destinée ; mais vous croyez qu’en retournant à la condition des oisifs, mes enfants reprendraient leur véritable place dans le monde. N’est-ce pas, cousine, c’est cela que vous pensez ?

— Précisément, mon cher cousin !

Hortense, sans y songer, prononça ce mot de cher cousin avec tant de douceur et de suavité, que le chevalier, ému, perdit le calme nécessaire à son raisonnement, et, parlant tout à coup sans trop savoir où il en voulait venir :

— Je pourrais, dit-il, vous répondre… Je vous répondrais mille choses… Mais je vous ennuierais !

— Non, non ! dites, reprit Hortense ; consolez-moi ou rassurez-moi sur votre compte.

— Hélas ! répondit le chevalier encore plus troublé, mes arguments sont faibles et partent peut-être d’une âme abattue. Si j’étais mieux disposé… moins timide, moins éteint par la solitude, je ne vous paraîtrais pas si chétif et si fort à plaindre !…

— Ah ! mon Dieu ! s’écria Hortense, ma sollicitude vous humilie ?

— Non, non ! Ne croyez pas cela, dit M. de Germandre, dont les yeux s’humectèrent légèrement ; votre pitié m’est douce, elle me fait du bien ! songez donc, il y a si longtemps qu’une femme aimée… une femme aimable, je veux dire, ne s’est intéressée à moi !

— Votre sœur est un ange, reprit Hortense rougissant.

— Oui, certes, un ange, une sainte fille, au moins ; mais elle est si forte, qu’elle se trouve véritablement heureuse, elle !

— Et elle ne suppose pas que vous ne soyez pas heureux aussi ?

— Mais… je le suis ! je suis très-heureux !

Et, en disant cela, le pauvre campagnard, le généreux déclassé, l’homme d’intelligence et de libéralité réduit à une vie parcimonieuse et sans essor, laissa couler, sur ses joues brûlées du soleil, des larmes qu’il ne pouvait plus retenir.

Hortense se détourna pour cacher les siennes. Elle était partagée entre la pitié tendre et la crainte de provoquer trop d’attendrissement chez l’objet de sa pitié. Mais le coup était porté malgré elle, et le chevalier ne se gouvernait plus aussi vaillamment. Plus il essayait de conjurer le danger de son expansion, plus il se sentait envahi.

— Tenez, dit-il en s’efforçant de sourire, vous allez croire que je suis un cœur lâche ! c’était pourtant bien assez d’être un esprit sans ressources et un caractère sans initiative ! « Il s’attendrit sur son sort, allez-vous dire ; il fait le brave, le fier, le philosophe, et ce n’est qu’un pauvre diable qui fait contre mauvaise fortune bon cœur. » Eh bien !… il y a peut-être quelque chose comme cela… mais ce n’est peut-être pas ce que vous croyez ! Mon Dieu ! coucher sur la dure, boire du mauvais cidre, porter des habits rapiécés, mal manger, être las tous les soirs et tomber de sommeil sur un livre qu’on voudrait achever… tout cela, ce n’est pas grand’chose pour un homme ! Il y a d’autres peines, des troubles plus profonds, des renoncements plus amers… Je me dis quelquefois : « Si mon fils, car c’est de mes enfants que nous parlons, c’est en songeant à eux que je doute et faiblis… si mon pauvre Lucien, devenu un homme, se prenait d’amour pour une femme charmante, bonne, sensible, pleine de séduction… du même rang que lui, mais élevée dans le monde, trop élégante et trop riche pour lui… »

— Cela n’arrivera pas, dit Hortense interrompant le chevalier ; Lucien fera comme votre père et comme vous-même : il aimera une fille de campagne charmante, sage et simple comme votre mère, comme votre sœur et comme la compagne que vous pleurez.

— C’est ce que je demande à Dieu pour lui, dit le chevalier ramené à lui-même par ce qu’il prit pour une leçon et sans s’apercevoir le moins du monde que c’était le cri involontaire d’une jalousie rétrospective.

Dès ce moment, il redevint fort et calme en apparence, et il se mit à parler archéologie pour changer de conversation. Il expliqua à madame de Sévigny une inscription latine dont un fragment à peine lisible apparaissait sur une pierre encastrée dans la muraille, et qui prouvait que la chapelle de Sainte-Denise avait été bâtie sur les ruines d’une chapelle dédiée à Dionys ou Dionysius, le dieu antique apporté dans les Gaules par la conquête romaine.

Hortense s’étonna de lui voir déchiffrer cette inscription tracée en abrégé, et restituer non-seulement les lettres retranchées, mais les mots entièrement détruits.

— Où donc avez-vous appris tout ce que vous savez ? lui dit-elle.

— Oh ! ceci n’est rien, répliqua le chevalier en riant de lui-même avec bonhomie ; j’en sais bien d’autres ! je suis une espèce de savant, moi, sans en avoir la mine ! C’est un ridicule de plus que j’abandonne à la moquerie. Imaginez-vous que, vivant aux champs, où j’eusse dû, tout naturellement, m’occuper de botanique ou d’entomologie, d’une branche quelconque de l’histoire naturelle qui m’eût servi en agriculture, et dont les matériaux se trouvaient à foison sous ma main, je m’en suis allé donner tête baissée dans des études qui ne pouvaient profiter en aucune façon aux autres ni à moi-même dans la situation où je me trouvais. En cela, je suis bien le neveu de ce pauvre marquis, lequel, s’ennuyant d’être grand seigneur, s’était fait serrurier, et c’est pour cela aussi que je ne le traite pas de fou comme tant d’autres. Si vous y réfléchissez un peu, ma cousine, vous verrez que ce travers est dans l’esprit humain plus logique qu’il ne semble. Imaginez-vous que vous viviez au milieu des fleurs sauvages, des fruits de la terre et de toutes les productions de la nature ? que vous soyez née dans un sillon ; que vous connaissiez, dès l’enfance, les habitudes et les mœurs de tout ce qui grouille dans le chaume et dans le buisson, depuis le lièvre qui se tapit dans les grands blés jusqu’au petit insecte qui développe toute son existence sur une feuille imperceptible ; eh bien, à force de voir et de savoir l’histoire de ce monde-là, vous sentiriez le besoin de connaître quelque chose de tout opposé. Votre imagination se porterait vers quelque antithèse bien tranchée, et, s’élançant bien loin du milieu assigné à son développement, elle voudrait s’emparer de quelque autre monde inconnu, fantasque, hétéroclite.

» C’est ainsi que, dès mon jeune âge, avide comme tous les enfants de ce qui n’était pas à ma portée, j’ai fait mon rêve d’acquérir des connaissances qui m’arracheraient aux vulgaires habitudes de ma destinée.

» Mon père avait ces connaissances et possédait quelques ouvrages obscurs, incomplets, arides, que je le voyais consulter rarement, mais toujours avec une grande contention d’esprit. Parfois, au milieu de notre heureuse vie de famille, je le voyais devenir préoccupé et comme assombri. Il semblait combattre une anxiété secrète et ne pouvoir s’en distraire ; elle arrivait à le dominer, et alors il ouvrait ses livres, s’y plongeait une heure ou deux, souriait et reprenait son calme olympien, sa figure radieuse et vraiment royale sous sa couronne de cheveux gris retenue par un bonnet de laine bleue.

» Il était beau, mon père, il était bon, grave et doux. Peu à peu, j’obtins la confidence de sa préoccupation passagère.

» — J’ai appris avec mon frère aîné, me dit-il, et même j’ai su mieux que lui des choses qui me sont aujourd’hui complètement inutiles, et que je voudrais oublier, puisqu’elles ne servent qu’à obséder parfois ma mémoire. Mais, par une contradiction d’esprit dont je ne suis pas toujours le maître, ces choses me reviennent, me sollicitent, me tourmentent. On dirait qu’une science acquise par un homme qui n’en veut plus s’obstine à ne pas être oubliée. C’est pourquoi je lui cède de temps en temps. Je repasse mes livres, et, m’étant assuré que je sais toujours ce que je savais, je redeviens tranquille et reprends avec plaisir mes travaux et mes devoirs ordinaires.

» Quelle était donc cette science jalouse à laquelle mon père, devenu laboureur, semblait fatalement enchaîné ? Ma jeune tête fit là-dessus les commentaires les plus fantastiques.