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Calmann Lévy (p. 128-148).

VII


Octave ne songeait pourtant guère à poursuivre Corisande. Il ne pensait qu’à Hortense, qui venait de le quitter un peu brusquement, mécontente de lui et lasse de ses railleries. Il s’était imaginé de la suivre jusqu’à son appartement pour tâcher d’obtenir sa grâce. Mais Hortense avait pris à droite pendant qu’il continuait à gauche dans la galerie, et elle s’était réfugiée dans la bibliothèque tandis qu’il pénétrait dans le boudoir.

Il eut un mouvement d’humeur en y trouvant la villageoise.

— Pardon, ma cousine, lui dit-il en se retirant aussitôt ; ce n’est pas vous que je cherchais…

— Et qui donc cherchiez-vous d’un air si soucieux ? dit Corisande avec inquiétude. Ce n’est pas notre cousine Hortense, puisque vous étiez tout à l’heure avec elle ?

Octave fut très-surpris de l’accès de curiosité de la demoiselle de campagne. Il ne savait pas que Corisande, ayant entendu ses menaces contre le chevalier, craignait une nouvelle rencontre et une querelle entre eux. Il la regarda en face d’un air moqueur et lui demanda en quoi ses entrevues plus ou moins répétées avec madame de Sévigny pouvaient l’intéresser.

— Apparemment que ça m’intéresse en quelque chose, répondit ingénument Corisande. Ne sauriez-vous répondre oui ou non, quand je vous demande si c’est elle que vous cherchez ?

— Eh bien, ce n’est pas elle, dit Octave en levant les épaules, et je vous donne le bonjour, ma belle cousine.

— Oh ! pas si vite que ça, reprit mademoiselle de Germandre, persuadée qu’il cherchait le chevalier pour lui témoigner sa rancune. Vous causerez bien une minute avec moi, par honnêteté !

— Ah ! vraiment ? s’écria le capitaine de chasseurs en retroussant sa moustache hérissée d’un mouvement de fatuité railleuse : vous voulez causer, ma cousine ? Eh bien, causons.

Et, s’approchant d’elle, il fit mine de l’embrasser.

— Tiens, voilà qui est drôle ! dit Corisande en le repoussant avec sang-froid ; j’aurais cru que c’était, ça, des manières de valet de chambre !

— Les valets de chambre ! reprit Octave piqué ; est-ce qu’ils vous ont embrassée, ma cousine ?

— Oh ! on n’embrasse point celles qui ne veulent point ! vous devez bien savoir ça.

— Je sais que vous êtes très-jolie, et qu’il ne serait pas désagréable de vous embrasser. Vous ne voulez pas, soit ! mais alors que voulez-vous de moi ? Je ne sais pas causer avec une jolie personne sans lui faire la cour, je vous en avertis !

— Si vous ne savez dire aux femmes que des folies ou des insolences, c’est donc que vous les croyez toutes sottes ou sans cœur ?

— Ah ! voilà que vous parlez comme…

— Comme qui ? Voyons ! Est-ce que madame Hortense vous dit quelquefois la même chose ;

— Hortense !… Hortense !… De quoi diable vous mêlez-vous, ma cousine ? Vous êtes curieuse, à ce qu’il paraît ?

— Nenni ! je ne suis point curieuse ; mais j’ai des yeux, et je vois bien que vous avez du chagrin.

— Du chagrin, moi ? Jamais !

— Oh ! vous voulez faire le sans-souci et la mauvaise tête ! mais vous n’êtes pas si terrible que ça ! Vous êtes un garçon malheureux, voilà tout, et je sais bien où la mouche vous pique !

— Tiens, tiens, tiens ! Voyons, que savez-vous ?

— Je sais que vous aimez les querelles et que vous vous moquez toujours. Ça fait qu’avec beaucoup d’esprit, vous vous prenez à des sottises et que vous parlez souvent comme un homme qui serait mauvais. Vous vous en apercevez de temps en temps et ça vous ennuie, et alors vous vous dites en vous-même : « Je voudrais bien avoir raison, mais j’ai tort ; » et, malgré vous, vous en êtes peiné.

— Ah çà ! vous me faites la morale !… Savez-vous que c’est là une preuve d’intérêt dont je pourrais m’enorgueillir ?

— Oh ! si vous me contez fleurette, c’est temps perdu ! Je n’écoute personne, moi, et je vous le dis une fois pour toutes ; je suis une fille raisonnable, Dieu merci, et, ne me voulant point marier, je n’ai point d’oreilles pour les badinages.

— Et pourquoi ne voulez-vous pas vous marier ? dit Octave, que la droiture naïve de la demoiselle de campagne commençait à intéresser.

— Parce que je n’ai pas le moyen ! Mon frère n’a pas plus qu’il ne faut pour élever ses enfants, et, si je prenais ma part, Marguerite serait obligée de rester fille. Il vaut bien mieux que ça soit moi, puisque je me trouve contente comme me voilà et que je ne songe point à être mieux.

— Comment ! à vingt ans, vous croyez pouvoir vous condamner à la solitude ?

— Je ne suis point seule. Tant que j’aurai mon frère, j’aurai le meilleur de tous les amis, et il est encore assez jeune pour que ça dure. Il n’y a qu’un accident qui pourrait me l’enlever, et alors, voyez-vous, si le malheur arrivait… Ah ! ce serait trop pour moi ! J’élèverais les enfants de mon mieux ; mais celui qui m’aurait tué mon frère pourrait bien dire qu’il m’a tué le cœur !

Les yeux de Corisande se remplirent de larmes et Octave devina tout. Il se rappela avoir dit de mauvaises paroles, et que, dans ce moment-là, voyant mademoiselle de Germandre assez près de lui, il avait baissé la voix, probablement trop tard. Octave était généreux, malgré sa langue cruelle. Il fut ému de cette douleur profonde et vraie, et prit la main de sa cousine sans rien dire. Corisande comprit ce bon mouvement et ne retira pas sa main.

— Voyons, ma cousine ! dit enfin Octave tout en s’étonnant de la souplesse de cette main un peu grande, mais élégante et bien dessinée ; il ne faut pas avoir peur de moi ! Je ne suis pas un méchant homme.

— Je ne sais, répondit Corisande en retirant sa main sans affectation pour essuyer ses yeux. Je pense que vous mériteriez d’être heureux, et que, si vous le vouliez, vous le seriez bien vite.

— Pourquoi me parlez-vous donc toujours de mon bonheur, dont il me semblait que vous ne pouviez-vous faire aucune idée juste, et de mes chagrins, que vous ne pouvez pas connaître ? Voyons ! vous avez de l’esprit naturel, et, je crois, beaucoup de jugement, ma chère Corisande. Expliquez-vous clairement. Je vous écoute sans raillerie, je vous le jure !

— Eh bien, mais, reprit Corisande, satisfaite du résultat qu’elle avait obtenu d’être enfin prise au sérieux par le jeune capitaine, est-ce que je n’ai point passé quasi une heure aujourd’hui entre vous et notre cousine Hortense ? est-ce que je n’ai point vu que vous étiez son amoureux ?

— Vous croyez que je suis son amoureux, c’est-à-dire celui dont elle accepte l’amour ?

— Oui, je le crois, à cause justement de la bisbille qu’il y a entre vous aujourd’hui. Vous ne vous laissez point tranquilles l’un l’autre ; ce qui est la preuve que vous ne pouvez point vous passer l’un de l’autre.

— Eh bien, vous vous trompez, ma chère cousine. Madame de Sévigny peut fort bien se passer de moi, elle ne m’aime point du tout.

— Alors, c’est votre faute !

— Comment ça ?

— Parce que vous la choquez par vos malices ! Qu’est-ce qui vous manque pour être aimé d’elle ? Ce n’est point le rang, l’esprit, ni la figure, ni le courage, ni l’honneur, n’est-ce pas ? C’est peut-être un peu de bonté. Les femmes aiment la douceur, et on peut même dire que c’est de ça qu’elles vivent. Mon frère a tout ce que vous avez de bon, et c’est de quoi l’estimer et le respecter : mais, s’il avait avec ça ce que vous avez de mauvais, je veux dire des paroles dures et des moqueries injustes, je vous réponds que je ne me trouverais point heureuse à la maison ! Quand une femme a un chef de famille, qu’il soit son père, son mari ou son frère aîné, elle sait bien que c’est pour le soigner et le servir ; mais c’est à lui de savoir qu’il faut payer ça par de l’amitié, de la confiance et du respect.

— Vous parlez comme un ange, ma chère cousine, dit Octave surpris de trouver tant de fond et de délicatesse chez une fille des champs. Mais le monde où vous vivez est plus sérieux et meilleur que le nôtre. Dans le nôtre, on a de l’esprit. C’est un grand mal, j’en conviens, car avec l’esprit il y a toujours plus ou moins de méchanceté ; mais les femmes du monde s’ennuieraient avec nous si nous étions parfaits ; elles ne sont point parfaites elles-mêmes… tant s’en faut !

— Voilà que vous dites du mal de votre cousine, sans avoir l’air d’y toucher !…

— Eh bien, ma foi, oui ! disons-en un peu de mal, ça me soulagera. Ma cousine est romanesque… Ah ! vous ne savez pas ce que c’est, n’est-ce pas ? Tant mieux pour vous ! l’homme que vous aimerez peut-être, malgré vos résolutions, sera bien heureux ! vous ne lui demanderez pas l’impossible, vous ! vous n’exigerez pas qu’il vous fasse rire avec sa gaieté et soupirer avec sa mélancolie. Vous ne lui demanderez pas d’être aimable, enjoué, beau diseur, et en même temps sentimental, poétique et emphatique !

— Tout ce que je comprends à vos grands mots, reprit Corisande en souriant, c’est que vous en cherchez trop long pour plaire, et que madame Hortense, plus sage que vous ne pensez, ne vous en demande pas tant !

— Que demande-t-elle donc, selon vous ?

— Que vous l’aimiez tout bonnement, sans vous méfier d’elle ; car, sans en savoir bien long, je suis sûre d’une chose : c’est que celui qui ne croit point en nous ne nous aime point. Moi, je me sentirais offensée, même si un petit enfant me disait que je le trompe !

— Ah ! c’est que vous, Corisande !… vous êtes si vraie, si pure… Je suis bien sûr que vous n’avez jamais menti aux autres ni à vous-même !

Et Octave, ému au delà de toute prévision, reprit la main de Corisande et la porta involontairement à ses lèvres.

— Il ne s’agit point de moi, dit mademoiselle de Germandre en se levant, avertie, par un secret instinct de pudeur, du trouble qui s’emparait d’Octave : moi, je m’en vas, mon cousin, et nous nous sommes vus aujourd’hui pour la premiers et la dernière fois. Je souhaiterais emporter un peu de votre amitié et que la mienne vous portât bonheur. Pensez un peu à ce que je vous ai dit pour votre gouverne avec Hortense ; ça n’était pas bien dit, je ne sais point causer ! mais c’était la vérité de mon cœur, et, si le vôtre se laisse aller à la bonne foi, vous verrez que notre cousine s’y rendra et que vous serez aimé d’elle. Adieu. Je prierai pour vous ; et, si vous aidez le bon Dieu, il travaillera pour vous.

— Comment ! vous partez déjà ? dit Octave un peu agité : déjà, ce soir ?… tout de suite, et pour toujours, vous dites ? Mais non ! vous reviendrez après-demain. Vous tenterez l’épreuve du sphinx ! Votre frère…

— Mon frère ne reviendra pas. Il a dit que c’était inutile, qu’il ne connaissait rien à ces affaires-là, et qu’il ne fallait pas se monter la tête pour des ambitions déplacées. Je pense qu’il a bien raison et qu’il vaut mieux pour nous songer à couper nos blés. Il doit m’attendre. Adieu je vous dis, mon cousin, et encore bon courage et bonne chance !

Corisande sortit, laissant Octave très-surpris, mais riant déjà un peu en lui-même de l’impression qu’elle avait produite sur lui pendant quelques instants. Il songea alors à Hortense, et, se tourmentant l’esprit entre deux courants d’idées contraires, il se sentit plus que jamais blessé de la froideur de la femme élégante, et mal disposé à suivre les bons conseils de la villageoise.

Cependant on avait fini d’examiner le sphinx, et le notaire convoquait l’assemblée pour le surlendemain, après avoir rappelé à haute voix les noms des personnes investies de la confiance du testateur pour la garde du laboratoire et la police des épreuves. Ce choix, qui était l’objet d’une disposition particulière, désignait le curé de la paroisse, le maire du village et son adjoint, le notaire, le juge de paix et son greffier, le garde champêtre, le majordome du château et Labrêche, qui se sentit grandir de dix toises en recevant cette marque imprévue de la confiance de son ancien maître.

Le garde champêtre et lui, le greffier et l’adjoint devaient veiller alternativement jour et nuit autour du laboratoire ; les autres gardiens coucheraient dans des chambres peu éloignées, afin d’être debout à la moindre alerte de ceux qui monteraient la garde.

On trouva ces précautions fort offensantes pour l’honneur de la famille, et plusieurs parlèrent de se retirer ; mais tout le monde resta, tant le rêve d’une merveilleuse fortune exerçait d’empire sur les imaginations.

Hortense seule était aussi indifférente à l’issue de l’affaire que le chevalier et sa sœur. Elle serait partie si sa mère ne s’y fût opposée. Mais madame de Germandre avait de vagues espérances qu’elle se gardait bien de laisser pénétrer. Elle disait simplement que les grands arcanes du coffret risquaient bien de n’être qu’une niaiserie du vieux marquis, et que le hasard pouvait faire trouver le mystère à des mains ignorantes plus vite que le calcul à de doctes cervelles. Elle voulait absolument que sa fille essayât, et Hortense céda, tout en s’étonnant d’une confiance qui lui paraissait chimérique et puérile.

En repassant dans la bibliothèque pour aller dîner, elle trouva Octave, qui, s’étant vu évité, n’insistait plus pour se réconcilier avec elle. Il avait une figure triste et préoccupée qui l’affligea.

— Mon cousin, lui dit-elle en lui tendant la main, faisons la paix. Nous n’avons plus à bâtir aucun château en Espagne à présent. Vous avez deviné juste, selon moi : nous sommes tous mystifiés. Moi, je m’y attendais et n’en prends nul souci. Mais c’est une contrariété pour vous, qui pouviez espérer au moins un souvenir particulier de notre oncle. Voyons pourtant ! vous avez trop de cœur et d’esprit pour vous affecter sérieusement de ce qui arrive. Vos amis vous restent, vous aurez l’occasion prochaine d’un bel avancement militaire, et, si vous êtes, comme vous le croyez, victime de quelque sourde persécution, ceux qui vous aiment vont aviser à la combattre. D’ailleurs, vous avez parfois des idées de mariage, et on peut s’occuper pour vous avec succès d’un heureux choix. Enfin ne doutez pas de nos cœurs comme vous doutez de tant d’autres. Ma mère et moi…

— Oui, oui, vous êtes très-bonnes toutes les deux, je le sais, répondit Octave en lui baisant la main ; mais parlons, s’il vous plaît, de toute autre chose que de mariage. Ce mot sonne mal aux oreilles d’un neveu déshérité, et plus que jamais je reconnais que je dois épouser mon sabre. L’occasion de m’en servir reviendra bientôt, comme vous le dites fort bien, et, quant à la persécution, j’espère la déjouer moi-même, un jour ou l’autre, à force de bravoure. Restons amis, voilà le meilleur et le plus sûr de mon avenir.

Hortense sentit qu’il y avait beaucoup d’amertume dans les paroles et derrière le sourire de son cousin. Elle pensa que le mieux était de ne pas paraître s’en apercevoir, et elle prit son bras pour aller s’asseoir au repas de famille, qui fut la chose la plus solennelle, la plus contrainte et la plus ennuyeuse du monde, en dépit des saillies d’Octave et du mielleux enjouement de l’abbé.

Après le repas, chacun se dispersa. On se trouvait gêné les uns vis-à-vis des autres, surtout depuis qu’on s’était regardé d’un air de rivalité anxieuse autour du sphinx. On s’était compté, et on savait gré au chevalier de s’être retiré en paraissant renoncer à l’épreuve. C’était toujours un concurrent de moins. Pourtant, comme il avait oublié de faire une déclaration officielle à cet égard, rien ne l’empêchait de revenir. Mais, après tout, on ne le craignait guère. On l’avait vu contempler le coffret avec la même simplicité de physionomie que son petit garçon.

Il était minuit, tout le monde était couché depuis longtemps, sauf Labrêche et le garde champêtre, qui devaient monter la garde jusqu’à trois heures du matin, lorsque la baronne de Germandre, qui connaissait déjà les êtres comme si elle eût passé sa vie dans le château, se glissa sans bruit dans la bibliothèque. Une porte latérale donnait sur la galerie où le garde champêtre, ancien dragon retraité pour cause de blessures et armé d’un vieux sabre de cavalerie, faisait sa faction en conscience, pendant que Labrêche, tantôt assis, tantôt étendu sur une banquette, luttait déjà contre le sommeil.

La baronne ne se faisait aucun scrupule d’interroger ce valet si bien disposé par nature à la conversation. Elle n’avait nullement l’espoir ni le projet de s’introduire furtivement dans le laboratoire. Sa conscience, tout maternellement préoccupée qu’elle pouvait être, y eût regardé à deux fois avant de se résoudre à une supercherie aussi grave. Mais il est avec la conscience comme avec le ciel des accommodements. Le testateur n’avait pas prévu que ses gens pussent parler ; il ne s’était pas méfié de Labrêche, et, si Labrêche n’était pas incorruptible, tant pis pour le caprice du testateur ! C’eût été à lui de connaître mieux son monde.

Mais comment entrer en matière ? car le plus difficile, en pareille occurrence, c’est de lancer la première ouverture sans se compromettre. La fine Polonaise avait réfléchi à cela ; elle avait un prétexte tout prêt pour aborder résolument l’objet de sa contention d’esprit.

Elle approcha sans bruit de la porte entr’ouverte, attendit sans se montrer que le garde champêtre eût le dos tourné et fût assez loin pour ne pas l’entendre ; puis, avec un demi-sifflement aussi doux que celui d’un petit oiseau, elle éveilla l’attention de Labrêche, et rentra dans la bibliothèque avant qu’il l’eût aperçue.

Le vaniteux Labrêche crut à quelque aventure. Il se leva doucement et entra sur la pointe du pied. Mais, en voyant madame de Germandre, il ôta sa casquette anglaise à visière retroussée, et, s’excusant d’être en veste, il attendit les ordres qu’elle voudrait lui donner. La baronne plaisait beaucoup à Labrêche : il la trouvait accorte et bienveillante. Il faisait des vœux pour sa fille ; mais pour rien au monde il n’eût trahi le mandat dont il était investi ; son amour-propre était, en cette circonstance, à la hauteur d’une probité inaltérable.

Quant à causer, Labrêche, ne sachant absolument rien, ne pouvait s’en faire scrupule, et il fut charmé d’y être provoqué par le début solennel qu’avait préparé la baronne.

— Monsieur Labrêche, lui dit-elle, je ne crois pas que votre devoir soit de ne pas répondre à une question que je veux vous adresser, et mon intention n’est pas de vous faire manquer à votre consigne… tout au contraire, je crois que l’attention que je réclame de vous vous aidera à combattre la fatigue du sommeil. Vous pouvez laisser cette porte ouverte et suivre des yeux les évolutions du garde champêtre ; mais, comme il est inutile qu’il me voie, je me tiendrai ici de côté. La question que j’ai à vous adresser est fort sérieuse et assez délicate. Le marquis avait-il des dettes, j’entends des dettes considérables, et, en tentant de s’emparer de la succession par l’ouverture du coffret enchanté, ne risque-t-on pas d’être ruiné soi-même ? Vous voyez que je ne pouvais demander cela à son notaire, qui se croirait peut-être engagé par son devoir à ne pas répondre ; mais vous qui, probablement, savez le fond des choses et qui n’êtes pas condamné à vous taire…

La baronne ajouta quelques insinuations adroites et pourtant claires sur la récompense d’argent attachée à la sincérité de la réponse.

— Je n’ai pas besoin des bontés de madame la baronne pour dire ce que je sais, répondit Labrêche, extrêmement flatté de l’importance qu’on lui attribuait, et trop bien élevé pour faire des conditions ; à ma connaissance, M. le marquis n’a pas laissé pour un sou de dettes.

— À la bonne heure, dit la baronne, vous me soulagez d’une grande appréhension, quoique, après tout, ajouta-t-elle d’un ton insinuant, je n’espère rien du résultat de l’épreuve. Il n’y aurait qu’un hasard… Croyez-vous que ce soit bien difficile d’ouvrir ce coffre ?

— Non, madame, c’est peut-être très-facile ; le tout est de savoir !

— Eh ! sans doute, si on savait !… Je parie que, si vous vouliez, vous… Vous savez, n’est-ce pas ?

Labrêche secoua la tête.

— Vous avez dû essayer quelquefois, reprit la baronne, ne fût-ce que par amusement, par curiosité… Il n’y avait aucun mal à cela…

— Sans doute, il n’y avait aucun mal, répondit Labrêche ; mais monsieur était toujours là ! Une seule fois, j’ai osé…

— Eh bien, monsieur Labrêche ?

Labrêche garda le silence, et sa physionomie marqua de l’inquiétude ; c’était s’arrêter au plus beau moment, et la baronne fut vivement contrariée de sa soudaine préoccupation.

— Qu’y a-t-il ? qu’avez-vous ? lui dit-elle avec un peu d’impatience.

— Il y a, madame, dit Labrêche, que quelqu’un marche dans le corridor, et que ce n’est point le pas du garde champêtre. Il faut que madame me permette de voir de quoi il retourne et si on cherche à tromper ma vigilance !