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Calmann Lévy (p. 112-128).



VI


Les grandes résolutions du chevalier de Germandre ne servirent en ce moment qu’à lui donner une contenance dont il eût pu se passer ; car personne ne songeait à l’épiloguer, et Octave lui-même commençait à s’émouvoir assez sérieusement du véritable événement de la journée, la lecture du testament. Chacun pensait donc à lui-même, à s’observer, à prendre un maintien convenable pour dissimuler des anxiétés trop vives, et le notaire éleva la voix au milieu d’un silence qui avait quelque chose de solennel.

Quand il eut fini, un silence de stupeur succéda à celui de l’attention, et ce ne fut qu’au bout de quelques minutes qu’il fut rompu par Octave. Le jeune comte demandait pour lui et pour tous une seconde lecture de la clause principale. Sa demande fut aussitôt vivement approuvée ; car cette clause était assez bizarre pour qu’on eût besoin de la bien comprendre.

« J’ai consacré ma vie aux sciences, disait le testateur, et j’entends léguer ma fortune tout entière et sans distraction ni réserve de la moindre parcelle à celui qui s’emparera des secrets que j’ai poursuivis avec ardeur pendant ma longue carrière. Plusieurs connaissances spéciales très-approfondies, ou un génie particulier d’initiative sont nécessaires pour cette conquête. Mais, comme je n’ai point le désir de frustrer ma famille de mon héritage, c’est elle exclusivement que j’admets et invite à tenter la redoutable épreuve ci-dessous mentionnée. »

— Redoutable ! dit l’abbé fort intrigué ; pourquoi redoutable ? M. le notaire peut-il nous expliquer ce mot-là ?

— Je ne peux rien expliquer, répondit le notaire. Je n’ai reçu aucune confidence personnelle. Je lis, il ne m’appartient pas de commenter. Et il reprit : « L’épreuve consiste à trouver le moyen d’ouvrir, sans le forcer ni l’endommager, un ouvrage de mécanique d’un grand prix, que l’on verra au fond de mon laboratoire sur un piédestal de jaspe égyptien, portant le n° 15 en lettres de bronze. Cet objet est un coffre de forme ovale surmonté d’une figure de sphinx en or, et n’a pas besoin d’autre désignation ni description, aucun autre ouvrage de mes mains n’ayant d’emblème analogue.

» Voici comment j’entends et ordonne qu’il soit procédé aux épreuves :

» Il sera fait un tirage au sort en trois séries : la première comprenant mes parents les plus proches, à savoir : mon frère l’abbé, et les enfants et petits-enfants de mes autres frères décédés. La seconde série comprendra mes parents les plus proches après ceux de la première. Il en sera de même de la troisième. Si aucun de mes parents plus ou moins proches n’est apte à résoudre le problème, l’épreuve du sphinx ne sera tentée par personne, et, le fût-elle avec l’assentiment de la famille, le succès ne constituera aucun droit à mon héritage. »

Suivait un article très-développé sur les précautions à prendre pour qu’aucun examen secret et particulier ne pût avoir lieu, et sur le choix des personnes chargées du soin de faire respecter la volonté du testateur. Tout avait été prévu avec une grande lucidité d’esprit, et, comme pour décourager ceux qui se flatteraient de réussir par la force, il était dit que, si le sphinx était hors d’état de se refermer et de se rouvrir facilement après la première ouverture, l’épreuve serait considérée comme nulle, la série des expériences terminée et la fortune du marquis consacrée à fonder divers prix scientifiques par lui désignés avec beaucoup de soin et de précision. Cette fondation devait avoir lieu, dans tous les cas, si aucun des parents du testateur ne résolvait le problème.

Un murmure chagrin et amer accueillit cette seconde lecture. Chacun se regarda comme frustré.

L’épreuve n’offrait pas beaucoup de chances de succès ; car il n’était donné qu’un quart d’heure, montre en main, à chaque personne désignée pour la tenter. On avait, il est vrai, le droit de regarder préalablement et collectivement l’objet merveilleux pendant une heure, mais sans y porter les mains et toujours en présence des personnes préposées à sa garde.

À cet effet, il allait être procédé à la levée des scellés du laboratoire, afin que la famille réunie pût voir le sphinx et que chacun fût libre, après cet examen, de renoncer à y toucher, offre profondément mystérieuse et qui, comme l’on peut croire, éveilla la plus poignante curiosité.

Enfin l’épreuve décisive, celle qui consistait à palper le coffre durant un quart d’heure, devait avoir lieu le surlendemain, afin, était-il dit, que les personnes qui se croiraient compétentes pussent réfléchir et même consulter les ouvrages spéciaux qu’elles trouveraient dans la bibliothèque. L’hospitalité leur était largement offerte, jusqu’au jour dit, dans le château.

Tout cela était fait pour produire un mélange d’effroi et d’impatience. On se rendit sur-le-champ au laboratoire, guidé par le majordome et par Labrêche, qui, bien que fort abattu de n’avoir aucun legs à espérer, n’était pas médiocrement satisfait d’avoir un rôle à jouer dans cette affaire.

Le juge de paix et son greffier ayant levé les scellés avec une majestueuse lenteur, on fit passer d’abord madame de Germandre et sa fille avec mademoiselle Corisande et Marguerite, puis l’abbé, le chevalier, Lucien et Octave ; après quoi, les parents de second ordre et ceux du troisième furent admis avec une régularité désespérante. On était si pressé de voir la merveille, que la décente tranquillité des premiers introduits semblait aux autres le vol de quelques-uns des précieux instants consacrés à l’examen.

Le laboratoire du marquis était une vaste pièce assez singulièrement construite et dont la disposition particulière frappa tout le monde. Elle était solidement voûtée, revêtue de briques par-dessus les murs épais, et divisée en trois parties par de véritables fortifications en pierres de taille, percées d’arcades au milieu. Derrière chaque division étaient rangés les coffres nombreux, plus ou moins riches et compliqués, que le marquis avait confectionnés de ses propres mains, sans admettre aucun ouvrier à l’emploi de ses moyens secrets. Tous ces coffres étaient protégés par des grilles bien fermées et cadenassées. Il était impossible d’y toucher pour chercher, par des découvertes progressives, à s’emparer du secret par excellence confié aux muettes entrailles du sphinx.

On voyait de toutes parts les innombrables outils bien rangés, la forge, les étaux, les établis, les tours, les creusets, tout le matériel luxueux et choisi des travaux de serrurerie, d’orfèvrerie et d’ébénisterie qui avaient absorbé les dernières années du mystérieux vieillard. Enfin, tout au fond de la troisième division du laboratoire, le coffret n° 15 se dressait sur son piédestal de jaspe. C’était, au moins en apparence, un bloc de bois massif, ovale, de deux pieds de haut sur trois de longueur, sans aucune espèce d’ornement, de serrure, de clous, de saillie, fissure ou rainure quelconque pouvant faire présumer l’existence d’une mécanique intérieure et d’une ouverture possible. Le sphinx en or, assez pauvrement copié, comme dessin, sur une sculpture antique, était délicatement orné de bandelettes finies avec soin, et le socle qui le liait au coffre était enjolivé d’une sorte de grecque d’un goût hasardé qui n’appartenait précisément à aucune époque.

Octave fit la critique de cette figure, d’un caractère manqué, disait-il, et qui n’avait rien de satisfaisant pour l’art. Quant au coffre, il avait l’air d’un pâté, et, pour sa part, Octave était persuadé que c’était un bloc sans aucune espèce de secret. Selon lui, le marquis résolu de léguer sa fortune aux sociétés savantes, avait voulu jouer un tour de sa façon à ses héritiers en les leurrant d’un espoir ridicule et en les faisant poser les uns devant les autres.

Cette opinion, émise assez haut pour être entendue, ajouta au découragement que la vue du coffre avait déjà inspiré. Cependant tout le monde ne se rendit pas à l’idée que ce fût un simple bloc de bois des îles.

La grille qui l’entourait ne permettait pas d’approcher assez pour apercevoir la moindre suture ou la moindre disjonction dans sa masse, mais probablement il y en avait ! On mettait des lunettes, on s’armait de tous les lorgnons possibles, on croyait apercevoir de petites fentes, — on n’était pas sûr ; — mais personne ne voulait renoncer à l’épreuve. Il n’en coûtait rien d’essayer ! C’eût été folie de ne pas le faire.

— Eh ! sans doute, dit l’abbé d’un air inquiet. Nous essayerons tous, et les maladroits réclameront l’indulgence du public.

— Mais moi, dit madame de Germandre, frappée de la physionomie de l’abbé, je n’oublie pas le mot qui vous a intrigué dans cet étrange testament. Pourquoi l’épreuve est-elle qualifiée de redoutable, et pourquoi a-t-on prévu le cas où quelqu’un y renoncerait d’avance ?

Le chevalier, qui, appuyé contre la grille, examinait le coffre avec une attention parfaitement calme, prit alors la parole.

— Je trouve, dit-il, la chose complètement expliquée par les avertissements relatifs à l’ouverture de ce coffre. Il est formellement interdit de se servir de la force physique, et il est parlé du danger de le gâter et de le mettre hors de service. C’est donc un ouvrage délicat, et, comme le testateur lui attribue un très-grand prix, il est sous-entendu que celui qui l’endommagera en sera responsable devant les véritables héritiers, quels qu’ils soient. En outre, l’auteur d’un ouvrage si parfait devait penser avec chagrin à l’éventualité de sa destruction, et je ne m’étonne pas du tout du soin qu’il a pris d’avertir les maladroits, même en les menaçant un peu de périls imaginaires.

— C’est une explication comme une autre, dit Octave ; mais pourquoi dites-vous, mon cousin, que ceci est un ouvrage parfait ? qu’en savez-vous ?

— Et vous-même, mon cousin, répondit l’homme de campagne, que savez-vous du contraire ?

— Moi, je n’affirme rien, et vous, vous affirmez.

— Oui, répliqua le chevalier, j’ose affirmer que, si ce coffre a des jointures, comme on n’en peut pas douter, elles sont disposées avec tant de précision, que le travail en est admirable.

— Alors vous n’admettez pas que ceci puisse être une mystification ?

— Non, je n’admets pas cela.

— Pourquoi ?

— Parce que j’ai du respect pour la mémoire de mon oncle. Si vous n’en avez pas, cela vous regarde ; mais vous me permettrez de ne pas penser comme vous.

Cette réponse fut faite avec une fermeté qui sentait un peu la provocation et qui étonna de la part d’un homme si timide. Octave sourit avec dédain, et, s’adressant tout bas à Hortense :

— Savez-vous, lui dit-il, que votre cousin de campagne le prend avec moi sur un ton bien rogue ? Je vois que vous lui avez monté la tête !

— Contre vous ?

— Peut-être ! Qui sait ?

— Octave vous êtes fou ! À quel propos ?…

— Tout est mystère et apologue ici, ma chère Hortense, et je ne me charge de rien deviner. Je dis seulement que l’homme au grand chapeau fera sagement d’être plus poli avec moi ; car je suis mal disposé à la patience. Ce n’est pas ma faute si les étrangetés dont nous sommes bernés me portent sur les nerfs.

— Allons, dit Hortense, je vois bien que le dépit de ne pas hériter vous donne envie de chercher querelle à quelqu’un. Mais, s’il faut absolument que votre déception ait ce triste résultat, il serait plus brave de vous en prendre à tout autre que le chevalier.

— Pourquoi ? parce que vous le regardez comme l’homme le plus inoffensif qui soit ici ? Je veux bien l’accepter pour tel, s’il ne sort pas du rôle qui lui convient et vous feriez peut-être sagement de l’avertir, vous qui paraissez avoir sur lui une merveilleuse influence, que ces airs de matamore ne lui vont pas du tout.

Le chevalier n’entendit et ne pressentit rien de ce dialogue à voix basse. Il continuait à regarder le sphinx avec une tranquillité qui parut de l’hébétement à ceux qui la remarquèrent. Au bout d’un quart d’heure, il quitta la grille, et, s’approchant de sa sœur :

— Voilà qui est fini pour nous, lui dit-il à l’oreille. Il est bien inutile que nous revenions, car je n’ai aucune connaissance dans la partie, et ce n’est pas moi qui m’exposerai au danger de frustrer les autres de l’héritage en brisant des ressorts dont, en aucune façon, je ne peux deviner le mécanisme. Voilà le soleil qui baisse, et nous avons bien du chemin à faire pour rentrer chez nous avant la nuit.

— Oui, oui, vous avez raison, répondit Corisande ; partons ! je suis ennuyée d’être ici, et les enfants seraient fatigués de se coucher tard. Allez avec Lucien mettre la jument à la carriole ; moi, je ferai vos adieux avec les miens à notre cousine Hortense, et je vous rejoins dans cinq minutes avec la petite.

— Cinq minutes ? Non, un quart d’heure, dit le chevalier. Il faut que notre pauvre bête mange l’avoine ; car je suis bien sûr qu’on l’a trouvée trop laide pour s’en occuper… Et puis… je crois que mon devoir serait de revenir saluer madame de Sévigny.

— Non, non, reprit vivement Corisande ; madame de Sévigny ne pense plus à nous. Elle est en grande causerie avec son cousin le capitaine… Voyez ! Autant vaut les laisser tranquilles.

— Ma sœur a raison ! pensa le chevalier, dont le cœur se serra en voyant de loin le tête-à-tête animé d’Hortense et d’Octave dans une embrasure de fenêtre. Je ferai aussi bien de me laisser oublier et d’oublier aussi !

Il alla chercher Lucien, qui restait collé à la grille du sphinx. L’enfant le supplia de le lui laisser examiner jusqu’au dernier moment.

— Mais que veux-tu donc examiner ? dit le chevalier surpris de son insistance. Tu ne comprends rien à ces choses-là, toi, et je ne peux rien t’apprendre qui te mette sur la voie. Voyons, ne fais pas ici la figure d’un petit idiot !…

— Père, laisse-moi regarder encore, répondit Lucien. Tu vois bien que personne ne fait attention à moi. Ça m’intéresse, moi, ce coffre… et cette figure de femme à corps de lionne… J’ai une idée, vrai ! une idée que je te dirai à la maison. Laisse-moi regarder afin de pouvoir me souvenir.

Le chevalier sourit de la prétention de l’enfant ; mais, comme il ne savait pas le contrarier, il le laissa, en le recommandant à l’attention de sa sœur, et s’en alla aux écuries, où il trouva, non sans peine, son pauvre cheval, fort oublié dans un coin. Il lui mesura lui-même l’avoine qu’il avait discrètement apportée dans un petit sac, et le regarda manger.

Assis sur une botte de paille, le bon campagnard songeait un peu creux. Mille idées, mille sentiments confus avaient troublé l’habituelle sérénité de son âme, et il se reprochait de s’être ainsi laissé surprendre par des émotions folles. Mécontent de sa faiblesse, il se reprochait même le mouvement d’orgueil qui lui avait fait désirer l’occasion de montrer son courage ; cette occasion, il croyait n’avoir pas su la trouver. Le silence dédaigneux d’Octave à sa dernière bravade lui faisait craindre de n’avoir pas employé des termes assez nets et assez clairs pour manifester sa fierté d’âme.

— Allons, se disait-il, je ne suis décidément bon à rien dans ce monde-là. Il est trop tard pour faire l’apprentissage des manières et des paroles qu’il faudrait avoir. Ma place n’est point ici, et on ne m’y reprendra plus ! Mange, ma pauvre grise, mange vite, afin que nous nous en retournions chez nous, où, toi-même, tu es mieux soignée qu’ici !

Mais la grise n’avait plus guère de bonnes dents et ne broyait pas vite son avoine. Et puis il fallait la faire boire, et le chevalier ne voulait attirer l’attention d’aucun des palefreniers.

— Je ne suis pas assez riche pour payer leurs services, pensait-il, et ils seraient capables de refuser mon argent comme a fait M. Labrêche.

Pendant que le chevalier agissait et songeait ainsi, Corisande faisait ses adieux à Hortense. Hortense eût voulu revoir le chevalier, ou tout au moins dire à sa sœur qu’elle persistait dans l’intention d’aller leur rendre visite ; mais la présence d’Octave, dont elle voyait le dépit s’envenimer singulièrement, la rendit plus froide et plus contrainte qu’elle ne l’eût souhaité. Corisande, qui était très-fière, s’en aperçut et brusqua les derniers compliments. Elle appela Lucien, qui prit gravement la petite main de Marguerite sous son bras, et tous trois sortirent du laboratoire.

Mais Marguerite avait oublié son chapeau de paille dans le boudoir, où avec sa tante elle avait été reçue d’abord par Hortense ; mademoiselle de Germandre confia la petite à son frère, qui savait déjà très-bien se retrouver dans la vaste résidence, et courut à la recherche du chapeau, voulant éviter de demander le moindre service à Labrêche, dont l’impertinence lui était odieuse.

Les plus insignifiantes actions semblent parfois provoquées par une malicieuse ou bienfaisante destinée. À peine mademoiselle de Germandre était-elle entrée dans le boudoir, qu’elle y vit accourir Octave.