La Duchesse Claude (Pont-Jest)/XI

E. Dentu (p. 229-250).

XI

ODYSSÉE D’UN FORÇAT


La Fortune était une vieille corvette de 30, qui allait exécuter son troisième voyage de Toulon à Cayenne, avec des forçats.

Dans sa batterie désarmée, il existait de bout en bout, le long de la muraille, tribord et bâbord, de grandes et solides cages que séparait un large chemin ménagé au centre du bâtiment et où se tenaient, nuit et jour, des surveillants l’arme au bras.

De plus, à l’arrière de la batterie, deux caronades chargées étaient braquées sur les cages, où il y avait place, dans chacune, pour une douzaine d’hommes. Elles recevaient le jour et l’air nécessaires par les sabords garnis d’épais barreaux de fer.

Dans ces compartiments, où les transportés couchaient dans des hamacs, ils étaient libres de s’occuper à leur guise et ils en sortaient deux fois par jour, pour se promener sur le pont, à l’avant. Sauf le boujaron d eau-de-vie, que les matelots reçoivent tous les matins, en même temps que le café, ils avaient la même ration que l’équipage.

Ce n’était donc pas là un régime bien dur mais malheureusement il durait plusieurs semaines, car les navires qui faisaient à cette époque le service entre la France et la Guyane étaient tous des navires à voiles et d’une marche souvent inférieure.

Cependant la Fortune gagna assez rapidement le détroit de Gibraltar, et ses tristes passagers, qui d’ailleurs n’étaient pas étrangers à la mer, la plupart d’entre eux ayant été souvent en corvée à bord ou à Saint-Mandrier, de l’autre côté de la rade de Toulon, ne souffrirent pas trop ; mais quand, après avoir laissé derrière elle les côtes du Riff, toujours infestées de pirates comme au dix-septième siècle, Gibraltar et ses formidables batteries anglaises creusées dans le roc espagnol, Cadix et ses maisons blanches, la corvette entra dans l’Océan et dut lutter contre les mauvais temps, la traversée devint pénible, et le plus grand nombre des transportés ne tardèrent pas à regretter le bagne.

Ces hommes qui, au cours de leur existence criminelle, avaient couru tous les dangers et vu souvent la mort face à face, tremblaient au mugissement des vagues, au sifflement du vent dans les cordages, aux bonds du navire sur les flots, tant il est vrai que la mer est la grande dominatrice, et que le courage du marin est un courage à part, fait tout à la fois d’énergie, de calme, de croyance en Dieu et d’abnégation.

Mais la Fortune n’en poursuivait pas moins sa route au sud, pour gagner les vents alizés, qui la pousseraient vers sa destination.

Elle reconnut ainsi, successivement Madère avec son printemps éternel, ses riches vignobles et ses forêts de citronniers, Ténériffe dont le pic se perd dans l’azur, et le panache de fumée du volcan Fuégo, des îles du Cap-Vert ; puis, favorisée par la brise, elle s’élança à l’ouest, et vingt-deuxjours plus tard, elle naviguait dans des eaux jaunâtres qui indiquaient le voisinage du grand fleuve l’Amazone et, par conséquent, le continent américain.

Malgré les manches à vent qui aéraient la batterie, les transportés étouffaient dans leurs cages et ne quittaient plus les sabords, d’où ils interrogeaient l’horizon pour y découvrir la terre. Ils espéraient y moins souffrir.

Enfin, un matin, l’homme de veille annonça le Connétable, grand rocher, point de reconnaissance pour l’atterrissage de Cayenne.

La corvette doubla ensuite les îles Remire, l’îlot de l’Enfant-Perdu, et, quelques heures plus tard, elle laissa enfin tomber l’ancre dans la petite rade de l’île Royale, l’une des trois îles du Salut, dépôt central, à cette époque, des condamnés que les bagnes envoyaient à la Guyane.

La traversée avait duré trente-cinq jours. Aujourd’hui le voyage se fait en moins de vingt jours.

Ce n’était pas aux îles du Salut que les expatriés pouvaient se faire une idée de la végétation luxuriante des tropiques dont on leur avait parlé avec enthousiasme.

Déboisée trop vite, l’île Royale, où se centralisaient les services du groupe, présentait le plus triste aspect, et le lendemain de leur arrivée, lorsqu’ils furent débarqués, les forçats sentirent leur cœur se serrer à la vue du sol dénudé, d’un rouge brun, aride, brûlant, sur lequel ils devaient vivre, employés à divers travaux, jusqu’à ce qu’ils fussent répartis dans les établissements pénitentiaires que le gouvernement créait à terre, soit à Cayenne même, soit dans le sud de la Guyane, soit au nord, sur les rives du Maroni.

En attendant, ils étaient au moins débarrassés des fers et de la livrée infâme, — le peloton de correction seul portait la chaîne et le costume traditionnel des bagnes — et leur existence était infiniment moins pénible qu’à Toulon.

Tout cela importait peu à Mourel, qui n’avait accepté la transportation que dans un seul but : s’évader un jour, si sa femme refusait de venir le rejoindre ; non pas s’évader au hasard, à la première occasion venue, pour être repris dès le lendemain ou pour être forcé, par les privations ou l’impossibilité d’aller plus loin, de réintégrer le pénitencier, mais seulement après avoir bien pesé toutes les chances de succès et les avoir mises de son côté.

Pour cela, il attendrait un an, deux, davantage encore, s’il le fallait.

Ah ! c’est que l’on racontait aux îles du Salut de terribles histoires d’évasions !

Tels fugitifs qui avaient essayé de s’échapper par les forêts vierges de l’intérieur avaient succombé aux piqûres des reptiles ; tels autres qui s’étaient sauvés à la nage avaient été la proie des requins, si nombreux dans les parages de la Guyane ; certains, pour ne pas mourir de faim dans les bois, étaient devenus cannibales et avaient été ramenés au pénitencier par les Indiens, auxquels le gouvernement colonial payait une prime pour chaque évadé qu’ils arrêtaient.

Or Jean Mourel ne voulait être le héros d’aucune de ces tragiques aventures.

Aussi, pendant les premiers mois qu’il passa à l’île Royale, occupé dans les bureaux, grâce aux bonnes notes avec lesquelles il était arrivé, étudia-t-il avec soin la topographie de la Guyane, et les meilleurs moyens de recouvrer la liberté sans tomber sous le coup d’une demande d’extradition.

Il apprit ainsi que la Guyane anglaise était un asile inviolable pour ceux des transportés de Cayenne qui pouvaient y atteindre, après s’être évadés sans avoir commis de meurtre pour aider à leur évasion, tandis que la Guyane hollandaise, qui n’est séparée, il est vrai, de la colonie française que par le fleuve le Maroni, n’était lieu de refuge que pont les repris de justice et les libérés, ceux-là qui, condamnés postérieurement à la loi de 1852, ne devaient jamais revoir la France.

Ce n’était pas là le cas de Jean. Le jour où il s’évaderait, il ne pourrait donc avoir pour objectif que la Guyane anglaise.

Mais tenter d’y parvenir par l’intérieur, après avoir traversé d’abord le Maroni, puis tout le territoire hollandais, il savait que c’était impossible.

En effet, dans ce voyage à travers une contrée à peu près inconnue, semée de cours d’eau rapides et profonds, habitée par des peuplades cruelles et indépendantes, couverte de taillis impénétrables, véritables jungles pestilentielles, sans chemins tracés, le fugitif n’a pas que les difficultés de la route à vaincre et que les hommes pour ennemis.

Il a encore à y craindre le tigre et le serpent, toujours à l’affût ; la mouche anthropophage, mouche sans aiguillon, d’apparence vulgaire, mais qui dépose dans l’oreille du dormeur des œufs dont l’éclosion donne la mort en quarante-huit heures, après d’horribles souffrances ; puis tous ces insectes dont le Maroni semble la terre privilégiée les cent-pieds de pins de six pouces de longueur, les monstrueux scorpions, les araignées-crabes, velues, hideuses, suçant jusqu’à la dernière goutte le sang de leurs victimes, dont les fourmis noires, les fourmis à feu, dépouillent ensuite les ossements, et ces moustiques énormes auxquels les planteurs exposaient jadis leurs esclaves indisciplinés, après les avoir enduits de miel, supplice épouvantable dont les malheureux mouraient fous.

C’est donc seulement par mer que Mourel voulait s’évader.

Or cela était plus difficile à exécuter aux îles du Salut que partout ailleurs, la surveillance y étant aisée et des navires étrangers faisant rarement escale à l’île Royale.

La fuite par eau n’était praticable qu’en partant de deux points, soit de l’un des établissements récemment fondés sur la rive du Maroni, à l’aide de quelque embarcation achetée aux Indiens ou volée, soit tout simplement de Cayenne même, en profitant du grand mouvement qui régnait en rade pour se cacher à bord de quelque bâtiment anglais.

Cette conviction bien arrêtée dans son esprit, Jean résolut de ne rien faire avant qu’on lui eût répondu de France, où il avait écrit à M. Duval, à Durest et enfin, à Rose, sous le couvert de Mme Ronsart, à Reims.

La première lettre qu’il reçut fut de M. Duval.

« Mon pauvre garçon, lui répondait l’éminent avocat, je ne puis que vous répéter ce que je vous ai dit jadis à Toulon. Personne ne sait ici ce qu’est devenue votre femme. Le bruit court qu’elle a gagné honteusement beaucoup d’argent, mais ce n’est peut-être qu’une légende.

« En tout cas, on ignore le nom qu’elle porte et où elle demeure.

« Vous le voyez, le mieux est de ne plus penser à elle. Ne songez qu’à améliorer votre situation par une bonne conduite, qui hâtera votre libération, et mon intérêt ne vous abandonnera pas. »

Quelques semaines après, ce fut de son complice qu’il eut des nouvelles.

La lettre de Durest le peignait bien tel qu’il avait été autrefois et tel qu’il était resté, tortueux et hypocrite.

La voici :

« Mon brave Jean,

« Je suis enchanté d’apprendre que tu es en bonne santé et que tu supportes courageusement ton exil à la Guyane.

« C’est égal, nous payons cher tous les deux la faute que nous avons commise, moi surtout, qui n’ai été coupable que pour toi ; mais ce temps d’épreuve expiré, il nous restera de longues années devant nous pour nous refaire une situation honorable.

« Moi, j’en ai encore pour un peu plus d’un an, et après, grâce au petit héritage de ma digne tante d’Asnières sur lequel je compte toujours, j’ouvrirai un cabinet d’affaires où les clients ne trouveront que de bons conseils.

« En attendant, je suis employé au greffe de la prison et mon existence n’est pas trop pénible, mais je ne sais pas plus que toi ce que fait ta femme. À Clairvaux, on est aussi loin du monde qu’à Cayenne, et les camarades de Reims, auxquels j’ai écrit, n’ont plus jamais entendu parler de Rose. Je pensais même qu’elle t’avait rejoint. Elle te devait bien cela cependant ! Mais les femmes, ce ne sont que des monstres d’ingratitude !

« Il n’y a que ton vieux copain qui ne t’oublie pas et t’aime toujours.

« P.S. – Quand je serai sorti, je t’enverrai mon adresse. Où irai-je ? Je ne m’en doute pas, puisque je suis sous la surveillance, c’est-à-dire dans l’impossibilité d’habiter ici ou là, sans en avoir reçu l’autorisation.

« C’est ça qui est dur pour un garçon qui a honte de son passé et veut être un honnête homme !

« Mais comme on me laissera, je l’espère, séjourner à Reims, du moins pendant quelque temps, tu pourras, à partir de l’année prochaine, m’écrire là, poste restante, où j’irai chercher mes lettres. »

On pense que ces jérémiades et ces intentions vertueuses de Durest touchèrent fort peu Mourel. Il comprit que l’ex-clerc d’huissier avait écrit son épitre de repentir parce qu’elle devait être lue par le directeur de Clairvaux et par le commandant du pénitencier de l’île Royale ; et il ne vit qu’une seule chose dans la réponse de son complice, c’est que dans moins d’un an, celui-ci serait libre et pourrait découvrir Rose si elle était toujours demeurée introuvable.

Il dut être tout à fait convaincu qu’il en serait longtemps ainsi, lorsque, quatre mois plus tard, les lettres si pressantes qu’il avait adressées à Mme Ronsart et à sa femme lui revinrent ouvertes, et avec cette mention administrative sur l’enveloppe qui rapporte à leurs expéditeurs les plis tombés au rebut : Inconnues, parties sans laisser d’adresse.

— Allons, c’est bien, voilà qui me décide, murmura Jean, en jetant avec colère au vent les morceaux de ces lettres.

Et le soir même, après avoir emmené Rabot faire un tour au bord de la mer, promenade à laquelle les transportés de leur catégorie étaient autorisés, il lui dit :

— Est-ce que tu n’en as pas assez des îles du Salut ?

— Peuh ! travailler la terre, couper du bois et scier des planches ici ou ailleurs, ça m’est bien égal !

— Moi, je préférerais ailleurs, parce que, ici, on ne travaille guère que pour l’État et que, de plus, on est seul, tandis qu’à terre, dans un établissement agricole, on peut faire venir sa famille, sa femme ou se marier.

— Ta femme veut donc bien te rejoindre ?

Pierre connaissait à peu près l’histoire conjugale de son ancien accouplé de Toulon.

— Non, je ne crois pas ; je parle pour toi. Nous aurions une case à nous ; après avoir travaillé pour l’administration, tu prendrais soin de notre jardin. Enfin nous aurions une existence plus agréable et nous gagnerions de l’argent.

— Tu crois ! Et puis, comme tu dis, il y a les femmes ! Ça manque un peu trop ici !

Rabot avait prononcé ces mots avec son gros rire de paysan sensuel qu’il était toujours.

— Alors je puis faire notre demande ?

— Tu sais bien que je te suivrai partout. À la vie, à la mort ! Ça été mon idée, dès le premier jour, là-bas ! quand on nous a rivés.

Le lendemain, Mourel adressa par la voie hiérarchique, au directeur général du pénitencier de Cayenne, une requête tendant à être envoyé avec Rabot à l’établissement Saint-Laurent, qui, fondé depuis trois ans sur les bords du Maroni, était en pleine prospérité.

Il rappelait modestement les bonnes notes qu’il avait toujours eues, aussi bien pendant son séjour au bagne que depuis son arrivée aux îles du Salut ; les faveurs dont il avait été successivement l’objet, en raison de sa conduite irréprochable, les services qu’il pourrait rendre dans les bureaux ; il disait l’espoir qu’il avait de décider sa femme à venir le rejoindre quand il lui apprendrait qu’il avait un abri convenable à lui offrir, et il donnait Rabot, ce qui était exact d’ailleurs, comme un ouvrier bûcheron de premier ordre.

Car ce n’était pas au hasard que le mari de Rose avait choisi comme future résidence cet établissement de Saint-Laurent ; c’était après avoir soigneusement consulté une carte de la Guyane que, précisément, il avait été chargé de graver pour un ingénieur de la marine en mission hydrographique à Cayenne.

Il avait appris ainsi qu’on exploitait surtout dans ce pénitencier les richesses forestières de la contrée, et que c’était là l’extrême frontière de la colonie du côté de la Guyane anglaise, dont ne le séparaient que le territoire hollandais et une centaine de lieues de mer.

Aussi fut-ce avec une impatience fébrile qu’il attendit qu’une décision fut prise à son sujet.

Cette attente dura plus de trois mois, et enfin, un beau jour, le commandant de l’île Royale le fit appeler pour l’informer que sa requête avait été bien accueillie par le gouverneur. Il devait se préparer, ainsi que son ami Rabot, à partir très prochainement pour Saint-Laurent.

En effet, quarante-huit heures plus tard, ils s’embarquèrent tous deux sur le petit aviso qui, toutes les semaines, visitait les divers établissements de la côte, et le lendemain de leur départ, ils entrèrent dans le Maroni, passèrent devant les Hattes, petit pénitencier en formation, au milieu des Indiens Galibis, et après avoir suivi pendant une dizaine de lieues les rives boisées du fleuve, ils arrivèrent à destination.

En sautant de l’aviso à terre, Mourel poussa un soupir de soulagement et serra vigoureusement la main de Pierre, qui ne comprenait rien à sa joie.

Il semblait à Jean qu’il avait déjà fait un premier bond vers la liberté.

Le pénitencier de Saint-Laurent ne ressemblait plus déjà aux autres pénitenciers qui, à cette époque, ne se composaient d’ordinaire que du camp des transportés, entouré du logement des soldats et des surveillants, puis de l’église, de l’hôpital et de la maison du commandant et de ses officiers.

Saint-Laurent devenait une ville et, sans son climat insalubre, c’eût été, avec le Maroni à ses pieds et ses grandes forêts pour ceinture, le séjour le plus enchanteur.

Nulle part végétation tropicale plus luxuriante, terre plus prodigue de ses dons, fleurs plus embaumées, nuits plus poétiques, ciel plus scintillant d’étoiles.

Malheureusement, grâce aux fièvres, aux chaleurs torrides, aux reptiles et aux fauves, la mort y coudoyait de trop près la vie.

Cependant il se reconstituait là des existences nouvelles, bien dignes d’intéresser les moralistes.

De nombreux mariages se faisaient entre déportés.

L’un des plus curieux de ces ménages était à cette époque celui de deux conjoints dont l’un, le mari, avait tué sa première femme, et l’autre, l’épouse, avait assassiné son premier seigneur et maître. Ces gens-là vivaient en parfait accord, la jalousie posthume ne pouvant guère, il est vrai, être éveillée chez eux par les souvenirs du passé.

Des malheureuses condamnées pour infanticide devenaient là-bas d’excellentes mères, et l’école des petites filles était tenue, fort bien tenue, par une transportée qui avait eu son heure de célébrité sous Louis-Philippe, Mlle X…, qu’on ne connaissait à Cayenne que sous le nom de la Comtesse.

Après s’être rendue coupable, par amour, d’une tentative d’empoisonnement, elle avait été condamnée à vingt ans de réclusion. Elle a été graciée sous l’Empire.

Mais tout cela laissait Mourel fort indifférent, décidé comme il l’était à fuir les rives du Maroni à la première occasion.

D’abord il se mit au mieux avec ses chefs.

Au bout de moins de six mois, le capitaine d’infanterie de marine qui commandait à Saint-Laurent avait en lui la confiance la plus absolue, et les sœurs de Saint-Joseph, qui dirigeaient l’hôpital dont il avait orné la chapelle et pour lesquelles il se montrait plein de déférence, le proclamaient le plus doux et le plus utile des transportés.

Il en était à peu près de même de Rabot, qui avait été élevé au grade de chef d’équipe dans les défrichements.

Les deux amis se retrouvaient après la journée et vivaient ensemble dans le carbet, la case qu’ils avaient construite ; ils travaillaient pour leur compte en dehors des heures de service, soumis seulement à l’appel de chaque jour, vêtus comme bon leur semblait, somme toute, relativement libres et paraissant prendre très philosophiquement parti de leur sort, quand, un soir, Mourel interpella son compagnon en ces termes :

— Tu te souviens qu’il y a près de deux ans, je t’ai dit, sur le bord de la mer, à l’île Royale : J’en ai assez des îles du Salut.

— Oui, et tu as joliment fait, puisque tu as obtenu notre envoi ici, où nous sommes bigrement mieux.

— Eh bien ! maintenant, c’est de Saint-Laurent dont je ne veux même plus !

— Je ne comprends pas !

— Je suis décidé à m’évader.

Tu veux décarrer, arpenter le trimar, toi qui a un si bon fourbi ? (Tu veux te sauver, courir la campagne, toi qui as un si bon emploi ?)

Pierre était si stupéfait de cette confidence qu’il reparlait argot, bien qu’il n’ignorât point combien cela déplaisait à Jean.

Ce retour de Pierre à l’ignoble langage du bagne n’émut pas Mourel ; il était trop entièrement à son projet pour y faire attention. Aussi répondit-il aussitôt à son ami :

— C’est mon idée fixe de me sauver.

Et les cognes ? Tu sais que si tu es paumé, ça sera le rappel au pré, avec le gobelet, les tartoufles, la double cadelle, le boye, etc., etc. (Et les gendarmes ? Tu sais que si tu es repris, ce sera ta rentrée au bagne, avec la prison, les menottes, la double chaîne, la bastonnade, etc., etc.)

— Je suis décidé à tout risquer pour recouvrer ma liberté.

— Alors risquons tout ! Je ne flancherai pas ; je ne crains pas plus que toi la camarde. (Je ne reculerai pas, je n’ai pas plus que toi peur de la mort.)

— Tu veux aussi t’évader ? Réfléchis, tu n’as plus que trois ou quatre ans à faire. Je ne voudrais pas t’entraîner dans mon malheur, si je ne réussis pas.

Assez dévidé ! (Assez causé.) Est-ce que je puis me séparer de toi ! Quel est ton plan ?

— Fort simple. Nous descendrons le Maroni jusqu’à la mer, et une fois arrivés sur la côte hollandaise, nous remonterons jusqu’à la Guyane anglaise.

— À la nage ?

— Imbécile ! C’est demain dimanche, nous serons libres de nous promener toute la journée ; je te montrerai notre navire.

— Ah ! j’aime mieux ça !

— Avant huit jours nous serons loin, je te le promets. En attendant, dormons.

Un quart d’heure après, Pierre, insouciant et plein de confiance, reposait le plus tranquillement du monde, tandis que Mourel, au contraire, demeurait éveillé, tout à son évasion, dont il calculait les moindres chances.

Cependant, le lendemain, il fut prêt le premier, et lorsque, vers sept heures du matin, les surveillants qui venaient de se lever, eux aussi, virent passer devant leur poste les deux transportés, leurs engins de pêche sur l’épaule, ils répondirent amicalement à leur salut, ne se doutant guère qu’ils songeaient si peu à employer leur dimanche à la façon de paisibles riverains de la Seine.

Jean et Rabot suivirent d’abord la route qu’on était en train d’ouvrir en pleine forêt, dans la direction des Hattes, parallèlement au Maroni, en descendant vers la mer, et après avoir marché ainsi pendant plus d’une heure, ils prirent à leur gauche un petit sentier sous bois, qui allait droit au fleuve.

D’épais palétuviers baignaient dans le Maroni les pieds de leurs racines, colonnes rugueuses, sortes de pilotis qui les soutenaient au-dessus du niveau de la rivière et formaient sous leurs arceaux de mystérieux abris.

À travers cet inextricable dédale de végétation, Mourel conduisit Pierre sur la rive.

Là il lui dit, en lui montrant une espèce de radeau naturel, composé d’arbres énormes, acajous noirs et bayols garnis de leurs branches feuillues et solidement retenu aux mangliers de façon à résister au courant qui, sans cela, l’eût entraîné au large :

— C’est là-dessus que nous filerons !

— Là-dessus ? Tu es fou ! En voilà une drôle de chaloupe !

— Tu as mal vu. Regarde entre les bayols.

En s’accrochant à l’une des branches pendantes du palétuvier, Rabot se pencha et aperçut alors, cachée au milieu du feuillage, une petite embarcation.

— Ah ! sapristi, c’est vrai ! s’écria-t-il ; une coquille de noix !

— Bien assez grande pour nous deux !

— Où as-tu trouvé ça ?

— C’est une pirogue que j’ai achetée à des Indiens des Hattes, en leur disant que c’était pour aller à la pêche, en sorte qu’elle est garnie de ses pagaies, d’un mât, d’une voile et même de filets et de lignes.

— Parfait ! Et nous partons ?

— Cette nuit même, après avoir emporté des armes et des provisions. Maintenant que tu sais tout, remontons du côté de Saint-Laurent. Il ne faut pas qu’on y suppose que nous avons fait une trop longue excursion. Ça pourrait donnerl’éveil.

— Toujours mariole (malin) !

Une heure plus tard, ceux des habitants libres de la colonie qui, eux aussi, profitaient du dimanche pour se promener, purent voir Pierre et Jean se livrer à leur passion pour la pêche à peu de distance du pénitencier et vers dix heures du soir, si quelque surveillant était passé devant le carbet des deux amis, il aurait seulement constaté qu’il y régnait un calme des plus rassurants.

Il est vrai que la case était vide, car, au même instant, le faussaire et l’incendiaire s’embarquaient sur leur radeau, coupaient les amarres qui le retenaient aux racines d’un manglier, le poussaient au large et commençaient à descendre le Maroni.

La nuit était noire, avec un ciel bas et sans étoiles, des plus favorables pour une évasion.

S’il en eût été autrement, et même s’il avait fait grand jour, on n’aurait vu, d’ailleurs, dans la masse flottante où étaient blottis les fugitifs, que ce qu’on apercevait souvent au milieu du fleuve des arbres arrachés aux rives par quelque ouragan et que le courant emportait.

À la hauteur du pénitencier, ce courant n’était guère que de trois milles, mais on le trouvait de plus en plus rapide en aval, au fur et à mesure qu’on gagnait l’embouchure, surtout au moment de la marée descendante !

C’était sur cela que comptait Mourel.

La vitesse de la fuite était en effet une condition indispensable de succès, car le chenal navigable du Maroni longeait absolument la côte française, d’où ils pouvaient être happés au passage par les Indiens, toujours à l’affût des bois de construction à la dérive.

Pour échapper à ce danger, ils avaient immergé à l’arrière de leur bateau un long madrier plat qui leur servait de gouvernail, et ils se tenaient au large autant que le permettait la profondeur des eaux.

Ils naviguèrent ainsi jusqu’à trois heures du matin, et sentirent bientôt que le courant, devenu plus fort, les entraînait.

Cela était heureux, car le jour commençait à poindre. Or on sait avec quelle rapidité il vient et disparaît dans les pays intertropicaux.

Les échappés de Saint-Laurent pouvaient déjà reconnaître à l’avant, à demi découvertes par la marée, les nombreuses îles de palétuviers qui encombrent l’embouchure du Maroni et où, dès que le soleil est levé, viennent bailler les monstrueux sauriens, les énormes tortues, tous les hideux reptiles du fleuve.

Ils commencèrent alors à dégager leur pirogue des branchages qui la recouvraient et la transportèrent à gauche du radeau, c’est-à-dire du côté de la rive hollandaise, de façon à n’avoir plus qu’à déborder, dès qu’ils seraient en mer, loin de tous les regards.

Ce travail était terminé quand ils arrivèrent par le travers des Hattes, pointe extrême de la colonie.

Nos deux héros se tenaient immobiles au milieu du feuillage, car ils passaient tout près du rivage, d’où ils pouvaient être aperçus, et Jean suivait des yeux un grand épervier pagari, devant lequel fuyaient à tire d’aile des volées de petits oiseaux, quand tout à coup il entendit à ses pieds un horrible cri, à demi étouffé.

Il baissa les yeux et se redressa avec épouvante.

Un énorme caïman s’était à demi hissé sur le radeau par l’un des interstices que laissaient les arbres entre eux, et il avait saisi dans sa redoutable mâchoire une des jambes de Rabot, qui se tordait de douleur.

Mourel bondit à la pirogue, y prit sa carabine, revint à son ami, et il allait faire feu dans la gueule sanglante du monstre, quand Pierre, par un dernier effort, saisit le canon de l’arme et dit, à travers ses plaintes :

— Non, ne tire pas ! On t’entendrait des Hattes, tu serais perdu !

Et le membre pantelant, l’immonde saurien ayant plongé en emportant sa proie, le malheureux retomba en arrière, défiguré, pâle, les yeux déjà clos et murmurant :

— Je t’avais bien dit, Jean, que c’était à ! a vie à la mort ! Adieu !

Et s’aidant de ses mains, ayant que son compagnon pût le retenir, cet homme, qu’une passion brutale avait jadis conduit au crime et que l’amitié rendait sublime, se laissa glisser dans le fleuve, où il disparut.

Mourel était demeuré debout, hypnotisé par l’horreur et sentant, malgré tout son scepticisme, ses yeux se remplir de larmes à cet héroïsme de son ancien accouplé du bagne.

Mais il s’accroupit vivement au milieu du feuillage.

Emporté par la marée descendante, le radeau n’était qu’à quelques brasses d’un côtre de l’État qui, mouillé devant les Hattes, attendait que la mer remontât pour donner dans le Maroni.

Heureusement que tout le monde dormait encore à bord !

L’homme de veille ne jeta pas même un coup d’œil sur ces arbres flottants, et vingt minutes plus tard, Jean était installé dans sa pirogue, le long de la côte hollandaise, sur laquelle le portaient tout à la fois le courant et la brise du large.

Déjà il ne pensait plus au pauvre Pierre, mais seulement aux quatre-vingts lieues qui le séparaient de la Guyane anglaise, c’est-à-dire de la liberté.

Et cette traversée, ne pouvant affronter la haute mer dans sa frêle embarcation, Mourel devait la faire le long d’une côte inhospitalière dans sa partie boisée, où n’habitaient que des fauves, et dangereuse où c’était, au contraire, l’homme qui régnait, puisque tout forçat arrêté sur la terre hollandaise était rendu aux autorités de Cayenne, à moins qu’il ne fût libéré ou repris de justice.

Or ce n’était point là le cas du mari de Rose ; mais comme il avait confiance en sa bonne étoile et aussi en son adresse, il se mit bravement à côtoyer la rive, s’aidant tantôt de la pagaie, tantôt de la voile, naviguant en quelque sorte sous les arbres mêmes, pour ne pas être vu des navires au large.

Le soir de sa première journée, il avait fait près de vingt lieues sans aucune fâcheuse rencontre.

Alors il amarra sa pirogue aux anfractuosités d’une roche à fleur d’eau et se hasarda à prendre un peu de repos, car il était brisé de fatigue. Depuis trente heures, il n’avait pas fermé les yeux.

Mais, cela se comprend, il ne dormit qu’à moitié, hanté par le souvenir de l’horrible fin de Rabot, fin qui pouvait être la sienne, les parages où il se trouvait n’étant pas moins horriblement peuplés que le Maroni.

Cependant le lendemain, à l’aube, il reprit sa course, évitant avec soin de se trop rapprocher de terre, et, lorsqu’il passait devant des lieux habités, tendant ses filets, laissant pendre sa voile, ne se pressant plus, ayant enfin toutes les allures d’un pêcheur du pays.

C’est ainsi qu’il franchit en soixante-douze heures les embouchures des grands cours d’eau de la Guyane hollandaise le Surinam, la Comorrine, la Cottica, souvent à portée de vue des bâtiments qui venaient de Paramaribo ou s’y rendaient, et il avait tout droit d’espérer qu’il arriverait heureusement au terme de son hardi voyage, car la mer restait belle, bien que le ciel fût couvert, lorsque le quatrième jour de son départ, au moment où le soleil descendait, la brise qui venait de terre sauta tout à coup et se mit à souffler du nord avec violence.

— Vais-je donc échouer au port ? se demanda Jean avec terreur, en voyant la mer grossir et l’horizon devenir menaçant.

Bientôt, en effet, rapidement, comme cela se produit dans les zones tropicales, l’orage gronda, les vagues s’élevèrent et la pirogue, que Mourel ne pouvait songer à soutenir avec sa voile, fut à la merci des flots.

Lorsqu’elle montait sur la crête des lames, il apercevait la côte, vers laquelle le vent et le courant le poussaient, puis, au-delà du sable et des récifs, il distinguait des constructions diverses dont il ne pouvait reconnaître la nature, car la nuit commençait à se faire.

Avait-il dépassé le Corentin qui sépare la Guyane hollandaise de la Guyane anglaise ? Il l’ignorait.

Était-ce la terre d’asile qui se dressait devant lui, ou était-ce au bagne que le rejetaient les éléments déchaînés ? Il n’en savait rien.

Mais ce qu’il comprenait, c’est que la lutte était impossible et qu’il devait se soumettre, qu’il allât à la mort ou à la liberté !

Néanmoins, avec une énergie suprême, il s’efforçait de se tenir debout à la lame, pour arriver au rivage dans les moins mauvaises conditions possibles, quand, soudain, une vague énorme souleva la pirogue, l’entraîna sur son sommet et, déferlant sur la rive, la lança au loin, brisée, en même temps que Jean, meurtri, aveuglé, roulait sur le sable en jetant un cri de douleur.

Quelques secondes après, il eut le sentiment qu’on le tirait en arrière, sans doute pour que le flot ne vint pas le reprendre.

Alors il ouvrit les yeux.

Deux Européens étaient penchés sur lui.

— Où suis-je ? leur demanda-t-il.

— À Berbice, répondit en anglais un de ses sauveurs.

Berbice, c’était le premier point de la Guyane anglaise.

S’il avait été le jouet de l’ouragan quelques milles plus à l’est, c’était sur le territoire hollandais qu’il eût été jeté, pour être immédiatement remis aux autorités françaises.

— Berbice répéta-t-i ! avec un sourire, mais d’une voix éteinte, car il souffrait horriblement et ne parvenait pas à se mettre debout, Berbice ! Ah ! sauvé !

Et refermant les paupières, il s’étendit lourdement sur le sable, peut-être en bénissant Dieu.

Les hommes qui étaient venus à son secours l’emportèrent évanoui.