La Duchesse Claude (Pont-Jest)/X

E. Dentu (p. 206-228).

X

CINQ ANNÉES AU BAGNE


On se rappelle qu’après sa condamnation, Jean Mourel, furieux de l’abandon de sa femme, avait refusé de signer son pourvoi en cassation et qu’il avait été dirigé sur le bagne de Toulon.

À cette époque, depuis longtemps déjà, ceux que la loi avait frappés de peines infamantes ne s’en allaient plus à destination à pied, enchainés comme des bêtes fauves, objet du mépris public et provoquant souvent les plus tristes scandales, car bon nombre d’entre eux, affectant de prendre gaiement leur sort, riaient, chantaient et, malgré le bâton des argousins, répondaient par des propos obscènes aux insultes de ceux qui accouraient pour les voir passer.

Successivement, Louis-Philippe et le Gouvernement provisoire de 1848 avaient fait disparaître la marque, l’exposition publique et la chaîne.

Mais si ce dernier spectacle, dégradant pour l’humanité, n’était plus donné a la foule avide d’émotions malsaines, les grandes voies terrées destinées à relier le centre de la France à la Méditerranée et à l’Océan n’existant pas encore, les condamnés faisaient leur voyage dans des voitures cellulaires.

Ces voitures étaient à peu près ce qu’elles sont aujourd’hui : de grandes caisses suspendues et divisées en douze compartiments, dont l’un réservé au brigadier de gendarmerie chargé de surveiller les prisonniers.

On s’explique facilement quelles horribles pensées accablaient ceux qui, dans ces cellules étroites, devaient garder le silence et une immobilité relative, puisqu’ils pouvaient seulement se tenir debout ou assis et s’en allaient vers le terrible inconnu du bagne.

Lorsque ces voitures contenaient des récidivistes, des chevaux de retour, comme disent les forçats, que Toulon, Brest ou Rochefort avaient déjà vus, ceux-là regrettaient certainement la chaîne d’autrefois, avec laquelle la route était plus longue, plus infamante encore, il est vrai, mais aussi moins monotone, plus gaie pour ceux qui, se souciant fort peu de la honte qu’ils recueillaient en chemin, ne songeaient qu’à jouir du grand air et à récolter les aumônes qu’ils savaient obtenir par leurs lazzis ou leurs plaintes simulées.

Mais Jean Mourel lui, n’était ni un cynique ni un désespéré. Le lendemain même de sa condamnation, en quelque sorte, il en avait pris son parti, et quand il fut enfermé dans son cachot roulant, il ne songea au passé que pour maudire sa femme, et à l’avenir que pour se promettre de manœuvrer le plus habilement possible, de façon à le rendre moins douloureux à supporter.

Il se dit qu’il n’avait que vingt-sept ans, était d’une excellente santé, que, grâce à son intelligence et à son instruction, les travaux forcés seraient moins pénibles pour lui que pour tant d’autres, car bien certainement, après un certain temps d’épreuve, on l’emploierait dans les bureaux de l’arsenal ; et en pensant aussi qu’il obtiendrait peut-être, dans quelques années, une réduction de peine, il était résolu a accepter les plus rudes corvées sans murmurer, afin de gagner, par sa bonne conduite, une rapide amélioration de son sort.

Grâce à cette philosophie ou plutôt à ces raisonnements fort sages, lorsque, dix jours après son départ de Reims, le mari de Rose Lasseguet mit pied à terre dans la grande cour du bagne de Toulon, sa physionomie ne portait pas trace d’abattement, ni même de fatigue.

Ce fut d’une voix calme qu’il répondit à l’appel de son nom, et comme, de tous les arrivants, il était le mieux tourné et que ses traits n’étaient pas ceux d’un homme violent, le commissaire de la marine, qui assistait à la réception de ses nouveaux pensionnaires, le remarqua. Aussi, après avoir pris connaissance de sa feuille de route, esquissa-t-il un sourire de satisfaction.

Jean Mourel n’était pas un de ces criminels sanguinaires et dangereux qui rendaient si difficile la surveillance et nécessitaient fréquemment des répressions terribles. C’était déjà une bonne note à son actif.

Il n’en fut pas moins astreint, ainsi que les autres, à prendre le bain réglementaire dans l’une des bailles qui étaient les baignoires du bagne, et cela fait, il dut remplacer les vêtements avec lesquels il avait voyage par la livrée d’infamie : une casaque de moui rouge avec un collet jaune, collet spécial aux condamnés à vingt ans un pantalon de drap jaune, fendu sur le côté, pour laisser passer la chaîne, et fermé par des boutons ; une chemise de grosse toile et un bonnet rouge, sur lequel était fixée la plaque de fer-blanc, portant, découpé, son numéro : 2817.

Le bonnet vert était réservé aux forçats à vie.

Cependant, malgré tout le calme dont il avait fait provision, le malheureux n’en sentait pas moins son cœur battre à rompre sa poitrine à chacun de ses premiers pas dans sa honteuse existence nouvelle, mais sachant qu’il avait à subir bien d’autres épreuves plus épouvantables encore, son courage ne faiblissait pas.

Aussi ne trahit-il même aucune surprise lorsque l’adjudant de la chiourme lui ordonna de se présenter au ferrement.

Alors, obéissant aux indications qui lui étaient successivement données, et ne faisant qu’imiter d’ailleurs ce qu’il venait de voir exécuter par ses compagnons de route, Jean s’étendit, le genou ployé, sur un grand banc de bois, dans la partie évidée duquel il plaça le bas de sa jambe gauche ; le chapoulier — c’est le nom du forçat chargé de cette triste besogne — lui passa à la cheville un anneau, ou manille en acier, et il introduisit dans le trou de cette manille un boulon, qu’il riva à froid, à l’aide d’un lourd marteau lancé à toute volée, et dont la moindre déviation aurait estropié le patient pour toute sa vie.

L’opération ne dura que deux minutes et eut lieu sans accident.

L’horrible maréchal-ferrant, auquel sans doute les récidivistes doivent leur surnom de chevaux de retour, était adroit, et Mourel n’avait pas bronché. Mais lorsqu’il se remit debout, le faussaire ne put s’empêcher de tressaillir.

À l’autre extrémité de la chaîne que terminait sa manille et qui, maintenant, faisait en quelque sorte partie de lui-même pour vingt ans, se trouvait un homme, un frère en double captivité.

Sans qu’il s’en fût aperçu, on avait réuni sa chaîne à celle d’un autre forçat par un anneau de jonction.

Il était accouplé.

Or, au bagne, l’accouplement, inhumain moyen de surveillance, devenait souvent une atroce aggravation de peine.

Dans cet enfer, en dépit de la contagion morale qui en résultait, étaient mêlés trois ou quatre mille individus, sans distinction d’âge et de criminalité. C’était au hasard des vides que se faisaient ces unions monstrueuses, supplice nouveau et le plus douloureux de tous parfois pour quelques-uns de ceux auxquels il était infligé.

En effet, il arrivait souvent qu’un malheureux, devenu criminel par passion ou dans un accès de colère aveugle dont il se repentait, était accouplé à quelque ignoble assassin cuirassé contre tout remords, prêt à commettre de nouveaux forfaits, même au bagne.

Sur les quais, le long des magasins, on croisait des couples que le crime seul avait formés.

Un ex-banquier, qui n’avait pas encore perdu sous la casaque rouge toute tournure mondaine, marchait côte à côte, rivé à lui, avec un ancien garçon d’écurie ; un mauvais prêtre, brebis galeuse chassée du troupeau avant même que la cour d’assises s’en fût emparée, suivait, l’air paterne, les yeux baissés, le front hypocrite, le teint blême, un grand gaillard qui, d’un ton moqueur, psalmodiait des cantiques à son oreille.

On rencontrait, ici des hommes jeunes traînant à leur remorque, brutalement, des vieillards, sinon par l’âge, du moins par la fatigue et le dépérissement ; là des forçats de cinquante ans, robustes, bestiaux, vieux pensionnaires du bagne et suant le vice, conduisant par leur chaîne, comme s’ils fussent des esclaves à eux, des nouveaux venus, des coupables d’hier, en quelque sorte des enfants, qu’ils s’efforçaient cyniquement de façonner à l’infamie.

Et tout cela sous les yeux des gardes-chiourme qui riaient ou faisaient la sourde oreille, remplis d’indulgence pour tous ceux dont ils tiraient profit.

Car, à cette époque, sauf la liberté, les forçats, grâce à la complicité de leurs surveillants subalternes, pouvaient tout acheter : et ils pouvaient aussi tout faire, pourvu qu’il payassent.

Or, bien que le règlement n’autorisât aucun d’eux à avoir plus de dix francs à la fois, bon nombre de ceux qui travaillaient dans les bureaux ou pour les bazars avaient toujours en leur possession des sommes d’une certaine importance.

Jean Mourel n’ignorait rien de ces choses ; la promiscuité des bagnes, il en connaissait toutes les horreurs pour les avoir lues dans quelques-uns des livres mêmes qua’il avait illustrés.

Il avait, lui, dessiné la livrée maudite avant de l’endosser.

On comprend donc aisément avec quelle anxiété il interrogea du regard la physionomie et l’attitude de celui que sa chute lui donnait pour compagnon.

Mais il fut bientôt rassuré.

Les traits de ce condamné, de son âge à peu près, ne trahissaient pas une nature brutale, et sa voix fut presque douce lorsque, l’invitant à se rapprocher tout à fait par la seule tension de la chaîne qui les unissait, il lui dit :

— Eh oui ! c’est dur, camarade, mais vous vous y ferez ! Ah ! vous auriez pu tomber plus mal qu’avec moi !

Et l’entraînant à l’écart, c’était un dimanche, on se reposait, il lui raconta tout de suite son histoire, comme s’il eût hâte de le calmer complètement ; histoire des plus simples, semblables à tant d’autres drames dont les campagnes sont souvent le théâtre.

Il s’appelait Pierre Rabot, était Normand et avait vingt-cinq ans à peine.

Après avoir suivi jusqu’à sa douzième année l’école de son village, il était allé de ferme en ferme comme domestique, plutôt bon que mauvais sujet, travailleur, probe, mais quelque peu coureur et buveur. Il était arrivé ainsi au jour de la conscription qui, malheureusement pour lui, l’avait épargné, comme fils aîné de veuve, et il était entré en qualité de garçon de labour chez un riche paysan des environs de Valognes.

Là, il avait eu la mauvaise chance de devenir amoureux de la fille de la maison ; on la lui avait refusée en le chassant, et alors, une nuit qu’il était ivre, agissant comme une brute, sans même se rendre compte de ce qu’il faisait, il avait mis le feu à la ferme, aux granges, aux meules de celui qui n’avait pas voulu de lui pour gendre.

Personne, heureusement, n’avait péri dans cet incendie.

Aussi, grâce aux circonstances atténuantes que lui avait accordées le jury, s’en était-il tiré avec une condamnation à quinze ans de travaux forcés.

Le jour où le hasard venait de lui donner Mourel pour compagnon de chaîne, en remplacement d’un vieux forçat mort à la peine, Rabot était à Toulon depuis déjà deux ans.

Sa conduite était bonne ; s’il n’avait encore été l’objet d’aucune faveur, c’est qu’il était complètement illettré et n’avait pas même un ces métiers manuels dontl’exercice procurait aux pensionnaires des bagnes une existence moins pénible, parfois même douce et facile.

Le récit de Pierre ne dura donc que quelques minutes.

— Et vous ? demanda-t-il à Jean, lorsqu’il eut terminé.

Et, comme le malheureux hésitait, l’incendiaire reprit bien vite :

— Oh ! vous n’êtes pas forcé de parler, mais ça viendra ! On ne peut guère rien se cacher l’un à l’autre, voyez-vous, quand on se tient de si près !

Il faisait sonner les anneaux de leur chaîne sur le pavé.

— C’est vrai ! répondit alors Mourel en tressaillant.

Et comprenant aussitôt qu’il serait maladroit à lui de repousser les avances amicales de son accouplé, qui, d’ailleurs, ne paraissait pas un méchant homme, il ajouta :

— Eh bien ! moi, j’ai fait des faux billets, j’en ai pour vingt ans.

— Des faux billets ?

Le paysan ne savait pas ce que cela voulait dire.

— Oui, des faux billets de la Banque de France, expliqua le mari de Rose.

— Diable ! fit avec admiration Rabot, vous êtes mariole (malin), vous ! Si vous le voulez, je ne vous aurai pas longtemps au bout de notre cadelle (chaîne), car pour peu que vous ayez des protecteurs, vous passerez bientôt dans les payols (les écrivains employés de bureaux). Moi, je ne sais pas seulement me servir d’une brodeuse (une plume). Je ne pourrais pas même taroquer mon santre (signer mon nom).

Le bas-Normand avait déjà remplacé son patois natif par l’ignoble argot des assassins et des voleurs.

Mais un coup de cloche mit fin à son enthousiasme.

L’heure du repas du soir sonnait à toute volée. Il entraîna Mourel et ils allèrent s’accroupir autour de la gamelle où leurs compagnons d’escouade puisaient déjà, gloutonnement, les fayots et les fèves de la soupe quotidienne, en y trempant leur biscuit de mer.

Car c’était là à peu près la nourriture ordinaire des forçats. Ils n’avaient de la viande que lorsqu’ils appartenaient à certaines catégories privilégiées et du vin que les jours de travail.

Il est vrai qu’ils pouvaient toujours se procurer d’autres aliments près du fricotier établi dans chaque salle, car cet industriel était autorisé à vendre de tout, sauf de la volaille et des spiritueux.

Mais Jean, cela s’explique, était sans appétit.

Tout en s’efforçant de dissimuler son dégoût, il toucha peu à ce brouet qui n’était pas plus mauvais du reste que celui des matelots à bord des bâtiments de l’État ; il répondit à peine aux interpellations de ses camarades de plat, qui, la plupart, le plaisantaient impitoyablement en lui souhaitant la bienvenue ; et ce fut avec un véritable soulagement que, le repas terminé, il suivit Rabot dans la cour, puis, quand sonna l’heure de la rentrée, qu’il se laissa conduire par lui dans la salle où son escouade, en compagnie de dix autres, était bouclée toutes les nuits.

Ce dortoir, que précédait un poste où se tenaient les soldats de la chiourme, fusils chargés, avait une quarantaine de mètres de longueur sur dix de large.

Maculées de dessins grossiers, malgré la surveillance des gardiens, les murailles, ainsi que le plafond, y étaient blanchies à la chaux, et il existait de chaque côté un lit de camp, le tollard, où les forçats, une fois installés, étaient retenus par le pied au ramas, épaisse barre de fer qui courait tout le long du lit de camp, et dans laquelle on passait le soir l’anneau de jonction de la chaîne de chacun des prisonniers.

Ils restaient là jusqu’au lendemain, pouvant s’étendre ou s’asseoir, mais non s’éloigner plus que ne leur permettait la longueur de leur chaîne et le bon plaisir de leur accouplé.

Des fanaux accrochés çà et là éclairaient ce lugubre tableau qui, sous leurs lueurs vacillantes, se faisait plus horrible encore.

Quand, après avoir pris place sur la couche horrible auprès de Pierre, Jean sentit qu’il y était retenu, comme une bête fauve, à l’un des barreaux de sa cage, il ferma les yeux pour ne plus voir autour de lui, il se boucha les oreilles pour ne plus entendre le bruit sinistre que faisaient, avec leurs fers, ses compagnons en s’agitant sur le tollard, et alors la tête entre ses mains, il laissa couler silencieusement ses larmes, larmes de honte et de rage tout à la fois.

Pour la première fois peut-être depuis son départ de Reims, il avait le sentiment complet de son abjection, il se souvenait tout à fait.

Il se rappelait ce qu’il avait été, comprenait bien où il était descendu et, voulant s’imaginer, pour s’excuser lui-même de son crime, qu’il y avait été conduit par son amour pour Rose, ainsi que, trompé par son client, l’avait plaidé si éloquemment son défenseur, Me Duval, pour attendrir le jury, il se sentait haïr de plus en plus celle qu’il accusait de l’avoir impitoyablement abandonné après avoir causé sa perte.

Qu’était-elle devenue ? pensait-il. Comme elle devait le mépriser et se moquer de lui, dans les bras d’un autre ! Oh ! il saurait bien la retrouver un jour pour se venger !

Puis, lorsque Mourel eut maudit et pleuré pendant de longues heures, le calme lui revint un peu brisé de fatigue, il s’endormit, et le lendemain, au point du jour, quand le sifflet de l’adjudant des chiourmes donna le signal du réveil, il était déjà, de nouveau, prêt à toutes les épreuves.

S’il avait eu un métier, s’il avait été cordonnier, tailleur ou serrurier, par exemple, on l’aurait immédiatement classé, surtout en raison des motifs de sa condamnation, qui ne le désignaient pas comme un homme dangereux, dans la catégorie de « la petite fatigue », parmi les forçats qui travaillaient de leur état dans les ateliers, dans les magasins, ou à bord des navires.

Malheureusement il était un artiste plutôt qu’un ouvrier, et il ne pouvait être utilisé que dans les bureaux ou à l’hôpital. Or, il fallait qu’une place y fût vacante et que sa bonne conduite et des protections la lui fissent donner.

En attendant, cette supériorité qu’il avait sur ses camarades le soumettait à « la grande fatigue », c’est-à-dire aux travaux les plus pénibles et les plus grossiers de l’arsenal : l’attelage aux chariots, le virage au cabestan, le rangement des parcs à boulets, l’armement des chaloupes, cela, par tous les temps, sous le soleil tropical de l’été, aussi bien que par le souffle âpre et glacé du mistral d’hiver.

C’était là d’ailleurs ce que faisaient chaque jour les matelots, dans des conditions autrement dures que celles des forçats, car le plus souvent, ou plutôt toujours, il fallait employer vingt, trente condamnés pour obtenir la même somme de force que donnaient dix hommes libres aiguillonnés par l’amour-propre et le sentiment du devoir.

Il est vrai que « la grande fatigue » faisait parfois courir les plus affreux dangers aux pensionnaires du bagne, en raison de leur enchaînement deux par deux.

Lorsqu’un couple de ces misérables portait un lourd fardeau, gravissait des échafaudages, s’embarquait et manœuvrait à bord par gros temps, chacun des accouplés devait régler soigneusement ses moindres mouvements sur ceux de son compagnon de chaîne, car une maladresse ou un mauvais vouloir de l’un pouvait être la mort pour tous deux.

Il est difficile de rêver spectacle plus horrible que celui qu’offraient ces forçats pendant qu’ils exécutaient certains travaux déjà périlleux par eux-mêmes.

Et ce n’était pas tout ! Les bonnets rouges ou verts de « la grande fatigue » ne recevaient aucun salaire, jamais de viande, seulement un peu de vin, tandis que ceux de « la petite fatigue » gagnaient quelque argent, ce qui leur permettait de se mieux nourrir, sans compter qu’ils travaillaient presque toujours à l’abri.

Mais tout cela, momentanément, importait peu à Mourel.

Il se soumit et exécuta les plus rudes corvées sans se plaindre, se contentant d’adoucir son sort et celui de Rabot autant qu’il le pouvait avec la petite somme qu’il avait apportée de Reims et ce qu’il reçut successivement d’anciens amis qui s’apitoyaient sur son sort, convaincus qu’il n’était devenu criminel que par amour, et d’un grand éditeur de Paris resté son débiteur.

Pendant les heures de repos, il apprenait à lire à Pierre, son dévoué corps et âme, ou il gravait pour le bazar du bagne une foule de petits objets qui le firent bientôt connaître.

Le chef de la chiourme parla de lui au commissaire ; celui-ci prit connaissance de son dossier, le fit venir, lui donna à exécuter un cachet armorié, reconnut qu’il était vraiment un artiste, et, dès ce moment, songea à trouver le moyen d’améliorer sa situation.

Un de ces évènements dont les bagnes étaient fréquemment le théâtre ne tarda pas à fournir au fonctionnaire l’occasion de se tenir à lui-même sa promesse.

Un soir de dimanche, assis contre un des arbres de la cour, le mari de Rose était tout à la gravure d’une pomme de canne en argent que lui avait confiée un officier de marine, quand Rabot, accroupi près de lui, cessa tout à coup de suivre des yeux son travail qu’il admirait, et se leva pour se joindre à un couple de forçats qui s’étaient approchés ; puis, après avoir mystérieusement causé avec eux, il reprit place auprès de son compagnon de chaîne, pour lui dire à demi-voix :

— As-tu entendu ce que veulent les camarades ?

Depuis longtemps Pierre et Jean se tutoyaient. Le contraire les eût fait mal voir par tout le monde.

— Non, répondit Mourel, qui ne s’était pas même aperçu de l’entretien de Rabot avec les forçats.

— Eh bien ! il y a une évasion projetée, tout est prêt, et elle réussira si tu veux.

— Comment cela ?

— On m’a chargé de te demander de maquiller des faffes.

De maquiller des faffes ?

— Oui, de fabriquer de faux passeports ! Dame ! on sait que tu es un brodeur, un écrivain habile !

— Et tu as cru que j’accepterais ?

— Je n’ai rien pensé du tout, mais comme il y a gros à gagner, dix yeux de perdrix ; dix belles pièces de vingt francs, j’ai dit que je t’en parlerais.

— Tu as eu tort.

— Oh ! pas tant que ça, car je n’ai pas laissé supposer que tu dirais oui ; j’ai même ajouté que je croyais que tu ne voulais plus que combiner à la flanc, travailler honnêtement.

— C’est certain.

Ce n’était pas le moins du monde par probité que Jean ne voulait pas redevenir faussaire, mais tout simplement par prudence. Sachant que les évasions tournaient toujours fort mal, il se souciait peu d’endosser une complicité qui ne lui aurait rapporté qu’une prolongation de peine, sans compter la bastonnade, la double chaîne et le cachot.

— Alors, je vais tout simplement leur dire que c’est non, termina Pierre.

Et, se levant, il fit comprendre, du geste, aux forçats qui attendaient près de là que son ami refusait.

Ces hommes s’éloignèrent avec un juron de menace, mais Mourel et Rabot devaient supposer néanmoins que les choses en resteraient là, lorsque le lendemain matin, au moment où ils allaient partir pour « la grande fatigue, » on vint les chercher par ordre du directeur du bagne.

Pendant la nuit, un mouchard avait entendu ses compagnons de tollard parler de leur évasion, ainsi que du refus du n° 2817, dont ils se promettaient de tirer vengeance, et il avait tout raconté à l’adjudant de la chiourme. Celui-ci, après avoir bouclé au ramas ceux qui projetaient de s’évader, avait fait immédiatement son rapport à l’autorité supérieure.

— Ainsi, demanda le commissaire de la marine à Pierre, on vous avait chargé de proposer à Mourel de faire de faux passeports ?

— Oui, monsieur, répondit Rabot, mais je savais bien qu’il n’accepterait pas. Néanmoins, je ne pouvais pas refuser de lui en parler, on m’aurait fait un mauvais parti, ce qui ne manquera pas d’arriver maintenant, car on nous accusera d’avoir fait l’arçon, mangé le morceau, dénoncé les camarades, quoi !

— Ce n’est pas de vous qu’est venue la dénonciation, et je vais vous mettre tous les deux à l’abri de la rancune de ceux dont vous avez eu la sagesse de ne pas vous faire les complices. Il y a quatre ans, vous, Rabot, que vous êtes ici, et votre conduite est bonne. Quant à vous, Mourel, votre refus d’aider à une évasion mérite également ma bienveillance. Allez, je vais donner des ordres à votre sujet.

Les deux amis balbutièrent un remerciement, saluèrent et partirent.

Le soir même, ils quittèrent leur escouade pour passer dans les éprouvés.

La catégorie des éprouvés, au bagne, c’était le purgatoire après l’enfer !

Ceux qui en faisaient partie cessaient le plus souvent d’être accouplés et ils étaient casernés, à Toulon, sur un vieux vaisseau amarré entre l’arsenal et le quai. De là, pendant les heures de loisir, ils pouvaient suivre des yeux, à terre, les promeneurs et, dans l’avant-port, le mouvement des embarcations.

C’était déjà pour ces malheureux comme un semblant de liberté, celle du regard.

Ce changement dans sa situation modifia du tout au tout les idées de Mourel.

Pendant les longs mois qu’il avait été soumis à la « grande fatigue, » il s’était efforcé de chasser de son esprit le drame de sa condamnation, comme s’il eût craint que des souvenirs, trop vivement évoqués, ne lui enlevassent un peu du courage dont il avait besoin ; mais dès qu’il fut délivré de la promiscuité de chaque heure qu’il avait subie depuis son arrivée au bagne, dès que, désaccouplé, il n’eut plus à la jambe que la partie de la chaîne tenant à la manille, et qu’il dissimulait dans l’intérieur de son pantalon pour l’accrocher à sa ceinture de cuir ; dès qu’il put être seul, même sans Rabot, pour se rendre au bureau où il avait remplacé une célébrité criminelle, l’assassin de Cécile Combette, Louis Bonnafous, en religion frère Léotade, qui venait de mourir, en protestant toujours de son innocence, à partir de ce moment-là, Jean songea au passé etvoulut savoir ce qu’étaient devenus sa femme et Charles Durest.

Dans ce but il écrivit à Reims, à une vieille parente qui n’avait pas cessé de le plaindre, puis à Clairvaux, à l’ex-clerc de Me Tellier, mais les réponses qu’il reçut au bout d’une quinzaine de jours ne lui apprirent pas grand’chose.

Durest était toujours à la maison centrale, où il ne se trouvait pas trop mal, car en raison de ses connaissances en procédure, on l’employait à la copie des dossiers de la prison, et la parente de Jean ignorait ce que faisait Rose et où elle était.

Il est probable que la bonne femme savait, comme toute la ville, que Mme Mourel avait été enlevée par Rommier ; Mais persuadée, ainsi que beaucoup de monde, que Jean avait été conduit au crime par amour pour sa femme, elle avait préféré ne pas l’écrire à son neveu, dans la crainte de le faire souffrir davantage encore.

Il advint de ce silence, de cette incertitude ou il était du sort de Rose, que Mourel s’imagina à son tour qu’il l’avait adorée, que c’était en effet, pour pouvoir lui prouver sa tendresse qu’il avait voulu être riche et, conséquemment, que l’oubli de sa part, à elle, était un acte de monstrueuse ingratitude.

Dans d’autres moments, il allait même jusqu’à croire que Mme Mourel devait le pleurer ; que, si elle ne lui écrivait pas, c’était seulement parce qu’elle avait honte de l’avoir abandonné jadis et craignait qu’il ne repoussât ses avances de réconciliation, et il vivait ainsi depuis plus de deux ans, travaillant non seulement pour le bazar du bagne, mais aussi pour les graveurs de la ville, qui le payaient bien, quand, une après-midi qu’il prenait l’air devant son bureau, il vit venir à lui, accompagné d’un adjudant des équipages de ligne, un promeneur qu’il reconnut aussitôt.

C’était Me Duval, son défenseur.

En se rendant en Italie pour y passer ses vacances judiciaires, M. Duval s’était arrêté à Toulon dans le double but de visiter le port militaire et de revoir celui qu’il persistait a considérer comme une victime de l’amour conjugal et à qui, ainsi d’ailleurs que le font presque tous les avocats à l’égard de ceux de leurs clients dont les crimes ne provoquent pas l’horreur, il s’intéressait toujours.

— Oui, c’eat moi, mon pauvre Mourel, dit Me Duval à Juan, en le reconnaissant à son tour.

Le forçat retira vivement son bonnet en s’écriant :

— Que vous êtes bon, monsieur, de ne pas m’avoir oublié !

— Je vous ai si peu oublié qu’à peine dans l’arsenal, j’ai demandé après vous, et j’ai appris avec un vif plaisir que votre bonne conduite vous a mérité des faveurs qu’on n’accorde que bien difficilement ici. Voyons, causons un peu. Asseyez-vous là, près de moi ! Ça n’est pas contraire aux règlements ?

Il adressait ces derniers mots au sous-officier que la direction du port lui avait donné pour cicérone.

— Non, du tout, répondit l’adjudant, et même, afin de ne pas vous gêner, je vous laisse seuls. Vous me retrouverez là-bas, devant la mâture.

Et il s’éloigna.

Jean prit place auprès de Me Duval sur l’un des bancs adossés à la muraille du commissariat et, pour satisfaire au désir de son compatriote, il lui raconta comment il avait passé les trois années qui s’étaient écoulées depuis sa condamnation.

— —Malheureux garçon ! fit l’avocat, lorsque Mourel eut terminé son récit, vous avez eu bien du courage. Il faut persister à en avoir. Je ne désespère pas d’obtenir pour vous, d’ici à deux ou trois ans, une réduction de peine. Du reste, la situation des pensionnaires des bagnes va être modifiée du tout au tout, et il sera facile aux bons sujets de se créer une existence moins pénible.

— Comment cela ?

— Le gouvernement vient de faire voter par les Chambres une loi qui lui permet d’établir à la Guyane des pénitenciers où seront transportés les condamnés nouveaux, lorsque leur peine atteindra un certain nombre d’années, et ceux des anciens condamnés, qui, en ce moment à Toulon, à Rochefort ou à Brest, voudront aller benéficier là-bas des avantages qui leur seront accordés.

— Quels avantages ?

— Considérables, surtout pour les hommes de votre catégorie et de votre intelligence : une liberté relative, les moyens de fonder de petits établissements agricoles ou autres, la perspective de rapides réductions de peine, et certainement, un jour prochain, le droit de se marier ou de faire venir leur femme ou leur famille.

— Leur femme ! Est-ce qu’un forçat pourra contraindre sa femme à le rejoindre à la Guyane ?

— Non, mais il se trouvera peu d’épouses soucieuses de leurs devoirs qui ne s’empresseront de répondre à l’appel de leur mari.

— J’en connais une, moi ! une qui me coûte cependant l’honneur et la liberté !

— Celle-là, Jean, est une triste exception. N’y songez plus. Je ne sais ce qu’elle fait en ce moment, mais elle a quitté Reims honteusement, et Dieu sait comment elle a tourné ! Le mieux est de ne plus vous en occuper du tout. Elle est partie pour Paris avec le jeune Albert Rommier, mais celui-ci est rentré deux mois après dans notre ville ! Le bruit a couru qu’il avait laissé sa maîtresse enceinte, mais comme il s’est gardé de donner à ce sujet des renseignements qui n’auraient pas été flatteurs pour lui-même, on ignore en réalité ce qu’est devenue cette malheureuse après l’abandon de son séducteur.

— Sa tante doit avoir de ses nouvelles ?

Mme Ronsart habite toujours Reims, mais je crois bien qu’elle n’en sait pas plus que les autres, ou qu’elle ne veut pas parler, car on n’a rien pu obtenir d’elle quand on l’a interrogée. Si j’apprends quelque chose d’intéressant, je vous l’écrirai.

— Merci bien, monsieur, et merci surtout de l’intérêt que vous daignez me témoigner. Lorsqu’on nous fera connaître les conditions de la déportation, je partirai peut-être.

— Vous aurez raison. J’ai la conviction que, là bas, vous vous tirerez d’affaire et que votre peine sera réduite de cinq ans au moins. Avez-vous besoin d’argent ?

— Oh ! non ! je suis riche, trop riche, et, de plus, le caissier de la chiourme a reçu dernièrement pour moi, d’un inconnu, une somme de cinq cents francs.

— C’est sans doute l’un des éditeurs pour lesquels vous avez travaillé autrefois.

— C’est possible, car, bien certainement, ce n’est pas de Mme Mourell !

Jean avait prononcé cette phrase d’un ton haineux, et comme Me Duval s’était levé, il l’imita, pour l’accompagner jusqu’à la mâture, où son guide l’attendait.

— Allons, bon courage, lui dit, arrivé là, son ancien défenseur. Si vous avez besoin de mes conseils, écrivez-moi. Au revoir !

Et après avoir tendu, en honnête homme que nul contact ne peut souiller, sa main au forçat, qui la pressa respectueusement dans les siennes, il s’éloigna.

Cette visite devait décider du sort de Jean Mourel.

Il avait bien lu dans les journaux, qu’on laissait à sa disposition dans son bureau, le décret du 27 mai 1851, relatif à l’organisation des pénitenciers à Cayenne, mais il n’y avait pas fait grande attention.

Dès cette époque, au contraire, il suivit attentivement tout ce qui se produisit de nouveau dans cet ordre d’idées, et quand, en 1854, on donna lecture et l’on afficha dans les bagnes la loi relative à la transportation, loi dont l’un des articles autorisait les condamnés à faire venir leur famille auprès d’eux, il n’hésita plus.

— Ou Rose me rejoindra, se dit-il, ou c’est moi qui saurai bien la retrouver ! Là bas, ce n’est pas comme ici, on doit pouvoir s’évader sans courir la chance d’être repris aussitôt !

Alors, après avoir décidé, sans grand mal, Rabot à le suivre, il demanda à l’autorité compétente de faire partie du premier convoi pour la Guyane.

La loi de 1854 disait bien qu’en échange des avantages qu’ils tiraient de leur internement dans les pénitenciers coloniaux, les transportés seraient tenus d’y séjourner toute leur vie, mais cet exil éternel n’était infligé qu’aux condamnés depuis la nouvelle loi, et non pas à ceux dont l’arrivée au bagne était antérieure à ce décret.

Mourel savait donc qu’à l’expiration de sa peine il pourrait rentrer en France, où il n’aurait, pour y vivre en toute sûreté, qu’à se conformer aux règlements relatifs à la surveillance de la haute police, sous laquelle l’avait placé l’arrêt de la cour d’assises.

Or cette surveillance ne l’empêcherait pas de découvrir Rose, si elle avait refusé de le rejoindre et elle vivait encore. <nowiki/

Quant à Rabot, il ne voyait pas les choses de si loin, n’ayant aucune vengeance à exercer et n’aspirant qu’au grand air, avec le plus de liberté possible.

Aussi fut-ce tout joyeux qu’en compagnie de Jean, comme lui débarrassé de ses fers et ne portant plus la livrée du bagne, mais le costume gris des transportés, il s’embarqua le 14 juin 1855 sur la Fortune.