La Divine Comédie (trad. Artaud de Montor)/Pugatoire/Chant XXVII

Traduction par Alexis-François Artaud de Montor.
Garnier Frères (p. 238-241).

Mon guide me précéda pour entrer dans le feu… (P. 239.)

CHANT VINGT-SEPTIÈME


L e soleil lançait ses premiers rayons là où son créateur répandit le sang qui nous racheta de nos fautes, à l’heure où l’Èbre roule ses eaux sous la Balance, et où le Gange vomit ses flots enflammés par le midi ; et pour nous le jour finissait, quand l’ange de Dieu nous apparut plein de joie ; il était hors de la flamme, et chantait d’une voix plus éclatante que celle des mortels : « Heureux ceux qui ont un cœur pur ! »

Ensuite il dit, quand nous fûmes près de lui : « Âmes saintes, on ne passe pas outre, si auparavant le feu ne vous mord ; entrez dans les flammes ; ne soyez pas sourds à la voix que vous allez entendre plus loin. »

Ces paroles me glacèrent de terreur, et je devins froid comme celui qui va être déposé dans la terre. Je levai mes deux mains en signe d’étonnement, regardant ces flammes, et me rappelant vivement les corps humains que j’avais vus condamnés au supplice du feu. Mes bons guides se tournèrent vers moi, et Virgile me dit : « Mon fils, ici l’on peut souffrir un tourment et non pas la mort. Souviens-toi, souviens toi : si je sus garantir ta vie sur les épaules de Géryon, que ne ferai-je pas maintenant que je suis près de Dieu ! Tiens pour certain que si tu étais mille années dans ces flammes, tu ne sentirais pas brûler un de tes cheveux ; et si tu crois que je te trompe, assure-t’en toi-même en approchant de ce feu un pan de ton vêtement. Dépose désormais, dépose toute crainte : tourne par ici, et continue ta route avec sécurité. »

Mais je me tenais immobile, malgré ce que me prescrivait ma conscience. Quand Virgile vit que j’étais ainsi arrêté avec une sorte d’obstination, il se troubla un peu, et dit : « Mon fils, entre Béatrix et toi, il n’est que cette muraille. »

De même qu’au nom de Thisbé, Pyrame, prêt à mourir, ouvrit les yeux, et la regarda sous le mûrier, qui depuis produisit des fruits noirs, de même ma dureté étant vaincue, je me tournai vers mon sage maître, en entendant ce nom qui domine toujours dans mon cœur ; alors il remua la tête, et dit : « Eh bien ! voulons-nous donc demeurer ici ? » Ensuite il me sourit comme on fait à un enfant qu’a vaincu l’offre d’un fruit.

Mon guide me précéda pour entrer dans le feu, en priant Stace, qui avait toujours marché avant moi, de me suivre à son tour. Quand je fus au milieu de ces flammes, je me serais jeté, pour me rafraîchir, dans une chaudière de verre bouillant, tant la chaleur était démesurée. Pour me donner du courage, mon père chéri me parlait de Béatrix en marchant, et me disait : « Il me semble déjà voir ses yeux ! »

Nous étions guidés par une voix qui chantait ; en la suivant, nous sortîmes des flammes, et nous arrivâmes là où l’on montait encore. Il partit d’une lumière voisine, que je ne pus regarder fixement, une voix qui dit : « Accourez, les bénis de mon père. » La même voix continua ainsi : « Le soleil va disparaître ; le soir approche ; ne vous arrêtez pas ; regardez bien votre chemin avant que l’Occident soit plongé dans les ténèbres. »

Le sentier montait droit devant nous : mon ombre, formée par le soleil qui baissait, précédait mon corps. À peine avions-nous franchi quelques marches, que mes guides et moi nous vîmes, à la hauteur de l’ombre, que le soleil disparaissait. Avant que l’horizon se fût revêtu des mêmes couleurs dans toutes ses immenses parties, et que la nuit eût également distribué partout ses ténèbres, nous nous fîmes chacun un lit d’un degré ; mais c’était moins le plaisir de nous arrêter que l’âpreté de la montagne qui nous ôtait la faculté de continuer le chemin.

Tels que les chèvres qui, avant d’avoir pris leur pâture, se sont hasardées, avec témérité, sur la cime des montagnes, et ensuite, pendant la chaleur du jour, ruminent silencieusement à l’ombre, gardées par le pasteur appuyé sur la houlette avec laquelle il doit les protéger, tels que le berger qui veille la nuit autour de son troupeau pour que les bêtes féroces ne viennent pas le disperser : tels nous étions tous trois entourés de toutes parts par la montagne, moi comme la chèvre, et mes guides comme les bergers. On ne pouvait que difficilement voir le ciel ; mais, dans le petit nombre d’étoiles que j’apercevais, je remarquais qu’elles étaient plus claires et plus grandes qu’à l’ordinaire.

Pendant que j’étais occupé à les regarder et à ruminer en moi-même, je fus surpris par le sommeil, par ce sommeil messager, qui souvent rapporte les événements avant qu’ils arrivent.

À l’heure, je crois, où Cythérée, qui paraît toujours brûler d’un feu d’amour, commençait à s’élever sur l’horizon de la montagne, il me parut que je voyais en songe une femme jeune et belle qui cueillait des fleurs dans un pré, et qui disait en chantant : « Quiconque demande mon nom, saura que je suis Lia, et que je tresse une guirlande de mes belles mains. Ici je me pare pour me plaire à moi-même, quand je me réfléchirai dans le miroir divin ; mais ma sœur Rachel ne quitte jamais le sien et le contemple tout le jour ; elle prend plaisir à y considérer ses yeux célestes, comme moi je m’étudie à m’orner de mes mains : il lui plaît de contempler, à moi d’agir. »

Déjà l’aube qui est agréable aux pèlerins, d’autant plus qu’ils se rapprochent de leur patrie, dissipait les ténèbres et mon sommeil : je me levai en voyant les maîtres respectables déjà debout. Virgile me dit : « Ce doux fruit que les mortels recherchent avec tant d’avidité doit aujourd’hui apaiser ta faim. »

Jamais généreuses étrennes ne firent plus de plaisir que ces mots. Mon désir d’arriver s’augmentait d’un tel plaisir, qu’à chaque pas je sentais s’accroître les ailes nécessaires à mon vol.

Quand nous eûmes parcouru l’escalier secret, et que nous eûmes atteint la partie la plus élevée, Virgile fixa sur moi ses regards, et me dit : « Mon fils, tu as vu le feu éternel et les flammes qui n’ont qu’un temps, et tu es arrivé à un point où, par moi seul, je ne discerne plus rien. Je t’ai conduit ici avec toutes les ressources de mon esprit et de ma science. Prends pour guide maintenant ta volonté, qui ne peut plus te tromper : tu es sorti des voies difficiles et ténébreuses. Vois le soleil qui éclaire ton front, vois l’herbette, les fleurs et les arbrisseaux que cette terre produit d’elle-même : en attendant que ces beaux yeux, qui, par leurs larmes, m’ont envoyé vers toi, viennent pleins de joie dans ce séjour, tu peux t’asseoir ou marcher parmi ces fleurs. N’attends plus que je te parle ou que je t’instruise. Ton libre arbitre est droit et sain ; tu ne pourrais que faillir en ne le suivant pas pour règle : aussi je te couronne roi et te mitre père spirituel de tes propres pensées. »