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La Dame à la louveAlphonse Lemerre (p. 83-98).
Trahison de la Forêt


Conté par Blue Dirk.





Je ne suis pas un méchant homme, quoique l’on m’ait surnommé : The Forest Devil. On m’appelle aussi Blue Dirk, parce que je suis tatoué sur tout le corps. Joan aussi était bleue de tatouages. Joan, c’était ma femme. Nous ne nous sommes pas mariés selon l’Église Anglicane, parce que, là où nous nous sommes rencontrés, il n’y avait pas de clergyman. Mais c’était ma femme quand même.

Elle avait les plus beaux tatouages qu’une femme puisse convoiter. Une Indienne de l’Amérique n’est pas plus savamment décorée de tomahawks et de tortues. À la jambe droite, je lui avais dessiné un diable avec des cornes de buffalo et une queue de vache. Au poignet droit, un serpent, en guise de bracelet. Et, au-dessus du sein gauche, deux cœurs unis par une flèche, et nos initiales entrelacées.

Je ne sais pas du tout pourquoi l’on m’a surnommé : The Forest Devil. Il est vrai que je suis un peu méchant lorsque je suis saoûl. J’ai tué quelques hommes sans le savoir, pendant l’ivresse, et j’ai même assommé deux ou trois femmes qui me résistaient, comme, rendu amoureux par l’eau-de-vie, je voulais leur faire violence. Mais je n’aurais pas agi de la sorte si je n’avais pas bu. Il est vrai aussi que j’ai pris de force une petite fille, mais c’était parce que, depuis un mois, j’avais erré dans les solitudes sans voir une femme, si laide ou si âgée fût-elle. Je vous assure que je ne me serais pas conduit de cette façon si je n’avais été terriblement à jeun. Ce n’était qu’une maigre volupté. Et puis, quoi ! l’enfant criait trop fort. Je suis parti, après l’avoir gratifiée d’une forte taloche. Je n’aime pas les cris, moi. Les enfants ne devraient jamais faire de bruit. J’ai brûlé les pieds d’une vieille fermière qui ne voulait pas me dire où elle avait enfoui son argent. Mais, comme elle a fini par me révéler la cachette du magot, je ne lui ai plus fait aucun mal. Je suis au fond un excellent drille. Cette odeur de chair cuite était, d’ailleurs, par trop insupportable. En somme, tout cela n’a point beaucoup d’importance, et je ne sais pas pourquoi on m’appelle The Forest Devil.

Qu’est-ce que le meurtre, au total ? Une avance de quelques années sur la fin inévitable. Un supplice de vingt minutes est-il donc si terrible ? N’est-il point mille fois moins hideux que les longues années d’agonie ?… Un cancer, par exemple… Pour moi, j’aimerais mieux être assassiné que de mourir d’un cancer…

Si j’avais envoyé dans l’autre monde un être qui, sans mon intervention, eût été immortel, j’aurais assurément un poids très lourd sur la conscience.

Quant à l’affaire de la petite fille, je n’ai fait que prévenir la violence naturelle qu’un autre mâle eût, selon toute probabilité, exercée sur sa personne. Je n’ai jamais possédé de vierge pubère, mais on m’affirme que l’initiation est toujours très douloureuse pour une femme. Alors ? un peu plus tard elle aurait bien connu la brutalité de l’homme.

Il est vrai qu’il y a un très grand nombre de femmes qui meurent vierges. Malgré cela, j’ai entendu dire que ce n’est point là le destin normal de la femme. Il parait même que c’est presque immoral. Les gens qui m’ont dit cela ont ce qu’on appelle des « idées saines ». Avoir des idées saines, c’est penser comme tout le monde.

J’ai peut-être eu tort de rôtir les pieds de la vieille fermière. Aussi, pourquoi était-elle si avare ? Si j’ai pu la guérir de sa ladrerie, je lui ai rendu un très grand service. J’ai peut-être facilité son entrée dans le royaume des cieux.

Je suis, au fond, un excellent drille. Je vais vous en donner une preuve. Lorsque les habitants d’un petit village hindou ravagé par un couple de tigres vinrent me demander mon aide, j’allai tout de suite à leur secours. À la vérité, ils m’avaient offert une superbe récompense pour les débarrasser de ces deux maudites bêtes. Pourtant, je vous assure que l’amour du prochain fut le motif déterminant de ma belle entreprise.

Joan était avec moi… Une admirable compagne de chasse… C’est même pour cela que je l’ai gardée si longtemps.

Grâce à un des rares villageois échappés aux griffes du tigre et de la tigresse, nous découvrîmes le repaire préféré des fauves. Nous attachâmes un veau blanc à un arbre proche, et, le lendemain, Joan et moi partîmes à l’aventure.

Nous emmenions avec nous le kullal[1], qui remplissait le double emploi de guide et de porteur d’outres, Mangkali à l’œil clair, mon principal shikari[2], Sala et Nursoo, deux rabatteurs de quelques années plus jeunes.

Nous avions marché quelques milles, lorsque nous entendîmes le rugissement magnifique du tigre. Joan tressaillit, presque voluptueusement. Ses yeux se dilatèrent d’enthousiasme et d’orgueil. Nous avions à combattre un adversaire digne de nous.

« Wuh hai ! » se lamenta le kullal, qui tremblait de tous ses membres couleur de vieux bronze, « voilà le sahib de mon village… Voilà le roi de la contrée… »

Sa terreur abjecte croissait de moment en moment. Sentant qu’il se préparait à une course folle, Joan lui dit avec son flegme habituel :

« Si tu essaies de fuir, le tigre aura certainement ta peau, mon bonhomme. Je te conseille de rester derrière nous : c’est ton unique chance de salut… »

Mangkali et Joan s’avancèrent les premiers. Joan avait des yeux de lynx. Nous atteignîmes quelques roches d’où l’on pouvait découvrir le veau sacrifié.

« Regarde ! » chuchota Joan.

Je regardai. À travers le crépuscule, je ne vis qu’une masse blanche, immobile.

« Le veau est mort, » observa très bas Mangkali.

Joan se contenta d’agiter rythmiquement son index.

« Doom hilta hai[3], » acquiesça Nursoo, le plus jeune shikari. Il avait compris la pantomime de ma femme.

« Aperçois-tu le tigre ? » demandai-je à Joan.

Elle fit signe que oui. Écarquillant mes prunelles, je discernai enfin le corps du fauve.

Ah ! la superbe bête !

Joan se mit rapidement en marche. Je la suivis. Le tigre était si occupé à dévorer vif l’infortuné veau blanc qu’il ne nous entendit point venir. Nous nous abritâmes derrière un arbre, à vingt yards du tigre.

Le cou du veau s’enfonçait dans la gueule du beau monstre, dont les pattes enserraient cruellement sa victime.

« Ne vise pas encore, » recommanda Joan. « Il ne faut pas le blesser sans le tuer. »

En un effort suprême, le veau se débattit. Le mouvement que fit alors son adversaire pour le ressaisir découvrit la cible pâle de son ventre et de sa poitrine. Il était tourné du côté gauche. Je visai le cœur, et, un peu anxieux, je tirai.

D’un bond magnifique, il roula, la gueule ouverte, le souffle haletant. Joan s’approcha de la bête agonisante, et, de la crosse de son fusil, l’acheva en lui brisant la colonne vertébrale.

Le kullal claquait des dents. Joan, que cette poltronnerie grelottante agaçait au delà de toute mesure, le prit impatiemment par le bras.

« Viens le voir de près, » dit-elle, en montrant du doigt le tigre mort. « C’est une belle bête. »

Mais le kullal, terrifié, ne répondit que par des gémissements d’effroi. Les lèvres de Joan se plissèrent d’un inexprimable dédain.

« Mon vieux, » me dit-elle, en posant sur mon épaule sa rude main de tueuse, « notre travail n’est pas fini. Il faut que la tigresse aille rejoindre le tigre.

— Tu as raison, Joan. »

Elle ne retira pas sa main appesantie sur mon épaule. Pour la première fois de ma vie, je la vis hésiter et s’assombrir devant la tâche.

« Ce ne sera pas commode, » dit-elle très lentement. « C’est stupide, si tu veux, mais j’ai idée qu’elle nous donnera du fil à retordre. Les tigresses sont bien plus à craindre que les tigres, Dirk. Elles sont plus féroces et plus perfides.

— Crois-tu m’apprendre mon métier ? Mais tu n’as pas peur, voyons. Ce serait la première fois. Et puis, si tu boudes à l’ouvrage…

— Tu sais bien, imbécile, que je n’ai pas peur de la mort. Puisqu’il faut disparaître de toute façon, autant s’en aller en plein air, jeune et fort, que de pourrir peu à peu dans une chambre de malade où l’on étouffe et qui sent mauvais. Et les drogues, pouah !… Mais j’ai idée que la tigresse nous donnera du fil à retordre. »

Elle contempla la belle forêt calme. Les branches des arbres semblaient des pythons immobiles. Les lianes s’enroulaient comme des serpents verts. Un souffle de péril et de trahison montait de la terre et tombait des feuillages. Les étoiles étaient grandes ouvertes, ainsi que des fleurs de flamme.

« Comme c’est beau, tout cela ! »

Pour la première fois, Joan exprimait un pareil sentiment. Elle était, de coutume, rebelle à l’admiration autant qu’à la surprise et à la terreur. Les émotions la choquaient. Elle les considérait comme des signes de faiblesse.

« C’est beau, très beau. Et cela me fait penser à ce dont je ne me suis jamais occupée. Dirk, est-ce qu’il y a quelque chose au delà de la mort ? »

Je grognai, peu content. Je n’aime guère parler de choses que j’ignore.

« Crois-tu que le clergyman avait raison, quand il disait qu’il y avait un autre Soi-Même, et que cette Seconde Personne ne mourrait pas avec la première ?

— Tu m’embêtes, Joan.

— Tant pis. Il faut que je parle à quelqu’un, ce soir. Je sais bien que tu ne me comprendras pas. »

Elle s’arrêta, les regards perdus.

« Ce n’est pas que j’aie peur. Oh ! non ! Mais je me demande pourquoi je ne sais pas une chose si simple. Et je me demande encore pourquoi personne au monde, ni les plus graves clergymen ni les meilleurs médecins, n’ont jamais su cette chose si simple. Et c’est, en somme, la seule qui ait de l’importance. Comment cela se fait-il, Dirk ?

— Est-ce que je sais, moi ?

— Naturellement, tu ne le sais pas. Tu n’es pas intelligent, mais, si tu l’étais, ce serait la même chose… Dirk, pendant quinze ans nous avons chassé ensemble. Nous avons dormi côte à côte. Nous avons fini par nous ressembler de visage, comme nous nous ressemblons d’âme. Tu aurais beau me mentir, tu ne réussirais pas à m’en faire accroire. Je te comprends. Tu n’es pas un mauvais homme, et moi je ne suis pas une mauvaise femme. Oh ! bien sûr que nous avons l’un et l’autre des choses un peu lourdes sur la conscience ! Toi, surtout. Quant à moi, je n’ai jamais eu qu’un mérite, c’est d’être une loyale et dévouée compagne de chasse… Les femmes sont très bonnes, en général. Moi, je n’ai pas été bonne, Dirk, parce que je ressemble trop à un homme.

— Tu parles comme si tu allais mourir, Joan. Tu es ennuyeuse et stupide.

— C’est drôle de voir combien on est seul lorsqu’on va mourir… On doit avoir très froid… Je ne me suis jamais occupée de tout cela avant ce soir. On doit être si affreusement seul quand on s’en va Là-Bas ! Crois-tu qu’on rencontre quelqu’un sur le chemin, d’autres âmes qui sont parties en même temps que vous ?

— Tais-toi donc.

— Et puis on doit être très nu. Pas de chair, pas d’os. Une masse sans forme et sans contours. On doit flotter, comme un nuage. Ce doit être fort désagréable. Et on n’a plus de nom. On n’est plus Joan, la tueuse de tigres et la femme du Forest Devil. On n’est même pas quelqu’un. On est quelque chose. On erre, comme ça, dans le vague. On voudrait être quelqu’un, redevenir quelqu’un, s’appeler d’un nom, revêtir un corps. On est très seul et très nu et on a très froid.

— Veux-tu te taire, à la fin ?

— Oui, je me tairai, parce que j’ai dit tout ce que j’avais à dire. »

Nous retournâmes au campement. Joan, étant allée chercher de l’eau pour faire bouillir la marmite, ne revint point. Un temps indéterminé s’écoula.

« Je l’aurais entendue crier si elle avait été attaquée par la tigresse, » pensai-je. « Ah ! la garce ! Me tromperait-elle avec un Hindou ? »

Puis je réfléchis que ce n’était guère probable. Joan n’était pas une femme sensuelle. Et elle avait le mépris des indigènes.

Nous partîmes à sa recherche, en reprenant le chemin qui mène à la rivière.

Tout à coup, Nursoo le shikari hurla trois fois :

« La tigresse ! La tigresse ! La tigresse ! »

… Et j’entendis l’horrible miaulement de la bête et le broiement des os sous sa mâchoire.

Il n’y avait rien à faire. Nous étions arrivés trop tard. Je compris ce qui s’était passé. La tigresse embusquée avait bondi sur Joan, et, lui enfonçant ses griffes dans la poitrine, elle avait dû la mordre aux lèvres, ce qui l’avait empêchée d’appeler au secours… Les tigresses sont aussi rusées que cruelles, voyez-vous…

Enfin, ma pauvre Joan a été dévorée. Je l’ai regrettée très longtemps, car c’était une excellente compagne de chasse. Je ne suis ni tendre ni poltron, mais j’entendrai, jusqu’à la fin de ma vie, ce miaulement à la fois furieux et satisfait et ce broiement des os sous l’affreuse mâchoire.






  1. Marchand de vin.
  2. Rabatteur
  3. Il remue encore la queue.