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La Dame à la louveAlphonse Lemerre (p. 101-110).
La Chasteté paradoxale





Le hasard m’avait conduit à Gênes. J’étais depuis trois jours l’hôte de la ville, et le voyage, difficile et lent, n’avait diminué en rien ma vigueur et mon courage. Vous me comprenez à demi-mot. « L’homme n’est qu’un chien en rut, » a dit un sage… Enfin, la solitude nocturne m’énervait considérablement. Je résolus de choisir une maîtresse d’une heure.

Un de mes amis, à qui je confiai ma perplexité, me proposa de m’emmener chez la proxénète Myriam, célèbre par son génie d’intrigue. Machiavel lui-même l’eût admirée en silence. Elle avait le plus beau choix de femmes et elle entendait royalement son art.

Son palazzo passait pour une splendeur de féerie.

Je suivis mon ami chez la proxénète. Au premier coup d’œil, je jugeai que mon ami ne m’avait point sottement vanté la demeure. Nous gravîmes un escalier du plus pur marbre blanc, pareil à un névé. Les ciselures de la rampe de bronze représentaient des Hamadryades frissonnantes inclinées vers les fleuves et les fontaines pour écouter le murmure des Naïades. Des statues solennelles éclairaient la demi-ombre de leurs reflets polis.

Deux servantes mauresques me précédèrent dans une vaste salle tendue de velours d’un rouge profond. J’observai les sculptures de la cheminée majestueuse. Des Vestales immobiles veillaient sur le foyer. La lumière frappait un tableau où deux chasseresses apportaient à l’image d’Artémis l’offrande de leur arc victorieux.

Les nuances atténuées du tapis évoquaient toute une Perse morte. Les vases de poterie, de faïence, ou de métal travaillé, étaient de laborieux miracles. Ils étaient dignes des fleurs. Un flamboyant été de roses se consumait en parfums. L’immense baie des fenêtres découvrait la mer qui miroitait toute sous nos yeux éblouis, ruissellement d’argent fondu et parsemé de cristal.

Une femme entra. Jamais je ne vis beauté plus magnanime. La magnificence orientale des belles Juives éclatait en elle. Pâle d’extase, je contemplai les reflets roux et bleus de sa chevelure noire. Ses yeux étaient de la couleur des raisins. Le velours rouge des rideaux et des tentures l’encadrait de flammes vives et intensifiait l’ardeur mate de sa chair d’ambre et de nard. Sa bouche était pareille à la rougeur fraîche des pastèques.

Cette femme était un faste vivant… Elle ressemblait à un jardin de reine, à une parure inestimable, à un tissu ingénieusement brodé par des mains patientes. Quelque chose de grave et de lointain qui était en elle inspirait, ou plutôt imposait, un respect involontaire.

Mon ami s’inclina avec déférence. « Voici un de mes amis, Myriam, » dit-il.

Je demeurai confondu. Cette créature, plus belle que la plus belle courtisane, était la proxénète !

… Elle sourit. Jézabel, poudrée d’or et de pierreries, devait sourire de cette même façon impudique et royale.

« Vous serez ébloui, signor, » promit-elle. Elle disparut derrière le nuage rouge des rideaux.

Mon compagnon m’observait avec curiosité.

« Mais c’est celle-là que je veux ! » criai-je, ivre d’admiration et de stupeur.

Il haussa les épaules.

« Garde-toi de tourner vers elle tes convoitises, » conseilla-t-il. « Elle est inaccessible autant qu’une cime de neige et de glace.

— Je ne te connaissais pas cette humeur plaisante, mon bon ami.

— Aussi ne plaisanté-je point. Myriam est chaste. On la croit vierge. Elle trafique de la vertu des autres, tout en gardant la sienne intacte. Elle connaît la valeur de ce que les autres vendent ou donnent trop à la légère. Et puis son métier a dû lui inspirer l’horreur et le dégoût des hommes. Je te le répète, n’y pense plus. »

Dédaignant cette raillerie stupide, je poussai une exclamation d’impatience… À ce moment, les portes s’ouvrirent toutes grandes, et un chœur de jeunes femmes, roses à l’égal des Grâces, entra en un bourdonnement d’essaim. L’atmosphère était saturée d’odeurs. Mais je ne vis que Myriam, soleil noir parmi les étoiles. Jamais je n’avais compris, senti, aimé, avec cette profondeur et cette intensité le prestige orgueilleux des brunes.

« Voici Myrtô la Sicilienne, » disait Myriam. « Sa chair a une senteur de pommes mûres. Voici une fleur d’Espagne, Violante. Elle est aussi belle que son nom. Et voici Lollia, qui joue de la guitare plus adroitement qu’un Vénitien, et Néïs qui danse comme une Faunesse. Voici Néméa, blonde ainsi que de l’or au soleil.

— J’adore les blondes, » énonça mon ami. « Et celle-ci est claire à souhait. Quelle blancheur d’écume ! »

Il suivit Néméa, qui l’entraînait.

Myriam, voyant mon peu d’enthousiasme à l’égard de sa cour féminine, me murmura à l’oreille :

« Si vous aspirez à quelqu’un de très haut placé, je vous ferai connaître une marchesa de lignée héroïque. Mais elle exige un serment d’absolu silence devant la Madone avant d’ôter son masque. Elle est belle et pauvre. »

D’un geste, je refusai.

« Je devine votre pensée. Vous êtes amoureux. Et la dame est rebelle. Beau cavalier, chuchotez-moi le nom de l’indifférente. Nulle ne sait comme moi distiller les paroles qui insinuent et qui persuadent. À moins qu’elle ne soit aussi froide que les statues, je vous l’amènerai dans quelques jours. Et, si elle persiste dans cette frigidité de pierre et de neige, je vous trouverai une jeune femme à son image, qui lui ressemblera trait pour trait, mais qui sera plus douce et plus docile à vos désirs. »

Je la regardai fixement. Elle avait posé sa main sur mon bras, et cette main fraîche me brûlait.

La voix de Myriam s’était faite plus flexible encore.

« Je voudrais vous parler, à vous seule, » interrompis-je avec brusquerie.

Elle sourit de tout son visage brun :

« Allez, mes colombes. »

Les formes gracieuses s’évanouirent.

J’ôtai de mon doigt un rubis très rare, beau comme le sang d’une blessée, et le jetai, avec ma bourse pesante, sur la table d’onyx.

« Prenez-les, Myriam. Et prenez encore ce saphir, d’un bleu méditerranéen. En échange, vous me donnerez vos plus savants baisers. »

Elle sourit de nouveau, mais d’un sourire plus aigu.

« Vous vous trompez, signor, » répondit-elle, très calme. « Je suis la marchande, je ne suis point la marchandise. »

Je rencontrai son regard altier.

« Vous êtes une coquette de premier ordre. » ricanai-je. « Mais vous me plaisez. Tout l’or que vous me demanderez, je le verserai dans le creux de vos mains.

— Je vends les autres, mais je ne me vends point. »

Fou de désir, je l’attirai contre moi :

« Aime-moi, car je t’aime. »

Et j’imposai à ces lèvres froides mon baiser fébrile.

Elle se recula, et, s’arrachant de mon étreinte, elle me souffleta si violemment que je chancelai.

« Sortez, » ordonna-t-elle.

Mais la vanité du mâle protestait en moi, et je résolus de forcer cette femme à subir mon vouloir.

Je m’approchai d’elle, les sens exaspérés jusqu’au viol. Ma main chercha les seins farouches que soulevait impétueusement un souffle irrité.

Plus prompte qu’un essor d’hirondelle, elle saisit un stylet, merveille de niellure et de pierreries, qui ornait sa ceinture, et me le plongea dans la poitrine… Je tombai… Une douleur suraiguë me trouait le cœur… Je sombrai au fond d’une nuit rouge…

Les plus savants docteurs ne m’arrachèrent qu’à grand’peine aux griffes tenaces de la Mort. Je guéris par un miracle de ma vigoureuse jeunesse.

Je ne franchis plus le seuil de la proxénète, de cette étrange femme, perverse et pure, impudique et inaccessible…