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La Dame à la louveAlphonse Lemerre (p. 113-117).
La splendide Prostituée


Récit d’un Envieux.






… Et la Gloire m’apparut. J’entrevis ses yeux de la couleur du cuivre et ses cheveux de la couleur du sang. Je m’étonnai un peu de cette apparition, car je n’avais guère l’espoir de profiter de ses faveurs changeantes. Mais la Gloire est femme, c’est-à-dire cruelle et perverse, et elle aime à faire miroiter, devant ceux qu’elle dédaigne, les paillettes de sa jupe constellée.

Je m’affermis, afin de la contempler sans amour, de tout mon orgueil et de tout mon dédain. Et je lui dis avec lenteur :

« Ma demeure n’est point une baraque où traînent des flacons de méchants parfums et des pots de fard. Que viens-tu faire dans cette chambre vide et seulement meublée de souvenirs ? Pourquoi vouloir éblouir ce Passé que je suis ?… Je te vois telle que tu es. Je me suis détournée de toi avec une nausée. Tu es la maîtresse saoûle des voleurs et des saltimbanques. L’odeur des abattoirs te plaît, et tu aspires avec volupté la fumée précieuse du sang. Tu es aveugle comme ceux qui font métier de juger leur prochain. Tu es stupide comme les guerriers et tu es vénale comme les mérétrices. Tu t’abandonnes de préférence à ceux qui te violent, et, si tu exaltes par hasard une femme fière ou un homme pauvre, ce n’est que par un caprice de courtisane ivre. En vérité, ton sexe est une place publique, et je ne voudrais pas accueillir dans ma couche modeste une aussi laide putain.

— Tu mens à l’égal d’un enfant, » répondit-elle. « Je n’ai pas la plus légère intention de me livrer à toi… Tu sais d’ailleurs que tu paierais mon baiser mercenaire de ton sang répandu. La sotte vanité de faire parler de soi ! Mais elle te possède autant que les autres.

— Et pourtant, » interrompis-je, « la joie misérable que de susciter autour de sa personne des légendes dont la méchanceté n’a d’égale que la sottise ! Ah ! les paroles envenimées qui se glissent en vos veines et coulent avec votre sang !… Tu es la Calomniatrice plus encore que la lâche Dénonciatrice des fautes cachées. C’est toi qui déshonores en secret tous ceux que tu exaltes en public.

— Tu as peut-être raison. Mais il est de bonnes personnes sentimentales qui espèrent, par leurs écrits et par leurs œuvres, attirer vers leur solitude les âmes fraternelles d’aujourd’hui et de demain.

— Ces âmes sont fraternelles parce qu’elles demeurent irrévélées, » objectai-je. « Je n’ai jamais rencontré un être sur la terre sans regretter plus tard de l’avoir trop bien compris et trop longtemps connu.

— Tu mens encore. Car j’ai vu à tes côtés une femme dont l’indulgente douceur te faisait pleurer d’amour.

— C’est toi qui, cette fois, as raison. Celui qui a rencontré sur son chemin une femme loyale ne doit plus rien chercher ni rien désirer. Mais que t’importent ma vie et mes pensées, à toi, la servante battue des bouchers et des hurleurs d’estrade ? à toi qui graves dans le marbre les noms insignifiants des rois et dédaignes le nom obscur des bons poètes ? à toi qui places Hugo, le prince des bourgeois, plus haut que Rimbaud et que Charles Cros ? À toi enfin qui laissas périr les chants sacrés de Myrtis l’Ionienne, de Télésilla l’héroïne, et surtout de la mélodieuse et virginale Éranna de Télos ? Tes serviteurs eux-mêmes ont pour tes caresses un mépris inavoué. Ils retournent à leur manuscrit ou à leur toile avec dégoût : ainsi le chien de l’Écriture retourne à son vomissement. Ils sont, comme les fumeurs d’opium et les ivrognes, les damnés d’un vice inguérissable. En vérité, va-t’en… La nuit tombe, aussi belle que la Mort prochaine. Et l’espoir d’une agonie brève et sans douleur console ceux qui sont assis dans les ténèbres… »