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La Dame à la louveAlphonse Lemerre (p. 59-79).
Cruauté des Pierreries


Conté par Giuseppe Bianchini





En vérité, Madonna Gemma, vous êtes la bien nommée. Vous êtes la sœur éblouissante et insensible des pierreries… J’aime ces aigues-marines qui ont la nuance de vos yeux. Les aigues-marines sont les plus belles de toutes les gemmes. Elles ont la froide limpidité des vagues hivernales.

Comme vous aimez les joyaux qui vous ornent, ô ma Dame très belle ! Leur vie dormante se mêle à votre souffle et aux battements calmes de vos artères. Ah ! ces perles qui épousent votre cou voluptueux et cruel ! Ah ! la profondeur de ces émeraudes et le frisson de ces opales !

Vous rappelez-vous pourquoi je m’abîmai jadis pendant de si longs mois parmi les parchemins et les creusets ? Je voulais découvrir pour vous la Pierre Philosophale. Je voulais de l’or, de l’or, de l’or, un ruissellement d’or dans votre giron. Votre corps aurait ployé sous le fardeau des parures. La splendeur de vos colliers et de vos anneaux aurait humilié la Dogaresse. La proue de votre gondole aurait été un aveuglement de rubis, laissant sur l’eau des reflets de soleil automnal…

… Comme vous étincelez dans l’ombre !… Détournez de moi vos yeux de béryls. Votre âme implacable sourit en vos regards, Madonna…

Il y a des hommes bizarres et terribles qu’enchante la douleur physique d’autrui. Les cris et les contorsions des suppliciés aiguillonnent leurs voluptés lasses… Vous leur ressemblez, vous à qui répugnent la laideur des souffrances corporelles et la barbarie du sang versé. Votre joie est de ranimer l’angoisse qui sommeille dans les âmes. La vision de mes effrois et de mes tortures rougeoie à travers mes paroles. C’est pourquoi vous en écoutez le récit avec un si clair sourire… Vous êtes implacable, Madonna Gemma. Mais vous êtes si belle que je vous obéirai.

Mes nuits laborieuses d’alchimiste ont fait naître cette humeur étrange qui vous plaît et qui vous déplaît en moi. Ah ! ces nuits laborieuses ! Je sentais vaguement quelqu’un épier mes secrètes études. Vous le savez comme moi, mieux que moi, peut-être. Quelqu’un dont les invisibles prunelles me guettaient m’a dénoncé à l’Inquisition. Je fus accusé de magie noire : par qui ? Vous le savez peut-être, Madonna. Vous savez peut-être à la suite de quelle dénonciation je fus encloîtré dans la geôle ténébreuse, il y a sept ans.

Comment peindrais-je les horreurs de ce cachot sans aurore ?… Mais mon plus rouge supplice était de voir interrompre mes patientes études au moment où j’allais découvrir la Pierre Philosophale. Quelques heures de plus, et j’aurais régné sur tout l’or et sur toutes les gemmes de l’univers.

Longtemps je songeai avec la fixité intolérable des damnés. Vous m’apparaissiez en un éclair de pierreries. Je vous aimais d’une haine inexprimable. Vous me montriez du geste la porte de fer, les barreaux de la fenêtre et les verrous. Pendant la nuit, mes supplices étaient plus démoniaques encore. La Fièvre et la Démence m’emportaient, comme un sirocco… Je sombrais dans un océan de ténèbres.

Et, afin de vous rejoindre, — ne tremblez point ainsi, ma Maîtresse éblouissante, — afin de vous retrouver et de vous torturer savamment avec d’infinies caresses de cruauté, je voulus m’échapper de la geôle ténébreuse.

… Par un soir plus vert qu’un fleuve aprilin, le geôlier entra, dans un grincement de fer rouillé. Il me considéra avec un jovial mépris. Je m’étais toujours montré plus doux que la mule qui tette. J’avais des soumissions larmoyantes d’enfant battu.

Il me demanda si la fièvre m’accablait moins fort. Je lui répondis en geignant, et je mêlai à mes plaintes des protestations de reconnaissance pour l’intérêt qu’il me témoignait.

Il se dirigea vers la porte, après quelques sottes paroles d’encouragement. D’un bond furieux, je le saisis par derrière et lui mordis férocement la nuque. Son saisissement fut tel qu’il tomba à la renverse sans proférer un cri. D’une main je le bâillonnai avec la paille de mon cachot. Puis, saisissant le trousseau de lourdes clefs qui pendait à sa ceinture, je l’assommai vigoureusement.

Il fut long à mourir, et je m’impatientai plus d’une fois avant de voir couler enfin le ruisseau de sang qui charriait des débris de cervelle.

La hideur de ce spectacle me répugna un peu, mais cet homme était trop stupide pour que je m’attardasse à déplorer longtemps sa perte. Je le dépouillai, et, ayant dissimulé mes vêtements rougis sous l’ample manteau qu’il portait habituellement, je traversai les sombres corridors.

… Une voix rauque d’ivrognesse m’arrêta, glacé de sueur et plus tremblant qu’un romagnol terrassé par la malaria :

« Hâte-toi, Beppo ! La soupe fume sur la table. »

En une de ces divinations qu’apporte parfois l’extrême terreur, je compris que la femme de l’ex-geôlier allait me livrer.

Je me retournai. D’un clin d’œil je la découvris toute. Je constatai d’abord qu’elle était abominablement saoûle. Pareils à deux outres vides, ses seins tombaient sur son ventre gonflé comme pour une grossesse. Son nez, dans la demi-obscurité, semblait un soleil couchant. À ses lèvres grasses s’aigrissait un relent de mauvais vins. Ses cheveux, maladroitement teints, étaient rouges par plaques. De gros anneaux d’or appesantissaient ses lourdes oreilles plus accoutumées à entendre des beuglements de bêtes abattues que des sérénades. Elle titubait, et de sa gorge s’échappaient des hoquets suris.

Ce qui me frappa surtout, ce fut la coquetterie grossière de ses vêtements. La jupe écarlate flamboyait, telle une forge ; le corsage, d’un jaune belliqueux, claironnait ainsi que des trompettes de victoire. Plusieurs rangs de corail s’enroulaient autour du cou gras et court, facile à serrer entre des mains meurtrières… Ces cous-là sont prédestinés à la strangulation, comme certaines longues et pâles fragilités au viol.

Un plan, irréfléchi à l’égal d’un instinct, jaillit de mon cerveau en délire… Je tombai aux genoux de l’énorme paysanne.

« Madonna, » soupirai-je avec l’emphase d’un pitre sentimental, « pardonnez à un trop fervent adorateur la ruse qui lui a valu la fortune splendide de pénétrer jusqu’à vous. »

Elle me considérait, le groin large ouvert et le cerveau brouillé par les crus du cabaret.

« Ne craignez rien, ô beauté rousse, incarnation d’un couchant d’automne ! J’ai enfermé votre époux dans une cellule vide, après l’avoir un peu malmené. Je lui ai enfoncé de la paille dans la bouche, comme l’on fait aux ânes qui lui ressemblent. Ainsi bâillonné, il ne pourra interrompre notre amoureuse conversation. »

Je lui embrassai courageusement les rotules. Ses pupilles vacillantes se dilatèrent d’étonnement et d’épouvante.

Une pensée rapide traversa ma cervelle. Au moment où l’on m’arrêta, j’avais serti pour vous un délicat anneau. Deux sirènes, ciselées en or verdi, les écailles et les cheveux emmêlés, tenaient de leurs bras renversés une aigue-marine aussi belle qu’une goutte d’eau de mer glaciaire. J’avais réussi à dissimuler ce joyau. Je l’offris à la créature dont les mamelles étaient secouées par un tremblement convulsif.

« J’ai forgé pour vous cette bague, ô rayonnement de mes rêves ! »

Un sourire d’inconsciente béatitude élargit ses lèvres de forte buveuse.

« Hier soir, lorsque les premiers astres faisaient frissonner l’eau morte d’une vie illusoire, je me suis caché dans l’ombre, et j’ai chanté pour vous des canzoni passionnées.

— Je me souviens, » soupira l’ivrognesse, pâmée d’aise comme si une main l’eût savamment chatouillée. « Oh ! oui, je me souviens ! J’ai bien entendu cette belle voix de basse qui montait si amoureusement vers moi. Mais j’ai cru reconnaître l’accent de ce gondolier qui, depuis trois mois, courtise ma fille Giuseppina.

— Lorsque l’aurore s’ouvrit ainsi qu’une rose, j’étais encore sous votre fenêtre, Madonna. Je composais en votre honneur des litanies ferventes, comme à la Santissima Vergine… Vous êtes la flamme de Venise, le mirage du couchant, le sourire des flots ternis… Et je vous ai nommée dans mes songes : Violante.

— Je m’appelle Onesta, » interrompit l’horrible sorcière, en flattant avec complaisance ses débordantes mamelles.

« Je vous avouerai tout, Onesta mia. Je suis un grand seigneur dont le palais ouvrira toutes grandes devant vous ses portes triomphales. Vos pieds d’enfant errante se refléteront dans les marbres à la pureté presque diaphane : un flot charriant de la neige. Écoutez, Onesta. Une robe de tissu d’argent où luiront des perles suivra la ligne mélodieuse de vos hanches. Des aigues-marines mariées à des pierres de lune vous donneront l’illusion d’un clair d’étoiles sur la mer. Deux suivantes porteront le poids royal de votre traîne lourde de métaux et de pierreries. Et deux pages énamourés chanteront, tour à tour, agenouillés devant votre fauteuil, les vers de tendresse que je leur dicterai. Je ne vous offrirai point de fleurs, ma charmante : car il ne faut pas que vos yeux soient attristés par l’agonie d’une rose. Vous ne contemplerez que l’éternelle beauté des opales et des émeraudes. Et je verserai, en des coupes d’onyx, des vins glorieux comme des victoires, doux comme des poisons et véhéments comme des baisers… »

En entendant parler de vins, ma conquête titubante bava de joie. Un éclair traversa ses yeux hagards.

« Du vin ! » soupira-t-elle.

« Laissez-moi vous entraîner, Onesta, » suppliai-je. « Suivez-moi jusqu’au palais d’amour où la couche nuptiale est déjà préparée. Je suis un magicien, et je sais d’étranges caresses que m’ont enseignées les archanges pervers. »

Je m’arrêtai pour savourer l’effet produit par mon éloquence. Puis, sachant que les femmes préfèrent aux plus somptueuses promesses le geste précis, je me penchai sur elle. De mon souffle un peu affadi par le strict régime de la geôle, j’effleurai la nuque rouge d’Onesta… Voyant les encourageants sursauts de toute cette chair imprégnée de Chianti, je m’enhardis à certains frôlements experts qui provoquèrent de nouveaux hoquets. Je continuai, insinuant et tentateur :

« Je vous apprendrai le piment rouge des morsures… Je vous apprendrai l’insidieuse insistance des lèvres et la lenteur tenace des mains… Votre rustre de mari vous a sans doute laissé ignorer ces choses… »

Je la tutoyai brusquement. « Viens, Onesta !… »

Elle fixa sur moi ses yeux stupides.

« Vous avez en effet les paroles et les manières d’un grand seigneur, » bégaya-t-elle, « mais je ne puis quitter pour vous mon mari et mes enfants.

— Votre mari pourra-t-il, comme moi, parer magnifiquement votre splendeur de femme ? Saura-t-il assortir les pierres au reflet de vos yeux ? Et vous êtes trop gracieuse pour n’être qu’une mère, Onesta.

— Tout cela est peut-être vrai, en somme, » acquiesça la mégère, très romanesquement saoûle.

« Cela est vrai comme la Vérité nue, » insistai-je. « Venez, Onesta mia. »

Les ombres du soir s’approfondissaient. Une douceur musicale faisait vibrer l’air ainsi que les cordes tendues d’une cithare.

Soudain je tressaillis. Nous entendîmes des pas retentissants qui approchaient. Mon ignoble compagne était sur le point de défaillir. Je lui saisis violemment le bras, et, brutal autant qu’un charretier qui assomme sa bête, je lui ordonnai de me suivre. Elle obéit, plus passive que le bétail.

C’était un geôlier, dont nous distinguions mal la massive carrure dans le corridor enfumé de crépuscule. J’eus un frisson de fièvre chaude lorsqu’il nous interpella :

« Vous allez respirer l’air du soir sur le canal ? »

Onesta balbutia : « Mon mari est un peu souffrant, Jacopo. Nous allons nous reposer tous les deux. Bonsoir.

— Bonsoir, » reprit l’homme, qui poursuivit son chemin en fredonnant.

Nous arrivâmes à la grande porte. Le gardien, sur la demande étranglée d’Onesta, poussa la grille et nous fit passer dans la pénombre bleue…

Le vent du Sud charriait des souvenirs d’aromates et je ne sais quelles voluptés mauvaises. La lagune était tiède et perverse ainsi qu’un sexe révélé… Je caressai distraitement les mamelles d’Onesta.

« Voici une gondole, ma belle pensive. Daignez me suivre jusqu’au palais de mes rêves amoureux. »

Elle s’embarqua, noyée dans une stupeur heureuse… Je sais diriger une barque aussi facilement que torturer une femme, Gemma. Je pris la place du gondoliere un peu ahuri, et rassurai le brave garçon en lui glissant une des rares pièces d’or qu’avait épargnées la rapacité des geôliers.

Nous nous laissâmes entraîner le long du canal ensorceleur. Oh ! la cruauté des eaux et de la nuit !

Une demeure aux portes béantes traînait sur les flots ses lueurs jaunes et rouges. Une musique de mandolines et de guitares rauques flotta jusqu’à nous. Elle sortait d’une maison publique hantée par des matelots et des gondolieri.

« Venez, ma Dame immortelle… Il y a de l’Asti spumante dans les chambres closes… »

Nous entrâmes. Une puanteur d’ail pestilentiel et de méchant vin me suffoqua dès le seuil.

Je fermai les rideaux sur nos voluptés prochaines. Onesta s’assoupissait déjà d’un sommeil hébété.

Je songeai à son réveil. Lorsque les boissons ne fermenteraient plus dans son cerveau vide, quels effrois dilateraient ses prunelles imbéciles ? Elle me dénoncerait… Et si, me fiant à sa torpeur, je l’abandonnais aussitôt, je pouvais craindre un éclair de raison réapparue.

Et puis pourquoi ne pas l’avouer ? La cruauté des eaux et de la nuit était en moi. Le rut mortel me rendait pareil aux fauves en folie. Je me jetai sur l’abominable ivrognesse, et j’usai d’elle avec une frénésie que ne m’ont point accordée vos plus complexes baisers, Gemma. Le plaisir furieux me faisait sangloter faiblement, ainsi qu’un enfant plaintif. Et je meurtris de morsures ces lèvres abjectes.

Mais une convoitise plus forte m’assaillit. Je profitai de la stupeur où s’enlizait ma compagne, effondrée sous l’intensité du spasme, et, la saisissant fortement à la gorge, je l’étranglai avec délices… Certains cous gras et courts sont prédestinés à la strangulation…

L’agonie d’Onesta fut brève, trop brève même. Alourdie par les vins, affaiblie par les convulsions sexuelles, elle succomba sans tarder entre mes mains vigoureuses… Je sais étrangler aussi savamment que caresser.

La hideur grotesque du cadavre fut telle que je me pris à rire. L’apaisement charnel me rendait très doux. Le mâle était satisfait en moi. Une victime était immolée à la cruauté des eaux et de la nuit. Je sortis, l’âme sereine.

« Pourquoi laisses-tu là ta compagne ? » interrogea une servante que lutinait un matelot.

« Elle est trop saoûle pour se lever. Elle dort aussi profondément que les morts dans leur cercueil. »

Et je souris innocemment à cette plaisanterie, dont je pouvais seul apprécier la saveur délicate.

… Les eaux et la nuit m’approuvaient et m’enveloppaient d’une indulgente douceur. Je crachai sur les reflets d’étoiles et je chantai mes plus belles chansons à la mer.

Une heure passa, diaphane et légère. Les reflets d’étoiles s’éteignirent au fond de la lagune. Puis, triomphale comme un cri de clairons, l’Aurore éclata, stridente.

Je doublai le cap de la Dogana et suivis le canal de la Giudecca. Le bercement de la gondole rythmait mes rêves tranquilles. L’eau verte avait la langueur perfide de vos yeux somnolents, Madonna…

La gondole s’arrêta devant votre porte. Malgré le jour levé, votre maison dormait en l’ombre du sommeil. Un parfum d’indolence et de rêve attardé monta vers moi. Je me dirigeai vers votre chambre.

Vous dormiez. Votre attitude de marbre me glaça. Je frémis devant vos paupières sans battement. Les ténèbres marbraient votre front et le rendaient pareil au front bleui des Trépassées.

Je m’avançai, les mains jointes. Je grelottais de tous mes membres transis. Lentement, lentement, Gemma mia, vous ouvrîtes les yeux. Et je lus au fond de vos prunelles hagardes une terreur si monstrueuse que je compris… Je sus quels regards invisibles s’étaient jadis embusqués dans l’ombre où je travaillais parmi mes creusets et mes parchemins. Je sus quelle main avait tracé les lignes perfides qui me dénoncèrent à l’Inquisition… Je sus qui m’avait trahi, par curiosité du mal…

… Et c’est depuis ce jour que vous m’aimez, ; Gemma mia. Vous m’aimez de toute votre terreur. Votre lassitude de corps et d’âme ne connaît un frémissant réveil que sous l’épouvante. Et parce que vous me craignez, vous m’aimez. Vous n’ignorez pas que je vous briserai plus tard, au gré de mon caprice. Vous n’ignorez pas que je vous détruirai, lorsque vous aurez cessé de me plaire. Silencieuse d’horreur passive, vous épiez mes gestes et mes pas… Vous attendez la Fin. Mais le moment n’est point encore venu, car votre corps me tente comme l’eau parfumée des pastèques et la pulpe des figues mûres. Votre heure n’a point encore sonné, Madonna Gemma…

Je veux tes lèvres… Des baisers, des baisers, des baisers…