Ouvrir le menu principal

La Dame à la louveAlphonse Lemerre (p. 51-55).
Les Sœurs du Silence






J’avais entendu parler, en termes tantôt élogieux, tantôt méprisants, de ce monastère laïque créé par la douleur d’une femme pour la douleur des autres femmes. C’était, assuraient les uns, un lieu fraternel et sacré où les lassitudes se retrempaient dans le recueillement. Les autres n’y voyaient que le caprice maladif d’un être égaré par les deuils.

Je résolus de voir et d’apprendre, et, un jour d’automne, j’allai vers le couvent profane.

La Supérieure m’accueillit avec une grâce taciturne. Tout, en elle, était une grise harmonie : ses cheveux et ses yeux crépusculaires et la bure aux plis mélancoliques de sa robe.

« Puis-je savoir ?… » commençai-je avec embarras et maladresse.

« Ne m’interrogez point, » interrompit la Femme Grise, non sans douceur. « Car la question est un viol brutal du droit et du devoir de se taire. Regardez et observez, apprenez par vous-même, sans jamais rien demander à un être aussi faillible, aussi incertain que vous. »

… Et voici ce que je vis et ce que j’appris dans cet étrange monastère laïque créé par la douleur d’une femme pour la douleur des autres femmes.

Le moutier pâlissait au milieu d’un immense jardin où ne s’effeuillaient que de virginales fleurs blanches, les fleurs de la stérilité et de la mort. Les plus jeunes parmi les recluses étaient seules autorisées à prodiguer aux plantes et aux feuillages les soins délicats dont s’acquittent habituellement les jardiniers. Car la main grossière d’un homme ne devait point, selon la loi conventuelle, souiller les fleurs.

Le plus mystique silence régnait par le couvent. Celles que tourmentait encore le souvenir du verbe venaient, à de rares intervalles, dans le « parloir », où elles reprenaient, pour quelques instants, la vaine pratique du langage humain. Puis elles retrouvaient avec une joie paisible le Songe monial.

Les cérémonies de cette maison d’isolement et de repos avaient lieu par les douloureux couchants. Les jeunes filles aux chevelures fluides murmuraient des vers ou égrenaient des mélopées. Quelques solitaires ferventes erraient à travers les galeries, les regards enchaînés par la splendeur des tableaux et des statues. D’autres cueillaient les fleurs pâles des serres et des jardins, ou s’attardaient à contempler l’infini du crépuscule et de la mer.

Comme un nid d’aigle, la pieuse demeure se blottissait parmi les rochers. Les passants craignaient la violence de ses parfums. Jadis, le souffle inexorable des fleurs d’oranger avait fait mourir une vierge.

Aux pieds du monastère, l’abîme bleuissait, plus attirant que le flot méditerranéen. Les fenêtres étaient larges, et, toujours grandement ouvertes sur la mer, elles contenaient toute la courbe glorieuse de l’Arc-en-Ciel. Lorsque l’orgue répandait la tempête de ses foudres et de ses tonnerres, lorsque les violons sanglotaient toute l’angoisse divine, les vagues mêlaient aux chants l’éternité de leur rythme monocorde.

La plus jeune Sœur vint à moi comme l’incarnation de ma pensée la plus belle. Sa robe était du même violet que le soir. Cette femme m’évoquait la fragilité de la nacre et la tristesse altière des cygnes noirs au sillage obscur. Répondant à mon silence, elle murmura :

« J’ai cherché dans cette ombre non point la paix, comme l’Exilé frappant aux portes du monastère, mais l’Infini. »

Et je vis que son visage ressemblait au divin visage de la Solitude.