La Dévotion à la croix

Traduction par Damas Hinard.
Théâtre de CalderónBibliothèque CharpentierTome I (p. 135-183).

LA DÉVOTION À LA CROIX.

(LA DEVOCION A LA CRUZ.)



NOTICE.


En prenant le mot comédie dans le sens espagnol, pour désigner une pièce de théâtre, nous dirons que la Dévotion à la Croix est une des comédies les plus remarquables qu’ait enfantées le génie de Calderon.

Le sujet en est assez singulier. Voulant célébrer les avantages de la dévotion à la Croix, le poète a imaginé un jeune homme d’un caractère ardent et farouche, livré tout entier à une passion criminelle, et qui, pour l’assouvir, commet tous les crimes ; puis, comme ce jeune homme se trouve placé, dès sa naissance, sous la protection mystérieuse de la Croix, pour laquelle il professe une dévotion toute particulière, il obtient en mourant l’absolution de ses péchés, et il est sauvé.

Certes, voilà pour nous Français du dix-neuvième siècle un sujet de comédie bien bizarre, bien étrange ; et si, avant d’aborder cette lecture, nous n’avons pas la force de nous arracher aux idées sous l’influence desquelles nous vivons, il est difficile qu’une pareille œuvre nous intéresse, ou même qu’elle n’excite pas notre dédain. Mais si vous avez le pouvoir d’oublier pour un moment vos opinions, votre éducation, vos études, Montaigne et Voltaire ; si vous pouvez pour un moment vous dégager de votre esprit critique et de votre scepticisme ; si, par la pensée, vous pouvez vous faire Espagnol, Espagnol du seizième siècle, Espagnol de Philippe II, c’est-à-dire zélé et ardent catholique ; si, abjurant le libre usage de votre raison, vous vous soumettez aveuglément, comme un humble esclave, à la foi ; si vous considérez l’Inquisition comme une institution salutaire, protectrice, et digne de tous vos respects ; si vous approuvez dans votre cœur et l’expulsion des Morisques et la guerre de l’Alpujara ; si vous applaudissez aux secours prêtés à la Ligue, — et au départ de l’Armada qui doit détruire l’hérétique Angleterre, — et à ce fanatisme implacable qui animait les conquérans américains ; en un mot, si, pour juger ce drame, vous vous placez au point de vue du poète, oh ! alors, lisez, — lisez la Dévotion à la Croix, et, je ne crains pas de vous le prédire, vous reconnaîtrez dans cette œuvre un puissant génie, un grand et habile maître.

Le caractère d’Eusebio, le personnage principal, est dessiné avec beaucoup de vérité et de vigueur, et quelques traits de celui de Julia dénotent une connaissance profonde du cœur féminin. Dans la composition l’on remarquera, sans doute, les belles situations de la première journée, la scène du cloître de la seconde, et vers la fin de la troisième, cette scène d’un effet si poétique et en même temps si théâtral, où Eusebio, déjà enseveli, appelle le vieux prêtre pour lui donner l’absolution. Enfin, quant au style, il est merveilleusement en harmonie avec les idées et les sentimens qui dominent dans l’ouvrage, et s’il ne satisfait pas toujours une raison exacte, du moins s’adresse-t-il vivement à l’imagination et à l’âme.

Dans un passage de cette comédie où il est question du pape Urbain III, Calderon nous avertit que la scène se passe vers les commencemens du treizième siècle ; mais par les idées, les sentimens, les mœurs, le costume, ses personnages sont des Espagnols de la fin du seizième. Pourquoi donc Calderon a-t-il indiqué à ses spectateurs une époque aussi reculée ? Ne serait-ce pas pour leur montrer un lointain plus poétique, et par là frapper plus fortement leur imagination ?

La Dévotion à la Croix, qui a eu pour traducteur en Allemagne le célèbre W. Schlegel, n’avait pas encore été traduite en France. Cependant elle ne peut pas y être tout-à-fait inconnue. Un de nos critiques les plus distingués, qui joint à des connaissances étendues, à un sentiment vif et délicat des beautés de l’art un remarquable talent d’exposition, M. Philarète Chasles, en a donné, il y a quelques années, dans la Revue de Paris, une analyse très-ingénieuse et très-éloquente.

LA DÉVOTION À LA CROIX.

PERSONNAGES
eusebio.
lisardo.
ourcio, vieillard.
octavio.
celio.
ricardo.
julia, dame.
arminde, suivante.
gil, paysan bouffon (villano gracioso).
menga, paysanne bouffonne (villana graciosa).
alberto, prêtre.
bandits et paysans.
La scène se passe en Espagne.

JOURNÉE PREMIÈRE.


Scène I.

Un terrain désert au milieu des montagnes. On aperçoit dans le lointain des croix.

GIL et MENGA parlent hors de la scène.

menga.

Voyez donc où va cette bourrique !


gil.

Hue ! diablesse ! hue ! coquine !


menga.

Voyez donc où elle s’est fourrée ! Harre, par ici !


gil.

Le diable t’emporte !… J’ai beau la tirer par la queue à la lui arracher, impossible ! La queue me resterait plutôt entre les mains[1] !

Gil et Menga entrent sur la scène.

menga.

Tu as fait là quelque chose de beau, Gil !


gil.

Tu as fait là quelque chose de beau, Menga ! car la faute en est à toi : tu montais la bête, et tu lui as dit à l’oreille de se mettre dans le fossé pour me faire pester.


menga.

Oui ! c’est toi-même qui le lui as dit pour me faire tomber.


gil.

Comment allons-nous la tirer de là ?


menga.

Je croyais que tu voulais la laisser dans le fossé.


gil.

Je ne pourrai pas moi tout seul.


menga.

Je vais tirer par la queue : toi, tire par les oreilles.


gil.

Le mieux serait de faire comme on fit dernièrement avec un carrosse qui s’était embourbé à la cour[2]. Ce carrosse, que Dieu bénisse ! traîné par deux méchantes rosses, avait l’air d’un pauvre carrosse honteux, et, par suite de la malédiction paternelle, il allait tristement, non pas de porte en porte, mais se balançant de droite et de gauche embourbé dans un ruisseau. Le cavalier priait, le cocher fouettait, et tons deux, moitié de gré, moitié de force, tâchaient de se tirer de là. Mais ils avaient beau faire ; mon carrosse ne bougeait pas. À la fin, voyant que tout avait été inutile, ils mirent devant le carrosse une mesure d’orge ; et aussitôt les chevaux, pour manger, tirèrent de telle façon, qu’ils furent bientôt hors du fossé. Nous pouvons faire de même.


menga.

Tous tes contes ne valent pas un maravédis[3].


gil.

C’est que, Menga, je souffre de voir un animal affamé là où il y a des animaux rassasiés.


menga.

Je vais sur le chemin voir un peu s’il ne passe pas des gens du village, les premiers venus, afin qu’on vienne t’aider ; car toi, tu ne te donnes pas beaucoup de mal.


gil.

Voilà, Menga, que tu m’accuses encore ?


menga, à part.

Ah ! bourrique de mon âme !

Elle sort

gil.

Ah ! bourrique de mes entrailles !… Tu étais, je puis le dire, la plus honorable bourrique de tout le village. Jamais on ne t’a vue en mauvaise compagnie. Tu n’aimais nullement à battre le pavé, et n’avais plus de plaisir lorsqu’on te laissait bien tranquille à l’écurie, que lorsqu’on te menait dehors. Pleine de réserve et de fierté, jamais, je l’atteste, tu ne t’es mise à la fenêtre pour voir passer aucun ânon. Ta langue, je le sais, ne méritait pas une telle disgrâce, car jamais tu n’en fis mauvais usage ; et, toujours animée des meilleurs sentimens, quand tu ne pouvais pas achever ce qu’on te donnait à manger, tu l’abandonnais généreusement à une bourrique plus pauvre. (On entend du bruit au dehors.) Mais quel est ce bruit ?… Voilà deux hommes à cheval qui mettent pied à terre… ils attachent leurs chevaux… et se dirigent de ce côté. Pourquoi donc sont-ils si pâles et viennent-ils dans la campagne si matin ?… Il faut nécessairement qu’ils aiment à manger de la terre glaise, ou qu’ils aient quelque obstruction[4]. Et si c’étaient par hasard des brigands !… Cela ne m’étonnerait pas… mais qu’ils soient ce qu’ils voudront, je vais me cacher… car ils viennent, ils approchent, ils arrivent, ils entrent.

Il se cache.


Entrent LISARDO et EUSEBIO.

lisardo.

N’allons pas plus avant. Ce lieu solitaire et écarté du chemin est bon pour ce que je veux. Tirez votre épée, Eusebio ; c’est pour nous battre que je vous ai conduit ici.


eusebio.

Bien que ce ne soit plus le moment de nous expliquer, puisque nous voilà sur le terrain, cependant je voudrais savoir de vous quel motif vous anime ainsi. Dites, Lisardo, quel sujet de plainte vous ai-je donné ?


lisardo.

J’ai tant de raisons pour me plaindre de vous, que la voix me manque pour les dire, et que la patience fait défaut à ma douleur. Aussi, Eusebio, j’aurais voulu les taire ; j’aurais même voulu les oublier, parce que je crains, en les rappelant, de renouveler mon injure. (Il lui montre des lettres.) Connaissez-vous ces papiers ?


eusebio.

Jetez-les à terre, je les ramasserai.


lisardo.

Prenez. Qui vous arrête ? Qui vous trouble ?


eusebio.

Ah ! malheur, malheur mille fois à l’homme qui confie ses secrets au papier ! car c’est une pierre lancée dans les airs ; et si l’on sait qui la tire cette pierre, on ne sait pas où elle peut tomber.


lisardo.

Avez-vous reconnu ces papiers ?


eusebio.

Je n’essaierai point de le nier : ils sont tous de ma main.


lisardo.

Eh bien ! moi, je suis Lisardo de Sena, fils de Lisardo Curcio. Mon père, par suite d’une prodigalité sans bornes, a consumé en quelques années le bien que lui avaient laissé ses ancêtres, sans songer combien coupable est l’homme qui par ses dépenses excessives rend pauvres ses enfans ; mais enfin la nécessité, bien qu’elle soit une tache pour la noblesse, n’exempte pas des devoirs qu’elle impose. Donc Julia — le ciel sait combien il m’en coûte de prononcer ce nom ! — ou n’a point su observer ces devoirs, ou ne les a jamais connus… mais enfin Julia est ma sœur. Plût à Dieu qu’il n’en fût pas ainsi !… Et songez qu’aux femmes de sa naissance on ne fait pas la cour au moyen de billets doux, ni de propos galans, ni de messages secrets, ni d’infâmes entremetteuses. Je ne vous accuse pas, vous, en tout ceci ; je conviendrai même, s’il le faut, que je me serais conduit comme vous si une dame m’eût autorisé à lui rendre des soins ; mais je vous accuse, parce que vous étiez mon ami, et c’est là ce qui vous rend plus coupable à mon égard. Si ma sœur vous a plu pour femme, car je ne pense pas que vous l’ayez jamais regardée dans une autre intention… je ne crois pas même que vous ayez pu vous flatter de l’espoir de l’obtenir… car, vive Dieu ! plutôt que de la voir mariée avec vous j’aimerais mieux la voir morte de mes mains… Enfin, si vous la souhaitiez pour femme, il eût été juste de faire part de vos désirs à mon père plutôt qu’à elle ; ce procédé vous était indiqué par l’honneur ; et alors mon père eût examiné s’il lui convenait de vous l’accorder, et, si je ne me trompe, il n’y eût point consenti ; car, en pareille circonstance, lorsqu’un cavalier ne peut pas donner à sa fille une fortune proportionnée à sa qualité, plutôt que de faire une mésalliance, il la met dans un couvent. — C’est le parti auquel mon père ; s’est arrêté à l’égard de ma sœur Julia ; et demain, sans plus de retard, de gré ou de force elle prendra le voile. Et comme il ne serait pas bien qu’une religieuse conservât des gages d’un si fol amour, d’une si honteuse faiblesse, je les remets en vos mains, bien résolu moi pas seulement à m’en défaire, mais à me défaire aussi de l’homme de qui elle les tient. Tirez donc votre épée, et que l’un de nous reste ici mort ; vous, pour que vous ne continuiez pas vos assiduités, ou moi pour que je n’en sois pas témoin.


eusebio.

Abaissez votre épée, Lisardo ; et puisque j’ai eu assez de sang-froid pour entendre tout ce que vous m’avez dit de méprisant, veuillez écouter ma réponse. Et, bien que le récit de mes aventures soit long et qu’il puisse paraître inutile à votre impatience, puisque nous sommes seuls et que nous devons nous battre, et que l’un de nous doit mourir ; cependant, pour le cas où le ciel permettrait que je succombasse, écoutez des prodiges qui étonnent et des merveilles qui confondent, que ma mort ne doit pas laisser ensevelis dans un éternel silence. — J’ignore qui fut mon père, mais je sais que je naquis au pied d’une croix, et que j’eus pour berceau une pierre. Rien de plus singulier que ma naissance, s’il faut en croire les bergers qui me trouvèrent de la sorte à la partie inférieure de ces montagnes. Ils disent que trois jours durant ils entendirent mes cris, mais qu’ils ne vinrent pas dans le lieu sauvage où j’étais, par crainte des bêtes féroces. Pour moi, je ne reçus d’elles aucun mal : sans doute elles respectèrent la croix qui me protégeait. Un berger, qui par hasard était venu à la recherche d’une brebis égarée, me trouva où j’étais, me porta au village où demeurait Eusebio, lequel n’y était pas venu en ce moment sans motif, lui conta ma naissance miraculeuse, et la clémence du ciel vint en aide à la sienne. Ce seigneur donna l’ordre que l’on me portât dans sa maison, et m’y fit élever comme son fils. Je suis donc Eusebio de la Croix ; mon nom me vient de lui et de celle qui fut mon premier guide et ma première garde… Je me livrai par goût aux armes et aux lettres par passe-temps… Eusebio mourut, et j’héritai de son bien… Si ma naissance fut prodigieuse, mon étoile ne l’est pas moins ; car elle est tout à la fois mon ennemie et ma protectrice ; car tout à la fois elle me met en péril et me conserve. Je n’étais encore qu’un enfant à la mamelle, lorsque mon naturel farouche et barbare montra ses cruels penchans : avec mes seules gencives, mais animé d’une force diabolique, je déchirai le sein où je puisais ma nourriture. Désespérée de douleur et aveuglée de colère, la femme qui me nourrissait me jeta dans un puits à l’insu de tout le monde. Mais on entendit ma voix, on descendit où j’étais, et l’on me trouva, dit-on, sur les eaux, mes tendres mains placées en croix sur mes lèvres[5]… Un jour le feu se mit à la maison, et la flamme impitoyable fermait toute issue et tout passage ; cependant je demeurai libre au milieu des flammes sans en être atteint ; et depuis, me demandant pourquoi la flamme m’avait épargné, je découvris que ce jour-la était le jour de la Croix[6]… Je contais à peine trois lustres lorsque, allant à Rome par mer, je fus assailli par une affreuse tempête, dans laquelle mon vaisseau heurta contre un écueil caché, s’entr’ouvrit et se brisa : embrassant un madrier, je pus gagner la terre sain et sauf ; mais ce madrier avait la forme d’une croix… Un jour, cheminant avec un autre homme dans les chaînes de ces montagnes escarpées, je m’arrêtai pour prier devant une croix que l’on avait placée au partage de deux chemins ; pendant ce temps mon compagnon continua sa route ; ensuite m’étant hâté pour le rejoindre, je le trouvai qui avait été massacré par des brigands… Un autre jour, dans une querelle, atteint d’un coup d’épée, je tombai à terre sans pouvoir riposter ; et lorsque tout le monde me croyait perdu, on trouva seulement la marque de l’épée sur une croix que je portais suspendue à mon cou et que l’épée avait frappée… Une autre fois, comme je chassais dans cette montagne déserte, tout-à-coup le ciel se couvrit de noirs nuages, déclara la guerre au monde avec d’épouvantables tonnerres, et déversa sur nous une pluie si épaisse qu’on eût dit des lances et des pierres ; les autres chasseurs se réfugièrent sous les arbres et les broussailles, comme sous une tente de campagne, et au même instant un coup de foudre réduisit en cendres deux d’entre eux qui étaient les plus rapprochés de moi. Étonné, troublé, confus, j’allai voir ce que c’était, et je trouvai à mes côtés une croix qui est, je pense, la même qui assista à ma naissance et que je porte empreinte sur ma poitrine ; car le ciel doit m’avoir désigné par elle à manifester les effets de quelque cause secrète. — Mais bien que je ne me connaisse pas moi-même, un tel esprit m’anime, une telle âme me remplit et m’enflamme, qu’elle me donne le courage de mériter Julia, si, comme je l’espère, la noblesse acquise ne vaut pas moins que celle que l’on a eue par héritage. Voila ce que je suis. Et bien que je pusse vous donner toute satisfaction, je suis tellement irrité de votre langage outrageant que je ne veux ni me justifier ni entendre vos plaintes. Et puisque vous vous opposez à ce que je sois le mari de votre sœur, ni sa maison, ni un couvent ne la sauveront de mes poursuites, et celle que vous m’avez refusée pour épouse je la prendrai pour dame[7]. C’est ainsi que mon amour désespéré et ma patience offensée veulent châtier vos mépris et venger mon affront.


lisardo.

Eusebio, où l’épée doit parler la langue doit se taire. (Ils se battent. Lisardo tombe.) Je suis blessé !


eusebio.

Quoi ! vous n’êtes pas mort ?


lisardo.

Non ! et j’ai assez de force dans le bras pour… (Il essaie de se relever et tombe de nouveau.) Hélas ! Le sol se dérobe sous moi.


eusebio.

Et la vie va bientôt vous quitter.


lisardo.

Ne permettez pas du moins que je meure sans confession.


eusebio.

Meurs, infâme.


lisardo.

Ne me tuez pas, je vous en conjure par cette croix sur laquelle le Chirst est mort.


eusebio.

Ce seul mot vous a sauvé. Levez-vous. En entendant cette invocation, je perds toute colère et mon bras est sans force. Levez-vous.


lisardo.

Je ne puis, car ma vie s’échappe avec mon sang ; et si mon âme n’est pas encore partie, c’est que sans doute, parmi tant d’issues, elle ne sait par laquelle sortir.


eusebio.

Eh bien ! reprenez courage, et confiez-vous à moi. Ici près se trouve un petit ermitage de moines pénitens ; et si vous y arrivez encore en vie, vous pourrez là vous confesser.


lisardo.

Eh bien ! en récompense de votre pitié, je vous donne ma parole que si le mérite de me voir en la divine présence de Dieu, je lui demanderai que vous ne mouriez pas, vous non plus, sans confession.

Eusebio sort en portant Lisardo dans ses bras.


GIL sort de l’endroit où il était caché, et de l’autre côté entrent BLAS, TIRSO, MENGA et TORIBIO.

gil, à part.

A-t-on jamais vu !… La charité est bonne !… mais pour ma part je l’en remercie !… Le tuer, et puis l’emporter sur ses épaules !


toribio, à Menga.

Ne disais-tu pas que tu l’avais laissé ici ?


menga.

Oui, je l’ai laissé ici avec la bête.


tirso.

Vois-le là-devant tout étonné.


menga.

Que regardais-tu là, Gil ?


gil.

Ah ! Menga !


menga.

Que t’est-il arrivé ?


gil.

Ah ! Tirso ?


toribio.

Qu’as-tu donc vu ? Réponds-nous.


gil.

Ah ! Toribio !


blas.

Dis-nous donc ce que tu as, Gil, et d’où viennent tes lamentations ?


gil.

Ah ! Blas ! ah ! mes amis !… j’en suis encore tout hébété… Figurez-vous qu’il l’a tué et l’a chargé sur ses épaules. Il l’emporte sans doute pour le saler.


menga.

Qui l’a tué ?


gil.

Que sais-je ?


tirso.

Qui est mort ?


gil.

Je ne le sais pas non plus.


toribio.

Qui a-t-on chargé sur ses épaules ?


gil.

Je n’en sais pas davantage.


blas.

Et qui l’a emporté ?


gil.

Qui vous voudrez. Mais si vous êtes curieux d’en savoir plus long, venez tous avec moi.


tirso.

Où nous conduis-tu ?


gil.

Je ne sais, mais venez ; car tous deux vont ici prés.

Ils sortent tous.

Scène II.

Une chambre dans la maison de Curcio.
Entrent JULIA et ARMINDE.

julia.

Laisse-moi pleurer ma liberté perdue, Arminde, et console-moi en me disant que le terme de ma vie sera le terme de mes chagrins. N’as-tu jamais vu un ruisseau tranquille traverser doucement la campagne, et au moment où l’on croirait qu’il ne peut plus avancer, reparaitre plus vif, plus fougueux, et renverser toutes les fleurs charmantes qu’il rencontre en son passage ? Eh bien ! il en est de même de mes peines et de mes ennuis : long-temps contenus dans mon cœur, ils ont fini par se frayer un passage, et s’échappent de mes en larmes abondantes. Laisse-moi pleurer la rigueur de mon père.


arminde.

Mais, madame, veuillez considérer…


julia.

Est-il un sort plus heureux que de mourir de douleur ? Une peine qui nous ôte la vie devient une gloire ; car il n’y a que les grandes peines qui ôtent la vie.


arminde.

Quel nouveau sujet de chagrin avez-vous donc ?


julia.

Hélas ! ma chère Arminde, toutes les lettres que j’avais d’Eusebio, mon frère Lisardo les a trouvées dans mon secrétaire.


arminde.

Il a donc su qu’elles y étaient ?


julia.

Ainsi l’a voulu ma mauvaise étoile. Le voyant tout soucieux, je pensai qu’il avait quelques soupçons, mais je ne le croyais pas si bien instruit. Il est venu à moi tout pâle, et, d’un air à demi fâché, il m’a dit qu’il avait joué, qu’il avait perdu, et que je lui prêtasse un de mes bijoux pour retourner au jeu. J’allais aussitôt lui donner ce qu’il me demandait ; mais, dans son impatience, il ne voulut pas attendre : il prit lui-même la clef, ouvrit avec une sorte d’inquiétude et de colère, et dans le premier tiroir trouva les lettres. Il me regarda, ferma ; et, sans me dire un mot, alla trouver mon père… Tous deux, hélas ! causèrent long-temps dans l’appartement de mon père ; puis ils sortirent, et, à ce que m’a rapporté Octavio, ils dirigèrent leurs pas vers le couvent. Tu vois maintenant que ce n’est pas sans motif que je m’afflige. Mais si l’on espère ainsi me faire oublier Eusebio, plutôt que d’entrer dans un monastère, je me donnerai moi-même la mort.


Entre EUSEBIO.

eusebio, à part.

Jamais on n’est venu avec autant d’audace, mais non plus avec autant de désespoir, chercher un refuge dans la maison de l’offensé. Avant que Julia n’apprenne la mort de Lisardo, je voudrais lui parler ; et j’obtiendrai quelque consolation dans mon malheur si avant qu’elle ne soit instruite, mon amour peut la déterminer à me suivre. Et quand elle apprendra la destinée de son frère, se voyant en mon pouvoir, il faudra bien que de gré ou de force elle se soumette à une nécessité inévitable. — (Haut.) Belle Julia ?


julia.

Qu’est-ce donc ? Vous ici !


eusebio.

C’est mon malheur et mon amour qui m’amènent, en me faisant braver tous les dangers.


julia.

Comment avez-vous pénétré dans cette maison et tenté une si folle entreprise ?


eusebio.

C’est que je ne crains pas de mourir.


julia.

Que prétendez-vous ainsi ?


eusebio.

Je veux, belle Julia, vous rendre un important service, afin que votre reconnaissance accorde à mon amour une nouvelle vie, à mes désirs une nouvelle gloire. J’ai appris que ma passion offensait votre père, qu’il était instruit de notre amour, et qu’il se proposait de vous placer demain dans une autre position, afin que mon bonheur fût aussi vain que mon espoir. Si les sentimens que vous m’avez témoignés étaient réellement de l’amour ; s’il est vrai que vous m’ayez aimé ; s’il est vrai que vous ayez eu pour moi quelque affection, venez, partons, puisque aussi bien, vous le voyez, vous ne sauriez résister à votre père. Quittez votre maison, et soyez sûre qu’ensuite tout s’arrangera aisément ; car, une fois que vous serez avec moi, on sera bien obligé de se soumettre aux circonstances et de me pardonner. Venez ; j’ai des châteaux pour vous garder, des gens pour vous défendre, des biens pour vous les offrir, et une âme pour vous adorer. Si votre amour est sincère et si vous voulez que je vive, venez, partons, ou je meurs de douleur à vos pieds.


julia.

Écoutez, Eusebio.


arminde.

Madame, voici mon maître qui vient.


julia.

Hélas !


eusebio.

Sort cruel et funeste !


julia.

Pourra-t-il sortir ?


arminde.

Cela n’est pas possible ; car déjà l’on frappe à la porte.


julia.

Ô douleur !


eusebio.

Ô chagrin !… Que faire ?


julia.

Il faut vous cacher.


eusebio.

Et en quel lieu ?


julia.

Dans cet appartement.


arminde.

Faites vite ; j’entends ses pas.

Eusebio se cache. Entre CURCIO, vieillard vénérable, père de Julia.

curcio.

Ma fille, si vous ne vous réjouissez pas et ne me remerciez pas avec tous les transports imaginables pour l’heureux état que je viens de vous assurer, c’est que vous ne serez pas reconnaissante de mes soins. Tout est terminé, tout est prêt ; il ne manque plus que de vous parer de tous vos atours pour devenir l’épouse du Christ. Vous ne pouviez pas espérer un sort plus heureux ; et vous l’emportez aujourd’hui sur celles qu’on envie le plus, puisqu’on vous verra célébrer ces noces divines. — Que dites-vous ?


julia, à part.

Que puis-je répondre ?


eusebio, à part.

Je me tue ici même, si elle consent.


julia, à part.

Je ne sais que dire. (Haut.) Seigneur, l’autorité paternelle, devant laquelle je m’incline, a tout pouvoir sur la vie, mais non pas sur la liberté ; et c’est pourquoi, seigneur, il eût été convenable que tous m’eussiez fait part de vos intentions, et que vous eussiez consulté on goût.


curcio.

Ma volonté, qu’elle soit juste ou non, doit être votre seule loi.


julia.

Les enfans sont libres, seigneur, de se choisir un état, et il serait impie de les contraindre. Laissez-moi réfléchir, et je prendrai ensuite une résolution. Ne vous étonnez pas de ce que je vous demande un délai ; car lorsqu’il s’agit de s’engager pour la vie, on ne peut se déterminer en un instant.


curcio.

J’ai réfléchi pour vous, et pour vous je me suis engagé.


julia.

Eh bien ! puisque vous vous engagez pour moi, prenez aussi pour moi un état.


curcio.

Taisez-vous, folle, taisez-vous, infâme ; sans quoi je ferai de vos cheveux un nœud coulant pour vous serrer le cou, ou de mes propres mains j’arracherai de votre bouche cette langue hardie qui m’outrage.


julia.

Seigneur, je défends contre vous ma liberté, mais non pas ma vie. Vous pouvez à votre gré en arrêter le triste cours, et je ne vous refuserai pas ce que vous m’avez donné. Ce que je vous dispute, c’est ma liberté, car je la tiens du ciel.


curcio.

Maintenant je suis obligé de croire ce que jusqu’ici je ne faisais que soupçonner : c’est que votre mère a manqué à ses devoirs et ne m’a point gardé sa foi. Je le crois à la conduite que vous tenez. Je le crois en voyant que vous offensez l’honneur d’un père dont le soleil même ne surpasse point l’éclat, le lustre et la noblesse.


julia.

Je ne vous comprends pas, seigneur, et c’est pour cela que je ne vous réponds pas.


curcio.

Arminde, sortez un moment. (Arminde sort.) Après un silence de tant d’années, la douleur et la colère me forcent de vous dire ce que j’aurais voulu vous taire à jamais. — La seigneurie de Sena[8], voulant m’accorder un insigne honneur, m’envoya en son nom porter l’obédience au pape Urbain III. Votre mère, qui eût été, disait-on, l’exemple des matrones romaines, et que l’on regardait à Sena comme une sainte (je ne sais comment j’ose vous confier des soupçons qui l’outragent) ; votre mère resta pendant mon absence à Sena. Je passai huit mois à Rome pour les affaires de mon ambassade, parce qu’il était question à cette époque de donner cette seigneurie au souverain pontife… Mais cela ne touche en rien à mon récit, et Dieu fasse à cet égard ce qui conviendra le mieux à son état !… Je retournai à Sena, et en y arrivant (hélas ! c’est ici que je n’ai plus la force de parler et que la respiration m’abandonne) je trouvai votre mère dans une grossesse très-avancée, si bien qu’elle attendait chaque jour son triste enfantement. Elle m’avait déjà prévenu de ce malheur par des lettres menteuses, me disant qu’au moment de mon départ elle avait déjà quelques doutes ; mais, malgré ses assurances, il me fut impossible de ne pas voir clairement mon déshonneur… Je ne dis point que la chose fût certaine, mais un homme de sang noble ne doit pas attendre les preuves ; il suffit qu’il ait des soupçons… Eh ! qu’importe, ô loi tyrannique de l’honneur ! ô droit barbare du monde ! qu’importe qu’un gentilhomme tombe en semblable disgrâce, si son ignorance l’excuse ? Quelles justes lois condamnent jamais un homme pour un mal qu’il n’a pu prévenir ? et comment l’opinion peut-elle frapper un innocent ? Cette loi, je le répète, est barbare, cette opinion est injuste et inique ; car les accidens de ce genre ne sont pas déshonneur, mais malheur… Ne vaudrait-il pas mieux, dans tout ce qui concerne l’honneur, punir Mercure qui le dérobe, que noter d’infamie l’Argus dont on a trompé la vigilance ? Si le monde flétrit l’infortuné qu’on abuse, quel châtiment réserve-t-il donc à celui qui, le sachant, ferme les yeux et se tait ?… Au milieu de tant de pensées douloureuses, le manger, le dormir, tout me devint odieux ; je vivais si mécontent de moi-même, que mon cœur me traitait en étranger et mon âme en tyran ; et bien que fort souvent mes réflexions lui fussent favorables et que sa justification me parût fondée, cependant la crainte d’avoir subi une pareille injure fut chez moi si forte, que je résolus à la fin de tirer vengeance, sinon de sa faute, du moins de mes soupçons. Et afin que ce fût avec plus de secret, j’annonçai une partie de chasse supposée… car un jaloux ne se plaît que dans les suppositions. J’allai dans la montagne, et tandis que le reste de la compagnie était à se divertir joyeusement, moi, avec des paroles amoureuses, j’emmenai Rosmira votre mère par un sentier écarté, et je la conduisis dans un endroit isolé dont un épais rideau d’arbres et de buissons défendait l’entrée au soleil. Là donc, quand nous y fûmes arrivés, nous voyant tous deux seuls…

Entre ARMINDE.

arminde.

Seigneur, vous avez besoin dans cette circonstance d’appeler à vous tout votre courage et toute votre sagesse. Un grand malheur est arrivé. Recueillez vos forces.


curcio.

Quel motif as-tu donc pour venir ainsi m’interrompre ?


arminde.

Seigneur…


curcio.

Achève ; ne me laisse pas dans l’incertitude.


julia.

Parle donc. Qui t’arrête ?


arminde.

Je ne voudrais pas être la voix qui doit annoncer un tel désastre.


curcio.

Ne crains pas de le dire, puisque je ne crains pas de l’entendre.


arminde.

Lisardo, mon seigneur…


eusebio, à part.

Il ne me manquait plus que cela !


arminde, continuant.

…Vient d’être apporté ici sur un brancard par quatre bergers… couvert de blessures qui lui ont ôté la vie… Mais le voici. Éloignez vous de ce triste spectacle.


curcio.

Ô ciel ! tant de peines pour un infortuné !… Hélas !

Entrent les Paysans qui portent Lisardo sur un brancard, le visage tout ensanglanté.

julia.

Quelle puissance inhumaine a exercé sur lui sa rage ? Quelle main impitoyable s’est baignée dans son sang ? Qui a pu détruire ainsi tant de vertus ? Hélas !


arminde.

Considérez, madame…


blas.

N’approchez pas.


toribio.

Éloignez-vous.


tirso.

Arrêtez.


curcio.

Non, mes amis, laissez-moi ; c’est la seule consolation de mon âme. Laissez-moi contempler ce cadavre glacé, triste objet où la destinée cruelle a tracé mes douleurs en caractères sanglans. Laissez-moi voir ce pauvre infortuné sur qui j’aime à poser mes cheveux blancs dans lesquels je voudrais l’envelopper comme dans un linceul… Dites-moi, mes amis, qui a tué ce fils dont la vie était ma vie ?


menga.

Gil vous le dira ; car lorsqu’on l’a tué il était caché près de là, derrière des arbres.


curcio.

Dis-moi, mon ami, dis-moi qui m’a ôté ma vie ?


gil.

Je ne sais qu’une chose, c’est que dans la querelle qui a précédé le combat il se donnait le nom d’Eusebio.


curcio.

Hélas ! c’est donc Eusebio qui m’a enlevé tout à la fois la vie et l’honneur !… À Julia.) Disculpe-toi maintenant, si tu peux ; dis qu’il n’avait que des projets honnêtes ; dis que son amour était chaste, alors qu’il a écrit avec mon sang ses voluptés infâmes.


julia.

Seigneur…


curcio.

Ne me réponds pas, selon ton habitude ; et prépare-toi à entrer aujourd’hui même au couvent, ou bien à accompagner ton frère au tombeau. Ma douleur vous ensevelit tous deux en ce jour : lui qui est mort au monde, mais qui vit dans ma mémoire ; et toi qui es vivante au monde, mais qui es morte dans ma mémoire. Et en attendant qu’on prépare vos funérailles, reste avec lui ; que sa mort t’apprenne à mourir ; et ne fuis pas, car je vais fermer sur toi toutes les portes.

Tout le monde sort ; il ne reste que Julia, placée entre le cadavre de Lisardo et Eusebio, qui s’approche.

julia.

C’est en vain que je veux vous parler, cruel Eusebio ; mon âme est en suspens, le souffle et la voix me manquent… Je ne sais… je ne sais que vous dire, car il me vient tout ensemble des reproches pleins de pitié, et une pitié pleine de reproches. Je voudrais fermer les yeux devant ce sang innocent qui demande vengeance, et je voudrais aussi trouver une justification dans les larmes que vous versez ; car, enfin, ni ce sang ni vos larmes ne peuvent mentir… Tout à la fois excitée par la vengeance et retenue par l’amour, je voudrais tout à la fois vous punir et vous défendre, et dans cet abîme confus de mes pensées, je suis combattue entre l’indulgence et le ressentiment. Est-ce donc ainsi, Eusebio, que vous prétendez me plaire ? Est-ce ainsi que pour hommages vous m’offrez vos rigueurs cruelles ? Lorsque, avant pris ma résolution, je n’attendais plus que le jour de nos noces, pourquoi les avez-vous changées en tristes funérailles ? Lorsque, pour vous, je désobéissais à mon père, pourquoi, au lieu des vêtemens de joie que j’attendais, me faites-vous porter un deuil funeste ? Lorsque pour vous, pour votre amour, je risquais ma vie, pourquoi, au lieu du lit nuptial, me faites-vous préparer un tombeau ? et lorsque, passant par-dessus toutes les considérations et toutes les convenances, je vous offrais ma main, pourquoi donc me présentez-vous la vôtre rougie de mon propre sang ? Quel bonheur pourrai-je trouver dans vos bras, si, pour donner la vie à notre amour, je suis obligée de me heurter contre la mort ? Que dirait de moi le monde, s’il apprenait qu’oubliant une telle injure, j’ai pu m’associer à son auteur ?… Hélas ! quand bien même je pourrais bannir ce malheur de ma mémoire, votre aspect, votre vue en réveillerait soudain le souvenir… Aussi, tout en vous aimant, je demande vengeance, et en demandant vengeance contre vous, je souhaite de ne pas l’obtenir.. n’est-ce point la une situation bien affreuse ?… Enfin, en souvenir des sentimens que j’ai eus pour vous, c’est assez que je vous pardonne ; mais n’espérez jamais ni me revoir ni me parler… Vous pouvez fuir par cette fenêtre qui donne sur le jardin. Prenez garde que mon père ne vous trouve ici. Partez, Eusebio, et songez que d’aujourd’hui je suis perdue pour vous, puisque ainsi vous l’avez voulu. Partez et soyez heureux, ne connaissant que les plaisirs sans mélange de peines… partez ! Quant à moi, une cellule va devenir pour jamais ma prison, sinon mon tombeau, comme le veut mon père. C’est là que je pleurerai les disgrâces d’une destinée si inclémente, d’une étoile si ennemie, d’une fortune si contraire, d’une passion si déplorable, d’un amour si malheureux, et d’une main si cruelle, qui m’a ôté la vie sans me donner la mort, afin que je sois tout à la fois vivante et morte au milieu de mes chagrins.


eusebio.

Si, par hasard, vous pouvez être aussi cruelle dans vos actes que vous l’êtes dans votre langage, vous me voyez en votre pouvoir, vous me voyez à vos pieds, vengez-vous ! Ma faute m’amène à vous prisonnier ; ma prison, c’est votre amour, et mes juges, ce sont vos yeux, de qui je n’attends, hélas ! qu’une sentence de mort. Mais, sachez-le, la renommée dira par ses hérauts : « Celui-là meurt parce qu’il a aimé ! » car, en effet, tout mon crime est dans mon amour. Je ne prétends pas me justifier ; une faute telle que la mienne n’a point de justification ; je ne demande qu’une chose, tuez-moi et vengez-vous ! Prenez ce poignard, et puisque j’ai eu le malheur de vous offenser, déchirez un cœur qui vous aime, arrachez de mon sein une âme qui vous adore, versez un sang qui est à vous… et si vous refusez de me donner la mort, je vais appeler votre père pour qu’il se venge, je vais lui dire que je suis ici.


julia.

Arrêtez, Eusebio, arrêtez ! et si vous m’aimez, ayez égard à ma prière et faites ce que je vais vous dire.


eusebio.

J’y consens. Qu’est-ce donc ?


julia.

Eh bien ! retirez-vous en un lieu où vous puissiez protéger votre vie, et là, entourez-vous de gens qui vous défendent.


eusebio.

Mieux vaut pour moi mourir ! car tant que je vivrai je vous aimerai, et, songez-y bien, fussiez-vous enfermée dans les murs d’un cloître, vous ne pourrez vous soustraire à mes poursuites.


julia.

Prenez-y garde, je saurai me défendre.


eusebio.

Me permettez-vous de revenir ?


julia.

Non !


eusebio.

N’en est-il aucun moyen ?


julia.

Ne l’espérez pas.


eusebio.

Vous me haïssez donc ?


julia.

Je le devrais.


eusebio.

M’oublierez-vous ?


julia.

Je ne sais.


eusebio.

Vous reverrai-je ?


julia.

Jamais


eusebio.

Eh quoi ! ne comptez-vous pour rien notre amour passé ?


julia.

Eh quoi ! ne comptez-vous pour rien ce sang qui coule ? — Mais on vient, on ouvre !… Partez, partez, Eusebio !


eusebio.

Je pars pour vous obéir, mais je reviendrai.


julia.

Jamais ! jamais !

On entend du bruit. Ils sortent chacun par un côté différent. Entrent des valets qui emportent le corps.

JOURNÉE DEUXIÈME.


Scène I.

Même décoration qu’à la première scène de la première journée.
On entend la détonation d’une arquebuse, et l’on voit entrer RICARDO, CELIO et EUSEBIO vêtus en brigands et portant chacun une arquebuse.

ricardo.

La balle doit lui avoir traversé la poitrine.


celio.

Et sans doute que l’herbe autour de lui est toute rougie de son sang.


eusebio.

Enterrez-le, mettez sur lui une croix, et que Dieu nous le pardonne !


ricardo.

À nous autres voleurs, les dévotions ne manquent jamais.

Il sort.

eusebio.

Et puisque ma triste destinée m’a fait capitaine de brigands, je veux que mes crimes égalent les injustices que j’ai subies. Mes concitoyens me poursuivent avec acharnement, comme si j’avais tué Lisardo en trahison, et cette persécution m’oblige à me défendre en tuant. On m’a enlevé mon bien, on a confisqué mes châteaux, et l’on me refuse le simple nécessaire… eh bien ! tout voyageur qui mettra le pied dans la montagne, y sera tué et dépouillé !

Entrent RICARDO, et des Brigands, amenant ALBERTO, vieillard.

ricardo.

J’étais allé pour voir sa blessure… Si vous saviez, mon capitaine, quelle aventure étrange !


eusebio.

Je suis curieux de la connaître.


ricardo.

En m’approchant, j’ai vu que la balle n’avait point pénétré, et qu’elle s’était amortie sur ce livre qu’il portait sur son sein… Le voyageur n’était qu’évanoui, et vous le voyez devant vous sain et sauf.


eusebio.

Je suis rempli d’étonnement et d’épouvante. Qui êtes-vous donc, vénérable vieillard, que le ciel a si miraculeusement protégé ?


alberto.

Je suis le plus heureux des hommes et un prêtre indigne. J’ai, durant quarante-cinq ans, professé à Bologne la théologie sacrée, et, pour récompenser mon zèle, sa sainteté m’avait donné l’évêché de Trente. Mais bientôt, voyant que je devais rendre compte d’un si grand nombre d’âmes, et que je ne pouvais pas leur consacrer la mienne, j’ai laissé là ces grandeurs, ces pompes, et fuyant leur charme trompeur, je suis venu dans ces solitudes, où l’on voit face à face la vérité. Maintenant j’allais à Rome demander au pape l’autorisation de fonder un saint ordre d’ermites ; mais votre implacable fureur arrête là ma destinée et ma vie.


eusebio.

Dites-moi, quel est ce livre ?


alberto.

C’est le fruit des études de ma longue carrière.


eusebio.

Que contient-il ?


alberto.

Il traite de l’origine et de l’histoire de ce bois sacré sur lequel le Christ, mourant avec un courage sublime, triompha de la mort. En un mot, il est intitulé : Les Miracles de la Croix.


eusebio.

Combien alors je me félicite que le plomb de l’arquebuse se soit amolli contre ce livre, comme eût fait la cire obéissante ! Plût à Dieu que ma main eût brûlé tout entière sur un feu ardent, plutôt que d’avoir endommagé un livre si digne de mon adoration ! Conservez votre vie, gardez votre argent et vos effets ; je ne veux que ce livre. (Aux Brigands.) Et vous, accompagnez ce saint vieillard jusqu’à la sortie des montagnes.


alberto.

Je prierai le Seigneur qu’il vous éclaire et vous fasse voir l’erreur où vous vivez.


eusebio.

Puisque vous me voulez du bien, demandez pour moi à Dieu qu’il ne permette pas que je meure sans confession.


alberto.

Je vous le promets, et je serai son ministre en cette circonstance. Oui, je vous en donne ma parole, — tant votre générosité m’inspire de reconnaissance, — dès que vous m’appellerez, en quelque lieu que je sois, je laisse tout et je viens vous confesser. Je suis prêtre, et mon nom est Alberto.


eusebio.

Vous m’en donnez votre parole ?


alberto.

J’en fais le serment avec la main.


eusebio.

Je baise de nouveau vos pieds.


Alberto sort, et entre CHILINDRINA[9], brigand.

chilindrina.

J’ai traversé toute la montagne pour venir vous parler.


eusebio.

Qu’y a-t-il, ami ?


chilindrina.

Deux nouvelles passablement mauvaises.


eusebio.

Je suis ému, et je crains. Qu’est-ce donc ?


chilindrina.

La première, c’est qu’on a donné commission au seigneur Curcio, le père de Lisardo… j’ose à peine vous dire cela…


eusebio.

Achève, j’attends.


chilindrina.

On lui a donné commission de vous prendre mort ou vif.


eusebio.

Je crains davantage l’autre nouvelle… car il me semble confusément que tout mon sang afflue vers mon cœur, comme si j’avais le pressentiment d’un malheur prochain. Qu’est-il donc arrivé ?


chilindrina.

Il s’agit de Julia.


eusebio.

Je n’avais pas tort de m’attendre à des chagrins. Julia, dis-tu ? Ce nom seul suffit pour m’attrister… Maudite soit la funeste étoile sous laquelle commença cet amour !… Eh bien ! qu’est-il arrivé à Julia ?


chilindrina.

Elle s’est enfermée dans un couvent.


eusebio.

La douleur en moi fait place à la colère. N’était-ce pas assez que le ciel m’eût placé dans une position si malheureuse ? N’était-ce pas assez qu’il m’eût tout enlevé, jusqu’à l’espérance ?… Fallait-il encore qu’il me rendit jaloux de lui-même ?… Mais puisque j’ai adopté hardiment un genre de vie qui me condamne au vol et au meurtre, je ne saurais plus reculer devant aucun attentat ; et ce que ma pensée a osé concevoir je veux l’exécuter. — Appelle Celio et Ricardo.


chilindrina.

Je vais les chercher.


eusebio.

Dis-leur que je les attends sans retard. (Chilindrina sort) J’escaladerai le couvent où elle s’est réfugiée. Nul châtiment ne m’effraie. Mon seul désir est de me voir seigneur de sa beauté ; et pour cela l’amour m’oblige à employer la force, à rompre la clôture, et à violer un saint asile. Et mon désespoir est tel, que si l’amour lui-même ne me portait pas à cet acte, je l’entreprendrais également, ne serait-ce que pour commettre à la fois tant de délits.


Entrent GIL et MENGA.

menga.

Je suis si chanceuse, que nous sommes capables de le rencontrer.


gil.

Ne suis-je pas avec toi, Menga ? Que peux-tu craindre de ce capitaine de guerdins[10] ? Va, n’aie pas peur ; je porte une fronde et un bâton.


menga.

Vois-tu, Gil, je crains sa manière d’agir, à ce vilain homme. Rappelle-toi ce qui est arrivé à Silvia lorsqu’il l’a rencontrée ici. Elle était venue demoiselle à la montagne, et dame elle s’en est retournée ; et c’est à considérer.


gil.

Le scélérat !… S’il allait m’en arriver autant[11] ?

Gil et Menga voient tout-à-coup EUSEBIO devant eux.

menga, à Eusebio.

Ah ! seigneur, prenez garde. On dit qu’Eusebio est par ici.


gil.

Ne restez pas de ce côté, seigneur.


eusebio, à part.

Ils ne me connaissent pas. Dissimulons avec eux.


gil.

N’avez-vous pas peur que ce brigand vous tue ?


eusebio.

Comment pourrai-je, mes amis, vous payer cet avis ?


gil.

Nous ne demandons rien ; nous vous engageons seulement à vous méfier de ce mauvais sujet.


menga.

S’il vous attrape, seigneur, bien que vous ne lui ayez ni rien fait ni rien dit, il vous tuera sur-le-champ ; ensuite il vous enterrera ; puis il vous mettra dessus une croix, et il pensera que vous lui devez, pour la peine, de la reconnaissance.


Entrent RICARDO et CELIO

ricardo.

Où l’as-tu laissé ?


celio.

Ici.


gil.

Croyez-moi, n’attendez pas ce voleur.


ricardo.

Que voulez-vous, Eusebio ?


gil, bas, à Menga.

Ne l’a-t-il pas appelé Eusebio ?


menga, bas, à Gil.

Oui.


eusebio, à Gil et à Menga.

En effet, mes amis, c’est moi qui suis Eusebio… Qu’avez-vous donc contre moi ? Vous ne répondez pas ?


menga.

Allons, Gil, toi qui as la fronde et le bâton.


gil.

J’ai le diable qui t’emporte !


celio.

Dans la paisible vallée qui est entre la montagne et la mer, j’ai vu une foule de paysans armés qui viennent contre vous, et qui ne tarderont pas à paraître. C’est Curcio, je pense, qui les conduit, avec le désir de se venger. Voyez ce que nous devons faire : le mieux ne serait-il pas de réunir la troupe et de partir ?


eusebio.

Oui, partons ; j’ai pour cette nuit un projet important. Venez tous deux avec moi, vous, mes plus chers compagnons, à qui je me confie de préférence.


ricardo.

Vous avez bien raison, vive Dieu !… car je me ferais tuer pour vous s’il le fallait.


eusebio, à Gil et à Menga.

Drôles que vous êtes, je vous laisse la vie à condition que vous porterez de ma part un message à Curcio. Vous lui direz que moi et ma brave troupe nous ne voulons pas l’attaquer et ne cherchons qu’à nous défendre ; qu’il n’a aucun motif de me persécuter comme il fait, puisque je n’ai point donné la mort à son fils par trahison ; que je l’ai tué en nous battant corps à corps, à armes égales, et qu’avant qu’il eût rendu le dernier soupir, je l’ai porté dans mes bras en un lieu où il pût se confesser ; que son père devrait m’en être reconnaissant ; et que s’il cherche ma perte, je me défendrai. (À Ricardo et à Celio.) Et maintenant, pour que ces paysans ne voient pas où nous allons, attachez-les à ces arbres, les jeux bandés, afin qu’ils ne puissent rien dire.


ricardo.

Voici une corde.


celio.

Faisons vite.

On attache à des arbres Gil et Menga.

gil.

Voilà qu’on m’a mis comme un saint Sébastien[12].


menga.

Et moi comme une sainte Sébastienne[13]. Mais attachez-moi tant qu’il vous plaira, seigneur ; tout ce que je demande, c’est qu’on ne me tue pas.


gil.

Écoutez, seigneur ; ne m’attachez pas, et que je sois un fichu gueux si je m’en vais[14]. Fais le même serment, toi, Menga.


celio.

Les voilà bien attachés.


eusebio.

À cette heure, allons exécuter mon projet. La nuit commence à étendre au loin ses sombres voiles. Julia ! vainement le ciel lui-même te garde ; bientôt je vais posséder ta beauté !

Les brigands sortent, laissant Gil et Menga attachés.

gil.

Si quelqu’un venait, Menga !… Bien qu’il nous en coûte cher, on ne pourra pas dire que ce n’est pas ici le Peralvillo du pays[15].


menga.

Viens par ici Gil, car je ne puis bouger.


gil.

Viens d’abord me délier, Menga, et aussitôt après je te rendrai le même service.


menga.

Viens d’abord, toi, tu m’ennuies de me faire attendre.


gil.

Il faudra bien qu’il vienne quelqu’un à la fin. Et s’il ne passe pas de muletier, il passera toujours bien ou un voyageur, ou un étudiant, ou quelque quêteuse charitable[16] ; car ça n’a jamais manqué. Mais, hélas ! c’est ma faute à moi.


une voix du dehors.

J’entends parler de ce côté ; venez vite.


gil.

Soyez le bienvenu, seigneur, si vous voulez me faire le plaisir de dénouer quelques nœuds qui me gênent.


menga.

Si par hasard, seigneur, vous cherchez de la corde dans la montagne, j’en ai à votre service.


gil.

La mienne est plus grosse et plus forte.


menga.

Moi, en ma qualité de femme, on me doit protection et secours.


gil.

Il s’agit bien de galanterie ! C’est moi que l’on doit délier en premier.


Entrent TIRSO, BLAS, CURCIO et OCTAVIO.

tirso.

J’ai entendu la voix de ce côté.


gil.

Vous brûlez[17].


tirso.

Qui est-ce ?… C’est toi, Gil ?


gil.

Oui, Tirso, le diable est malin. Délie-moi, et puis je te conterai tout.


curcio.

Que s’est-il donc passé ?


menga.

Soyez le bienvenu, seigneur, pour punir le scélérat.


curcio.

Qui vous a mis en cet état ?


gil.

Qui ?… Eusebio. Du moins il s’est nommé ainsi. Bref, qui que ce soit, voilà comme il nous a laissés.


tirso.

Ne pleure pas, car il s’est conduit généreusement avec toi.


blas.

Il ne s’est pas mal conduit, puisqu’il t’a laissé Menga.


gil.

Ah ! Tirso, si je me plains, ce n’est pas de ce qu’il m’a fait mal.


tirso.

Alors, pourquoi te plains-tu ?


gil.

Pourquoi ?… parce qu’il a laissé Menga. Il emmena celle d’Antonio, quelques jours après nous la retrouvâmes un beau matin… et elle avait cent réaux que nous dépensâmes à une petite fête.


blas.

Bartolo épousa aussi Catalina, laquelle accoucha au bout de six mois de mariage, et il allait tout joyeux disant à tout le monde : « Voyez donc ! il faut neuf mois aux autres femmes, et il n’en a fallu que six à la mienne ! »


tirso.

Il n’y a pas d’honneur qui soit en sûreté avec lui.


curcio.

Le perfide ! l’infâme !… Est-il un malheur égal au mien ?… L’avoir laissé échapper !


menga.

Si vous voulez, nous autres femmes nous prendrons aussi les armes pour le détruire.


gil.

Il se tient ici, il n’y a pas à en douter. Toutes ces croix que vous voyez là, seigneur, rangées à la file, ce sont autant d’hommes qu’il a tués.


octavio.

C’est ici la partie la plus retirée de la montagne.


curcio, à part.

Et c’est ici, grand Dieu, que je fus témoin de ce miracle que fit le ciel en faveur de cette beauté innocente et chaste que j’avais tant de fois outragée de mes soupçons ! C’est ici que j’ai vu le plus inconcevable prodige !


octavio.

Seigneur, quelles sont les pensées qui vous troublent ainsi ?


curcio.

Ce sont de tristes souvenirs qui viennent m’assaillir, Octavio ; et mes chagrins, que je ne puis confier à personne, ne trouvent d’autre soulagement que mes larmes. — Octavio, fais que ces gens-là me laissent seul, car la situation de mon âme exige la solitude.


octavio, aux paysans.

Allons, mes amis, évacuons.


blas.

Que dites-vous ?


tirso.

Que voulez-vous ?


gil.

N’avez-vous pas entendu ?… Allons évacuer[18].

Octavio, Gil, Menga et les paysans sortent.

curcio.

À quel homme n’est-il pas arrivé, quand son cœur était plein de chagrins qu’il ne pouvait pas confier à un autre, de s’entretenir seul avec lui-même ?… Et moi aussi, que tant de chagrins accablent à la fois, j’éprouve une sorte de consolation à me voir seul à seul, dans ce lieu désert, avec mes pensées et mes souvenirs… Je ne voudrais pas même avoir pour témoins de cette conversation solitaire ni les oiseaux, ni les fontaines ; car enfin les fontaines murmurent, et les oiseaux ont leur langage. Il me suffit d’avoir pour compagnie ces saules rustiques dont le triste aspect est si bien en harmonie avec l’état de mon âme, et qui ne peuvent me trahir… Cette montagne fut le théâtre de l’événement le plus étrange, le plus prodigieux dont la jalousie ait jamais été cause. Quel est l’homme, dans quelque rang que ce soit, qui n’a jamais ressenti l’aiguillon de la jalousie ? et quel est celui que la vérité a pu convaincre et délivrer de ces soupçons jaloux ?… C’est ici qu’un jour je vins avec Rosmira… À ce seul souvenir toute mon âme est émue, et je n’ai plus de voix… Et cela est facile à comprendre ; car il me semble qu’ici autour de moi, ces arbres, ces rochers, ces fleurs, en un mot, tout ce qui m’environne, se lèvent contre moi et me reprochent une action si infâme !… Je tirai mon épée… Mais elle, sans se troubler, sans pâlir, car en semblable circonstance l’innocence n’a pas peur : « Mon ami, dit-elle, modérez-vous. Je ne veux point vous empêcher de me donner la mort si tel est votre bon plaisir, car vous pouvez disposer de moi à votre gré ; mais avant de me faire mourir, daignez me dire pour quel motif vous me tuez. » Et moi, je lui répondis : « Ce n’est pas moi, malheureuse, qui vous tue, c’est l’enfant que vous portez dans votre sein ; c’est cet enfant conçu dans le crime, qui vous tue. Mais vous ne le verrez pas. Je serai votre bourreau à tous deux. » — « Hélas ! reprit-elle, si vous me croyez coupable, vous êtes en droit de me tuer. Mais je n’ai jamais manqué à mes devoirs… Non ! ajouta-t-elle en se jetant au pied de cette même croix que je vois en ce moment, non ! je ne vous ai jamais trahi, même en pensée ; j’en prends à témoin cette croix que j’embrasse et qui me protégera contre vous. » En entendant ces nobles paroles, en voyant son innocence qui resplendissait sur son visage, je me repentis de mon action et fus tenté de me jeter à ses pieds en la priant de me pardonner. Cependant, soit que je me fusse trop avancé pour reculer, soit qu’une aveugle fureur se fût de nouveau emparée de moi, soit enfin qu’une puissance supérieure me dominât à mon insu, je levai mon bras désespérément, et je frappa mille fois en tous sens : mais chaque fois je ne frappai que le vide de l’air. Enfin je m’échappai, la laissant pour morte au pied de la croix, et je revins à ma maison. Mais là, ô prodige ! je la retrouvai,… je la retrouvai belle et charmante, qui tenait dans ses bras une jeune enfant, Julia, divine image de beauté… Quelle joie, quelle gloire pouvait se comparer à la mienne !… Elle était accouchée ce même soir au pied de la croix, et par une rencontre où le doigt de Dieu se révélait au monde, l’enfant qu’elle avait mise au jour portait empreinte sur son sein une croix de feu et de sang. Mais ce qui m’affligea, et troubla mon bonheur, ce fut d’apprendre qu’au milieu des angoisses qu’elle avait souffertes, elle avait cru sentir qu’elle était accouchée d’un autre enfant laissé dans la montagne. Et moi alors…


Entre OCTAVIO.

octavio.

Seigneur, une troupe de brigands traverse la vallée. Il serait donc bien de descendre à leur rencontre avant que la nuit soit entièrement fermée ; autrement ils nous échapperaient, car ils connaissent tous les détours de la montagne, qui nous sont, à nous, inconnus.


curcio.

Eh bien ! réunis la troupe et marchons en avant. Il n’y aura de bonheur pour moi que lorsque j’aurai réalisé ma vengeance.


Scène II.

Un terrain devant les murs d’un couvent. — Il est nuit.
Entrent EUSEBIO, RICARDO, et CELIO qui porte une échelle.

ricardo, à Celio.

Approche doucement, et applique l’échelle à cet endroit.


eusebio.

Nouvel Icare, je veux monter vers le soleil ; et si le sort ne m’est point contraire, j’aurai bientôt atteint le firmament. — amour ! c’est toi que j’invoque !… (À Ricardo et à Celio.) Vous autres, dès que je serai arrivé au sommet du mur, retirez l’échelle, et attendez que je fasse le signal convenu. (À part.) En ce moment décisif et solennel, je ne sais quelle terrneur secrète s’empare de moi.


ricardo.

Qu’attendez-vous ?


celio.

Hésitez-vous donc, malgré votre courage ?


eusebio.

Ne voyez-vous pas tous deux cette flamme qui se balance devant moi ?


ricardo.

Seigneur, c’est un vain fantôme formé par la peur.


eusebio.

Moi ! j’aurais peur !


celio.

Montez donc.


eusebio.

Je monte, bien que cette éclatante lumière m’éblouisse. J’irais à travers la flamme, et tout le feu de l’enfer ne m’arrêterait pas.


celio.

Le voilà entré !


ricardo.

Ce doit être quelque idée, quelque illusion produite par une terreur secrète.


celio.

Ôte l’échelle.


ricardo.

Maintenant, il faut l’attendre jusqu’au jour.


celio.

Il faut en convenir, il a de l’audace. Pour moi, j’aurais mieux aimé passer la nuit auprès de ma petite villageoise ; mais je réparerai plus tard le temps perdu.

Ils s’éloignent.

Scène III.

Le corridor d’un cloître. Une suite de cellules. — Il est nuit.
Entre EUSEBIO.

eusebio.

J’ai parcouru tout le couvent sans qu’on m’ait entendu ; j’ai pénétré dans vingt cellules dont la porte étroite était entr’ouverte, et je n’ai pu trouver encore Julia. Ô destin ! que veux-tu de moi ? Où me conduisez-vous, incertaines espérances ?… Quel silence ! quelles ténèbres ! quelle horreur !… J’aperçois de la lumière dans la cellule voisine, et, si je ne m’abuse, cette religieuse, c’est Julia !… (Un rideau se lève, et l’on aperçoit Julia endormie.) Qu’est-ce donc que le sentiment que j’éprouve ?… pourquoi tardé-je à lui parler ?… D’où vient cet instinct qui me fait hésiter, tandis qu’un autre instinct secret me pousse vers elle avec une force irrésistible ? Qu’elle est belle sous cet humble vêtement !… Ne serait-ce pas que chez la femme la beauté c’est la pudeur ?… Et cette beauté merveilleuse, objet désiré de mon amour, produit en moi un étrange effet : par son charme et sa grâce, elle enflamme mes sens, et par sa chasteté elle m’impose le respect. — Julia ! Ah ! Julia !


julia.

Qui m’appelle ?… Ô ciel ! que vois-je ?… N’est-ce pas l’ombre de ma pensée qui s’est réalisée sous mes yeux ?


eusebio.

Êtes-vous donc effrayée de me voir ?


julia.

Et comment n’essaierais-je pas de te fuir ?


eusebio.

Arrêtez, Julia, arrêtez !


julia.

Que veux-tu, vaine image formée de mes souvenirs, qui apparais à ma vue ? N’es-tu pas, hélas ! la voix de mon imagination, le corps de ma fantaisie, le portrait de mon rêve, le fantôme qui représente mes pensées de la nuit ?


eusebio.

Écoute, Julia, je suis Eusebio ; je vis et je suis à tes pieds ; et si je pouvais n’être qu’un fantôme, une pensée, je serais toujours près de toi.


julia.

Oui, c’est toi, c’est ta voix, et je me désabuse !… Oui, c’est toi, Eusebio… Ah ! j’aimerais mieux que ce ne fût que ton image, en ce lieu que tu profanes… en ce lieu où ma vie se consume tristement ! — J’ai peur, je tremble, je succombe !… Que veux-tu ?… Que cherches-tu ?… Que prétends-tu ?… Comment as-tu pu parvenir jusqu’ici ?


eusebio.

L’amour ose tout, et mes chagrins et tes rigueurs ont enfin triomphé de moi. Jusqu’au moment où tu t’es renfermée en ces lieux j’ai supporté ma douleur, que l’espoir soutenait ; mais quand je t’ai vue perdue, j’ai bravé alors et la loi du cloître et le respect que je devais à cet asile. Si je suis coupable, la faute n’en est pas à moi seul ; toi qui l’as inspirée, tu la partages avec moi. Et le ciel ne doit pas s’irriter de mes prétentions ; mes droits sont antérieurs aux siens ; tu m’avais promis ta foi, et tu ne pouvais plus disposer de toi-même.


julia.

Il est vrai, je l’avoue, ma volonté fut unie à la tienne dans des temps plus heureux ; mais ici j’ai prononcé mes vœux au pied des autels, et je suis devenue l’épouse du Christ à qui j’ai donné ma main et mon cœur. Maintenant, je suis à lui, je lui appartiens : que me veux-tu ?… Retire-toi, Eusebio ! va, fuis dans ce lieu désert où tu épouvantes le monde, dans ce repaire affreux où tu es sans pitié pour les hommes, sans pitié pour les femmes ! Fuis, te dis-je ; et si ton fol amour nourrissait quelque espoir, éloigne-toi plein d’horreur, en pensant que je suis dans un asile sacré.


eusebio.

Ta résistance ne sert qu’à m’enflammer ; et puisque je suis venu et que j’ai franchi les murs du cloître, et que je suis arrivé jusqu’à toi, sache-le, ce n’est pas l’amour seul qui m’a conduit, c’est une puissance inconnue, mystérieuse, à qui j’étais contraint d’obéir. Écoute ma prière, sois clémente pour moi, ou bien je dirai que tu m’as fait venir, que tu m’as gardé plusieurs jours dans ta cellule ; et puisque mon malheur me réduit au désespoir, je suis capable, Julia…


julia.

Arrête, Eusebio… Songe donc. Hélas ! j’entends du bruit… on va vers la chapelle… Que faire ?… Je crains, je tremble… Si l’on te voyait !… Voilà une cellule qui n’est pas habitée… Entre là, Eusebio !


eusebio, à part.

Ô mon amour, tu triomphes !


julia, à part.

Ô mon étoile, n’achève pas ma perte !

Ils sortent.

Scène IV.

Même décoration qu’à la scène deuxième.
Entrent RICARDO et CELIO.

ricardo.

Il est trois heures ; il tarde beaucoup.


celio.

Quand on est content, on oublie aisément les heures. Je parie que le capitaine se dit à présent que le soleil n’a jamais été si matinal, et qu’il s’est levé aujourd’hui plus tôt qu’à l’ordinaire.


ricardo.

Il se lève toujours trop tôt pour celui qui désire ; mais pour celui qui a obtenu, il se lève souvent un peu tard.


celio.

Il n’attendra pas sans doute que le soleil se montre à l’orient.


ricardo.

Il est trois heures.


celio.

Je ne crois pas qu’Eusebio en dise autant.


ricardo.

C’est bien possible.


celio.

Sais-tu ce qui m’est venu dans l’idée aujourd’hui ? C’est que Julia l’avait fait appeler.


ricardo.

Il le faut bien ; sans quoi se serait-il hasardé à escalader le couvent ?


celio.

N’as tu pas entendu du bruit de ce côté ?


ricardo.

Oui.


celio.

Eh bien ! approche l’échelle.


Entrent par le haut EUSEBIO et JULIA[19].

eusebio.

Laissez-moi ; Julia, laissez-moi !


julia.

Quoi donc ! lorsque touchée de tes soupirs, émue de tes prières, vaincue par tes instances, j’offensais Dieu doublement, et comme dieu et comme époux, tu t’enfuis soudain de mes bras, comme si lu dédaignais une victoire qu’heureusement tu n’as pas encore remportée. — Où vas-tu ?


eusebio.

Laissez-moi, vous dis-je. Je me suis échappé de vos bras parce que j’ai trouvé je ne sais quelle divinité qui s’y était déjà établie. Vos yeux lancent des flammes, vos soupirs sont de feu, chacune de vos paroles est un éclair, chacun de vos cheveux une foudre, et chacune de vos caresses un enfer, tant m’inspire de terreur cette croix que j’ai vue empreinte sur votre sein. C’est ce signe prodigieux qui m’a soudain glacé d’effroi. Et les cieux ne permettront pas qu’après les avoir déjà tant offensés, je perde le respect que je dois à la Croix ; car si je la rends témoin de mes fautes, comment oserais-je ensuite l’appeler à mon secours ? Restez donc en religion, ô Julia ! et ne pensez pas que ce soit de ma part indifférence ou dédain ; car plus que jamais je vous adore.


julia.

Écoutez, arrêtez, Eusebio.


eusebio, à part.

Voici l’échelle.


julia.

Arrêtez, ou emmenez-moi avec vous.


eusebio.

Je ne saurais, puisque je m’éloigne de vous sans jouir de cette gloire que je désirais si vivement… (Il trébuche.) Le ciel me soit en aide ! je tombe…

Il tombe.

ricardo.

Qu’est-ce donc ?


eusebio.

Ne voyez-vous pris l’air tout rempli de foudres enflammées ? Ne voyez-vous pas le ciel tout ensanglanté qui semble s’appesantir sur moi ? Si j’ai irrité le ciel, comment pourrai-je me soustraire à sa fureur ?… Croix divine, croix céleste, je te fais le solennel serment qu’en quelque lieu que je te voie, je m’agenouillerai dévotement pour réciter un Ave Maria.

Il se relève, et tous les trois s’en vont, en laissant l’échelle appliquée contre le mur.

julia.

Je demeure interdite et confuse. C’était donc là ta tendresse, ingrat ?… c’était là ta passion, ton amour ?… Tu as persévéré avec opiniâtreté jusqu’au moment où, à force de prières et de menaces, tu as pu me soumettre ; et lorsque tu t’es vu mon maître, tu as fui devant ta victoire !… ciel ! je succombe ! son mépris me tue, et, pour comble de malheur, je recherche celui qui me tue de son mépris !… Lorsque Eusebio me sollicitait en pleurant, je ne l’écoutais pas ; et maintenant qu’il me laisse, c’est moi qui cours après lui !… Nous sommes ainsi faites, nous autres femmes : nous dédaignons qui nous aime, et nous aimons qui nous dédaigne… Ce qui m’afflige, ce qui m’irrite, ce n’est pas de n’être pas aimée, c’est d’être délaissée… Voilà la place où il est tombé… je veux m’y précipiter après lui… Mais quoi ! n’est-ce pas une échelle que je vois là ?… Quelle pensée !… ô mon imagination, modère-toi, car une fois que j’aurai consenti, le crime est consommé… N’est-ce point pour moi qu’Eusebio a franchi les murs du couvent ? N’étais-je point fière de voir qu’il eût bravé pour moi tant de périls ? Pourquoi donc hésité-je ? quelle crainte m’arrête ?… Eh bien ! moi, je franchirai ces murs pour sortir, comme il les a franchis pour entrer, et, comme moi sans doute, il se réjouira de voir que pour lui j’ai bravé tant de périls… N’est-ce point là un consentement que je prononce ?… Mais si Dieu a retiré de moi sa main, ne me pardonnera-t-il pas une faute inévitable à ma faiblesse ?… Partons ! (Elle descend les degrés de l’échelle.) Je perds le respect que je dois au monde, à l’honneur et à Dieu, lorsque je me lance les yeux fermés dans cette carrière de folie ; je suis un mauvais ange tombé du ciel, je n’ai plus l’espoir d’y remonter, et je n’éprouve point de repentir !… Me voila hors de l’asile sacré qui me gardait, et le silence de la nuit, joint à l’obscurité, remplit mon âme de trouble et d’horreur… Qu’est-ce donc que je prétends, et où vais-je porter mes pas ?… Mon imagination effrayée forme dans l’air des apparitions menaçantes, et j’entends comme la voix d’un écho qui m’accuse… Tout-à-l’heure, j’étais résolue, intrépide, et maintenant j’ai peur ! mes pieds me semblent enchaînés, je crois sentir peser sur moi un poids immense, et mon sang est glacé dans mes veines… N’allons pas plus loin, retournons au couvent. Là, je confesserai ma faute, et j’en demanderai pardon au ciel ; et ce pardon, je l’obtiendrai sans doute ; car les sables de la mer n’égalent pas en nombre les péchés que Dieu dans sa clémence a pardonnés… J’entends des pas… retirons-nous un moment, et ensuite je remonterai sans que l’on me voie.

Elle s’éloigne.


Entrent RICARDO et CELIO.

ricardo.

Eusebio, dans sa terreur, a oublié l’échelle… pourvu que nous la retrouvions !… Le jour va paraître, et il ne faudrait pas qu’on la vit contre ce mur.

Ils enlèvent l’échelle et s’en vont. Julia revient à l’endroit où était l’échelle.

julia.

Maintenant qu’ils sont partis, je pourrai remonter sans être vue… Mais quoi ! l’échelle a disparu !… Peut-être était-elle plus loin… Mais non, elle n’est pas ici non plus. — Ô ciel ! comment faire ?… Mais je te comprends, ciel puissant ! tu me fermes toute entrée vers toi ; car au moment où, touchée de repentir, je voulais remonter, tu me rends le retour impossible. — Eh bien ! puisque tu m’abandonnes, puisque tu me repousses, j’accepte fièrement ma destinée ; et tu verras mon désespoir de femme remplir le monde d’étonnement, le péché même d’épouvante, et l’enfer même de terreur !



JOURNÉE TROISIÈME.


Scène I.

Un terrain au milieu des montagnes.
Entre GIL, tout couvert de croix et portant une croix de grande dimension sur la poitrine.

gil.

Je viens, d’après l’ordre de Menga, couper du bois dans cette montagne ; et pour ne courir aucun danger, j’ai trouvé une bonne invention. On dit qu’Eusebio est dévot à la Croix, et, en conséquence, je suis sorti tout armé de croix depuis la tête jusqu’aux pieds… je parle de lui, et le voila qui vient !… Comment pourrai-je l’éviter ?… Que j’ai peur !… Espérons qu’il ne m’aura pas vu ; et pour lui échapper, allons nous cacher, pendant qu’il passe, derrière cette haie d’épines… (Il se cache derrière un buisson.) Peste ! elles piquent !… Mais, vive le Christ ! il vaut mieux être piqué par une épine que de risquer toute sa peau, ou d’être méprisé par quelqu’une de ces belles dames qui reçoivent tout le monde, ou d’être jaloux d’un imbécile.


Entre EUSEBIO.

eusebio.

Je ne sais où promener mes ennuis… Que la vie est longue, que la mort est lente à venir pour l’infortuné à qui pèse l’existence ! Ô Julia, que penses-tu de ce que je me suis enfui de tes bras au moment où ils allaient m’enlacer dans leur douce chaîne ?… Le principe de ma conduite n’est pas en moi, il est dans une puissance supérieure à qui j’ai obéi. Je te souhaitais avec une ardeur indicible, j’aurais trouvé en toi le bonheur ; mais j’ai vu sur ton sein cette même croix qui est empreinte sur le mien, et je l’ai respectée. — Ah ! Julia, puisque tous deux nous sommes nés marqués de cette croix, il y a sans doute quelque secret mystère que Dieu seul peut connaître et comprendre.


gil.

Diable ! comme ça pique !… Je n’y tiens plus.


eusebio.

Il y a du monde derrière ces branchages. Qui va là ?


gil.

Me voilà découvert !… C’était bien la peine !


eusebio.

Je vois au milieu des buissons un homme qui porte suspendu à son cou une croix. Mettons-nous à genoux pour accomplir mon vœu.


gil.

À qui, seigneur Eusebio, adressez-vous cette prière ?… Si vous m’adorez, pourquoi m’attachez-vous ? et si vous m’attachez, pourquoi m’adorez-vous ?


eusebio.

Qui êtes-vous ?


gil.

Quoi ! ne reconnaissez-vous pas Gil ? Depuis que vous m’avez laissé ici attaché en me confiant un message, j’ai eu beau crier, personne n’est venu me délier.


eusebio.

Je me rappelle cependant que ce n’est pas en cet endroit que je t’ai laissé.


gil.

Il est vrai, seigneur ; mais comme j’ai vu que personne ne venait, je suis parti tout de même, et, toujours attaché, je suis venu jusqu’ici d’arbre en arbre. Voilà comment s’explique mon étrange aventure.


eusebio, à part.

Il est naïf, et par lui je pourrai savoir ce qui m’intéresse. (Haut.) Gil, je te porte de l’affection depuis que j’ai causé avec toi, et j’entends que désormais nous soyons amis.


gil.

C’est bien dit ; et dès lors je ne veux plus m’en retourner au village ; je préfère rester ici, où nous serons tous des brigandeaux[20]. On dit qu’à ce métier on ne travaille pas de toute l’année et que l’on mène joyeuse vie.


eusebio.

Reste donc avec moi.


Entrent RICARDO et des Brigands qui amènent JULIA vêtue en homme et masquée.

ricardo.

Au bas du chemin qui traverse la montagne, nous venons de faire une capture dont vous serez content, j’espère.


eusebio.

C’est bien… tout à l’heure… Pour le moment vous saurez, mes amis, que je viens de recruter un nouveau soldat.


ricardo.

Qui donc ?


gil.

Moi, Gil. Ne me voyez-vous pas ?


eusebio.

Ce paysan, malgré son air simple, connaît parfaitement tout ce pays, la montagne et la plaine, et il nous servira de guide. En outre, il ira au camp ennemi et nous y servira d’espion. Vous pouvez lui donner une arquebuse et un habit.


celio.

Les voici.


gil, à part.

Ah ! mon Dieu ! que je suis malheureux ! me voilà embriganté[21].


eusebio.

Quel est ce gentilhomme qui se cache ainsi le visage ?


ricardo.

Nous n’avons pu lui faire déclarer ni sa patrie ni son nom, et il a dit qu’il ne le dirait qu’au capitaine.


eusebio.

Vous pouvez vous découvrir maintenant que vous êtes en ma présence.


julia.

Vous êtes le capitaine ?


eusebio.

Oui.


julia.

Ah ! Dieu !


eusebio.

Dites-moi, qui êtes-vous ? et dans quel but êtes-vous venu ?


julia.

Je vous le dirai quand nous serons seuls.


eusebio.

Que tout le monde s’éloigne. (Gil et les brigands sortent.) Maintenant nous sommes seuls, et ces arbres seuls nous entendent. Découvrez-vous donc le visage, et répondez-moi : Qui êtes-vous ? où allez-vous ? que cherchez-vous ? Parlez.


julia.

Pour t’apprendre en même temps et qui je suis et ce que je veux, tire ton épée ; et tu sauras par là que je suis quelqu’un qui est venu te tuer.


eusebio.

Je réponds comme je dois à cette provocation, en avouant que ta voix ne me faisait pas craindre de ta part un semblable dessein.


julia.

Défends-toi, perfide et lâche, défends-toi ! et tu auras bientôt reçu le châtiment que tu mérites.


eusebio.

Je ne ferai que me défendre ; car je ne vois pas quel intérêt je puis avoir à ta mort, ni de quel intérêt la mienne peut être pour toi. Découvre-toi donc maintenant, je te prie.


julia.

C’est bien dit ; car dans les vengeances de l’honneur, l’offensé n’est satisfait qu’autant que l’offenseur connaît de qui lui vient son châtiment. (Elle se découvre.) Eh bien ! me reconnais-tu ?


eusebio.

Je demeure interdit. Je ne sais à quelle pensée m’arrêter. Livré à mille doutes contraires, je suis épouvanté de ce que je vois.


julia.

Tu m’as vue à présent ?


eusebio.

Oui ! et j’éprouve de tels sentimens à ton aspect, que tout ce que j’aurais donné il n’y a qu’un moment pour te voir, je le donnerais maintenant pour ne t’avoir pas vue. Toi, Julia, dans cette montagne ?… Toi ici, sous ce déguisement profane ?… Comment donc es-tu venue seule ?…


julia.

C’est la conséquence de tes mépris et de mon désabusement ; et pour que tu saches bien que rien ne peut arrêter une femme blessée dans sa fierté, écoute : Non seulement je ne me repens pas des péchés que j’ai déjà commis, mais je suis prête à en commettre d’autres. — J’ai quitté le couvent, je suis venue à la montagne, et un berger m’ayant dit que je suivais une mauvaise route, j’ai craint qu’il ne vînt à me trahir, et m’étant emparée d’un couteau qu’il portait à la ceinture, je lui ai donné la mort. — Le lendemain, un voyageur qui m’avait prise en croupe sur son cheval ayant voulu absolument traverser un village où je craignais d’être vue, je l’ai tué avec ce même couteau. — J’ai passé trois jours et trois nuits dans ce désert, n’ayant pour toute nourriture que des herbes sauvages, et pour lit que les durs rochers. — Je suis arrivée à une pauvre cabane dont l’humble toit semblait promettre le repos à mon agitation ; j’ai trouvé là un berger et sa femme qui m’ont donné une hospitalité généreuse ; et cependant, voulant empêcher qu’ils ne pussent dire m’avoir vue, j’ai tué dans la montagne le berger qui m’avait accompagnée pour m’indiquer mon chemin, et puis, revenant sur mes pas, j’ai aussi tué sa femme. — Enfin ayant réfléchi que mon vêtement seul devait me dénoncer, et ayant résolu d’en changer, après diverses aventures, j’ai pu prendre les habits et les armes d’un chasseur que pendant son sommeil j’avais fait passer de vie à trépas… Voilà comme je suis venue jusqu’ici, surmontant tous les obstacles, bravant tous les périls, commettant tous les crimes.


eusebio.

Je te regarde avec crainte, et je t’écoute avec épouvante. Julia ! ce n’est point par mépris que je renonce à toi, c’est par respect pour le ciel qui me menace. Retourne à ton couvent ; car cette croix que tu portes m’inspire une sainte terreur. — Mais quel est ce bruit ?

Entrent les Brigands.

ricardo.

Capitaine, préparez-vous à vous défendre ; car le seigneur Curcio et sa troupe se sont mis en campagne pour vous prendre, et les voilà qui entrent dans la montagne. De tous les villages voisins tout le monde a voulu marcher contre vous, vieillards, femmes, enfans ; et lui, pour venger son fils, il a juré qu’il vous punirait pour tous ceux que vous avez fait périr, et qu’il vous conduirait à Sena mort ou vif.


eusebio.

Julia, nous parlerons plus tard. Couvrez-vous le visage, et venez avec moi, si vous ne voulez pas tomber au pouvoir de votre père, qui est votre ennemi. (Aux brigands.) Soldats, c’est en ce jour qu’il faut déployer tout votre courage. Qu’aucun de vous ne faiblisse. Songez que nous avons affaire à des hommes qui ont juré notre perte, et que si nous ne mourons pas sur le champ de bataille, ils nous emmèneront dans leurs prisons, déshonorés et réservés à un affreux supplice. Qui donc ne combattrait pas vaillamment pour la vie et pour l’honneur ?… Et afin qu’ils ne pensent pas que nous les craignons, marchons à leur rencontre ; car toujours la fortune est du parti de l’audace[22].


ricardo.

Les voici qui arrivent à nous.


eusebio.

Préparez-vous donc, et comportez-vous vaillamment ; car, vive Dieu ! si j’en vois un qui fuie ou qui recule, c’est lui d’abord que je tue, plutôt encore qu’un de nos ennemis.


curcio, du dehors.

J’ai aperçu caché dans la montagne le traître Eusebio ; mais il ne nous échappera pas ; il est perdu !


une voix, du dehors.

Nous l’apercevons d’ici derrière les arbres.


julia.

Les voilà.

Elle sort

eusebio.

Attendez, misérables, et bientôt la plaine ne sera qu’un ruisseau de votre sang. Marchons, vive Dieu !


ricardo.

Ces vilains, ces lâches sont en nombre infini.


curcio, du dehors.

Où te caches-tu, Eusebio ?


eusebio.

Je ne me cache pas, je vais à toi.

Tous sortent, et l’on entend le bruit des arquebuses.

Scène II

Un autre côté de la montagne
Entre JULIA.

julia.

J’arrive à peine, et j’entends déjà les cris affreux des combattans, le cliquetis des épées, et le bruit des armes à feu que répètent au loin les échos… Mais que vois-je !… toute la troupe d’Eusebio vaincue, mise en déroute, fuit devant l’ennemi. Allons les rassembler et les ramener au combat pour secourir Eusebio, et je serai ainsi l’étonnement du monde et des siècles futurs.


Elle sort, et entre GIL, vêtu en brigand.

gil.

À peine, pour me tirer d’affaire, me suis-je enrôlé parmi les brigands, que me voilà par cela même en danger. Quand j’étais laboureur, nous étions les battus ; et aujourd’hui parce que je suis de la bande, c’est son tour. Il faut nécessairement que je porte le malheur avec moi, et c’est au point que si j’étais Juif, les Juifs eux-mêmes ne gagneraient pas d’argent[23].

Entrent MENGA, BLAS, TIRSO, et d’autres Paysans,

menga.

Suivons-les ! suivons-les !


blas.

Il ne faut pas qu’il en reste tant seulement un en vie.


menga.

En voici un qui s’est caché de ce côté.


blas.

Mort au voleur !


gil.

Songez que je suis…


menga.

Nous voyons bien à vos habits que vous êtes un brigand.


gil.

Mes habits sont des drôles qui en ont menti.


menga.

Frappe-le !


blas.

Donne-lui son affaire.


gil.

Je ne demande rien. Je vous prie seulement de remarquer…


tirso.

Nous n’avons rien à remarquer. N’êtes-vous pas un brigand ?


gil.

Mais non : je suis Gil, voué au Christ.


menga.

Pourquoi ne l’as-tu pas dit plus tôt.


tirso.

Pourquoi ne parlais-tu pas ?


gil.

C’est qu’au contraire, voilà une heure que je me tue à vous crier que je suis Gil.


menga.

Que fais-tu là ?


gil.

Ne le vois-tu pas ? j’offense Dieu dans le cinquième commandement[24]. Je tue à moi seul plus de monde que deux médecins dans les grandes chaleurs de l’été.


menga.

Quel est ce costume ?


gil.

C’est le diable !… J’en ai tué un et j’ai endossé ses habits.


menga.

Mais comment se fait-il qu’il ne soit pas taché de sang puisque tu l’as tué ?


gil.

Ça s’explique aisément : c’est qu’il est mort de peur. Voilà pourquoi.


menga.

Viens avec nous. Nous avons vaincu les brigands, ils fuient, et nous les poursuivons.


gil.

C’est que je suis bien légèrement vêtu, et je tremble de froid.


Ils sortent. Entrent en combattant EUSEBIO et CURCIO.

curcio.

Enfin, grâces au ciel, nous voilà seuls. Je n’aurais pas voulu remettre à un autre le soin de ma vengeance ; je n’aurais pas voulu que tu mourusses d’une autre main que la mienne.


eusebio.

Le ciel ne m’a pas été contraire en cette circonstance, seigneur Curcio, puisqu’il m’a permis de vous rencontrer et de me mesurer avec vous. Et cependant je l’avoue, je ne sais pourquoi, mais vous m’inspirez un tel respect, que je redoute plus votre ressentiment que votre épée. Oui, bien que je pusse craindre votre courage, lorsque je vous regarde je ne crains que vos cheveux blancs.


curcio.

Je confesse, Eusebio, que votre présence et votre voix apaisent en partie ma colère ; mais n’attribuez pas à votre respect pour moi les sentimens de crainte que vous inspire mon courage. Et pour qu’une étoile qui vous est favorable ne me détourne pas de ma vengeance, recommençons le combat ; défendez-vous !


eusebio.

Non, seigneur Curcio, ne le croyez pas, mon cœur ne saurait éprouver aucune crainte. Mais, j’en conviens, la seule victoire que je désire, c’est de me prosterner à vos pieds pour solliciter de vous mon pardon, et pour y déposer cette épée la terreur de tant d’autres.


curcio.

Ne t’imagine pas, Eusebio, que je veuille profiter de l’avantage que tu me donnes. Je renonce également à me servir de mon épée. (Il jette son épée.) Luttons ensemble à bras le corps.

Ils se prennent à bras le corps et luttent.

eusebio.

Je ne sais comment vous avez produit en moi cet étrange effet ; mais je ne sens dans mon cœur contre vous ni haine ni colère ; je suis prêt à verser des larmes d’attendrissement ; et pour vous venger je voudrais me donner la mort. Prenez ma vie, seigneur ; vous en êtes le maître, je vous l’abandonne.


curcio.

Un homme noble, quelque injure qu’il ait reçue, ne trempe jamais ses mains dans le sang d’un homme qui se rend à lui. Ce serait souiller sa victoire.


une voix, du dehors.

Les voilà de ce côté !


curcio.

Ma troupe victorieuse vient me chercher, pendant que la vôtre fuit en désordre. Je veux vous sauver ; cachez-vous. J’aurais beau vouloir vous protéger, ces gens grossiers ne m’écouteraient pas, et seul vous ne pourriez pas vous défendre contre eux tous.


eusebio.

Moi, seigneur Curcio, bien que je sois sans force contre vous, je n’ai peur de rien au monde ; et si une fois je reprends mon épée, vous verrez alors quel est mon courage contre les autres.


Entrent OCTAVIO et tous les Paysans.

octavio.

Depuis le fond de la vallée jusqu’au sommet de la montagne, tout a été massacré. Le seul Eusebio qui sans doute a fui…


eusebio.

Tu mens, misérable ; Eusebio n’a jamais fui.


tous.

C’est lui ! — C’est Eusebio ! — Qu’il meure !


eusebio.

Approchez, misérables.


curcio.

Attends, arrête, Octavio !


octavio.

Eh quoi ! seigneur, vous qui devriez nous exciter, c’est vous qui nous retenez !…


blas.

Comment soutenez-vous un pareil homme ?


gil.

Un homme qui a tué tout ce qu’il a pu, qui a ravagé tout le pays, et qui n’a laissé sans les toucher ni un melon ni une fille !


octavio.

Eh bien ! seigneur, quelle est votre intention ?


curcio.

Écoutez. Il vaut bien mieux que nous l’emmenions prisonnièr à Sena. — Rendez-vous, Eusebio ; je vous promets, foi de gentilhomme, ma protection ; je vous jure que, malgré le passé, je serai votre défenseur.


eusebio.

Je me serais rendu au seigneur Curcio ; mais je ne me rendrai pas au chef de ces hommes. Tout à l’heure c’était respect ; maintenant ce serait crainte.


tous.

Qu’il meure ! qu’il meure !


curcio.

Remarquez, mes amis…


octavio.

Quoi ! vous le défendez !… Vous nous trahissez !


curcio.

Moi, trahir !… On me soupçonne !… Hélas ! vous voyez, Eusebio ; je voudrais en vain vous sauver !


eusebio.

Ôtez-vous de devant moi, seigneur Curcio ; ôtez-vous, de grâce, car votre présence me trouble, et votre personne serait le bouclier de ces hommes.

Il sort en se battant contre tous. Ils le poursuivent.

curcio.

Oh ! si je pouvais aux dépens de ma vie sauver la tienne, Eusebio !… Le voilà dans la montagne… Il descend vers la vallée… Il est couvert de blessures… Volons à son secours… car il me semble que ce sang qui coule est le mien. Autrement il ne m’appellerait pas… ou je n’entendrais pas sa voix !

Il sort.

Scène III.

Même décoration qu’à la première scène de la première journée.
Entre EUSEBIO.

eusebio.

Précipité du haut de la montagne, j’ai eu peine à trouver la terre. Bientôt je vais mourir. Et en considérant ma triste existence, ce qui me tourmente et m’afflige, ce n’est point de perdre la vie ; c’est de savoir comment avec ma seule vie je pourrai payer tant de fautes !… Voilà que la troupe ennemie, insatiable de vengeance, se met de nouveau à ma poursuite. Puisqu’il m’est impossible d’échapper, je mourrai en combattant… Je ferais mieux peut-être d’aller en un lieu où je puisse demander pardon au ciel ; mais non, arrêtons-nous devant cette croix : ils me donneront plus tôt la mort, et, cependant, elle me donnera la vie éternelle. (Il s’adresse à la Croix.) Arbre sur lequel le Ciel a placé le fruit véritable qui devait nous dédommager de ce fruit trompeur qui le premier perdit les hommes ! Fleur charmante du nouveau paradis ! Vigne fertile et toujours verdoyante ! Arc brillant de lumière dont l’apparition merveilleuse annonça la paix du monde ! Harpe du nouveau David ! Table d’un second Moïse ! je suis un pauvre pécheur qui réclame ta protection comme une justice, car Dieu n’est mort sur ton bois sacré que pour le salut des pécheurs ; et c’est pourquoi, par cela même que je suis un pécheur, tu me dois ta protection. Croix sainte, que j’ai toujours adorée avec une dévotion particulière, ne permets pas, je t’en supplie, que je meure sans confession. Je ne serai point le premier malfaiteur qui, sur toi placé, se soit confessé à Dieu. Et puisqu’un autre l’a fait avant moi, et qu’il a ainsi obtenu la rémission de ses péchés, je profiterai, moi aussi, de la puissance de rédemption que tu possèdes[25]. Lisardo, lorsque offensé par toi j’étais libre de te donner la mort, je te permis de te confesser avant que tu ne rendisses le dernier soupir ; et toi, vieux Alberto, tu me promis que je ne mourrais pas sans confession. J’invoque donc votre pitié a tous deux. Songe, Lisardo, que je meurs ; songe, Alberto, que je t’appelle.


Entre CURCIO.

curcio.

Il doit être de ce côté.


eusebio.

Si vous venez pour me tuer, il ne vous sera pas difficile d’achever un homme qui est déjà à demi mort.


curcio.

Comment n’être pas attendri en voyant tout ce sang ? — Eusebio, rendez votre épée.


eusebio.

À qui ?


curcio.

À Curcio.


eusebio.

La voici. — Et moi-même, à vos pieds, je vous demande pardon de mes torts. Je ne puis parler davantage ; ma blessure m’en ôte la force, et je sens mon âme qui se plonge dans des ténèbres d’horreur.


curcio.

J’en suis tout ému. — Ne pensez-vous pas qu’il y ait encore des moyens de vous guérir ?


eusebio.

Je n’ai de secours à souhaiter que les secours divins… pour mon âme.


curcio.

Où est cette blessure ?


eusebio.

À la poitrine.


curcio.

Laissez-moi la toucher de ma main… Mais, quoi ! quelle est cette marque que j’y sens empreinte ? Quelle est cette image que je trouve gravée sur votre sein ? En la reconnaissant, toute mon âme s’est troublée.


eusebio.

Ce sont les armes que me donna cette croix au pied de laquelle je naquis… et voilà tout ce que je sais de ma naissance. Mon père, que je ne connais pas, me délaissa sans doute dans la prévision de ce que je devais être. Mais c’est ici que je suis né.


curcio.

Et c’est ici que je devais éprouver une joie égale à ma douleur, effet d’une destinée tout à la fois favorable et cruelle. — Ah ! mon fils ! quel bonheur et quel chagrin de te voir ! — Oui, Eusebio, tu es mon fils ; j’en avais le pressentiment ; et faut-il, hélas ! ne te retrouver que pour te voir mourir !… C’est ici que ta mère te mit au jour… Le ciel me punit là où j’ai péché… Et s’il pouvait me rester quelques doutes, cette croix qui est empreinte sur ton sein, et qui est toute semblable à celle de Julia, les aurait bientôt dissipés. Ah ! le ciel, en vous marquant tous deux d’une façon si mystérieuse, a voulu que vous fussiez l’étonnement et l’enseignement du monde.


eusebio.

Je ne puis parler, ô mon père… Adieu… Un voile funèbre s’appesantit sur moi, et je sens la mort qui m’entraîne. Me voilà arrivé au moment solennel. (Il appelle.) Alberto !


curcio.

Étais-je destiné à pleurer mort celui que j’abhorrais vivant ?


eusebio, appelant.

Venez donc, Alberto !


curcio.

Situation cruelle !


eusebio, appelant.

Alberto ! Alberto !

Il meurt.

curcio.

Il n’est plus !… Ah ! dans ma douleur, j’arracherais mes cheveux blancs !


Entre BLAS.

blas.

Vos plaintes sont inutiles ; et vous avez besoin d’appeler à vous tout votre courage.


curcio.

Jamais homme ne fut si malheureux… O destinée cruelle ! ô étoile funeste !


Entre OCTAVIO.

octavio.

En ce jour, seigneur Curcio, la fortune vous accable de tous les maux qu’un mortel peut souffrir. Le ciel sait combien il m’en coûte de vous annoncer un nouveau malheur.


curcio.

Qu’est-il arrivé ?


octavio.

Julia a quitté son couvent.


curcio.

Mon malheur, je l’avoue, est plus grand que je n’aurais jamais pu l’imaginer. — Ce cadavre que tu vois, Octavio, ce froid cadavre, c’est mon fils… et tu m’annonces que ma fille Julia… Crois-tu qu’un mortel puisse supporter tous ces maux, réunis ?… Ô ciel ! donne-moi la force nécessaire, ou délivre-moi d’une si triste vie.


Entre GIL.

gil.

Soigneur ?


curcio.

Eh bien ! quoi encore ?


gil.

Les brigands que vous avez mis en fuite reviennent à votre recherche, animés par un démon ou par un homme qui leur cache à eux-mêmes son visage et son nom.


curcio.

Après tous mes malheurs, je ne crains plus rien. — Que l’on mette de côté le corps d’Eusebio, jusqu’à ce que je puisse donner à ses restes un tombeau convenable.


tirso.

Et comment pensez-vous pouvoir l’ensevelir dans un lieu consacré ? Ne savez-vous pas qu’il est mort excommunié ?


blas.

À un homme qui est mort de la sorte, ce désert ne sera t-il pas une bien digne sépulture ?


curcio.

Ces vilains, ces rustres, ils conservent si bien le ressentiment d’une injure, que la mort même ne satisfait pas leur vengeance !

Il sort désespéré.

blas.

Ce brigand ne doit avoir d’autre tombeau que le corps des bêtes féroces et des oiseaux de proie.


un autre paysan.

Précipitons son cadavre du haut de la montagne, afin de le mettre en lambeaux.


tirso.

Il vaut mieux lui donner une sépulture rustique sous ces branchages. (Les paysans enterrent Eusebio.) Maintenant, comme la nuit baisse, partons.. Toi, Gil, reste ici ; et si tu vois venir quelques-uns des fuyards, tu nous avertiras en criant.

Ils sortent.

gil.

Ils ne sont pu gênés ceux-là ! Ils viennent d’enterrer Eusebio, et ils me laissent ici seul avec lui. — Seigneur Eusebio, rappelez-vous au moins, je vous prie, que j’étais de vos amis. — Mais, qu’est-ce donc ? Ou mes sens m’abusent, ou je vois venir de ce cote un millier de personnes.


Entre ALBERTO.

alberto.

J’arrive de Rome ; et, trompé par la nuit, je me suis égaré une seconde fois dans ces montagnes. Voici l’endroit où Eusebio me donna la vie, et j’ai peur que ses soldats ne me fassent un mauvais parti.


eusebio, appelant.

Alberto !


alberto.

Quelle est cette voix étrange qui résonne à mon oreille en répétant mon nom ?


eusebio, appelant.

Alberto !


alberto.

Voilà qu’on m’appelle encore !… C’est de ce côté, je crois ?… Allons voir.


gil.

Dieu trois fois saint, c’est Eusebio !… Jamais peur ne fut égale à la mienne.


eusebio, appelant.

Alberto !


alberto.

Il me semble que j’approche. — Ô voix ! qui redis ainsi mon nom avec tant d’insistance, — qui es-tu ?


eusebio.

Je suis Eusebio. — Approche, Alberto ; viens de ce côté, où je suis enterré, et soulève ces branchages. Ne crains rien.


alberto.

Je suis inaccessible à la crainte.


gil.

Pas moi.


alberto.

Te voilà à découvert. Dis-moi, de la part de Dieu, que me veux-tu ?


eusebio.

C’est de sa part, Alberto, que ma foi t’a appelé, pour que, avant ma mort, tu m’entendisses en confession. Il y a déjà quelques momens que j’ai rendu le dernier soupir ; mais mon âme n’a pas encore quitté mon corps qu’elle animait, et dont elle doit bientôt se séparer. (Eusebio se lève.) Viens, Alberto, que je te confesse mes péchés, plus nombreux que les sables de la mer et que les atomes du soleil. C’est la récompense qu’obtient, avec la grâce du ciel, la dévotion à la Croix.


gil.

Par Dieu ! le voilà sur ses pieds ; et afin qu’on puisse mieux le voir, voilà le jour qui commence à paraître. Je vais le dire à tout le monde.


Eusebio et Alberto sortent d’un côte, pendant que, de l’autre, entrent JULIA et quelques brigands.

julia.

Maintenant que, fiers de leur victoire, ils reposent imprudemment dans les bras du sommeil, l’occasion est favorable.


un des brigands.

Les voici qui viennent.


gil.

Puisque voici du monde, que tous sachent par moi la plus étonnante aventure que l’on ait jamais vue. Eusebio s’est levé de l’endroit où il était enterré, en appelant un prêtre à grands cris. Mais il est inutile que je vous conte ce que tous vous pouvez voir. Regardez avec quelle dévotion il est agenouillé et se confesse.


curcio.

Mon fils !… Dieu puissant, quelles sont ces merveilles ?


julia.

Qui jamais fut témoin d’un tel prodige ?


curcio.

Dès que le saint vieillard a eu fait le signe de l’absolution, il est tombé mort pour la seconde fois à ses pieds.


Entre ALBERTO.

alberto.

Au milieu de ses grandeurs, que le monde apprenne, par ma voix, le plus étonnant des miracles. Après la mort d’Eusebio, le ciel a son esprit dans son cadavre jusqu’à ce qu’il se fût confessé : faveur par laquelle Dieu a voulu récompenser la dévotion à la Croix.


curcio.

Ah ! fils de mon âme, tu n’es plus si à plaindre, puisque, dans ta fin tragique, tu as obtenu une telle gloire. — Plût au ciel que Julia reconnût ainsi ses fautes !


julia.

Que Dieu me soit en aide ! Que viens-je d’apprendre ?… J’étais la prétendue d’Eusebio, et j’étais sa sœur !… Comment cacher l’horreur que je m’inspire à moi-même ?… Eh bien ! que mon père le sache, qu’ils le sachent tous ceux qui m’écoutent, qu’il le sache le monde entier ! je suis Julia, la criminelle et infâme Julia ! Mais puisque mon péché a été public, ma pénitence sera publique également ; et, avec une profonde humilité, je veux sans cesse demander pardon au monde du mauvais exemple, et à Dieu de la mauvaise vie.


curcio.

Prodige de méchanceté ! Je veux te tuer de mes propres mains, afin que ta mort soit comme ta vie, épouvantable !


julia.

Protége-moi, Croix divine, et je m’engage à rentrer au couvent et à faire pénitence de mes fautes.

Au moment où Curcio va pour frapper Julia, elle embrasse la croix qui est sur la tombe d’Eusebio et disparaît.

alberto.

Quel miracle !


curcio.

Et sur ce dénouement si étrange, l’auteur achève heureusement la Dévotion à la Croix.


fin de la dévotion à la croix.
  1. No ay quién una cola tenga,
    Pudiendo tenerla mil ?

    Littéralement : — N’y a-t-il personne au momie qui ait une queue, mille pouvant l’avoir ? — Le sens de ces deux vers est assez obscur, et peut-être y a-t-il sous le mot cola, queue, quelque plaisanterie d’un goût fort équivoque.

  2. En Espagne, on appelle la cour (la corte) la ville où réside le souverain.
  3. Que nunca valen dos cuartos tus cuentos. Le cuarto, comme nous l’avons déjà dit, était une pièce de monnaie de la moindre valeur.
  4. … Cosa es cierta
    Que comen barro, ó están
    Opilados.

    Cette sorte de goût dépravé qui porte à manger les choses même les plus nuisibles soit assez fréquemment en Espagne, surtout chez les jeunes filles qui passent à l’âge nubile. — Les promenades du matin étaient recommandées pour les obstructions.

  5. D’ordinaire les Espagnols représentant la croix en posant le pouce transversalement sur l’index.
  6. La fête de la Croix se célèbre le troisième jour de mai.
  7. Nous n’avons pas besoin de dire quelle est ici la signification du mot dame, que nous avons traduit exactement.
  8. Il y a en Espagne deux bourgs du nom de Sena, l’un en Aragon, l’autre dans la province de Léon. Il est difficile de préciser quel est celui que Calderon a eu en vue.
  9. Chilindrina en espagnol veut dire bagatelle.
  10. Il y a dans le texte capitan de buñuleros. Or le mot buñuleros n’est pas espagnol, c’est de la fabrique de Calderon, qui s’est amusé à mettre dans la bouche de Gil (le bouffon de la pièce), un mot qui eût de la ressemblance avec bandoleros (brigands) et buñoleros (marchands de beignets). C’est pourquoi nous demandons de l’indulgence pour notre traduction.
  11. Nous n’avons pas cru devoir traduire exactement ces trois vers

    Conmigo fuera cruel,
    que también entro doncel,
    y pudiera salir dueño.

  12. Saint Sébastien représenté attaché a un arbre.
  13. Nous avons traduit mot à mot :

    De San Sebastiana à mi.

  14. L’espagnol dit, I puto sea etc. Puto est le masculin de puta, horrible mot que nous n’osons traduire littéralement.
  15. Peralvillo est un bourg espagnol, près de Ciudad-Rodrigo, où les archers de la Sainte-Hernandad avaient coutume d’exécuter, avant tout procès, sauf à voir ensuite, les criminels qu’ils avaient arrêtés en flagrant délit. De là, pour dire en espagnol une justice expéditive, on dit, La justice de Peralvillo.
  16. L’espagnol dit Santera. C’est une femme qui quête pour la saint d’un ermitage. Elle parcourt la contrée aux environs, portant une image du saint qu’elle présente à l’adoration de tous ceux qu’elle rencontre, et demande, pour l’entretien de l’ermitage, une légère offrande qui est rarement refusée.
  17. Gil, le bouffon, emploie exprès la formule dont on se sert au jeu de cache-cache quand le chercheur approche de l’objet qui a été caché.
  18. Octavio a dit despejad, sortez, évacuez ; et Gil le bouffon répète exprès de travers, despiojad, c’est-à-dire épouillez-vous, ôtez votre vermine. Nous avons tâché de reproduire cette plaisanterie tout espagnole par un équivalent du même goût.
  19. Il faut supposer ici que le théâtre est partagé, pour ainsi dire, en doux étages, et que tandis que Ricardo et Celio se tiennent dans la partie inférieure, Eusebio et Julia apparaissent dans la partie de la scène la plus élevée.
  20. Au lieu d’employer le mot bandoleros pour dire des brigands, Gil emploie le mot buñoleros qui signifie des marchands de beignets.
  21. Nous avons fabriqué le verbe embriganter pour reproduire le mot envandolear fabriqué par Calderon.
  22. Que siempre esta la fortuna
    De parte del atrevido.

    Il est impossible de ne pas voir là une imitation de la sentence de Virgile :

    Audaces fortuna juvas

  23. Nous avons traduit ce passage en précisant davantage la pensée :

    Que a ser yo judio, fueran
    Desgraciados los judios.

  24. Le cinquième commandement dit : tu ne tueras point.
  25. Il y a évidemment dans ce passage une allusion au bon larron mort à la droite du Christ.