Le Médecin de son honneur

Traduction par Damas Hinard.
Théâtre de CalderónBibliothèque CharpentierTome I (p. 73-134).

LE MÉDECIN DE SON HONNEUR.

(EL MÉDICO DE SU HONRA.)




NOTICE.


On serait tenté de croire que M. Schlegel avait en vue le Médecin de son honneur (el Médico de su honra), lorsque, dans son éloquente apologie de Calderon, il écrivait ces lignes remarquables : « Je ne saurais trouver une plus parfaite image de la délicatesse avec laquelle Calderon représente le sentiment de l’honneur, que la tradition fabuleuse sur l’hermine, qui, dit-on, met tant de prix à la blancheur de sa fourrure, que, plutôt que de la souiller, elle se livre elle-même à la mort quand elle est poursuivie par les chasseurs. » Cette comparaison, si ingénieuse et si exquise, devient d’une justesse frappante si on l’applique au Médecin de son honneur, qui se venge en quelque sorte à l’avance d’un outrage qu’il redoute.

À quelle source Calderon a-t-il puisé le sujet de sa pièce ? nous l’ignorons. Tout ce que nous pouvons dire à cet égard, c’est qu’il est à peu près impossible qu’il l’ait emprunté à aucune tradition étrangère ; et quant à celles des traditions nationales que nous connaissons, nous n’y avons rien trouvé qui ait pu inspirer au poète l’idée première de son drame.

Au point de vue de l’art, le Médecin de son honneur est, selon nous, l’un des chefs-d’œuvre de Calderon. Ce n’est pas qu’on ne pût y blâmer avec justice, comme dans les autres comédies de notre poète, un certain abus de l’esprit et de l’imagination, des comparaisons redoublées, des métaphores déplacées, des hyperboles plus que castillanes ; mais que de beautés rachètent ces défauts ! Même en laissant de côté l’ensemble de la composition, qui révèle un si grand génie, que l’on en étudie les diverses parties avec soin, et l’on verra comme elles sont heureusement inventées, curieuses, originales. — Dans la première journée c’est l’exposition, qui, par parenthèse, a été imitée tant de fois. Dans la seconde journée, c’est la scène, imitée aussi par Beaumarchais, où don Gutierre, cherchant dans sa maison un homme qui s’y est clandestinement introduit, saisit, à travers l’obscurité, son propre valet, qu’il prend pour cet homme et qui pousse des cris, tandis que doña Mencia s’abandonne à la terreur, s’imaginant que c’est son amant qui a été découvert par son mari ; puis, le monologue où don Gutierre s’ingénie à expliquer de la manière la plus favorable les incidens qui ont alarmé sa jalousie ; puis, cet entretien nocturne entre don Gutierre et sa femme, où celle-ci, croyant parler à son amant, décèle peu à peu à son mari le trouble de son cœur. Mais ce qui nous semble vraiment admirable, c’est la troisième journée tout corr Dès lors, pas un instant de langueur, de répit ; une situation intéressante succède à une autre ; l’action marche avec une entraînante rapidité jusqu’à la scène qui termine la pièce si énergiquement. Nous nous contenterons d’appeler l’attention du lecteur sur ces deux scènes, que sépare la catastrophe, où un musicien mystérieux chante une romance composée sur le départ de l’Infant. Shakspeare lui-même n’a pas, à notre avis, un effet qui soit en même temps plus poétique et plus dramatique.|90}}

On a dit et répété que Calderon ne peint jamais que des caractères généraux ; et cela n’est vrai que pour les personnages secondaires. Ainsi l’Infant, c’est le jeune homme qui aime, peu scrupuleux, décidé, hardi ; don Diègue, c’est le vieillard réservé et prudent ; don Arias, c’est le cavalier espagnol, ardent, brave, dévoué à son prince ; Jacinthe, c’est la duègne ou la suivante toujours prête à favoriser les amours de sa maîtresse. Mais les personnages principaux, quoiqu’ils manquent peut-être de nuances (car le talent caractéristique ne peut pas s’exercer à loisir dans un drame d’intrigue et de passion), sont à notre avis bien individualisés. Ainsi doña Léonor, qui préfère la vertu à la réputation, qui est subtile et dévote, qui déteste mais estime l’homme qui l’a quittée, n’est pas un caractère général. — Doña Mencia non plus ; elle est faible et coupable, mais honnête au fond. Cette jalousie, véritable ou feinte, qu’elle témoigne à son mari un moment après la sortie de l’Infant, annonce chez Calderon une connaissance profonde du cœur féminin. — Le rôle de don Gutierre abonde en traits caractéristiques. Nous n’en citerons qu’un seul : c’est que, malgré sa loyauté, don Gutierre a, sur un simple soupçon, abandonné la femme à laquelle il avait promis sa main. — Enfin le roi don Pèdre, frère de Henri de Transtamarre, qu’en France nous avons surnommé le Cruel et auquel les Espagnols ont donné le surnom de Justicier, nous apparaît ici plein d’une grandeur et d’une vigueur qui ne sont qu’à lui, avec sa sévérité presque féroce et son terrible amour de la justice. Calderon avait sans doute une secrète prédilection pour ce prince ; car dans plusieurs de ses comédies il lui fait jouer un très-beau rôle ; il l’y représente toujours comme une sorte de Destin espagnol qui récompense ou châtie les autres personnages de la pièce, en les jugeant du point de vue de l’honneur. — Quant au Gracioso, cette fois il s’harmonise on ne peut mieux avec le reste de l’ouvrage. Il n’appartenait qu’à un artiste de génie d’imaginer ce contraste entre le bouffon et le roi don Pèdre, et de rendre le premier plus sérieux et plus triste à mesure que le drame tourne au tragique.

Bien que l’action se passe vers le milieu du quatorzième siècle, les mœurs du Médecin de son honneur sont en général les mœurs espagnoles du dix-septième. Remarquons, cependant, que si les rois d’Espagne, au moyen âge, n’avaient qu’un pouvoir politique très-limité, ils avaient, dans leurs rapports civils ou privés avec leurs vassaux, un pouvoir à peu près sans bornes ; les chroniques et les vieilles romances espagnoles sont là pour l’attester.

Encore un mot. Avant Calderon, un poète de la génération précédente, un contemporain de Cervantes et de Lope, le célèbre Tirso de Molina avait traité sous le titre du Jaloux prudent (el Zeloso prudente) un sujet qui a quelque analogie avec le Médecin de son honneur. Calderon ne s’est point fait scrupule de lui emprunter plusieurs détails de sa pièce, et, en particulier, le monologue de don Gutierre, scène troisième de la seconde journée. Mais, sans méconnaître le haut mérite de Tirso, qui a la gloire d’avoir créé le type de don Juan, Calderon, en lui faisant cet emprunt, aurait pu dire comme Molière en semblable circonstance : « Je prends mon bien où je le trouve. »

LE MÉDECIN DE SON HONNEUR.

PERSONNAGES
le roi don pèdre.
l’infant don henri.
don gutierre.
don arias, cavalier.
don diègue.
doña léonor.
doña mencia.
jacinthe, esclave.
inès, suivante.
théodora, suivante.
coquin, gracioso ou valet bouffon.
un chirurgien.
soldats.
musisiens.
cortège ou suite.
La scène se passe à Séville et dans les environs.

JOURNÉE PREMIÈRE.


Scène I.

Un grand chemin ; on aperçoit, sur le côté, un château.
L’INFANT DON HENRI entre, il vient de tomber de cheval ; bientôt après entrent LE ROI DON PÈDRE, DON DIÈGUE et DON ARIAS ; ils sont tous en habit de voyage.

l’infant.

Jésus ! Jésus !


don diègue.

Que le ciel vous protège !


le roi.

Qu’y a-t-il ?


don arias.

Le cheval est tombé et il a jeté a terre l’infant.


le roi.

Si c’est de cette façon qu’il salue les tours de Séville, il n’aurait jamais dû venir a Séville, il n’aurait jamais dû laisser la Castille. — Henri ! mon frère !


don diègue.

Seigneur !


le roi.

Commence-t-il à revenir un peu à lui ?


don arias.

Hélas ! sire, il ne donne aucun signe de vie. Voyez sa pâleur ; son pouls a cessé de battre. Quelle disgrâce !


don diègue.

Quelle douleur !


le roi.

Allez à ce château qui est sur le bord du chemin, don Arias ; peut-être quelques instans de repos suffiront-ils à remettre l’infant. Restez avec lui, vous autres, et que l’on me donne, à moi, un cheval ; il faut que je poursuive ma route. Cet accident m’a assez longtemps retardé. J’ai hâte d’arriver a Séville ; j’attendrai là de vos nouvelles.

Il sort.

don arias.

Voilà une nouvelle preuve de son caractère insensible et dur. Vive Dieu ! comment peut-on ainsi laisser un frère qui se débat dans les bras de la mort ?


don diègue.

Taisez-vous, don Arias ! Songez que si les murs ont des oreilles, quelquefois aussi les arbres ont des yeux ! Croyez-moi, taisez-vous.


don arias.

Vous, brave don Diègue, veuillez vous rendre à ce château ; dites que l’infant, mon seigneur, est tombé, et que… Mais non, il vaut mieux que nous l’y transportions, afin qu’il ait plus tôt les soins que son état exige.


don diègue.

C’est bien dit.


don arias.

Oh ! que l’infant puisse-t-il revenir à la vie ! Je ne demande rien de plus à la destinée.

Ils sortent en portant l’Infant.

Scène II

Un salon.
Entrent DOÑA MENCIA et JACINTHE.

doña mencia.

Je les ai vus de la terrasse, mais je n’ai pu distinguer qui ils sont. Jacinthe, il sera arrivé la quelque malheur. Un brillant cavalier venait sur un cheval si léger et si rapide qu’on eût dit un oiseau qui volait, d’autant que les plumes colorées de son panache semblaient flotter au gré du vent. Bref, le cheval qui courait a trébuché, et son maître a été violemment renversé.


jacinthe.

Regardez, madame ! les voici qui entrent.


doña mencia.

Qui donc ?


jacinthe.

Sans doute les seigneurs que vous avez vus de la terrasse.

Entrent DON DIÈGUE et DON ARIAS, qui portent l’Infant et le déposent dans un fauteuil.

don diègue.

Tout ce qui appartient au sang royal a de tels privilèges dans les maisons de nobles, que nous nous sommes crus autorisés à entrer chez vous ainsi librement.


doña mencia.

Ciel ! que vois-je ?


don diègue.

L’infant don Henri, frère du roi don Pèdre ; il est tombé de cheval à votre porte, et nous craignons bien que cette chute ne lui soit funeste.


doña mencia, à part.

Que Dieu me protège !


don arias.

Dites-nous, madame, je vous prie, en quel appartement, en quelle chambre nous pourrions placer le prince en attendant qu’il reprenne ses sens. — Mais à qui parlé-je ? Est-ce bien vous, madame ?


doña mencia.

Ah ! don Arias !


don arias.

Sur mon âme ! je crois que c’est un songe que tout ce que je vois et entends… L’infant don Henri, plus épris que jamais, revenait à Séville ; faut-il qu’il vous retrouve de cette manière malheureuse !… N’est-ce qu’un songe, ou bien est-ce une réalité ?


doña mencia.

C’est la réalité ! Plût à Dieu que ce ne fût qu’un songe !


don arias.

Donc que faites-vous ici ?


doña mencia.

Vous le saurez plus tard. À présent, c’est de votre maître que nous devons l’un et l’autre nous occuper.


don arias.

Qui eût dit que vous le retrouveriez en ce triste état ?


doña mencia.

Silence, don Arias ! cela importe.


don arias.

Et en quoi ?


doña mencia.

Mon honneur en dépend. — Entrez dans la pièce voisine, où se trouve un lit de camp recouvert d’un tapis de Turquie, et sur lequel l’infant sera plus commodément pour se reposer. — Jacinthe, sors de l’armoire ce qui est nécessaire, de l’eau et des essences. Prends ce que tu trouveras de plus convenable à un si noble usage.

Jacinthe sort.

don arias, à Don Diègue

Et nous, laissons ici l’infant, et allons aider à cette esclave.

Ils sortent.

doña mencia.

Enfin ils partent ! me voici seule ! Oh ! que ne puis-je, grand Dieu, m’abandonner à tous les sentimens qui m’agitent sans que mon honneur ait à se plaindre ! Oh ! que ne puis-je parler, pleurer, gémir en liberté !… Mais non. Pourquoi cette faiblesse ? Non, non ! je suis celle que je suis[1] !… Que le vent emporte et dissipe au plus tôt les paroles insensées qui ont échappé à mon délire ! Loin de me décourager moi-même de la sorte, je dois me réjouir au contraire de ce qu’une occasion m’est donnée de connaître enfin ce que je vaux ; car de même que l’or s’éprouve dans le feu de même la vertu s’éprouve dans les crises. Mon honneur sortira de celle-ci plus pur et plus brillant !… Pitié, pitié, grand Dieu !… je n’ai pas la force de me contenir davantage. — Don Henri ! mon seigneur !


l’infant.

Qui m’appelle ?


doña mencia.

Ô bonheur ! il a parlé.


l’infant.

Que le ciel me protège !


doña mencia.

Quoi ! votre altesse revient à la vie !


l’infant.

Où suis-je ?


doña mencia.

Dans une maison où il y a quelqu’un qui s’intéresse à votre sort.


l’infant.

En croirai-je mes yeux ? Que ce bonheur, pour être à moi, ne s’évanouisse pas dans les airs… Je ne sais ce que je dis ; j’ai besoin de me consulter pour voir si je rêve éveillé ou si je parle en dormant. Mais s’il est vrai que je dorme en ce moment, fasse le ciel que je ne me réveille plus ! et s’il est vrai que je sois éveillé, fasse le ciel que je ne me rendorme jamais ! — Où suis-je donc ?


doña mencia.

Que votre altesse, monseigneur, ne s’inquiète pas de la sorte ; qu’elle s’occupe seulement du soin que réclament ses souffrances. — Revenez, revenez a la vie, et ensuite vous apprendrez de moi où vous êtes.


l’infant.

Non, je ne désire plus rien savoir, puisque je vis et que je vous contemple. Je ne souhaiterais pas un plus grand bonheur, alors même que je serais en ce moment dans le séjour des morts. Peut-être suis-je dans le séjour de la gloire, car je me trouve près du plus beau des anges… Et ainsi, non, je ne désire pas savoir quelle suite d’aventures m’a conduit en ces lieux et vous y a conduite également. Je sais que je suis où vous êtes, et je suis content… Et ainsi, vous, vous n’avez rien à me dire, et moi je n’ai rien à entendre de vous.


doña mencia.

Le temps dévoilera bien des choses. — À cette heure, dites-moi, comment se trouve votre altesse ?


l’infant.

Oh ! très-bien ! tellement bien que je ne me suis jamais trouvé mieux. Seulement, je sens un reste de douleur à ce pied.


doña mencia.

Votre chute a été terrible ; mais avec un peu de repos, j’espère que vous ne tarderez point à vous remettre. — On prépare un lit à votre intention. — Vous me pardonnerez, je vous prie, l’extrême simplicité du logement, quoique je n’aie pas besoin d’excuse. Il m’était impossible de prévoir que j’aurais à vous recevoir aujourd’hui.


l’infant.

Vous parlez tout-à-fait comme une haute et noble dame, Mencia. — Êtes-vous la maîtresse de cette maison ?


doña mencia.

Non, seigneur ; mais je suis liée intimement avec quelqu’un qui en est le maître.


l’infant.

Et qui est-ce ?


doña mencia.

Un illustre cavalier, Gutierre Alfonso de Solis, mon époux et votre serviteur.


l’infant, se levant.

Votre époux !


doña mencia.

Oui, seigneur.


l’infant.

Ah !


doña mencia.

Mais ne vous levez pas, rasseyez-vous ; vous ne pouvez point vous tenir debout, seigneur.


l’infant.

Si fait, si fait, je le puis.


doña mencia.

Mais votre pied ?


l’infant.

Je n’y sens plus rien.

Entre DON ARIAS.

don arias.

Permettez, monseigneur, que j’embrasse vos genoux. Combien je suis charmé de cette heureuse fortune ! Votre salut nous rend la vie à tous.

Entre DON DIÈGUE.

don diègue.

Maintenant votre altesse peut se retirer dans cette chambre, on y a tout disposé pour le mieux.


l’infant.

Non, je veux partir. Don Arias, donne-moi un cheval ; donne-moi un cheval, don Diègue. Quittons ces lieux promptement.


don arias.

Que dites-vous ?


l’infant.

Que l’on me donne un cheval.


don diègue.

Mais, seigneur…


don arias.

Considérez, je vous prie.


l’infant.

Ah ! vous ignorez l’un et l’autre ce qui se passe dans mon cœur, vous ignorez tout ce qu’il souffre. (À doña Mencia.) Pourquoi le ciel n’a-t-il pas voulu que je fusse brisé dans cette chute ! Je n’éprouverais pas ces tourmens, cette rage ; je ne vous aurais pas vue pour apprendre de vous que vous appartenez à un autre ; je ne serais pas en proie à la plus horrible jalousie. Ah ! doña Mencia, devais-je m’attendre à une telle conduite de votre part ?


doña mencia.

Mais, seigneur, en vérité, celui qui entendrait votre altesse, ses plaintes, ses mépris, ses injures, n’aurait pas de peine à concevoir des pensées défavorables à mon honneur. Cependant je n’ai nul reproche à me faire ; et quand vous m’accusez, il m’est facile de vous répondre. Votre altesse, libérale de ses désirs, généreuse de ses goûts, prodigue de ses affections, jeta les yeux sur moi ; distinction glorieuse, je l’avoue ; mais elle peut aussi se souvenir que, durant plusieurs années, je n’ai pas cessé un moment de résister à ses hommages et à ses séductions ; car si je n’étais pas d’un rang à être son épouse, j’étais aussi d’un rang à n’être pas sa maîtresse ; et c’est pourquoi je me suis mariée à un autre. — Maintenant que je me suis disculpée sur ce point, permettez, seigneur, que je vous supplie en grâce et humblement de ne pas vous remettre sitôt en chemin ; il y a trop de péril pour vous à partir.


l’infant.

Il y a moins de péril pour moi à partir qu’à rester.

Entrent DON GUTIERRE et COQUIN.

don gutierre.

Je baise les pieds de votre altesse. — J’ai appris avec douleur le fâcheux accident qui vous était arrivé, et je me suis empressé d’accourir ; je suis heureux de voir que la renommée cette fois encore s’est trompée. Daignez, monseigneur, honorer quelques instans ce logis de votre présence. Il est bien peu digne de vous, sans doute ; mais la plus pauvre demeure devient un brillant palais dès qu’elle est habitée par un roi.


l’infant.

Je vous remercie des sentimens que vous m’exprimez, Gutierre Alfonso de Solis ; je m’efforcerai de ne pas les oublier.


don gutierre.

Vous me comblez, seigneur.


l’infant.

Cependant, quelque charme qu’ait pour moi votre hospitalité, je ne puis m’arrêter ici davantage… Les plus graves motifs m’en empêchent… Il y a une chose qui m’inquiète… et jusqu’à ce que je sois éclairci… ou désabusé, chaque instant me durera des siècles. Il vaut mieux que je m’éloigne.


don gutierre.

Quoi ! seigneur, votre altesse aurait d’assez puissans motifs pour aventurer ainsi une santé à laquelle se rattachent tant d’espérances !


l’infant.

Il convient que j’arrive aujourd’hui à Séville.


don gutierre.

Je crains de paraître indiscret en insistant auprès de votre altesse ; mais ma loyauté, mon dévouement…


l’infant.

Et si je vous confiais le motif de mon départ, que diriez-vous ?


don gutierre.

Je ne le demande pas à votre altesse. Loin de là, seigneur, il me semble que ce serait mal à moi d’essayer de pénétrer dans votre cœur.


l’infant.

Non, Gutierre, je puis l’ouvrir devant vous. Écoutez donc : J’ai eu autrefois un ami que je regardais comme un autre moi-même…


don gutierre.

Son sort était digne d’envie.


l’infant.

Eh bien ! cet ami, que je chargeai de mes intérêts auprès d’une dame que j’aimais passionnément, me trahit pendant une absence que je fis. Qu’en pensez-vous ?


don gutierre.

Je pense que c’était un ami perfide et qui aurait mérité mille tortures.


l’infant.

Il laissa un autre cavalier rendre des soins à cette dame, et même il servit le nouveau prétendant auprès d’elle. Ce fut bien mal, n’est-ce pas ?


don gutierre.

Je ne sache joint une pire trahison.


l’infant.

Et moi qui ai été ainsi trompé, ainsi trahi ; moi qui suis plus épris que jamais de l’infidèle, dites, voulez-vous que je sois tranquille au milieu de tant d’ennuis ? voulez-vous que je goûte le repos au milieu de tant de peines ?


don gutierre.

Non, certes, seigneur ; je conçois votre inquiétude.


l’infant.

Depuis ce malheur tout me pèse, et le ciel et la terre, et la nature et les hommes. Partout où je suis, je ne songe qu’à la jalousie qui m’obsède… La cause de mes chagrins m’est sans cesse tellement présente, qu’ici même je la vois devant mes yeux ; de sorte qu’en m’éloignant j’imagine que je pourrai la laisser ici.


doña mencia.

On dit, monseigneur, que le premier conseil appartient à la femme. Ainsi, que votre altesse me pardonne si j’ose la conseiller. Pour ce qui est de votre ami, attendez qu’il se disculpe, il y a des espèces de fautes que l’on commet sans être coupable. Quant à la dame, si elle a changé à votre égard, qui sait ? il peut se faire que ce ne soit point chez elle inconstance ou légèreté, et qu’elle ait été contrainte. Voyez-la, écoutez-la, et je suis assurée que vous reconnaîtrez bientôt son innocence.


l’infant.

Cela est bien difficile.


don diègue, à l’Infant

D’après votre ordre, monseigneur, le cheval est prêt et vous attend.


don gutierre.

Si c’est le même qui vous a renversé, ne vous y fiez plus, monseigneur. J’ai à votre disposition une jument qui est presque digne d’un aussi noble cavalier. Elle est jeune, belle, douce et vive ; elle a le pied le plus sûr et in galop délicieux. — Que votre altesse ne me refuse pas !


l’infant.

Vous me donnez envie de l’essayer, votre jument.


coquin, s’approchant

Holà ! Dieu me pardonne ! vous parliez de la jument, monseigneur, et j’accours.


don gutierre.

Retire-toi, imbécile.


l’infant.

Et pourquoi ? — Son humeur me plaît.


coquin.

On a parlé de la jument ; c’est comme si l’on avait parlé de moi, et j’ai dû entrer en scène. Je prends fait et cause pour elle.


l’infant.

Qui es-tu, mon garçon ?


coquin.

Ma foi ! cela n’est pas si difficile à deviner. — Je suis… je suis.. je suis enfin, — de mon nom Coquin, fils de Coquin, écuyer et pourvoyeur de la jument. Je suis chargé de sa pitance ; je lui rogne chaque matin la moitié de sa portion. Et maintenant, seigneur, comme c’est aujourd’hui votre fête, je vous fais mon compliment.


l’infant.

Comment ! c’est ma fête aujourd’hui ?


coquin.

Oui, monseigneur ; n’êtes-vous pas tombé ? Ne dit-on pas ordinairement : Tel saint tombe un tel jour ?… Eh bien, moi, je dirai désormais : Tel jour est tombée la saint infant don Henri.


don gutierre.

Seigneur, si votre altesse, malgré mes instances, est toujours résolue à partir, il me semble qu’il vaut mieux peut-être qu’elle n’attende pas davantage. Voilà que le jour disparaît peu à peu, et la nuit aura pris bientôt sa place.


l’infant.

Vous avez raison, il faut que je parte. Le ciel vous garde, belle Mencia ! Je profiterai du conseil que vous m’avez donné, je chercherai cette dame, et j’apprendrai d’elle sa justification. (À part.) Quel dépit, d’être obligé de se taire ou de parler à mots couverts, lorsqu’on aurait à dire tant de choses ! (Haut.) Je vous salue, don Gutierre. Adieu de nouveau, belle Mencia.

L’Infant se retire, suivi de don Arias et de don Diègue.

don gutierre, à Coquin.

Et toi, va-t’en, s’il te plaît.


coquin.

Certes, oui, je vais voir partir ma jument. Pauvre bête ! pourvu qu’on nous la rende ; ce serait là une perte !

Il sort.

don gutierre, à doña Mencia.

Chère maîtresse de mon âme, malgré toute la joie que j’aurais à rester près de vous je vous demande, au contraire, de me permettre d’aller baiser les pieds au roi mon seigneur qui arrive de Castille. C’est le devoir de tout chevalier d’aller lui donner la bienvenue, et je puis y manquer moins qu’un autre. Adieu donc, ma chère âme.


doña mencia.

Don Gutierre ! pourquoi cherchez-vous à m’affliger ?


don gutierre.

Moi ! je cherche à vous affliger !


doña mencia.

Cette visite dont vous parlez n’est qu’un prétexte ; ce n’est pas là la véritable raison qui vous appelle à Séville.


don gutierre.

Je vous jure sur vos yeux qu’il n’y en a point d’autre.


doña mencia.

Si fait, et je la connais.


don gutierre.

Et laquelle ?


doña mencia.

Je n’en puis douter, c’est doña Léonor que vous allez voir.


don gutierre.

Que dites-vous ? doña Léonor ?


doña mencia.

Oui, cette doña Léonor que vous avez tant aimée.


don gutierre.

Laissons cela. Ne prononcez pas même son nom ; il me déplaît, je le déteste.


doña mencia.

Vous êtes ainsi faits, vous autres hommes. Un jour l’amour le plus dévoué, le plus ardent, le lendemain l’oubli ; un jour une passion que rien n’arrête, le lendemain la lassitude, l’indifférence ou la haine.


don gutierre.

Oui, elle me plaisait, je la trouvais belle avant que de vous connaître ; mais depuis que je vous ai vue, je m’étonne qu’elle ait pu fixer ma pensée un seul instant. Ainsi le voyageur, la nuit, regarde une étoile qui brille dans le ciel ; mais quand le soleil a paru, il détourna les yeux avec dédain de cette étoile qui l’a charmé.


doña mencia.

Voilà une comparaison beaucoup trop flatteuse pour moi.


don gutierre.

Enfin, m’accordez-vous la permission que je vous demande ?


doña mencia.

Il parait que vous tenez beaucoup à aller à Séville ?


don gutierre.

Si je ne consultais que mon cœur, j’aimerais bien mieux demeurer auprès de vous ; mais mon devoir m’appelle auprès du roi.


doña mencia.

Alors, partez.


don gutierre.

Adieu, doña Mencia.


doña mencia.

Adieu, don Gutierre.

Il sort.

jacinthe.

Vous êtes bien triste, madame.


doña mencia.

Ah ! Jacinthe, qui ne le serait à ma place ?


jacinthe.

Les événemens de la journée paraissent vous avoir laissé une inquiétude, un trouble…


doña mencia.

Et ce n’est pas sans raison. Si tu savais !


jacinthe.

Qu’y a-t-il donc, madame ?


doña mencia.

Non, rien.


jacinthe.

Confiez-vous à moi, de grâce !


doña mencia.

Tu veux que je te confie ma vie et mon honneur !


jacinthe.

Vous le pouvez, madame.


doña mencia.

Eh bien ! écoute.


jacinthe.

Dites.


doña mencia.

Tu n’ignores pas que je suis née à Séville. — C’est là que don Henri, — je te parle de l’infant, — c’est là que don Henri me rendit des soins en secret pendant plusieurs années. Il fut obligé de s’éloigner. Alors don Gutierre se présenta, et mon père, abusant de son autorité, me contraignit à l’épouser. — Maintenant, que te dirai-je ? L’infant est de retour ; il m’aime, et moi j’ai de l’honneur. — Ah ! Jacinthe !…


jacinthe.

Eh ! madame, ne vous chagrinez pas pour si peu. Vous connaissez ce proverbe castillan : — Il y a remède à tout, fors à la mort.

Doña Mencia et Jacinthe sortent.

Scène III.

La galèrie du palais, à Seville.
Entrent DOÑA LÉONOR et INÈS.

inès.

Voilà que le roi sort pour se rendre à la chapelle ; attendez-le sur son passage, et jetez-vous à ses pieds.


doña léonor.

Je ne demanderai plus rien au ciel si j’obtiens réparation et vengeance.


un huissier.

Place ! place ! place au roi !

LE ROI paraît, et il est aussitôt entouré d’une foule de solliciteurs qui tiennent chacun un placet à la main.

un soldat.

Que votre majesté daigne lire ceci.


le roi.

Très-bien ; soyez tranquille.


un autre soldat.

Sire, que votre altesse prenne connaissance de ce papier.


le roi.

C’est bien ; on le lira.


un autre soldat.

Sire !… sire !…


le roi.

Que me voulez-vous ?


le même soldat.

Sire, je suis un soldat de votre armée, qui…


le roi.

Donnez le placet.


le même soldat.

C’est que je suis si troublé…


le roi.

Et de quoi ?


le même soldat.

De vous voir, sire.


le roi.

Que demandez-vous ?


le même soldat.

Il y a vingt ans que je sers ; je voudrais de l’avancement.


le roi.

Ce n’était pas la peine de vous troubler. — Je vous donne une compagnie.


le même soldat.

Ah ! sire, mille grâces !…


un mendiant.

Sire, je suis un pauvre vieux sans ressource ; faites-moi l’aumône, je vous prie.


le roi, lui donnant sa bourse.

Tenez.


le mendiant.

Quoi ! sire, pour moi tout cela !


le roi.

Sans doute.


le mendiant.

Et le diamant qui ferme cette bourse, pour moi aussi ?


le roi.

Il est donné.


doña léonor.

Sire, je me jette à vos pieds !… Sire, je viens toute éplorée, au nom de mon honneur, vous demander justice ; et si vous me la refusez, d’avance j’en appelle à Dieu.


le roi.

Remettez-vous, madame, et levez-vous


doña léonor.

Souffrez, sire, que je reste dans cette posture suppliante.


le roi.

Levez-vous, madame, et attendez que nous soyons seuls. — (Il la relève. Aux solliciteurs.) Sortez tous. (Tous les solliciteurs se retirent.) Maintenant, madame, parlez ; car si vous venez réellement de la part de votre honneur, c’eût été une chose indigne que les plaintes de l’honneur eussent été proférées en public. On ne saurait garder trop de ménagemens ni prendre trop de précautions quand il s’agit de l’honneur de la beauté. Parlez, madame.


doña léonor.

Puissant roi don Pèdre, que le monde appelle le Justicier ! soleil brillant de la Castille, dont les rayons illuminent cet hémisphère ! vrai Jupiter espagnol, dont l’épée redoutable frappe au loin les Maures épouvantes ! vous voyez devant vous l’infortunée Léonor, que l’Andalousie avait surnommée Léonor la Belle. Hélas ! si tant est que j’aie autrefois mérité ce surnom, je n’ai connu des privilèges de la beauté que le chagrin et le malheur. Il y a quelques années, je fus distinguée par un cavalier de ce pays. Il m’aima ; je crus du moins qu’il m’aimait, à le voir rôder nuit et jour dans ma rue, autour de ma maison. Pour moi, sire, vous l’avouerai-je ? quoique je fasse en public l’indifférente et la dédaigneuse, je me sentis intérieurement touchée de tous ses témoignages de tendresse ; puis vint la reconnaissance, et puis l’amour. Cependant je continuai de le traiter comme par le passé. À la fin, ce cavalier m’ayant donné sa parole qu’il m’épouserait, — que de femmes ont été trompées par ce moyen ! — je consentis à le recevoir en ma maison. — N’allez pas croire, sire, que j’aie jamais eu quelque faiblesse qui ne fût pas digne de ma fierté ; je n’ai pas oublié ce que je me devais ; mais le monde nous juge d’après les apparences, et il aurait mieux valu pour moi que j’eusse perdu l’honneur en secret et que je l’eusse conservé devant le monde. J’ai demandé justice, mais je suis pauvre ; j’ai porte plainte, Mais il est puissant. Enfin ce cavalier s’est marié avec une autre, et aujourd’hui qu’il n’est plus possible que je recouvre par le mariage mon honneur, roi don Pèdre, je viens vous supplier d’ordonner qu’il soit tenu de payer ma pension dans un couvent. Ce cavalier, c’est don Gutierre Alfonso de Solis.


le roi.

Madame, je sens vivement vos ennuis, et comme homme et comme roi. Puisque don Gutierre est marié, il ne pourra, j’en conviens, complètement satisfaire à votre honneur ; mais je vous rendrai justice de telle sorte, que tout s’arrange pour le mieux. — Toutefois, j’écouterai ce que de son côté il me dira pour sa défense ; car aussi bien il faut entendre un accusé. — Fiez-vous à moi, Léonor ; je me charge de votre cause. Je ne veux point que vous puissiez dire une autre fois que vos droits ont été méconnus parce que vous êtes pauvre et qu’il est riche, et cela en un temps où, moi, je suis roi de Castille. — Mais j’aperçois là-bas don Gutierre qui s’avance vers nous. S’il vous voyait avec moi, il se douterait que vous m’avez instruit. — Cachez-vous derrière cette tapisserie ; vous vous montrerez quand il en sera temps.


doña léonor.

Je m’empresse de vous obéir.

Léonor se cache.
Entre COQUIN.

coquin, à part.

En courant de chambre en chambre, à l’ombre de mon maître qui est resté là-bas, j’arrive jusqu’ici. Que le ciel me protège ! voilà le roi, et il m’a vu. Heureusement que le balcon n’est pas très-élevé au-dessus du sol ; vingt coudées seulement — Et alors, s’il plaît à sa majesté de ne pas vouloir que je sorte par où je suis entré, moyennant une jambe ou deux, j’en suis quitte.


le roi.

Qui êtes-vous ?


coquin.

Moi, sire !


le roi.

Vous ?


coquin, à part.

Que le ciel me protège encore, et qu’il m’inspire ma réponse ! (Haut.) Ma foi ! sire, je suis tout ce qu’il plaira à votre majesté que je sois, sans rien ajouter ni retrancher ; — car, pas plus tard qu’hier, un homme de très-haute sagesse et de beaucoup d’esprit m’a conseillé de ne prétendre jamais être autre chose que ce que vous voudriez que je fusse, et je me suis promis de profiter de la leçon. C’est pourquoi j’ai été ce qu’ordonnera votre fantaisie, je serai ce que commandera votre caprice, et je suis ce qu’ordonne et commande votre bon plaisir. Et c’est pourquoi encore, avec votre autorisation toute royale, je m’en irai d’un pas mesuré par où je suis venu en mesurant mon pas.


le roi.

Vous n’avez pas répondu à ma question ; je vous ai demandé qui vous êtes.


coquin.

Et moi, sire, j’aurais répondu à la teneur de la demande, si je n’avais craint qu’en vous disant qui je suis vous ne m’eussiez renvoyé par le balcon ; car j’ai pénétré ici sans ordres ni raison, et j’exerce un office dont vous n’avez aucun besoin.


le roi.

Et quel est votre office ?


coquin.

Je suis courrier à pied et à cheval ; je porte toutes les nouvelles, les mauvaises et les bonnes ; je me mêle de tous les intérêts, des grands et des petits. Je dis du bien et dis du mal ; je mange lentement et m’endors vite. Je sers pour mon plaisir le seigneur don Gutierre Alfonso. Enfin, tel que vous me voyez, je suis majordome de la gaieté, gentilhomme de la joie et valet de chambre du plaisir. Je porte sa livrée, et je crains qu’on ne me reconnaisse à cause d’elle. Je dis : Je crains, parce qu’avec un roi qui ne rit pas, un homme aimable qui aime à rire doit avoir peur à chaque instant de recevoir la bastonnade sur ce que renferme son pourpoint.


le roi.

Je devine enfin ce que vous êtes. Vous êtes un garçon chargé du rire en titre d’office.


coquin.

Oui, sire ; et pour qu’il ne vous reste plus de doute, j’use de mon droit. (Il se couvre.) C’est le droit du bouffon dans le palais.


le roi.

À merveille !… — Maintenant que je sais qui vous êtes, faisons un arrangement entre nous deux.


coquin.

Et lequel ?


le roi.

Vous faites profession de faire rire, n’est-il pas vrai ?


coquin.

Cela est vrai ; tant que je peux.


le roi.

Eh bien ! chaque fois que vous me ferez rire, je vous donnerai cent écus ; mais si d’ici à un mois vous ne m’avez pas fait rire, on vous arrachera les dents.


coquin.

À moi, sire ?


le roi.

À vous-même.


coquin.

Diable ! c’est un contrat illicite et frauduleux que vous me proposez, et dans lequel, si je l’accepte, je risque évidemment d’être lésé.


le roi.

Comment donc ?


coquin.

Cela est clair. D’une part, quand un homme rit, on dit de lui qu’il montre ses dents, — et moi je rirai sans montrer les miennes. Puis, d’autre part, on rapporte que vous êtes si sévère que vous montrez les dents à tout le monde, et à moi seul vous voulez qu’on les arrache ; mais n’importe. Je consens, c’est convenu. J’en passe par où vous voulez, afin que vous me laissiez passer mon chemin. Ainsi, à moi vos écus, si je gagne, et si je perds, à vous mes dents. D’ailleurs, j’ai un mois, et d’ici la je trouverai bien quelque chose qui vous aille ; car je ne veux pas que la vieillesse arrive en poste dans ma bouche. Mais aujourd’hui, je vois qu’il n’y a pas à mordre sur vous, et je prends congé de votre altesse pour aller réfléchir à ma gaieté. Adieu, sire, au revoir.

Il sort.
Entrent L’INFANT, DON GUTIERRE, DON DIÈGUE et DON ARIAS.

l’infant.

Que votre majesté me donne la main.


le roi.

Soyez le bien venu, Henri. Comment vous trouvez-vous ?


l’infant.

Très-bien, sire ; j’ai eu plus de peur que de mal.


don gutierre.

Sire, s’il m’était permis, à moi chétif et humble, de prétendre à une faveur si haute, je demanderais à votre majesté de baiser votre main royale. Il y avait bien long-temps que l’Andalousie n’avait été honorée de votre présence glorieuse.


le roi.

Trêve de complimens, don Gutierre Alfonso !


don gutierre.

D’où vient le ton sévère de votre majesté ?


le roi.

J’ai entendu parler de vous.


don gutierre.

Par mes ennemis, sans doute ?


le roi.

Connaissez-vous, dites-moi, doña Léonor, une dame principale de Séville ?


don gutierre.

Oui, sire ; c’est une dame renommée pour sa beauté, et de l’une des meilleures maisons de ce pays


le roi.

N’êtes-vous pas son obligé ? N’avez-vous pas à vous reprocher à son égard quelque déloyale ingratitude ?


don gutierre.

Sire, je vous répondrai avec sincérité ; car l’homme de bien ne ment jamais, et surtout devant un roi. J’ai rendu des soins à cette dame autrefois, et je l’aurais épousée si, avec le temps, une résolution différente ne me fût venue. Je l’ai visitée dans sa maison publiquement ; quand j’ai vu que mes hommages n’étaient pas bien accueillis, j’ai changé de sentiment. Alors, libre de cet amour, j’ai épousé à Séville doña Mencia de Acuña, dame d’une naissance illustre, avec laquelle j’habite une maison de plaisance, hors de Séville. Doña Léonor mal conseillée, car le dépit ne conseille jamais bien les femmes, a essayé de s’opposer à mon mariage ; mais les juges les plus rigoureux n’ont rien trouvé contre moi. — Elle prétend aujourd’hui qu’il y a eu de la faveur, comme si la faveur eût pu manquer à une femme jeune et belle. C’est sans doute sous ce prétexte qu’elle espère votre appui. Pour moi, sire, je me prosterne à vos pieds en implorant votre justice, et si vous me jugez coupable, je vous remets mon épée et ma tête.


le roi.

Quel si grand motif avez-vous eu pour délaisser ainsi cette dame ?


don gutierre.

Ce n’est pas chose nouvelle que de voir un homme léger, volage, inconstant ; cela se voit tous les jours.


le roi.

Oui ; mais ce qu’on ne voit pas tous les jours, c’est un homme qui passe d’un extrême à l’autre, d’une tendresse empressée à un brusque abandon. Il faut pour agir ainsi des motifs bien puissans.


don gutierre.

Sire, je vous supplie de ne me point presser. Je suis un homme qui perdrais la vie plutôt que de prononcer contre une femme, en son absence, une seule parole qui l’accuse.


le roi.

Donc vous avez eu alors quelque motif pour la laisser ?


don gutierre.

Oui, sire, je l’avoue ; mais croyez bien que, s’il le fallait révéler aujourd’hui pour ma décharge, alors même qu’il irait de ma fortune et de ma vie, comme je viens de vous le dire, amant fidèle de son honneur, je ne le révélerais pas.


le roi.

Eh bien ! je veux le savoir, moi !


don gutierre.

Sire…


le roi.

Je suis curieux !


don gutierre.

Considérez, je vous supplie…


le roi.

Ne me répliquez plus, si vous ne voulez pas m’irriter, ou, par l’âme de mon père…


don gutierre.

Sire, sire, ne jurez pas !… Il vaut mieux que je cesse d’être celui que je suis que de vous irriter.


le roi, à part.

C’est ce que je voulais. S’il me trompe, Léonor l’entendra : et s’il me dit la vérité, Léonor connaîtra que je la sais. (Haut.) Parlez donc !


don gutierre.

C’est contre mon gré, sire. — Une nuit, étant entré chez elle, j’entendis du bruit dans une pièce ; j’y allai, mais au moment même où j’ouvrais la porte, je distinguai à travers l’obscurité le corps d’un homme qui se précipitait du balcon. Je descendis après lui, et je me mis a sa poursuite. Que vous dirai-je ? Il s’échappa sans que j’eusse pu le reconnaître. Après cela, quoique doña Léonor se soit expliquée avec moi, et quoique je n’aie jamais cru entièrement à un véritable outrage, cela en fut assez pour que je renonçasse à l’épouser ; car, à mon avis, l’amour et l’honneur sont deux passions de l’âme qui font cause commune, et s’enchantent ou s’irritent l’une l’autre ; et, par conséquent, ce qui offense l’amour offense aussi l’honneur.


don arias, à part.

Que le ciel me soit en aide ! C’est lui !

Entre DOÑA LÉONOR.

doña léonor.

Que votre majesté me pardonne ; je ne puis point ne pas paraître en entendant exprimer des soupçons aussi injurieux.


le roi, à part.

Vive Dieu ! don Gutierre me trompait ; autrement Léonor n’aurait point paru.


doña léonor.

En entendant traiter ainsi mon honneur, c’eût été à moi une grande lâcheté que de ne pas répondre, et je répondrai. — Quoi ! don Arias, c’est vous !


don arias.

Calmez-vous, de grâce, madame.


doña léonor.

C’est vous, don Arias, et vous vous taisez !


don arias.

Un moment, madame, et vous serez satisfaite. — Sire, que votre majesté me permette de dire quelques mots ; c’est à moi qu’il appartient de défendre l’honneur de cette dame. Cette même nuit dont il est question, une femme avec laquelle je me serais marié, si depuis la Parque cruelle n’eût tranché le fil de ses jours, était allée rendre visite à doña Léonor. Moi, je suivis ses pas, et j’entrai dans la maison de doña Léonor sans qu’elle pût s’y opposer. Alors arriva don Gutierre. Aussitôt doña Léonor, éperdue, m’ordonna de me retirer dans une pièce voisine. J’obéis… maudit soit celui (quoique je ne veuille pas me maudire) qui écoute les vaines craintes d’une femme ! J’entendis bientôt la voix de don Gutierre et les pas qui approchaient. Je m’imaginai qu’il était le mari de la maîtresse de la maison, et je pris la fuite. Je ne devais pas moins à l’honneur compromis d’une dame. Mais puisque aujourd’hui je vois que don Gutierre n’était pas le mari de doña Léonor, et qu’elle n’a pas manqué à ce qu’elle est, que votre majesté m’accorde le champ où je défende une si juste, si noble et si belle cause. La loi le concède aux chevaliers.


don gutierre.

Je me présenterai. En quel lieu ? à quelle heure ?


don arias, mettant la main sur son épée.

Marchons !


don gutierre, de même.

Je vous suis !


le roi.

Comment ! vous mettez la main sur vos épées en ma présence ! Vous avez donc oublié tout respect ? Il y a donc de la fierté là où je suis ? (Il appelle.) Holà ! hommes d’armes ! (Entrent des soldats.) Qu’on les emmène prisonniers, et qu’on les mette à la Tour ! — Remerciez-moi l’un et l’autre de ce que je ne vous châtie pas autrement.

Il sort.

don arias.

Si Léonor a perdu par moi sa renommée, elle la retrouvera par moi aussi. On ne m’accusera pas d’avoir mal défendu l’honneur d’une dame.


don gutierre.

Ce qui m’afflige, ce n’est pas de voir le roi si sévère et si cruel ; ce qui m’afflige, c’est de ne pas te voir aujourd’hui, ô Mencia !

Don Arias et don Gutierre sortent, emmenés par les soldats.

l’infant, à part.

Voila don Gutierre prisonnier ! Cette nuit, parti sous le prétexte d’une chasse, je verrai celle que j’aime. (Haut.) Viens avec moi, don Diègue. (À part.) Je serai vainqueur ou je périrai.

L’Infant et don Diègue sortent.

doña léonor, seule.

Grands dieux, je me meurs ! — Ingrat, perfide et traître, sans loi et sans foi, daigne le ciel me venger de l’injure que tu as faite à mon honneur ! Puisses-tu souffrir les mêmes maux que je souffre, et mourir pareillement déshonoré ! — Hélas ! hélas !… amen ! amen !


JOURNÉE DEUXIÈME.


Scène I.

Un jardin ; il est nuit.
L’INFANT et JACINTHE entrent en marchant à tâtons.

jacinthe.

Doucement ! Pas de bruit !


l’infant.

À peine si je pose le pied sur le sol, à peine si je respire.


jacinthe.

Vous voici au jardin. Et comme don Gutierre est en prison et que la nuit vous favorise de ses ténèbres, n’en doutez pas, monseigneur, vous obtiendrez tout ce que votre altesse désire. Ce sera là une douce victoire.


l’infant.

Jacinthe, si la liberté que je t’ai promise te semble une trop faible récompense pour un si grand service, demande davantage et tu l’auras. Je te dois plus que la vie, je te dois la joie et le bonheur de mon âme.


jacinthe.

C’est ici que ma maîtresse a coutume de venir. Elle passe d’ordinaire une partie de la nuit sous ce berceau.


l’infant.

Tais-toi, tais-toi ; je crains que le vent ne nous écoute, et que l’écho ne trahisse nos paroles.


jacinthe.

Je vous laisse ; moi, afin que mon absence ne réveille aucun soupçon, je vais de ce côté.

Elle sort.

l’infant.

Amour, amour, protége-moi ! Que ce feuillage épais me cache à les yeux ! — Je ne suis pas le premier dont le feuillage des bois ait favorisé les amours. C’est ainsi qu’autrefois le chasseur Actéon contempla les charmes de Diane.

Il s’éloigne.
Entrent DOÑA MENCIA, JACINTHE et THÉODORA.

doña mencia, appelant.

Silvia ! Jacinthe ! Théodora !


jacinthe.

Que voulez-vous, madame ?


doña mencia.

Apportez-moi des flambeaux. — Mais non, venez toutes. Essayons de faire diversion à l’ennui qui m’accable. Don Gutierre ne rentre pas, Théodora !


théodora.

Plaît-il, madame ?


doña mencia.

Chante-moi quelque chose afin de dissiper ma tristesse.


théodora.

Voulez-vous une romance ?


doña mencia.

Ce que tu voudras ; cela m’est égal.

Elle s’étend sur une chaise longue et s’endort.

théodora.

Voyons si ma guitare est d’accord.

Elle accorde sa guitare.

jacinthe.

Ne chante pas, Théodora. Vois, déjà la fatigue l’a plongée dans le sommeil. Gardons-nous de la réveiller.


théodora.

Pourtant ma guitare allait bien.


jacinthe.

Ce sera pour une meilleure occasion. Retirons-nous. (À part.) Oh ! combien de fois le plus brillant honneur a été terni par l’entremise d’une servante[2] !

Jacinthe, Théodora et Silvia sortent.
Entre L’INFANT.

l’infant.

Elle est seule ! Je ne puis désormais douter de mon bonheur ; l’heure et le lieu m’en empêchent. Elle dort. (Il appelle à voix basse.) Mencia ! belle Mencia ! adorable Mencia !


doña mencia, se réveillant.

Dieu me protège !


l’infant.

N’ayez pas peur.


doña mencia.

Qui est la ?


l’infant.

C’est moi, madame.


doña mencia.

Que prétendez-vous ? — Quelle audace !


l’infant.

Une audace qui se comprend et s’excuse après tant d’années de regrets et de douleurs.


doña mencia.

Quoi ! seigneur…


l’infant.

Ne vous troublez pas.


doña mencia.

Vous avez osé…


l’infant.

Calmez-vous.


doña mencia.

Pénétrer ainsi…


l’infant.

Remettez-vous.


doña mencia.

Dans ma maison. — Et vous n’avez pas craint de détruire la réputation d’une femme, d’offenser un vassal généreux et illustre ?


l’infant.

J’ai suivi votre conseil. Vous m’avez conseillé tantôt d’écouter la justification de cette dame, et je suis venu ici afin de voir ce que vous me direz pour excuser votre inconstance.


doña mencia.

Hélas ! oui, la faute en est à moi. Mais si j’ai parlé de me justifier, que votre altesse le sache, j’obéissais alors à la voix de l’honneur. — Mais je ne pensais pas… je ne voulais pas vous revoir à cette heure, en ce lieu.


l’infant.

Croyez-vous donc, madame, que j’ignore les égards que je dois à votre nom et à votre vertu ? J’ai quitté Séville sous le prétexte d’une chasse ; mais je ne songeais pas à m’attaquer aux oiseaux de l’air. C’est à vous que j’en voulais, ô ma blanche tourterelle[3] !


doña mencia.

Oui, seigneur, vous n’avez que trop raison de me comparer à cet oiseau timide. On raconte que quand il est poursuivi par les faucons royaux et qu’il fuit devant eux à tire d’aile, un secret instinct lui désigne celui qui parmi eux lui donnera la mort, et qu’alors, en le voyant s’approcher, il frémit, il frissonne et tremble. De même moi, seigneur, en vous voyant, je suis saisie d’effroi et d’épouvante, parce que j’ai un secret pressentiment que c’est vous, vous, seigneur, qui me tuerez !


l’infant.

Ne vous abandonnez pas à ces craintes, madame.


doña mencia.

Au nom du ciel ! laissez-moi.


l’infant.

Je suis venu pour vous parler. Cette occasion, souhaitée si longtemps, elle ne m’échappera pas par ma faute.


doña mencia.

Et le ciel le souffrirait ! — Je vais crier.


l’infant.

Vous vous perdriez vous-même.


doña mencia.

De grâce, éloignez-vous !


l’infant.

Ne me l’ordonnez pas, je vous en conjure, — doña Mencia !


doña mencia.

Par pitié, don Henri !


don gutierre, du dehors.

Tiens l’étrier, Coquin, et frappe à cette porte.


doña mencia.

Ô ciel ! grand Dieu ! — Mes pressentimens ne me trompaient pas ; la fin de mes jours est venue. Voilà don Gutierre !


l’infant.

Malheureux que je suis !


doña mencia.

Hélas ! que deviendrai-je s’il vous trouve avec moi ?


l’infant.

Que faire ?


doña mencia.

Cachez-vous.


l’infant.

Moi, me cacher !


doña mencia.

C’est bien le moins que vous deviez à l’honneur d’une femme. — Vous ne pouvez plus sortir. Mes servantes, sans savoir ce qu’elles faisaient, ont ouvert et refermé la porte. Vous ne pouvez plus sortir maintenant.


l’infant.

Commandez, j’obéis.


doña mencia.

Retirez-vous dans ce cabinet qui donne dans ma chambre.


l’infant.

Je n’ai jamais su jusqu’à présent ce que c’était que la crainte. Oh ! comme un mari offensé doit être redoutable.

Il se cache.

doña mencia.

Si une femme innocente éprouve mes terreurs, Dieu puissant, comme une femme coupable doit trembler !


Scène II.

Une chambre.
Entrent DOÑA MENCIA, DON GUTIERRE et COQUIN.

don gutierre.

Ô mon bien, ma chère vie ! laisse-moi te presser mille et mille fois contre mon sein.


doña mencia.

Je ne m’attendais pas, seigneur, à… Je me réjouis, seigneur…


don gutierre.

Tu ne diras pas que je ne suis pas venu te voir.


doña mencia.

C’est une véritable surprise d’un amant constant et fidèle.


don gutierre.

Bien que je sois ton époux, je n’ai pas cesse de t’aimer comme un amant. Non, mon bien, ma chère vie, c’est toujours la même tendresse et la même adoration.


doña mencia.

Vos bontés me confondent.


don gutierre.

Heureusement pour moi que l’alcayde à la garde duquel on m’a confié est mon parent et mon ami. Sans lui je gémirais loin de toi dans ma prison. Quelle reconnaissance je lui dois ! il m’a permis de te voir !


doña mencia.

Je suis également son obligée ; en vous accordant la liberté, c’est une grâce qu’il m’a faite.


don gutierre.

Oh ! redis-moi encore ces paroles charmantes qui me consolent de mes peines.


doña mencia.

Je disais, seigneur, que je suis plus que vous encore obligée à l’alcayde… parce que je vous vois.


don gutierre.

Ô ma vie ! ô mon âme !


coquin.

Ma foi, madame, vous ne risquez rien de bien caresser aujourd’hui le pauvre prisonnier et de lui laisser baiser votre main tant qu’il voudra ; car je ne sais pas trop s’il peut se promettre longtemps ces douceurs.


doña mencia.

Que dis-tu là ?


don gutierre.

Des folies.


coquin.

Non pas, monseigneur, ce ne sont pas des folies que je dis là. Mais, madame, ne vous inquiétez pas par avance. Je suis très-bien avec le roi ; il m’aime à la rage, et je vous garantis qu’il sera indulgent envers le maître en faveur de l’écuyer.


don gutierre.

Tais-toi, mauvais plaisant.


coquin.

Je n’ai plus qu’un mot à dire ; c’est que, madame, nous avons tant galopé, galopé pour arriver ici de bonne heure, que mon maître doit avoir faim, et si vous lui donnez quelque chose, je profiterai de l’occasion.


doña mencia, à don Gutierre.

Il me sera difficile de vous bien traiter, car je ne vous attendais pas, et vous m’avez prise au dépourvu. Néanmoins je vais préparer le souper.


don gutierre.

Appelez une esclave.


doña mencia.

Je suis la vôtre, moi, monseigneur, et je cours vous servir. (À part.) Sauvons par un coup hardi, s’il est possible, mon honneur. Que le ciel me soit en aide !

Elle sort.

don gutierre.

Toi, Coquin, ne t’éloigne pas, fais trêve un peu à tes extravagances, et songe qu’il faut que nous soyons de retour à la prison avant le jour. Il ne tardera pas à paraître. Tu peux rester ici avec moi.


coquin.

Je songe, au contraire, à vous conseiller une ruse, une ruse de guerre, la ruse la plus curieuse, la plus étonnante que jamais l’imagination des hommes ait inventée. Votre vie en dépend. C’est là une ruse, une excellente ruse !


don gutierre.

Et quelle est-elle, voyons ?


coquin.

Elle a pour but de vous faire sortir de prison sain et sauf.


don gutierre.

Et comment ?


coquin.

Par un moyen à moi connu.


don gutierre.

Et quel moyen ?


coquin.

C’est de ne pas y retourner.


don gutierre.

Finis, misérable.


coquin.

Il n’y a pas de misérable qui tienne. Il est évident que, comme vous êtes sorti sain et sauf de prison, si vous n’y retournez pas, vous en serez sorti sain et sauf.


don gutierre.

Vive Dieu ! sot vilain, tu mériterais mille morts. Quoi ! tu me conseilles une action aussi honteuse, sans considérer ce que je dois à la confiance de l’alcayde ! tu veux que je manque à ma parole ! tu veux que je sois cause qu’il ait trahi la sienne ! — Non, j’irai, j’irai me remettre entre ses mains, et au plus tôt.


coquin.

Je vois que vous ne connaissez pas l’humeur du roi.


don gutierre.

Il n’importe.


coquin.

Quant à moi qui la connais, monseigneur, et qui ne trouve pas de honte à ne pas retourner à la prison, et qui n’ai pas donné ma parole, et pour qui personne n’a donné la sienne, — vous approuverez, je l’espère, que je ne vous accompagne pas cette fois et que je vous laisse aller tout seul.


don gutierre.

Comment ! tu ne reviendrais pas ! tu m’abandonnerais !


coquin.

Vous n’avez pas besoin d’écuyer en prison, je pense.


don gutierre.

Et que dirait-on de toi, malheureux ?


coquin.

Je me moque des discours ! — Voulez-vous, par hasard, que je me laisse mourir par vaine gloire ? pour soutenir ma réputation ? pour que l’on vante ma fidélité quand je ne serai plus là pour jouir de ces éloges ? Fi donc ! — Si l’on vivait deux fois de suite, monseigneur, je ferai volontiers pour vous le sacrifice de ma première vie, je vous le jure ; mais comme on ne vit qu’une fois, et qu’après en voila pour des siècles, je tiens bon, et je vivrai ma vie jusqu’à la fin. Ainsi soit-il !

Entre DOÑA MENCIA.

doña mencia.

Seigneur ! seigneur ! au secours !


don gutierre.

Dieu me protège ! Qu’est-il arrivé ? qu’y a-t-il ?


doña mencia.

Un homme…


don gutierre.

Un homme !… un homme, dites-vous ? où est-il, cet homme ?


doña mencia.

Je l’ai trouvé caché dans mon appartement… 11 était debout… enveloppé dans son manteau jusqu’aux yeux… Je n’ose plus y retourner…


don gutierre.

Quoi !… un homme ! un homme ici ! Je ne sais quelle secrète épouvante a saisi mon cœur. — Vous l’avez vu, cet homme ?…


doña mencia.

Je l’ai vu, seigneur.


don gutierre.

Et moi je vais le voir. (À Coquin.) Prends ce flambeau.


coquin.

Moi, seigneur ?


don gutierre.

Prends, te dis-je.


coquin.

Mais, seigneur, peut-être qu’il n’y a personne.


don gutierre.

Ne crains rien, puisque tu viens avec moi.


doña mencia.

Ne pressez point ce vilain lâche. Tirez votre épée, je marche devant vous. (Elle prend le flambeau et le laisse exprès tomber à terre.) mon Dieu ! le flambeau m’est échappé !


don gutierre.

Il ne manquait plus que cela !

Entrent L’INFANT et JACINTHE, qui traversent la chambre.

don gutierre.

Mais j’irai sans lumière.

Il sort.

l’infant.

Où me mènes-tu, Jacinthe ?


jacinthe.

Suivez-moi sans peur ; je connais bien la maison.

L’Infant et Jacinthe sortent.

coquin, à part.

Où irai-je, moi ?


don gutierre, rentrant, à part.

Il me semble avoir entendu un homme.


coquin, à part.

Si je me cachais dans l’armoire ?


don gutierre, rencontrant Coquin.

Holà ! je le tiens !

Il le prend au collet.

coquin.

Mais, monseigneur…


don gutierre.

Ne bougez pas


coquin.

Vous vous trompez, monseigneur !


don gutierre.

Vive Dieu ! je ne te lâche pas que je ne sache qui tu es !… et ensuite je t’étrangle.


coquin.

En vérité, c’est moi, je vous jure !


doña mencia, à part.

Dieu puissant ! Jésus ! Jésus ! c’est l’infant qu’il a rencontré ! — Quelle horrible position !…


don gutierre, criant.

Eh bien ! un flambeau ! la lumière !

Entre JACINTHE, un flambeau à la main

jacinthe.

La voila ! la voilà !… Un peu de patience. ?…


don gutierre.

Avance donc !


jacinthe.

Il faut voir quel est cet homme.


coquin.

Eh ! seigneur, c’est moi !


don gutierre.

Quelle mauvaise plaisanterie !


coquin.

Je vous le disais bien, monseigneur, que c’était moi.


don gutierre.

J’entendais bien que tu me parlais ; mais j’en croyais tenir un autre. (À part.) Il y a là-dessous, ô mon âme ! quelque profond mystère.


doña mencia, bas, à Jacinthe.

Eh bien ! est-il parti ?


jacinthe, de même.

Oui, madame.


doña mencia, à don Gutierre.

Voilà le résultat de votre absence. Les voleurs auront su que vous étiez dehors, — et cela les aura encouragés.


don gutierre.

Je vais visiter la maison. (À part.) Mais je tremble de découvrir la vérité ; il y a là-dessous quelque horrible mystère.

Il sort.

jacinthe.

Ç’a été bien hardi à vous, madame, de vous décider à cette action.


doña mencia.

J’y ai trouvé mon salut.


jacinthe.

Comment avez-vous pu vous y décider ?


doña mencia.

Par la raison que si je n’eusse rien dit et que don Gutierre se fût aperçu de quelque chose, — il aurait pu croire que j’étais la complice de l’infant ; et puis je n’avais que ce moyen de le sauver. — Tu vois, le ciel m’a protégée.

Entre DON GUTIERRE ; il tient un poignard à la main et le regarde avec attention.

don gutierre, à part.

Ce poignard si riche n’est pas l’arme d’un homme obscur. (Il le cache sous son manteau.) Ô ma chère Mencia ! vous avez été abusée par une vaine illusion. J’ai visité toute la maison du haut en bas, et je n’ai pas même aperçu l’ombre d’un homme. (À part.) Hélas ! je cherche à me tromper moi-même, car ce poignard soulève en mon sein mille soupçons, mille terreurs. Mais le moment n’est pas venu encore. (Haut.) Mencia, mon cher bien, ma chère épouse, voici le jour qui commence à paraître à l’horizon ; il faut que je parte. Je regrette vivement d’être obligé de te laisser, — de te laisser ainsi toute émue, après cette aventure ; mais il le faut.


doña mencia.

Vous ne m’embrassez pas, monseigneur ?


don gutierre.

Je ne l’aurais pas oublié, ma chère vie.

Il va pour l’embrasser, et il montre, sans le vouloir, sa main qui tient le poignard.

doña mencia, effrayée.

Ah ! seigneur. — Quoi ! vous voulez me tuer ! Grâce, je vous prie ! Je ne vous ai point offensé !… Grâce ! grâce, monseigneur !


don gutierre.

Pourquoi ce trouble, Mencia ? — Remettez-vous, mon bien, mon épouse, ma vie, mon âme !


doña mencia.

C’est que, monseigneur, en vous voyant armé de ce poignard, je me suis imaginée que vous m’en portiez un coup, et que je tombais ici blessée, et que je mourais baignée dans mon sang.


don gutierre.

Moi, vous frapper ! — Au moment de visiter la maison j’ai tiré ce poignard de son fourreau.


doña mencia.

Quelle folle idée j’avais la !


don gutierre.

Oui, une idée bien folle, en effet.


doña mencia.

Je ne vous ai jamais offensé, n’est-il pas vrai ?


don gutierre.

Non, certes, jamais. — (À part.) Comme elle s’excuse mal a vec tout son esprit !


doña mencia.

C’était sans doute ma tristesse qui m’offrait ces noires images.


don gutierre.

Il faut la chasser au plus vite.


doña mencia.

Est-ce que vous partez, seigneur ?


don gutierre.

Je devrais être déjà loin.


doña mencia.

Reviendrez-vous bientôt ?


don gutierre.

Si je puis, ce soir.


doña mencia.

Que le ciel vous accompagne !


don gutierre.

Adieu, Mencia !


doña mencia, à part.

Les forces m’abandonnent !


don gutierre, à part.

Ô mon honneur ! mon honneur ! nous avons de quoi causer beaucoup tous deux seul à seul !


Scène III

La place du palais.
Entrent LE ROI et DON DIÈGUE ; ils sont enveloppés dans un manteau de couleur et ils tiennent une épée à la main.

le roi.

Tenez cette épée, don Diègue.


don diègue.

Vous rentrez bien tard, sire.


le roi.

J’ai couru toute la nuit à travers les rues de la ville. On parle beaucoup des incidens, des aventures qui se passent la nuit à Seville. J’ai voulu voir les choses par moi-même, afin de mieux savoir ce qu’il convient de faire pour mettre l’ordre ici.


don diègue.

Je ne puis que vous approuver, car un roi doit être un argus veillant toujours sur son royaume. Les deux yeux que l’on a peints sur votre sceptre sont l’emblème de votre vigilance. Mais qu’a vu votre majesté ?


le roi.

J’ai vu des galans cachés, des dames voilées, des musiciens, des bals, des fêtes, — et bien d’autres choses curieuses. J’ai vu aussi un nombre infini de bravaches. Mais il n’y a rien qui m’ennuie comme de voir de ces bravaches qui, dit-on, forment ici une espèce de corporation. Pour que ces dignes seigneurs ne me reprochent pas un jour de leur avoir refusé ma protection, j’ai eu la fantaisie de les examiner, et j’ai mis seul à l’épreuve, dans une rue, une troupe de bravaches[4].


don diègue.

Votre majesté s’est bien exposée.


le roi.

Nullement, don Diègue ; au contraire, ce n’a été qu’un jeu.


don diègue.

Cependant ces bravaches sont, dit-on, redoutables.


le roi.

N’en croyez rien. Dès qu’ils m’ont vu marcher sur eux avec une épée, ils ont pris la fuite ; plus d’un en fuyant a laissé tomber à terre son diplôme.


don diègue.

Quel diplôme ?


le roi.

Son diplôme de bravache.

Entre COQUIN.

coquin.

Je n’ai pas voulu accompagner mon maître à la Tour. J’ai préféré rester dehors afin de savoir fidèlement ce que l’on dit de sa prison. — Mais j’aperçois le roi, ce me semble.


le roi.

C’est vous, Coquin ?


coquin.

Oui, sire.


le roi.

Comment va ?


coquin.

Je vous ferai la réponse des étudians.


le roi.

Quelle réponse ?


coquin.

De corpore, bene ; mais de pecuniis, male[5].


le roi.

Alors dites-nous quelque chose. Vous n’avez pas oublié que j’ai toujours cent écus à votre service.


coquin.

Que voulez-vous que je vous dise ? que je suis en train de ruminer une comédie où vous pourriez jouer le principal rôle, parce qu’elle sera intitulée : Le Roi des écus.


le roi.

Mauvais.


coquin.

Eh bien ! voici un conte. J’ai rencontré ce matin un chapon, lequel portait soigneusement suspendu au cou un sachet qui contenait les titres de noblesse de sa chaponnerie. Je me suis approché de lui avec le respect que l’on doit à un chapon, et…


le roi.

Assez, vilain drôle.


coquin.

Eh bien ! sire, là, sans détour, riez, je vous en prie. Je ne vous demande pas un château, une maison ; je ne vous demande pas des prés, des champs, des vignes ; je vous demande seulement de rire une fois par jour quand je vous parle. Riez, sire, de grâce.


le roi.

Je rirai dans un mois.


coquin.

Avant cela, j’espère. Mais pour aujourd’hui tous mes efforts sont inutiles. Le rire ne dépend pas de la gaieté du conteur, il dépend de la bonne humeur de l’auditoire.

Entre L’INFANT.

l’infant.

Daignez me donner la main, sire.


le roi.

Comment vous trouvez-vous, infant ?


l’infant.

Je me trouve bien, sire, puisque votre majesté est contente. — J’aurais une grâce a solliciter.


le roi.

Je devine de quoi il s’agit. Don Arias est votre confident, et don Gutierre vous a donné dernièrement l’hospitalité. En votre considération je leur pardonne à tous deux pour cette fois. Ce que j’en fais est pour vous seul, don Henri. — Allez à la Tour, don Diègue, et dites de ma part à l’alcayde qu’il délivre les prisonniers.


don diègue.

J’y vais de ce pas, sire.

Il sort.

le roi.

Adieu, infant ; remerciez-moi.


l’infant.

Ah ! sire, quelle reconnaissance !… (Le roi sort.) Insensé que je suis d’avoir si mal exprimé mon désir ! Je voulais seulement la grâce de don Arias, et j’obtiens malgré moi celle de don Gutierre. — Ô ciel ! donne-moi la patience de supporter ce contre-temps ! — (Apercevant Coquin.) Comment, Coquin, tu étais là ?


coquin.

Plût à Dieu que j’eusse été en Flandre !


l’infant.

M’aurais-tu entendu, par hasard ?


coquin.

Non pas, je songeais à mes affaires et au roi.


l’infant.

Pourquoi songes-tu au roi ?


coquin.

Parce que le roi est le plus prodigieux de tous les animaux.


l’infant.

Qu’est-ce que cela signifie ?


coquin.

Cela signifie que de tous les animaux il n’y a que le roi qui manque à la destination de la nature. — Voyez plutôt : le lion rugit, le taureau mugit, l’âne brait, le cheval hennit, l’oiseau chante, le chien aboie, le chat miaule, le loup hurle, le cochon grogne, l’homme doit rire, et le roi ne rit jamais. Il serait plus facile, hélas ! de m’arracher mes grosses dents que de lui arracher de la bouche un sourire.

Il sort.
Entrent DON GUTIERRE et DON ARIAS, conduits par DON DIÈGUE.

don diègue.

Voici les prisonniers, seigneur.


don gutierre.

Recevez mes remerciemens, illustre infant de Castille.


don arias.

Et les miens, monseigneur, que je mets à vos pieds avec mon dévouement.


l’infant.

C’est le roi que vous devez l’un et l’autre en remercier ; je n’ai eu d’autre mérite que de lui demander votre grâce.


don gutierre.

Nous ne pouvions souhaiter une protection plus puissante.


don arias.

Non, certes.


don gutierre, à part.

Ciel ! que vois-je ? — Dieu ! comme son épée ressemble à ce poignard !


l’infant.

Donnez-vous la main l’un à l’autre.


don arias.

Voici la mienne.


l’infant.

Et vous, don Gutierre ?


don gutierre.

Que commandez-vous, seigneur ?


l’infant.

Votre main à don Arias.


don gutierre.

La voici.


l’infant.

Vous êtes tous deux de nobles cavaliers. Il faut que vous soyez amis tous deux. Et celui qui trouvera que cela n’est pas bien, qu’il me le dise ! — Il m’aura pour ennemi.


don gutierre.

Ce n’est pas moi, seigneur, qui m’exposerai volontiers au malheur de vous avoir pour ennemi. — Je souhaiterais, au contraire, que votre altesse fût convaincue de la sincérité de mon respectueux attachement, et je prie le ciel de permettre que je ne vous rencontre jamais en un tel lieu et à une telle heure que je risque de vous combattre sans avoir eu le loisir de reconnaître qui vous êtes. Car, seigneur, ce serait un grand chagrin pour moi, oui, un grand chagrin ! Vous n’en doutez pas, seigneur.


l’infant, à part.

Ces paroles renferment de vagues soupçons. (Haut.) Venez avec moi, don Arias, j’ai à vous parler.


don arias.

Je vous suis, seigneur.


l’infant.

Adieu, don Gutierre.


don gutierre.

Je salue votre altesse et la remercie de nouveau.

L’Infant et don Arias sortent.

don gutierre, seul.

L’infant ne m’a rien répondu. Il aura compris, sans doute, qu’il n’avait rien à me répondre. — Je suis seul à présent, je puis me plaindre ; mais, hélas ! je ne puis me consoler. — Ah ! Dieu, comment osé-je rappeler à mon souvenir tant d’ennuis qui m’accablent, tant de peines qui m’assiègent, tant d’outrages qui me tuent ! — Maintenant, mon honneur, vous permettrez qu’un infortuné pleure dans une aussi cruelle situation. — Pleurez, mes yeux, pleurez sans honte !… — Maintenant, mon honneur, maintenant il est temps de montrer que vous savez mener de front la valeur et la prudence. Cessons de nous plaindre, parce que l’on se distrait de ses peines en se plaignant, et que j’ai besoin d’examiner sincèrement et froidement ma position. Voyons ce qui en est. — Je ne veux pas m’abuser, grand Dieu ! non, je ne veux pas m’abuser ; mais peut-être mon imagination effarouchée s’est-elle forgé des chimères, des monstres que la réflexion dissipera. — Je suis arrivé la nuit à ma maison… Très-bien ! mais on m’a ouvert la porte aussitôt, et ma femme était calme et tranquille. — Il y avait un homme chez moi… Oui ! mais elle m’en a prévenu elle-même ; elle m’en a averti la première. — Le flambeau s’est éteint !… Oui ! mais cela arrive tous les jours… Il n’y a rien là de si extraordinaire, de si merveilleux, un flambeau qui s’éteint ! — J’ai trouvé un poignard dans une chambre !… Oui ! mais j’ai des amis qui peuvent avoir perdu chez moi un poignard depuis long-temps, des domestiques à qui ce poignard pourrait, à la rigueur, appartenir, qu’ils l’aient trouvé ou volé. — Mais ce poignard s’appareille avec l’épée de l’infant… Oui ! voilà ma douleur !… Et pourquoi encore ? Ce poignard n’a rien en soi de si précieux qui oblige à croire qu’il soit celui de l’infant de Castille. Ou le même ouvrier qui a fabriqué son épée peut avoir fabriqué deux poignards semblables… ou lui-même enfin peut avoir donné son poignard à quelqu’un ! — Eh bien ! allons plus loin. Supposons que ce poignard soit celui de l’infant, que l’infant soit venu dans ma maison, qu’il ait perdu cette arme dans la chambre de ma femme, le soir, la nuit !… Eh bien ! est-ce que Mencia est nécessairement coupable pour cela ?… est-ce que l’infant ne peut pas s’être introduit seul chez moi, ou avoir séduit quelque servante ?… — Oh ! que je me félicite d’avoir trouvé à tout une excuse ! Ainsi, finissons ces discours, puisque la conclusion en est sans cesse que ma femme est celle qu’elle est, et que moi je suis celui que je suis. Rien n’est capable d’altérer la pureté de son innocence ; un nuage passe devant le soleil, le soleil n’est point souillé pour cela. — Ô mon honneur ! j’ai beau me rassurer, vous êtes en péril ; chaque instant peut vous être funeste, à chaque instant vous risquez de périr. Il faut donc que je veille sur vous, mon honneur ! Et puisque dans les maladies graves les premiers accidens sont les plus dangereux, et qu’on y doit porter remède au plus tôt, voici ce que le médecin de son honneur dit et ordonne : — D’abord que l’on veillera sur la maison, de peur qu’une seconde fois la contagion n’y pénètre. — Ensuite, que l’on observera la diète du silence, pour qu’il n’y ait point de paroles d’impatience prononcées. — Ensuite, que l’on emploiera auprès de cette femme les soins, les assiduités, les flatteries, les caresses et l’amour ; car les reproches, les mépris, les injures, loin de guérir cette femme souffrante, augmenteraient son mal. — En conséquence, cette nuit j’irai secrètement à ma maison, j’y entrerai secrètement, je verrai en secret où en ait la maladie ; et je dissimulerai, s’il est possible, ma peine, ma douleur, mon offense, mon délire et ma jalousie… Ma jalousie, ai-je dit !… Je suis fou ! — Pourquoi un pareil mot est-il tombé de mes lèvres. Il serait capable de me tuer, comme on raconte de la couleuvre que souvent elle a péri de son propre venin ! — De la jalousie ! de la jalousie !… Non ! non !… hélas ! hélas !… quand un mari infortuné a laissé naître dans sa poitrine cet ulcère redoutable, — alors il n’y a plus qu’un seul remède pour celui qui veut être le médecin de son honneur. Partons !

Il sort.

Scène IV.

Une promenade.
Entrent DON ARIAS et DOÑA LÉONOR.

don arias.

Ne pensez point, belle Léonor, que mon absence m’ait fait oublier la dette sacrée que j’ai contractée envers votre réputation. Loin de là, votre débiteur se présente à vous, non pas pour s’acquitter, car il serait trop présomptueux à lui de penser qu’il puisse satisfaire à une pareille obligation, mais pour vous dire qu’il n’a cessé de reconnaître qu’il est et qu’il sera toujours votre débiteur.


doña léonor.

C’est moi, seigneur don Arias, qui suis et qui serai toujours votre obligée ; vous n’en douteriez plus si nous réglions nus comptes. Il est vrai que vous m’avez enlevé un amant qui devait être mon époux ; mais, qui sait ? peut-être que par l’événement vous avez amélioré mon sort ; car il vaut mieux encore pour une femme vivre, comme je vis, sans renommée, que de vivre sous la loi d’un époux qui l’abhorre. Quoi qu’il en soit, je ne me plaindrai jamais de vous ; je ne me plains que de moi et de mon étoile.


don arias.

Je vous en supplie, belle Léonor, ne m’excusez pas ; c’est m’ôter toute espérance. Oui, permettez qu’ici je vous le déclare ; je vous aime, et mon ambition ne prétend a rien moins qu’à réparer le tort que je vous ai causé. Puisque j’ai été la cause de vos peines et que avez perdu un époux par ma faute, je désire vivement que vous consentiez à retrouver en moi un époux.


doña léonor.

Seigneur don Arias, j’estime ainsi que je le dois une offre aussi flatteuse, et j’en conserverai le souvenir précieusement ; mais soufrez que je vous dise avec sincérité qu’il m’est impossible de l’agréer, quelque glorieuse qu’elle me soit. Car si c’est à cause de vous que j’ai été délaissée par don Gutierre, et qu’il me vît maintenant vous donner ma main, n’aurait-il pas, sur les apparences, quelque droit de penser qu’il m’a abandonnée avec justice ? ne serait-il pas excusé par tout le monde ? ne dirait-on pas qu’il a eu raison dans ses mépris ? Non, seigneur, j’estime si fort le droit de me plaindre justement, que je ne veux pas que rien excuse celui dont je me plains ; je ne veux pas que l’on croie qu’il a bien agi, celui qui s’est mal conduit à mon égard.


don arias.

C’est une frivole et subtile réponse que cela, belle Léonor. Alors même que cette union viendrait à vous convaincre d’une ancienne liaison avec moi, elle la légitimerait en même temps. Il est bien plus triste pour vous que l’homme qui a cru à votre offense n’en voie pas la réparation.


doña léonor.

Ces conseils, don Arias, ne sont pas d’un amant prudent et sage. Ce qui a été offense autrefois ne cesserait pas d’être une offense, et votre renommée, à vous aussi, souffrirait d’une telle conduite.


don arias.

Comme je sais quelle est la noblesse de votre cœur, je serai toujours satisfait d’avoir eu l’occasion de vous parler. — J’ai connu en ma vie un amant à moitié fou, scrupuleux au dernier point, et jaloux comme on ne l’est pas, qui aurait mérité d’être puni par le ciel dans son mariage. Don Gutierre le connaît mieux que moi encore ; don Gutierre qui, après s’être si fort effarouché pour avoir rencontré un homme dans la maison de sa maîtresse, ne s’effarouche pas aujourd’hui en voyant ce qui se passe dans sa propre maison,


doña léonor.

Seigneur don Arias, il m’est impossible de vous écouter davantage ; car en ce que vous dites, ou vous êtes trompé vous-même, ou vous cherchez à me tromper. Don Gutierre est un tel cavalier, que, dans quelques circonstances qu’il se trouve, il saura toujours agir et parler comme il le doit ; un tel cavalier, que jamais il ne souffrira d’injures de personne, non pas même d’un infant de Castille. Si vous avez pensé qu’avec cela vous flatteriez mon ressentiment, vous avez mal pensé, don Arias. Vous l’avouerai-je ? vous avez beaucoup perdu dans mon esprit ; car si vous eussiez été vraiment noble, vive Dieu ! vous n’auriez pas ainsi parlé de votre ennemi. — Pour moi, bien que don Gutierre m’ait publiquement outragée, et que je sois toujours prête à le tuer de ma main, loin de dire de lui le moindre mal, il est un homme, je le déclare, plein de loyauté et d’honneur. Sachez cela, don Arias.

Elle sort.

don arias, seul.

Voilà une femme qui a de dignes sentimens, et qui m’a donné une bonne leçon. J’en profiterai. Je vais de ce pas trouver l’infant, et je le prierai de se choisir un autre confident pour ses amours. — Le jour disparaît, ne tardons pas. Non, quoi qu’il puisse m’en coûter, et dussé-je périr, non, je ne l’accompagnerai pas à la maison de don Gutierre.

Il sort.

Scène V.

Un jardin. — La nuit.
Entre DON GUTIERRE.

don gutierre.

Me voici arrivé chez moi sans que l’on m’ait aperçu. Je n’ai pas averti Mencia que le roi m’avait accordé ma liberté ; elle m’aurait attendu, elle aurait pris ses précautions — J’aime la nuit, et son silence, et ses ténèbres ; je l’aime malgré l’effroi secret qu’elle m’inspire ; je l’aime comme le tombeau de la vie humaine ! — Puisque je me suis appelé le médecin de mon honneur, il faut que de lui je prenne soin. — C’est la même heure à laquelle il a eu déjà une crise hier au soir ; voyons si les mêmes symptômes se représenteront aujourd’hui. — Que l’honneur m’inspire, lui pour qui je veille ! J’ai franchi le mur de clôture du jardin pour qu’on ignore ma présence. — Dieu ! quelle folie c’est à l’homme de vouloir connaître son malheur ! — On dit qu’il est impossible à un infortuné de retenir ses pleurs. — Celui qui a dit cela en a menti, trois fois menti ! Je suis le plus infortuné des hommes, et cependant je ne pleure pas. — Voilà le pavillon où elle a coutume de se tenir au commencement de la nuit. Marchons sans bruit ; rien ne doit trahir le pas des soupçons jaloux. (Une décoration s’enlève et l’on voit Mencia endormie.) Ah ! Mencia, adorable Mencia, quels tourmens, quels affreux tourmens tu causes à mon amour ! — Retirons-nous pour cette fois ; mon honneur va bien, il ne court aucun hasard pour aujourd’hui. — Mais quoi ! pas une femme de chambre, pas une servante, pas une esclave auprès d’elle !… Si elle attendait quelqu’un ! — pensée injuste ! ô crainte misérable ! ô infâme soupçon !… — Restons ici cependant. Il m’est impossible de m’éloigner. Je suis curieux de voir où en est la maladie. Éteignons ce flambeau. (Il éteint le flambeau.) Allons près d’elle a travers une double obscurité, privé de la lumière de ce flambeau et de la lumière de ma raison… (Il s’approche.) C’est son voile que je touche !… Quelle suave odeur elle exhale !.. (Il l’appelle et la réveille.) Mencia ! ma chère Mencia !


doña mencia.

Ah ! mon Dieu ! qu’est-ce donc ?


don gutierre.

Ne criez pas.


doña mencia.

Qui êtes-vous ?


don gutierre.

Mon bien chéri, c’est moi ; ne me reconnaissez-vous pas ?


doña mencia.

Si fait, monseigneur, car un autre que vous n’aurait pas eu cette hardiesse.


don gutierre, à part.

Elle m’a reconnu.


doña mencia.

Un autre que vous ne serait pas venu ainsi me surprendre impunément.


don gutierre, à part.

Agréables paroles !


doña mencia.

Un autre que vous qui se serait présenté à moi de la sorte aurait été déchiré par mes mains.


don gutierre, à part.

Oh ! qu’il est doux d’entendre ces menaces, — ces menaces qui me rassurent ! (Haut.) Je suis trop heureux, Mencia, — pourvu que votre émotion se dissipe.


doña mencia.

Hélas ! je tremble.


don gutierre.

Non, calmez-vous.


doña mencia.

Savez-vous qu’il est bien mal au moins d’être venue — à votre altesse !


don gutierre, à part.

Votre altesse ! ciel ! qu’ai-je entendu ? — Elle n’était pas avec moi ! elle était avec l’infant ! douleur !


doña mencia.

Voulez-vous m’exposer au même péril une seconde fois.


don gutierre, à part.

Dieu puissant !


doña mencia.

Pensez-vous que chaque nuit vous pourrez vous cacher ?…


don gutierre, à part.

Jésus ! Jésus !


doña mencia.

Et qu’en éteignant le flambeau vous pourrez sortir en présence de don Gutierre ?


don gutierre, à part.

Ô jalousie ! tue-moi !


doña mencia.

Votre altesse est bien imprudente, bien cruelle.


don gutierre, à part.

Qui suis-je donc, puisque je n’ai pas la force de mourir et que je la laisse vivre ! — Elle ne s’est pas étonnée que l’infant fût venu la trouver seule, au jardin, la nuit ; — elle ne l’a pas renvoyé, elle ne l’a pas repoussé ! Non, elle a craint seulement d’être obligée une seconde fois de l’aider à se cacher ! — Oh ! comment me venger d’un tel outrage ?


doña mencia.

Seigneur, retirez-vous promptement.


don gutierre, à part.

Il est bien temps, grand Dieu !


doña mencia.

Que votre altesse ne se présente plus ici.


don gutierre, à part.

Elle l’engage à revenir !


doña mencia.

Considérez que don Gutierre va arriver.


don gutierre, à part.

Y a-t-il un homme au monde qui pût se contenir ! — Oui, si c’était pour attendre une occasion favorable à sa vengeance.


doña mencia.

Mais, monseigneur, je vous le répète, don Gutierre va rentrer.


don gutierre.

Soyez tranquille, adorable Mencia ; je l’ai laissé occupé ailleurs d’une affaire importante ; et pendant que je m’entretiens avec vous, un ami veille sur moi. — Il ne viendra pas, j’en suis certain.

Entre JACINTHE.

jacinthe, à part.

Il m’a semblé que l’on parlait de ce côté. Qui cela peut-il être ?


doña mencia.

J’ai entendu quelqu’un.


don gutierre.

Que ferai-je, madame ?


doña mencia.

Éloignez-vous, cachez-vous ; mais pas dans ma chambre… Dans quelque coin du jardin.


don gutierre.

J’obéis, madame.

Il sort

doña mencia.

Eh bien !


jacinthe.

Plaît-il, madame ?


doña mencia.

L’air, qui se précipitait à travers ce feuillage, a éteint la lumière. Apporte-moi vite un flambeau.

Jacinthe sort.

don gutierre, rentrant, à part.

Si je reste là, caché, on pourra m’y découvrir, et Mencia verrait bien que j’ai tout entendu. — Et pour qu’elle ne m’offense pas deux fois en même temps, l’une par sa conduite, l’autre par la pensée qu’elle aurait que je la connais et m’y prête, je vais la tromper encore. (À haute voix.) Holà ! holà !… Eh bien ! que fait-on ici ?


doña mencia.

Ah ! c’est lui ! — don Gutierre !


don gutierre.

Comment ! on n’a pas encore allumé à cette heure ?


jacinthe, entrant avec un flambeau.

Voici, monseigneur !


don gutierre.

Ma chère Mencia !


doña mencia.

Ô mon époux bien-aimé !


don gutierre, à part.

Quelle hypocrisie !


doña mencia.

Par où donc êtes-vous entré, monseigneur ?


don gutierre.

J’ai toujours sur moi une clef qui ouvre la poterne. — Mais de quoi vous occupiez-vous là, ma bien-aimée, toute seule ?


doña mencia.

J’arrive au jardin. L’air, comme je passais près de la fontaine, a éteint mon flambeau.


don gutierre.

Je ne m’étonne pas, madame, que l’air ait éteint votre flambeau. Il est si vif, si froid, que si vous vous fussiez endormie en ce lieu il aurait pu éteindre votre honneur.


doña mencia.

Je cherche à vous comprendre, et, malgré mes efforts, je ne vous comprends pas.


don gutierre.

Voici une chose digne de remarque : quand un souffle a éteint un flambeau, un autre souffle le rallume. Mais il n’en est pas ainsi de la vie, il n’en est pas ainsi de l’honneur. La vie ! l’honneur ! hélas !… — une fois éteints ne se rallument plus. C’est pour toujours !


doña mencia.

Évidemment, seigneur, vous donnez à vos paroles un double sens qu’il m’est impossible de saisir. Auriez-vous, par hasard, de la jalousie ?


don gutierre.

Moi, de la jalousie ! moi !… Savez-vous ce que c’est que la jalousie ? Quant à moi, je ne le sais pas ; et si je le savais !…


doña mencia.

Ah ! seigneur !


don gutierre.

Ne craignes rien. — Qu’est-ce que la jalousie ? une illusion, une idée, une folie. — Pour moi, si j’aimais une femme et que j’en fusse jaloux, alors même que ce serait une servante, une esclave, je lui déchirerais la poitrine, j’en tirerais son cœur, puis je le couperais, puis je le mangerais !… Et ensuite, je boirais son sang goutte à goutte avec volupté, avec délices.


doña mencia.

Seigneur ! seigneur ! tous m’effrayez !


don gutierre.

Qu’ai-je dit ? — mon bien, ma joie, mon ciel, ma gloire, ô mon épouse bien-aimée, ô ma chère Mencia, pardonne-moi, je t’en supplie, ces discours insensés ! Je te jure par tes beaux yeux, que je te respecte, que je t’adore, que ma vie est à toi, dépend de toi ; j’avais perdu la raison.


doña mencia.

Vous m’avez bien effrayée.


don gutierre, à part, après un moment de silence.

Point de faiblesse. Puisque je m’appelle le médecin de mon honneur, j’ensevelirai mon déshonneur dans les entrailles de la terre !



JOURNÉE TROISIÈME.


Scène I.

La galerie du palais.
Entrent DON GUTIERRE, LE ROI et des Soldats

don gutierre.

Roi don Pèdre, je voudrais vous parler sans témoins.


le roi., aux soldats.

Allez-vous-en tous ! (Les soldats sortent.) Maintenant, parlez.


don gutierre.

Eh bien ! Atlas castillan qui soutenez sur vos épaules robustes le fardeau pesant de ce globe, je viens mettre à vos pieds ma vie, si toutefois on peut appeler de ce nom une existence toute remplie d’ennuis et de misères. Ne vous étonnez point de ce que je pleure : on dit que l’amour et l’honneur donnent souvent à un homme le triste droit de verser des larmes, et moi j’ai de l’honneur et de l’amour. L’honneur, je l’ai toujours conservé soigneusement comme noble et bien né ; l’amour, je n’y ai pas renoncé en épousant celle que j’aimais. Hélas ! je croyais ne les perdre jamais ni l’un ni l’autre », et voilà qu’un nuage a passé qui a terni la splendeur de mon épouse et l’éclat de ma loyauté. Je ne sais comment vous raconter ma peine : je suis si troublé, et surtout lorsque je pense que celui contre lequel j’implore la rigueur de votre justice est votre frère don Henri ; non pas, sire, que je souhaite du mal à un prince de votre sang, mais afin qu’il apprenne, sire, que je ne suis pas indifférent sur mon honneur. Grâce à ces précautions, j’espère que votre majesté rétablira mon honneur malade ; et si mon infortune voulait qu’elles fussent inutiles et que mon honneur fût en péril, je ne balancerais pas à recourir au dernier remède, je le laverais avec du sang. Ne vous troublez point, sire, je ne parle que du sang qui coule dans mes veines ; car votre frère don Henri, croyez-le, n’a rien à craindre de moi. Voici un témoin qui en dépose et vous rassure. (Il montre le poignard.) Ce poignard si brillant, c’est le sien ; il l’a laissé dans ma maison ; et par là vous voyez, sire, que je ne suis pas un mari si farouche, puisque l’infant m’a confié son poignard.


le roi.

C’est bien, don Gutierre ; jamais il n’a vécu un cavalier plus délicat et plus loyal. Votre langage révèle une noblesse rare, une fierté sans égale. Quoique vous ayez à vous plaindre du sort, vous pouvez vivre satisfait avec un tel honneur.


don gutierre.

Sire, de grâce, que votre majesté ne cherche pas à me donner des consolations là où je n’en ai aucun besoin, là où je ne saurais en recevoir. Vive Dieu ! j’ai une épouse si chaste et si honnête, si constante et si inébranlable dans sa foi, qu’elle laisse bien loin derrière elle et Lucrèce, et Porcia, et Thomiris. Ce sont seulement des précautions que je prends contre moi-même.


le roi.

Eh bien ! alors dites-moi, Gutierre, qu’est-ce donc que vous avez vu, qui vous ait engagé à prendre de pareilles précautions ?


don gutierre.

Je n’ai rien vu, sire ; car les hommes comme moi n’attendent pas de voir ; il suffit qu’ils imaginent, qu’ils soupçonnent… qu’ils aient une crainte, une idée… Je ne sais comment m’exprimer, il n’y a pas de mot dans notre langue pour rendre ce que je veux dire… Bref, je me suis adressé à votre majesté afin qu’elle prévienne ou détourne le mal, s’il est possible ; car, une fois arrivé, au lieu de demander un remède, je me chargerais de l’enseigner.


le roi.

Puisque vous vous appelez le médecin de votre honneur, dites-moi, don Gutierre, quels sont les remèdes que vous avez employés déjà ?


don gutierre.

Je n’ai point montré ma jalousie à ma femme, je ne lui ai témoigné qu’une tendresse plus empressée. Ainsi, par exemple, elle vivait à quelques lieues d’ici, dans une maison de campagne ; j’ai craint qu’elle ne l’ennuyât dans cette solitude, je l’ai emmenée avec mes gens à Séville, et je tache de lui procurer toutes les distractions et tous les plaisirs qu’elle souhaite. Car, à mon avis, sire, les mauvais traitemens ne conviennent qu’à ces maris méprisables qui se consolent d’un affront quand ils le racontent.


le roi.

L’infant se dirige de ce côté. S’il vous voyait avec moi, il devinerait sans peine que vous m’avez porté plainte contre lui. Je me rappelle qu’un de ces derniers jours, quelqu’un s’étant plaint de vous a moi, comme vous arriviez, j’engageai cette personne à se cacher derrière cette tapisserie. La même circonstance veut la même conduite. Seulement, j’ordonne en outre que, quelque chose que vous voyiez ou que vous entendiez, vous demeuriez caché et gardiez le silence.


don gutierre.

J’obéirai, sire. Ma bouche sera muette comme celle d’une statue[6].

Il se cache.
Entre L’INFANT.

le roi.

Soyez le bienvenu, don Henri, ou plutôt le malvenu !


l’infant.

Hélas ! sire, pourquoi ?


le roi.

Parce que vous me trouvez irrité.


l’infant.

Contre qui donc, sire ?


le roi.

Contre vous, infant, contre vous.


l’infant.

La vie alors me sera bien pénible à supporter, si elle est chargée du poids de votre colère.


le roi.

Vous ne savez donc pas, Henri, que plus d’une épée a vengé un outrage dans le sang royal ?


l’infant.

À quel propos votre majesté me parle-t-elle ainsi ?


le roi.

Je vous parle ainsi, infant, pour que vous en fassiez votre profit. L’honneur est un bien réservé qui n’appartient qu’à l’âme, et je ne puis disposer de l’honneur de mes vassaux, parce que je ne suis pas le roi des âmes. — En voilà assez sur ce sujet


l’infant.

Je ne vous comprends pas, sire.


le roi.

Eh bien ! Henri, si votre amour ne se décourage pas de poursuivre une beauté rebelle sur laquelle un gentilhomme possède un souverain empire, prenez-y garde, le sang royal lui-même n’échapperait pas à ma justice.


l’infant.

Je vous comprends, sire, à cette heure ; mais souffrez que je me défende. Un juge doit écouter également les deux parties ; la justice le commande, et l’on vous a surnommé le Justicier. Je vous dirai donc, sire, que j’ai autrefois aimé une femme, celle dont vous voulez parler sans doute ; je l’ai aimée à tel point que…


le roi.

Qu’importe, si elle est une beauté rebelle ?


l’infant.

Je l’avoue ; mais pourtant…


le roi.

Taisez-vous, infant !


l’infant.

Permettez-moi du moins de me défendre.


le roi.

Vous n’avez pas à vous défendre, si cette dame est une beauté rebelle.


l’infant.

J’en conviens de nouveau ; mais le temps et l’amour sont bien puissans sur un cœur.


le roi.

Taisez-vous, infant, taisez-vous ! (À part.) Dieu me pardonne ! j’ai eu tort de faire cacher Gutierre.


l’infant.

Ne vous échauffez pas contre moi. Vous ne savez pas les motifs qui m’autorisent à en agir ainsi.


le roi.

Je sais tout, je sais tout ; c’est assez.


l’infant.

J’ai le droit de parler, sire, quand je suis accusé. Cette femme, je l’ai aimée quand elle était demoiselle…


don gutierre, à part.

Ah ! malheureux !…


l’infant.

Et elle a reçu mes hommages…


don gutierre.

Hélas ! hélas !


l’infant.

Et avant d’être l’épouse de cet homme à qui elle appartient aujourd’hui…


le roi.

Taisez-vous, infant, pour la dernière fois, taisez-vous ! ou vive Dieu !… — Je sais que vous ne me dites cela que pour vous excuser. Mais laissons tous ces détails, et venons au but. Connaissez-vous ce poignard ?


l’infant.

Oui, sire ; il est a moi.


le roi.

Vous l’avez donc oublié quelque part !


l’infant.

Un soir, en rentrant au palais, je me suis aperçu que je ne l’avais plus.


le roi.

Ou est-ce que vous l’avez perdu ?


l’infant.

Sire, je ne sais.


le roi.

Eh bien ! je le sais, moi ! — Vous l’avez perdu en un lieu où il aurait pu arriver qu’il fut plongé dans votre sein, si celui qui l’a trouvé n’était pas le plus loyal et le plus noble des vassaux. — Vous devinez sans doute, à cette heure, qu’il demande vengeance l’homme qui, outragé par vous, ne s’est pas vengé lui-même. — Regardez bien ce poignard, infant don Henri ; c’est un témoin qui dépose solenellement contre vous et que je dois entendre. — Prenez ce poignard, et mirez-vous dans son acier poli ; vous y verrez le visage d’un traître.


l’infant.

Sire, la fureur ou vous êtes m’empêche de vous répondre. J’en suis si troublé que…


le roi.

Prenez ce poignard, vous dis-je !

En prenant le poignard, l’Infant blesse le Roi à la main.

l’infant.

Ah ! sire.


le roi.

Qu’avez-vous fait, malheureux ?… Oui, vous êtes un traître !


l’infant.

Il n’y a pas eu de ma faute, sire.


le roi.

Quoi ! vous n’épargnez pas même votre frère et votre roi !… Vous voulez me tuer ! vous tournez contre moi le poignard que je vous ai donné.


l’infant.

Comment votre majesté peut-elle m’accuser d’une intention si criminelle ?


le roi.

Henri ! Henri ! c’est à moi que vous vous attaquez ! Quelle horreur !



l’infant.

Je demeure interdit et confus. (Il laisse tomber le poignard.) Il vaut mieux que je m’éloigne de votre présence et que je me retire en un lieu où vous ne puissiez pas vous imaginer que je veuille verser votre sang, moi malheureux !

Il sort.

le roi.

Que le ciel me soit en aide ! — Qu’est-ce que cela signifie ? Ce n’est pas la douleur physique que je sens ; c’est une peine de cœur bien autrement insupportable. — Un frère qui attente a la vie de son frère ! un infant de Castille qui attente a la vie de son roi ! — Après tout, pourquoi m’en étonné-je ? De quel projet si noir ne serait pas capable celui qui, par les plus vils moyens, cherche à séduire l’épouse d’un loyal gentilhomme ! — Mon âme en est encore soulevée ! — Plaise à Dieu que ces commencemens n’arrivent pas à une telle fin que le monde soit épouvanté par un déluge de sang !

Il sort.

don gutierre.

Quelle affreuse journée ! quels assauts j’ai eus à soutenir ! — Et le roi qui oublie que je suis là, que j’écoute et entends tout ! — Dieu me protège ! que disait donc l’infant ? — Non, jamais ma bouche ne répétera des paroles qui renferment mon outrage ! — Arrachons d’un seul coup toutes les racines du mal. Que Mencia périsse ; qu’elle baigne de son sang le lit sur lequel elle repose ; et puisque l’infant a laissé ce poignard une seconde fois à ma disposition, qu’elle meure par ce poignard ! (Il ramasse le poignard.) Cependant il convient que le public ne soit pas instruit de la chose… Un outrage secret demande une vengeance secrète… Que Mencia meure de telle sorte que personne ne devine le motif de sa mort !… — Mais avant que j’en vienne là, que le ciel me frappe moi-même pour que je ne voie pas les tragédies d’un amour si malheureux !

Il sort.

Scène II.

Unue chambre.
Entrent DOÑA MENCIA et JACINTHE.

jacinthe.

D’où vient, madame, cette tristesse qui ternit votre beauté ? Maintenant vous ne faites plus que pleurer nuit et jour.


doña mencia.

Il est vrai ; mais j’en ai bien le sujet. Oui, Jacinthe, depuis cette matinée où je te confiai, s’il t’en souvient, que j’avais eu la nuit précédente un entretien avec l’infant, et que toi tu me répondis que cela n’était pas possible, parce qu’à la même heure l’infant causait dehors avec toi. — oui, depuis lors je vis dans l’incertitude, la confusion et la crainte, en pensant qu’il pourrait bien se faire que j’eusse parlé a don Gutierre.


jacinthe.

En vérité, madame ? le croyez-vous ?


doña mencia.

Oui, Jacinthe, il est des momens où je n’en puis douter. C’était la nuit, il parlait à voix basse, et moi j’étais si persuadée et si troublée de la visite de l’infant, que cette erreur a pu avoir lieu. Ajoute à cela qu’il joue une gaieté extrême quand il est près de moi, et que seul il ne fait que pleurer et gémir. — Oh ! quelle affreuse situation que la mienne !

Entre COQUIN.

coquin.

Madame !


doña mencia.

Qu’y a-t-il de nouveau ?


coquin.

J’ose à peine me risquer à vous le dire. L’infant don Henri…


doña mencia.

Assez, ne continue pas ; que ce nom ne m’importune plus désormais. Je le redoute et l’abhorre.


coquin.

n’est pas un message d’amour, et c’est pour cela que je m’en suis chargé.


doña mencia.

Alors je t’écoute.


coquin.

L’Infant, madame, a eu aujourd’hui une querelle avec son frère le roi don Pèdre. Je n’essaierai pas de vous la conter, d’abord parce que je n’en connais pas trop les détails, et ensuite parce qu’il n’appartient pas à un bouffon de mon espèce de rapporter les discours des rois. Quoi qu’il en soit, après cela l’infant m’a appelé et m’a dit en grand secret : « Tu diras de ma part à doña Mencia que ses dédains sont cause que j’ai perdu les bonnes grâces de mon frère, que je quitte ma patrie dès aujourd’hui et que je fuis en pays étranger, où je n’espère pas de vivre puisque je meurs détesté de Mencia. »


doña mencia.

L’infant aurait perdu les bonnes grâces du roi et serait obligé de s’exiler par rapport à moi ! Cet événement sera cause que ma réputation deviendra la proie des bavardages du vulgaire ! Que faire, grand Dieu ?


jacinthe.

Il faudrait, madame, prévenir ce malheur.


coquin.

Oui, mais comment ?


jacinthe.

Si l’infant quitte Séville, on saurait bientôt les motifs de son départ, et ce serait un affront public pour madame. Il faudrait que madame le priât de rester.


coquin.

Oui, mais l’infant a peut-être déjà le pied dans l’étrier.


jacinthe.

Eh bien ! il faudrait que madame lui écrivît un billet où elle lui dirait qu’il importe à sa renommée qu’il demeure a Séville. Le billet arrivera toujours a temps, si c’est toi qui le portes.


doña mencia.

Les épreuves de l’honneur sont des épreuves périlleuses. N’importe, je vais tenter ce moyen ; j’écrirai. J’ai beau chercher dans mon esprit, je ne vois rien qui me paraisse plus convenable.

Elle sort.

jacinthe.

Qu’as-tu donc depuis quelques jours, Coquin, que tu es si triste ? Toi qui étais si gai, si joyeux ! D’où vient ce changement ?


coquin.

Que veux tu ? je me suis mis à faire l’homme d’esprit, et mal m’en a pris. J’ai été saisi d’une mélancolie qui me tue.


jacinthe.

Mélancolie, dis-tu ? Qu’est-ce donc que la mélancolie ?


coquin.

C’est une espèce de maladie qu’on ne connaissait pas et qui n’existait pas il y a deux ans. Elle est née subitement, je ne sais comme ; elle a gagné de proche en proche, et chacun aujourd’hui prétend en être atteint. On ne voit plus de tous côtés que mélancolie et mélancoliques. — Mais voici mon maître.


jacinthe, à part.

Mon Dieu ! mon Dieu ! je cours avertir ma maîtresse.

Entre DON GUTIERRE.

don gutierre.

Un moment, Jacinthe ; où vas-tu ?


jacinthe.

Où je vais, moi, monseigneur ?


don gutierre.

Ne me réponds pas ainsi par des questions. Où allais-tu ? La vérité !


jacinthe.

La vérité, monseigneur, est bien simple ; j’allais prévenir ma maîtresse de votre arrivée.


don gutierre, à part.

Ô infâmes servantes ! ce sont des ennemis que nous entretenons parmi nous… Mon entrée ici les a si bien troublés tous deux… (Haut.) Ce n’était que pour cela seulement que tu courais ?


jacinthe.

Oui, monseigneur, certainement.


don gutierre, à part.

Je ne saurai rien d’elle ; adressons-nous à l’autre, il est plus franc (Haut.) Coquin, tu m’as toujours fidèlement servi, et, de ta part, tu n’as eu qu’à te louer de mes bontés. Je me confie à toi. Voyons, dis-moi, dis-moi, pour Dieu ! ce qui se passe.


coquin.

Je l’ignore, monseigneur !… Je vous assure bien, monseigneur… Plût au ciel, monseigneur…


don gutierre.

Pas si haut ! plus bas ! — Pourquoi t’es-tu ému de la sorte à mon entrée ?


coquin.

C’est que… je m’émeus facilement.


don gutierre, à part.

Il n’y a pas moyen de rien savoir. Ils se sont fait des signes l’un à l’autre. (Haut.) Retirez-vous tous deux.

Coquin et Jacinthe sortent.

don gutierre, seul.

Ô mon honneur ! je vous plains !… — Doña Mencia est occupée à écrire… — Voyons ce qu’elle écrit.


Scène III.

Une chambre.
DOÑA MENCIA, DON GUTIERRE.
Doña Mencia est assise devant une table. Entre don Gutierre. Il s’approche sans bruit et s’empare de la lettre. Doñ Mencia s’évanouit.

doña mencia.

Ah Dieu ! que le ciel me soit en aide !


don gutierre.

La voilà privée de sentiment et froide comme un marbre !… — (Il lit.) « Monseigneur, je prie Votre Altesse de ne pas s’éloigner… » (Il parle.) Elle le prie de ne pas s’éloigner !… Mon malheur est si grand que je m’en réjouis presque et m’en enorgueillis !… Je serais tenté de lui donner la mort sans retard !… mais non ; je dois procéder avec prudence. — Commençons par écarter d’ici tous mes gens, les valets, les servantes. — Ô mon honneur ! comme Mencia est la femme que j’ai le plus aimée en ma vie, permettez que j’aie pour elle une dernière pitié ; permettez, si je la tue, que je ne tue pas du moins son âme !

Il écrit quelques mots au bas de la lettre et sort.

doña mencia, revenant à elle.

Grâce, monseigneur ! Retenez votre épée !… Je ne suis point coupable ! Le ciel le sait bien que je meurs innocente !… Détournez, ah ! détournez ce fer de mon sein !… Arrêtez ! je ne suis point coupable ; je suis innocente ! — Comment ! Gutierre n’était-il pas ici tout à l’heure ?… Il m’a semblé pourtant que je le voyais, et il me plongeait sa dague dans le cœur, et je mourais baignée dans mon sang !… — Ah ! Dieu ! cet évanouissement n’a-t-il été qu’un essai de ma mort ?… — C’est ma lettre qui en est cause !… Il faut que je la déchire au plus tôt. — Mais qu’est-ce ? l’écriture de don Gutierre !… Qu’a-t-il donc à me dire ? — (Elle lit.) « L’amour t’adore, mais l’honneur te déteste ; c’est pourquoi celui-ci te tue et l’autre t’avertit. Tu n’as plus que deux heures à vivre ; tu es chrétienne, sauve ton âme. Pour ta vie, c’est impossible. » (Elle parle.) Que Dieu me soit en aide !… Holà, Jacinthe !… — Point de réponse ! — Holà, Jacinthe !… — La maison est déserte !… — Hélas ! on a fermé la porte !… Oh ! l’affreux tourment !… Ces fenêtres sont garnies de barreaux, et elles donnent sur un jardin ; on ne m’entendrait pas si j’appelais !… Ô ciel ! où irai-je ! Ô mon Dieu ! sauvez-moi !

Elle sort.

Scène IV.

Une rue, la nuit.
Entrent LE ROI et DON DIÈGUE.

le roi.

À la fin Henri est parti ?


don diègue.

Oui, Sire, il a quitté Séville à l’entrée de la nuit.


le roi.

En vérité, il se flattait, le présomptueux, que, seul au monde, il pourrait se jouer de moi impunément. — Et où va-t-il ?


don diègue.

À Consuegra, je présume.


le roi.

L’infant a sa maîtrise dans cette cité ; il y sera joint par mon autre frère, et ils essaieront tous deux de se venger de moi.


don diègue.

Non, sire ; j’espère bien qu’ils considéreront l’un et l’autre que vous êtes leur frère et leur roi, et qu’à ce double titre vous avez droit à leur obéissance.


le roi.

Le temps nous l’apprendra. — Henri emmène-t-il quelqu’un avec lui ?


don diègue.

Oui, sire, don Arias.


le roi.

C’est son grand confident.


don diègue.

Il y a de la musique dans cette rue.


le roi.

Allons un peu de son côté ; peut-être qu’elle me calmera. Il n’y a pas de meilleur remède contre la tristesse que la musique. — C’est le prélude d’une romance. Écoutons.


une voix, chantant.

L’infant don Henri de Camille
A pris tantôt congé du roi,
Et vient de sortir de Séville ;
Mais personne ne sait pourquoi.


le roi.

Qu’est-ce donc qu’ils chantent la, ces misérables ? — Don Diègue, courez, vous, par cette rue, tandis que j’irai de ce côté. Il ne faut pas que l’insolent nous échappe.

Ils sortent.

Scène V.

Une chambre.
Entrent DON GUTIERRE et un CHIRURGIEN ; ce dernier a un bandeau sur les yeux.

don gutierre.

Entre, Ludovico, ne erains rien. Il est temps que je t’ôte ce bandeau.

Il lui ôte le bandeau.

le chirurgien.

Dieu me protège !


don gutierre.

Que rien de ce que tu vas voir ne t’étonne.


le chirurgien.

Que me voulez-vous donc, seigneur ? — vous m’avez tiré de ma maison au milieu de la nuit. À peine avons-nous été dans la rue, que vous m’avez mis un poignard sur le cœur et que vous m’avez commandé de me laisser bander les yeux. J’ai cédé sans résistance. Puis vous m’avez dit de ne point me découvrir, qu’il y allait de ma vie. J’ai marché au moins une heure avec vous, en faisant mille détours, sans savoir où vous me conduisiez. — Je croyais que là finiraient mes surprises, et voilà qu’une émotion nouvelle et plus vive me saisit en me voyant dans une maison si riche, inhabitée, et en voyant que vous, enveloppé de votre manteau jusqu’aux yeux, vous vous tenez immobile devant moi. — Que me voulez-vous donc, seigneur ?


don gutierre.

Attends-moi là un instant.

Il sort.

le chirurgien.

Qu’est-ce que tout cela signifie ? — Une terreur profonde s’empare de mon cœur. Que le ciel me protège !


don gutierre, revenant.

Il est temps que tu entres ; mais avant, écoute. — Ce poignard te percera le sein si tu me refuses ce que je vais te demander. — Approche-toi de cette chambre. Qu’y vois-tu ?


le chirurgien.

Je vois je ne sais quoi qui ressemble à un mort, étendu sur un lit ; il y a de chaque côté une torche, et sur le devant un crucifix mais il me serait impossible de dire qui cela est, parce que le visage est couvert de voiles épais.


don gutierre.

Eh bien ! à ce vivant cadavre que tu vois, il faut que tu donnes la mort.


le chirurgien.

Que me commandez-vous ?


don gutierre.

Que tu la saignes. — que tu laisses saigner sa blessure, — et que tu demeures près d’elle et la surveilles jusqu’à ce que tout son sang soit sorti et qu’elle expire. Ne me réplique point si tu tiens à ma pitié.


le chirurgien.

Seigneur, je le sens, je ne pourrai jamais…


don gutierre.

Celui qui a conçu un tel projet, si rigoureux et si cruel, et qui a résolu de l’accomplir, te donnera la mort sans balancer. — Eh bien ?


le chirurgien.

Ah ! monseigneur !


don gutierre.

Que décides-tu ?


le chirurgien.

Je ne veux point mourir.


don gutierre.

Alors, — obéis.


le chirurgien.

Je suis prêt.


don gutierre.

Tu fais bien ; rien ne m’eût arrêté. Entre devant moi. Je t’observe d’ici, Ludovico.

Le chirurgien sort.

don gutierre, seul.

Je n’avais que ce moyen de me venger sans qu’on le sache. On aurait aperçu des blessures ; le poison aurait laissé des traces… Maintenant, quand je dirai qu’elle avait besoin d’être saignée et que les bandes se sont détachées, personne ne pourra me prouver le contraire. — Quant à cet homme, ç’a été une bonne précaution de l’amener ici de la sorte. Il ne sait où il est, et s’il raconte qu’il a saigné par force une femme, il lui sera impossible de dire quelle femme. D’ailleurs, au besoin, quand ce sera fini et que je l’aurai accompagné assez loin de ma maison, — j’ai mon poignard. — Je suis médecin de mon honneur, il faut que je lui rende la vie avec une saignée. La saignée est à la mode aujourd’hui.

Il sort.

Scène VI.

Une rue.
Entrent LE ROI et DON DIÈGUE.

le roi.

L’as-tu rencontré à la fin ?


don diègue.

Je n’ai pas été plus heureux que vous, Sire.


une voix, chnate dans l’éloignement.

L’infant don Henri de Castille
A pris tantôt congé du roi, etc.


le roi.

Eh bien ! don Diègue ?


don diègue.

Sire ?


le roi.

Maudit soit l’insolent ! — C’est dans cette rue que l’on chante. Sachons qui c’est… à moins que ce ne soit le vent par hasard !


don diègue.

Eh ! sire, ne vous inquiétez pas d’une pareille sottise. Que vous importe que l’on ait composé et que l’on chante une mauvaise romance de plus ou de moins à Séville ?


le roi.

Deux hommes viennent par ici.


don diègue.

Nous n’avons qu’à les interroger.

Entrent DON GUTIERRE et LE CHIRURGIEN.

don gutierre, à part.

Je ne sais pourquoi le ciel m’empêche d’assurer mon secret en tuant cet homme. — En voilà deux autres qui s’avancent ; il importe que je m’éloigne. (Au Chirurgien.) Attends-moi ici, Ludovico.

Il sort.

don diègue.

Sire, l’un des deux hommes qui venaient s’est enfui ; je n’en vois plus qu’un.


le roi.

Il n’y en a plus qu’un en effet. — Mais regarde donc ; il semble qu’il ait la tête et la moitié du corps toutes blanches ; on dirait, à travers la faible lumière du crépuscule, un fantôme.


don diègue.

Que votre majesté n’avance pas ; moi, j’irai.


le roi.

Non, laisse-moi aller, don Diègue. (Au Chirurgien.) Qui es-tu, homme ?


le chirurgien, ôtant un drap qui lut couvre la tête.

Le roi !


le roi.

Que signifie ce déguisement ? Qui es-tu ?


le chirurgien.

Sire, — car j’ai reconnu la voix de votre majesté, — deux motifs m’empêchent de vous répondre ainsi que je le dois : d’abord l’humble profession de celui qui vous parle, qui n’est qu’un pauvre chirurgien ; et ensuite la surprise et l’horreur où je suis encore à la suite de la plus étonnante aventure.


le roi.

Que t’est-il donc arrivé ?


le chirurgien.

Permettez que je vous le dise à part, à vous seul.


le roi.

Éloigne-toi un peu, don Diègue.


don diègue, à part.

Il s’est déjà passé bien des choses bizarres cette nuit… La journée avait été déjà assez mauvaise… Que le ciel me tire de là sain et sauf !


le roi.

Mais quelle était cette femme ?


le chirurgien.

Je n’ai point vu son visage. Au milieu de soupirs plaintifs elle disait : « Je ne suis point coupable ! Je meurs innocente ! Que Dieu ne vous demande pas compte de ma mort ! » Elle a expiré en disant cela. Aussitôt l’homme a éteint les deux flambeaux, il m’a recouvert la tête de ce drap, et, si je ne me trompe, nous nous en sommes allés par le même chemin par où nous étions venus. En entrant dans cette rue il a entendu du bruit et il m’a laissé seul. Il me reste à vous prévenir qu’étant sorti les mains toutes mouillées de sang, j’en ai taché tous les murs contre lesquels je faisais semblant de m’appuyer. Par là il sera facile de retrouver la maison.


le roi.

C’est bien. Ne manquez pas de venir me conter ce que vous aurez appris. J’entends qu’on vous laisse parler à moi à quelque heure du jour que vous veniez. Prenez cette bague ; vous n’aurez qu’à la montrer.


le chirurgien.

Que le ciel vous garde, sire !

Il sort.

le roi.

Ah ! don Diègue !


don diègue.

Qu’y a-t-il, sire ?


le roi.

L’aventure du monde la plus étonnante.


don diègue.

Vous paraissez triste.


le roi.

Je n’en ai que trop de raisons, et je suis accablé de fatigue.


don diègue.

Votre majesté ferait bien peut-être d’aller se reposer. Voilà le jour qui commence à paraître là-bas à l’horizon.


le roi.

Je ne puis aller me reposer jusqu’à ce que je sois instruit d’une chose qui m’intéresse vivement.

Entre COQUIN.

coquin.

Sire, quand même vous devriez me tuer pour vous avoir reconnu, j’ai à vous parler. Daignez m’entendre.


le roi.

Tes plaisanteries sont hors de saison.


coquin.

Écoutez-moi ; je viens vous parler sérieusement. Je veux vous faire pleurer, puisque je ne peux vous faire rire. — Le seigneur don Gutierre, mon maître, trompé par les apparences, avait conçu d’injustes soupçons sur la fidélité de sa femme. Aujourd’hui, ou pour mieux dire hier, il l’a surprise qui écrivait une lettre à l’infant, où elle l’engageait à ne pas s’éloigner de Séville, de peur que ce départ subit ne portât préjudice a sa réputation. Il est entré et lui a enlevé cette lettre. Après s’être livré à mille transports de jalousie, il a renvoyé tous ses domestiques, hommes et femmes ; il a fermé toutes les portes et il est demeuré seul avec elle. Je crains un malheur. Sauvez-la, sire ; sauvez ma maîtresse !


le roi.

Comment pourrais-je te récompenser ?


coquin.

En rompant notre marché, en renonçant à l’action que vous avez contre mes dents.


le roi.

Ce n’est pas l’heure de rire.


coquin.

Hélas ! ce n’est jamais cette heure-là : la vie est si triste !


le roi.

Avant que le jour n’ait paru, marchons, don Diègue. Il m’est venu une idée. Nous entrerons, sous un prétexte quelconque, dans la maison de don Gutierre ; une fois là, j’examinerai à loisir les circonstances de cet incident, et après je prononcerai comme juge suprême.


don diègue.

Je ne puis qu’approuver votre majesté.

Ils marchent.

coquin.

Vous allez à la maison de don Gutierre, sire ? La voilà, c’est celle-ci.


le roi.

Celle-ci, dis-tu ?


coquin.

Oui, sire.


le roi.

Arrête, don Diègue, et regarde !


don diègue.

Qu’est-ce donc ?


le roi.

Ne vois-tu pas une main sanglante empreinte sur cette porte ?


don diègue.

Pardon, sire ; j’en suis surpris et effrayé.


le roi, à part.

Don Gutierre a été bien cruel de commettre une telle action !… Je ne sais que résoudre. Il s’est rigoureusement vengé !

Entrent DOÑA LÉONOR et INÈS.

doña léonor.

Rendons-nous sans délai à la messe avant que le jour ne paraisse. Je ne veux pas que l’on me voie à Séville, où les médisans prétendraient que j’oublie aisément mes peines. Dépêchons, Inès. — Mais j’aperçois du monde par là. Ciel ! le roi ! Que fait-il donc devant cette maison ?


inès.

Couvrez-vous de votre voile en passant.


le roi.

La précaution est inutile, madame ; je vous ai reconnue.


doña léonor.

Je voulais, sire, éviter vos regards de peur que ma présence ne vous fût importune.


le roi.

Vive Dieu ! madame, ce serait à moi à me cacher de vous, puis que vous êtes mon créancier, car vous avez un engagement de moi ; je vous ai donné ma parole de satisfaire à votre honneur, et je n’y manquerai pas à la première occasion.


doña léonor.

Vous me comblez, sire.


don gutierre, du dehors.

Ô ciel inexorable ! que ne laisses-tu tomber ta foudre sur le plus infortuné des hommes, afin de le réduire en poussière ?


le roi.

D’où partent ces cris ?


don diègue.

C’est don Gutierre qui sort comme un insensé de sa maison.

Entre DON GUTIERRE.

le roi.

Où allez-vous ainsi, don Gutierre ?


don gutierre.

Ah ! sire, qu’est-il besoin que votre majesté apprenne mes malheurs ?


le roi.

Je veux en être instruit. Parlez.


don gutierre.

Hélas ! sire, vous entendrez le récit le plus triste que jamais homme ou roi ait entendu. — Écoutez, Doña Mencia, mon épouse bien-aimée, que j’adorais de toute la puissance de mon âme, Mencia, qui était si belle et en même temps si attachée à son devoir, si chaste, si vertueuse, — que la renommée redise au loin cet éloge ! — Mencia, cette nuit, a été prise tout-à-coup de l’indisposition la plus grave… Un médecin, le meilleur médecin qui soit au monde et qui mérite des louanges éternelles, a visité la malade et ordonné contre son mal, comme le seul remède, une saignée. Là-dessus le chirurgien est venu ; c’est moi-même qui le suis allé chercher parce que, mes domestiques étant sortis, je n’avais personne à la maison. Bref, ce matin j’ai voulu entrer dans sa chambre. Que vous dirai-je ? J’ai vu tout son lit, tous ses draps couverts de sang ; et elle, au milieu, gisait étendue morte… Sans doute les bandes qu’on lui avait liées autour du bras s’étaient défaites. — Mais en voilà assez ; je n’essaierai point d’exprimer par des paroles une infortune si lamentable. Tournez les yeux de ce côté, sire, et vous verrez le soleil terni, la lune obscurcie, les étoiles pâlies : — vous verrez la beauté, naguère si brillante, qui n’est plus ici-bas qu’une image sans nom, et qui, pour mon malheur, a emporté mon âme avec elle.

La décoration du fond s’enlève, et l’on aperçoit doña Mencia sur son lit.

le roi, à part.

Voilà une étrange aventure !… La prudence est ici nécessaire. Quelle singulière et atroce vengeance !… (Haut.) Dérobez-moi cette horreur : j’ai assez vu ce spectacle d’épouvante et de deuil ! Gutierre, vous devez avoir besoin de consolations dans une telle disgrâce. Je vous en trouverai une, la seule qui soit digne de vous. Donnez la main à Léonor. Il est temps que vous répariez vos torts envers elle, il est temps que je lui tienne ma parole : je lui ai promis d’accorder une juste réparation à son mérite et à sa renommée.


don gutierre.

Sire, puisque les cendres d’un si grand incendie sont encore toutes brûlantes, permettez que je pleure sur mon bonheur détruit. Ne dois-je pas profiter d’une pareille leçon ?


le roi.

Il faut que cela soit : point de réplique.


don gutierre.

Quoi ! sire, vous voulez qu’à peine échappé à ce naufrage j’affronte de nouveau la mer et ses tempêtes ! Quelle serait mon excuse ?


le roi.

L’ordre de votre roi.


don gutierre.

Sire, daignez écouter à l’écart mes raisons.


le roi.

Qu’avez-vous à me dire ?


don gutierre.

Si mon infortune est telle une autre fois que je trouve votre frère mystérieusement couvert de son manteau, la nuit, dans ma maison ?


le roi.

Eh bien ! vous repousserez des soupçons mal fondés.


don gutierre.

Et si je trouve encore dans ma chambre le poignard de don Henri ?


le roi.

Eh bien ! vous vous direz que l’on a mille fois suborné des servantes, et vous en appellerez à la force de votre âme.


don gutierre.

Et si je vois l’infant rôder nuit et jour autour de ma maison ?


le roi.

Eh bien ! vous vous plaindrez à moi.


don gutierre.

Et si, lorsque je viens pour me plaindre, obligé de me cacher, je l’entends qui me dévoile un plus grand malheur ?


le roi.

Qu’importe, s’il vous désabuse et si vous apprenez que la beauté de votre femme a été défendue constamment par sa vertu ?


don gutierre.

Et si, de retour à ma maison, je surprends une lettre par laquelle on prie l’infant de ne pas s’éloigner !


le roi.

Il y a remède à tout.


don gutierre.

Est-il possible qu’il y en ait un à cela ?


le roi.

Oui, Gutierre.


don gutierre.

Lequel, sire ?


le roi.

Le vôtre même.


don gutierre.

Et quel est-il ?


le roi.

La saignée !


don gutierre.

Que dites-vous ?


le roi.

Je dis que vous fassiez nettoyer la porte de votre maison, car on y voit empreinte une main ensanglantée.


don gutierre.

Sire, ceux qui exercent un office public ont coutume de placer au-dessus de leur porte un écu à leurs armes. Mon office à moi, c’est l’honneur. Et c’est pourquoi j’ai mis au-dessus de ma porte ma main baignée dans le sang, parce que l’honneur, sire, ne se lave qu’avec du sang.


le roi.

Donnez donc votre main à Léonor ; je sais qu’elle en est digne.


don gutierre.

J’obéis. — Mais considérez bien qu’elle est tachée de sang, Léonor.


doña léonor.

Peu m’importe, je n’en suis ni étonnée ni effrayée.


don gutierre.

Considérez, Léonor, que j’ai été le médecin de mon honneur, et que je n’ai pas oublié ma science.


doña léonor.

Avec elle vous guérirez ma vie, si elle devient mauvaise.


don gutierre.

À cette condition, voilà ma main.


tous les personnages.

Ainsi finit le Médecin de son honneur. Pardonnez-en les nombreuses imperfections.


FIN DU MÉDECIN DE SON HONNEUR.
  1. Io soy quien soy. Je suis celui (ou celle) que je suis. Cette locution, qui est familière aux personnes qui se sont occupées des anciennes chroniques et des vieilles poésies espagnoles, se retrouve assez fréquemment dans les comédies de Calderon. Elle exprime on ne peut mieux, selon nous, cet orgueil tout castillan qui empêche un Espagnol de mal faire, ne serait-ce que par un sentiment de haute estime pour lui-même. C’est pour cela que nous avons cru devoir la reproduire littéralement, quelque étrange qu’elle puisse paraître à des lecteurs français.
  2. O criadas, — y quantas honras ilustres se han perdido por vosotras Tous les peintres des mœurs espagnoles ont remarqué l’intervention empressée des duègnes et des servantes dans les amours de leurs maîtresses. Cervantes en a parlé en plusieurs endroits de ses ouvrages. Voyez, dans ses Nouvelles instructives (Novelas ejemplares), le Jaloux d’Estramadure (El Zeloso Estremeño)
  3. Le traducteur s’empresse de déclarer ici, à l’honneur de Calderon, qu’il n’est point question de tourterelle chez le grand dramatiste. Il dit : garza, subst. fém., qui signifie héron. On nous pardonnera de n’avoir pas traduit plus fidèlement.
  4. Voyez, sur les bravaches de Séville, la nouvelle de Cervantes citée plus haut.
  5. Bien quant à la santé, mais mal quant à l’argent. — Ces mots latins se trouvant dans l’original, nous avons cru devoir les conserver.
  6. L’espagnol dit : Seré el pájaro que fingen — con una piedra en la boca., mot à mot : Je serai le moineau que l’on représente tenant une pierre en son bec.