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La Condition de la femme aux États-Unis - Notes de voyage
Revue des Deux Mondes4e période, tome 130 (p. 560-596).
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La condition de la femme aux États-Unis


VI. EN LOUISIANE [1]


I. — VERS LE SUD

L’une des impressions les plus vives que j’aie reçues durant mon séjour aux États-Unis a été celle du brusque passage d’une tempête de neige dans le Nord à un printemps quasi tropical dans le Sud. Encore ces contrastes de la nature extérieure m’ont-ils frappée beaucoup moins que la différence des mœurs et de l’esprit chez les habitans de ces deux régions si opposées. Celait à l’époque du plus beau carnaval qui soit au monde : celui de la Nouvelle-Orléans. De tous les points du continent on y afflue. Je tombai de la vie pratique en pleine fantaisie, de la réalité dans un conte bleu.

Mon train avait quitté New-York au milieu d’un blizzard [2] effroyable. L’atmosphère cependant s’éclaircit assez vite et je pus distinguer, sur de vastes et monotones étendues, ces espèces de jouets d’enfans en bois savamment découpé qui représentent presque partout les maisons de campagne. L’immensité d’un paysage sans relief ni détails les faisait paraître plus petites encore ; on eût dit autant de châteaux de cartes épars sur un tapis illimité de velours blanc. Ce tapis réussissait à tout cacher sauf, çà et là, les affiches gigantesques aux enluminures barbares qui déshonorent les plus beaux sites, les solitudes les plus agrestes d’un bout à l’autre des Etats-Unis, recommandant des toniques, des purgatifs et autres drogues auxquelles sont liés les noms de Hood, de Pitcher, de Carter, etc., peints en lettres d’un pied de haut sur les barrières des champs, sur le toit des granges et des bergeries. Hood’s sarsaparilla, Hoocls Cures, ou simplement Hood’s ! perçaient encore quelquefois la neige. Ce n’étaient d’ailleurs que rivières gelées, stalactites attachées par l’hiver à la paroi des rochers qu’a fait sauter la mine. Les villes manufacturières, telles que Newark, mêlaient par intervalles le noir de leurs usines, de leurs établissemens métallurgiques, à cette blancheur salie par la fumée. Soudain l’intervention d’un incendie flamboyant changea toutes choses ; après South-Elizabeth il éclata dans le ciel ; nous eûmes le spectacle d’un de ces couchers de soleil septentrionaux qui, par une heureuse compensation, sont, non moins que les blizzards, particuliers à l’Amérique. Toute la neige en resta rose, d’un rose palissant jusqu’au gris violâtre et livide qui fait penser à la mort. Après quoi la nuit se déroula, épaisse et profonde. Philadelphie m’apparut comme une éblouissante agglomération de feux électriques tandis que, dans le train énorme et surchargé, s’affirmait, égoïste et brutale, la lutte pour l’existence. On faisait queue à la porte de la salle à manger, et c’était une formidable poussée pour conquérir une petite table où le repas disputé n’arrivait qu’après une longue attente. Cependant les domestiques nègres mettaient beaucoup plus de vivacité à transformer notre vestibule-salon en dortoir ; mais là encore on était serré à faire pitié. Il fallait, vu le nombre des voyageurs, s’accommoder de couchettes superposées, se résigner à dormir deux par deux, sous les mêmes rideaux, hommes et femmes pêle-mêle. Tout le monde voyage en Amérique et sans distinction de classes. Telle petite bourgeoise ou du moins une personne qu’ici on appellerait de ce ; nom, — une vieille fille qui n’irait jamais chez nous plus loin que le chef-lieu de son département, — se rend de la Nouvelle-Angleterre au Texas, munie d’un petit panier de provisions et de sa Bible. Tel fermier pensylvanien, à cheveux blancs, au visage sévère, l’ait, accompagné de sa fille, la tournée circulaire jusqu’à San Francisco. Il est rangé sur la planchette au-dessus de moi : Behave yourself ! Conduisez-vous bien, poppa ! lui crie la jeune fille en riant de mon ennui.

Il est desséché par soixante ans de travail, léger comme une plume, ce qui me rassure un peu. On m’a raconté mainte histoire aussi terrible qu’humoristique de cadres rompus et d’alertes nocturnes qui se sont terminées par des coups de pistolet lâchés à l’étourdie ! Mais c’était sans doute avant la création de ces Pullmann luxueux auxquels ne manque aucun engin de confort, le tout solidement établi. N’importe, un train au grand complet, fût-il magnifique, n’est jamais agréable à l’heure des repas ni à celle du coucher. Le reste du temps on ne s’aperçoit point de l’encombrement, chacun étant dispersé, qui au fumoir, qui sur les plates-formes extérieures, et assuré dans tous les cas de la possession d’un fauteuil assez large pour représenter au moins deux places de nos wagons de France.

Quand on est du vieux monde, on dort plus ou moins mal, agité par le va-et-vient qui se produit à chaque station, par le moindre frôlement suspect le long des rideaux boutonnés, sous lesquels on gît en compagnie de sacoches qui renferment le nerf du voyage. Mais quel moment intéressant que celui où le jour commence à poindre, où, encore couché, on écarte les rideaux de sa fenêtre ! — Je me rappelle tant et de si vives surprises à cette heure de l’aube depuis mon arrivée en Amérique ! Le matin mémorable, par exemple, où, débarquée de la veille, je m’éveillai dans l’Ouest devant une pancarte beaucoup plus haute que les maisons environnantes et qui portait en grosses lettres : « Ceci est Battle Creek, Michigan, à mi-chemin entre Chicago et Détroit, une ville manufacturière toujours grandissante, de 18 000 âmes déjà. » Suivaient tous les avantages offerts par Battle Creek, depuis les innombrables facilités de transport pour les marchandises jusqu’à l’imprimerie, « la plus belle du monde. » Un million de dollars répandu chaque année en salaires. « Nous invitons l’industrie de l’univers entier à se joindre à nous. Welcome ! » Et cette bienvenue, criée au bord du chemin, avait toute l’ampleur de l’hospitalité américaine avec l’inévitable mélange de hâblerie à demi consciente. D’autres fois, devant quelque défrichement, le soleil se levait sur un village à peine sorti de terre : cabanes provisoires éparpillées, dépenaillées, chacun des colons plantant sa maison selon son goût, sans aucun souci du voisin ni des lois de la symétrie. Partout des souches percent le sol ; l’arbre abattu, on ne s’est pas donné la peine d’enlever ses racines, elles hérissent encore les rues toutes neuves de plus d’une ville déjà prospère, à plus forte raison un campement à peine conquis sur la forêt ! Mais quel est ce cavalier en chapeau de feutre, à tournure de cow-boy qui, sa sacoche en bandoulière, part au galop ? C’est l’agent de la civilisation, émule de Buffalo Bill, le porteur du courrier. Longtemps je l’ai suivi des yeux à travers la Prairie embrumée qui se déroulait comme une mer houleuse, en songeant aux espaces qu’il devait parcourir avant de rencontrer de nouveau un misérable groupe de champignons destiné à devenir avant très peu d’années une cité populeuse.

Par ce matin de février, dans le Sud, voilà autre chose encore. L’impression est lugubre, presque tragique : un monument funèbre commémoratif, des tombes éparses sous des cyprès, l’aspect d’un pays dévasté. Je suis sur le théâtre même de la guerre civile. Il y a pourtant plus de trente-trois ans que deux batailles, — celle de Bull-Run et celle de Manassas, — furent livrées ici successivement, presque coup sur coup. Les confédérés remportèrent cette double victoire, mais combien de revers la suivirent dont les traces subsistent encore ! Cet air de pauvreté, de délabrement, opposé à la richesse du Nord vainqueur ; ces cabanes en bois, plantées dans l’argile rouge, jaune ou blanchâtre qu’ont délayée des pluies diluviennes ; ces négresses en guenilles, aux attitudes simiesques, qui, le pied en dedans, nous regardent passer ; ces bois inondés, ces champs de tabac et de coton très fertiles sans doute, l’été venu, mais dont la nudité ajoute pour le moment à la désolation générale, — tels me paraissent être les principaux caractères de la Caroline du Nord. On y entre en quittant la Virginie au-delà de Banville, centre de la région du tabac. Danville est la première ; cité de quelque importance qui se montre après tant de villages fangeux accroupis au bord de rivières troubles sur lesquelles sont jetées des passerelles légères. Malgré la mauvaise saison et la pluie qui tombe, on se sent au midi. Cette physionomie méridionale est soulignée surtout par la couleur de la population. Des tas de négrillons grouillent pêle-mêle ; leurs mères, presque invisibles sous le sunbonnet en indienne qui les abrite aussi soigneusement que si le soleil brillait et qu’elles eussent un teint à ménager, s’occupent des chèvres et des poules. Toutes les localités que nous côtoyons sont consacrées à la préparation du tabac ; je ne vois que fabriques de cigarettes ; la campagne, dans l’intervalle de ces localités noirâtres, est d’un ton rouge foncé rehaussé du vert sombre et dur de la verdure éternelle des pins. Des bœufs tondent l’herbe rousse ; dans les clairières pratiquées au milieu des bois, les rangs pressés des souches doivent rendre la culture difficile. De temps en temps un nègre passe à cheval. Là où s’étendaient autrefois les riches plantations de leurs maîtres, ces anciens esclaves traînent la misère d’ouvriers mal payés, si j’en crois les haillons qui les couvrent. Des myriades de marmots plus ou moins charbonnés s’arrachent les sous que nous leur jetons chaque fois que le train s’arrête. On dirait de jeunes chacals se disputant une proie.

La Caroline du Sud où nous entrons après Charlotte a un autre nom, Palmetto State, un nom qui fait rêver de végétation tropicale : il n’y a pourtant pas encore trace de palmiers nains ni de lataniers sur notre chemin qui continue à courir entre des ravines boisées et des nappes d’eau grisâtres débordant parmi les broussailles et les défrichemens. A Spartanburg, je suis tentée de descendre pour prendre la ligne d’Asheville. Elle me conduirait vers de merveilleux paysages, dans un climat que les gens du Nord vantent comme très doux en hiver et où les habitans du Sud vont chercher l’été une fraîcheur relative. Je songe avec regret que quelques heures seulement me séparent de cette branche des Alleghanys, les grandes Montagnes fumeuses, dont un romancier féminin, au talent viril comme son nom de plume, Egbert Craddock, a décrit les sauvages splendeurs. Il semble qu’en Amérique le sentiment de la couleur locale dans les œuvres d’imagination ait été porté au plus haut degré par les femmes. Bret Harte et Cable exceptés, nul n’approche sous ce rapport des authoresses qui se sont partagé pour ainsi dire les États-Unis : Sarah Jewett et Mary Wilkins nous ont donné l’essence même de la Nouvelle-Angleterre ; Mary Murfree (Egbert Craddock) est le peintre viril et puissant des montagnes du Tennessee ; Alice French (Octave Thanet) a l’Ouest pour domaine et nous fait respirer à pleins poumons l’atmosphère agreste de l’Arkansas ; Grâce King s’est réservé le Sud et les mœurs créoles. Elles ne font pas preuve seulement d’art en se consacrant ainsi chacune à sa province, mais encore de patriotisme, ce patriotisme de clocher qui est le plus sincère et le plus touchant. (Comment oublier par exemple cette description des Montagnes fumeuses :

« Toujours drapés des brumes de l’illusion, touchant toujours aux nuages qui leur échappent, ces grands pics font penser à quelque idéal aride qui aurait échangé contre le vague isolement d’une haute atmosphère tous les biens matériels du monde, moins âpre au-dessous de lui. Sur ces dômes puissans aucun arbre ne prend racine, aucun feu ne s’allume. L’humanité est étrangère aux Montagnes fumeuses ; l’utile chez elles est réduit à néant. Plus bas de denses forêts couvrent les pentes massives et abruptes de la chaîne ; au milieu de cette sauvage solitude, quelque défrichement montre çà et là le toit de planches d’une humble cabane. Plus bas dans la vallée, beaucoup plus bas encore, une rouge étincelle fait, au crépuscule, pressentir un foyer. Le grain pousse vite dans ces rares clairières, sur certains points où la terre est meuble ; les mauvaises herbes aussi pullulent à l’infini ; pour les extirper dans la saison humide les charrues se hâtent… » Et, travaillant aux champs, comme aucune femme ne le ferait dans les parties plus civilisées de l’Amérique, Egbert Craddock nous montre une belle fille qui interrompt souvent sa besogne pour contempler la fantasmagorie des brumes sur le front étincelant et chauve du grand pic, où disparut le prophète du pays emporté dans les nuées à la façon d’Elie, selon une légende locale. En réalité, le pauvre bon pasteur a donné sa vie pour la plus indigne entre ses brebis. Ayant enseigné toujours qu’il ne fallait pas tuer, il s’est substitué volontairement, sous le couvert de la nuit, à un misérable qu’on allait lyncher et peut-être en échange a-t-il retrouvé à l’heure du sacrifice la foi qu’il avait perdue tout en la prêchant aux autres. C’est un simple chef-d’œuvre que cette idylle tragique [3] et je donnerais beaucoup pour en voir le théâtre à loisir. Malheureusement notre train s’est écarté de la route qui conduit vers la « Terre du ciel ». Nous roulons toujours parmi les mêmes bois de pins alternant avec des champs. On reconnaît le coton aux petites houppes blanches oubliées lors de la récolte et le maïs aux tiges nues pareilles à des bâtons qui çà et là se brisent.

A Greenville, je remarque une fois de plus, en atteignant la gare, les mots : « Salle d’attente pour les gens de couleur. » Ceux-ci ne sont pas autorisés à monter comme voyageurs dans les trains que prennent les blancs. Les Américains du Nord blâment cette rigueur ; en revanche, à la Nouvelle-Orléans, noirs et blancs se rassemblent devant Dieu à l’église, ce qui n’arriverait point à New-York ou à Boston. Le voyageur étranger ne saisit pas sans peine toutes ces nuances. Pour ajouter dans le cas présent à ma perplexité, la paisible vieille fille qui se rend au Texas avec sa Bible et son petit panier répond sèchement à l’exclamation indignée qui m’échappe par ces mots de l’Ecriture : « Le Christ lui-même a dit : — Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon père. » Je crois que tout abolitionniste qu’elle soit, il lui serait désagréable de partager une éternité bienheureuse avec ces fils de Cham qui en réalité ne se présentent pas ici sous un aspect fort engageant. Et la campagne n’a rien non plus qui émerveille. A partir de Greenville seulement elle devient plus accidentée. La Géorgie nous montre au premier plan des forêts dont les teintes se réduisent, hélas ! à la rousseur hivernale des chênes, mais elles sont magnifiquement situées, tantôt s’engouffrant dans des gorges profondes, tantôt orgueilleusement dressées sur des assises rocheuses et entrecoupées de blocs de granit qui ont roulé en désordre. Grande exploitation de bois, chemins pittoresques creusés entre les collines. Dans le lointain les montagnes qui forment le Blue ridge plaquent sur le ciel éclairci leurs découpures d’un bleu de lapis. Elles semblent nous suivre longtemps. Ce n’est pas la saison où les excursionnistes encombrent les hôtels qui avoisinent le mont Airy et les chutes de Tellulah ; rien ne se révèle à nous que la vie nègre étudiée probablement en ces parages mêmes par l’humoriste Uncle Remus, de son vrai nom Joël Chandler Harris, qui a fixé sa demeure à Atlanta. Elle est assez misérable, cette vie nègre, à en juger par l’état des fermes clairsemées et des cabanes croulantes en bois vermoulu, munies d’une cheminée extérieure qui descend en s’élargissant jusqu’à la base comme pour servir d’appui au reste. Des pourceaux en liberté se promènent loin de toute habitation, cherchant leur pâture dans les bois ; les balles de coton voyagent le long des routes sur de curieuses charrettes plaies traînées par des bœufs. Une des dernières choses, que je distinguerai à travers les ombres du soir sera la sempiternelle annonce : Castoria ! Les enfans pleurent pour en avoir ! Castoria !

Nous atteignons dans l’obscurité Atlanta où l’on change de train. Cette capitale de la Géorgie soutint un siège fameux contre le général Sherman et fut en partie brûlée. Il n’y paraît plus, c’est une cité florissante, fière de son commerce. Les rues brillamment éclairées m’apparaissent de loin pendant que nous nous installons pour la nuit d’une façon plus incommode encore que la veille, car des familles nombreuses sont venues se joindre à nous. Que disait donc jadis Hepworth Dixon que l’Amérique manquait d’enfans ? Pourquoi écrivait-il le chapitre inquiétant : Elles ne veulent pas être mères ? Bah ! il y a de cela près de trente années, plus qu’il n’en faut pour opérer un changement radical dans ce pays où tout marche si vite. Aujourd’hui le dévouement maternel est à la mode ; il est même poussé jusqu’à une exagération d’intensité que certains comparent volontiers au peu de dépense émotionnelle et sentimentale faite par les mères françaises ; et les babies pullulent partout. J’ajouterai, je répéterai plutôt, qu’ils affirment énergiquement leur présence ayant déjà la dose voulue d’individualité. Mais mon intention n’est nullement de médire pour cela des jeunes Américains. Habitués de bonne heure à la liberté des écoles publiques, ils ne ressemblent pas sans doute aux enfans français surveillés de près et dressés cependant à ne pas occuper d’eux : ils ne sont pas bien élevés à ce point de vue. La plupart semblent ignorer ce que nous appelons la déférence ; on ne leur a jamais enseigné à se tenir à leur place ; mais personne ne se tient à sa place en Amérique ; pourquoi les enfans commenceraient-ils ? Suffit qu’ils soient vifs, intelligens et drôles. Vous ne pouvez causer avec eux sans être stupéfait, presque intimidé par l’abondance de leurs idées générales. Cela s’attrape probablement au Kindergarten, qui prend l’enfant en Amérique aussitôt qu’il commence à faire des questions, et où tout contribue à développer chez lui la spontanéité en même temps qu’à lui faire ramener les effets aux causes. Avant le Kindergarten ils savent voyager. Il y a dans mon car une très petite fille qui ne peut encore que balbutier quelques mots ; pendant deux longues journées de route elle ne cesse de trottiner le long de la galerie qui sépare les places, souriant à celle-ci, à celui-là, à celui-là plutôt, car elle préfère les hommes. Sa mère lit dans un coin, levant les yeux de temps à autre pour voir trébucher la petite robe blanche qui perd l’équilibre : nous sommes lancés à toute vitesse. Plus d’une fois la bambine tombe, se relève silencieusement sans pleurer, ou bien se rattrape au genou d’un monsieur. S’il l’y invite, elle reste à jouer, à coqueter, oui, à flirter tout de bon comme elle le fera dans vingt ans, lui confiant sa poupée, lui jetant son mouchoir, riant, poussant de petits cris, très amusante. Pendant ces deux jours, je ne l’ai pas entendue geindre ou grogner une fois, dormant quand il le fallait, mangeant quand on voulait, et prenant son bain dans le cabinet de toilette des dames comme elle l’eût fait chez elle, de sorte qu’à l’arrivée, une autre petite robe blanche étant sortie du sac maternel, la jeune personne se trouva aussi fraîche, aussi élégante qu’au départ, distribuant des adieux de la main aux voyageurs séduits et prête à entamer de nouvelles conquêtes.


II. — LA NOUVELLE-ORLÉANS

Notre descente à la Nouvelle-Orléans tint en vérité de la magie, magie qui commença ce dimanche-là dès le lever du soleil, un vrai soleil dominical. Il éclaira d’abord la région sablonneuse des pins aux branches desquels flottait, en drapeaux de deuil, ce parasite d’un effet mélancolique et bizarre qu’on appelle mousse espagnole. Du train qui glisse sur les deux bras de la Pascagoula, on aperçoit vaguement les grands navires à l’ancre dans le golfe du Mexique ; ils attendent leur chargement de bois de charpente. Plus loin, en passant près de Biloxi, le point où commença en 1699 la colonisation française, au milieu d’Indiens hostiles qui harcelaient cette poignée d’aventuriers, je devine, plutôt que je ne les vois, les îles de sable formant le long de la côte une espèce de chaîne, d’où résulte le Sund, le détroit mississipien. Encore, toujours des pins : par les trouées que guette mon regard, apparaît de temps en temps une courbe d’azur pareille à celle de quelque lac immense. Cette côte est très peuplée, le climat de la Passe Christian et des stations avoisinantes étant recommandé aux malades. Tout le long de notre parcours s’égrènent des maisons à vérandas plus grandes qu’elles, entourées de petits jardins où ressort sur un luisant feuillage vernissé le fruit d’or de l’orange amère. Arrivés à la baie Saint-Louis, qui a peu de profondeur, nous cheminons sur pilotis entre le ciel et l’eau. Il est délicieux de fendre ainsi de grandes étendues. Porté au ras de l’onde, le voyageur se demande presque s’il nage ou s’il est soutenu par des ailes. Et le rêve se prolonge à souhait, car nous nous arrêtons pour jouir d’une vue superbe sur le golfe lointain et sur les promontoires de la rive prochaine couverte de cyprès, d’yeuses, et de magnoliers, dont la verdure sombre sert de repoussoir par place à des joyaux de pourpre, quelque espèce d’érable, je suppose.

Un de mes compagnons de voyage m’effraye un peu en me disant que cette route aquatique n’est pas des plus sûres. Elle fut d’une construction très difficile à cause du taret destructeur qui a vite fait de cribler de trous les piles de bois sur lesquelles nous roulons. On finit, après des expériences de toute sorte, par tremper le bois dans de la créosote, ce qui le rend inflammable au contact de la moindre étincelle. Tout flamba en 1879. Espérons que notre plaisir ne sera pas troublé aujourd’hui avant la fin du spectacle de plus en plus captivant. A mesure que l’on approche de la rivière Perle, les sables disparaissent, les terres basses chargées d’une végétation à demi submergée semblent se fondre dans des marécages chers aux alligators ; ce sont des espèces de jungles hérissées de cannes et de lataniers, des savanes tachetées de bœufs qui enfoncent dans l’herbe mouvante, des « bayous » creusés par les fougueuses sorties du Mississipi qui se crée ainsi d’innombrables affluens. Devant ce combat de la terre et des eaux, je peux croire que la partie du globe où nous sommes en est restée au deuxième jour de la création. La parole : « Vous viendrez jusqu’ici, vous n’irez pas plus loin », n’a pas été entendue apparemment par ces flots troubles ; la séparation n’est qu’à moitié faite. Vraiment l’esprit s’égare dans ce paysage aquatique qui ne ressemble à rien au monde et ne devrait être habité que par des amphibies. Cependant, les qualités du sol humide et tiède tentent de nombreux horticulteurs ; ils cultivent, dans les enclos qui se succèdent, beaucoup de fruits et de fleurs. Des chapelets de roses grimpantes parent les vérandas où de jeunes femmes fixent sur nous leurs beaux yeux de créoles ; les négresses rient, le poing sur la hanche. Nous passons, me dit-on, de l’état du Bayou à celui du Pélican, du Mississipi en Louisiane. Je ne sais plus ce qui, de toute cette eau environnante, est la rivière Perle, le lac Borgne, les Rigolets qui rattachent celui-ci au lac Pontchartrain, le lac Catherine ou le Sund. Des ponts-levis qui s’ouvrent pour laisser passer les bateaux nous portent d’une prairie tremblante à une autre, parmi les cyprès enguirlandés de mousses qui font penser à de sombres stalactites vivantes. Le Mississipi pourrait aussi bien être la mer, vu sa largeur, une mer jaunâtre. Nous abordons la ville du Croissant protégée par ses levées contre les empiétemens du fleuve plus haut qu’elle. Ce n’est pas trop des plus solides défenses pour tenir en échec la violence et la perfidie d’un pareil adversaire.

Comment ne pas songer, en découvrant le port, à toutes les existences humaines qui s’engloutirent dans ce limon insondable avant que n’en sortît une grande ville, — aux malheureux colonisateurs français qui débarquèrent là pour mourir de misère ? Tandis qu’on s’arrachait à Paris les chimériques actions du Mississipi, tandis que la fureur de l’agio atteignait son paroxysme dans les antres de la rue Quincampoix, les victimes les plus naïves du système de Law émigraient bravement. Ce fut au début un élan volontaire, puis des recruteurs eurent recours h la fraude, aux enlèvemens même ; enfin les prisons elles hôpitaux vomirent leur écume sur ce rivage apparemment maudit. Les trafiquans d’esclaves ajoutaient force cargaisons noires à la foule des misérables dupes blanches, et la famine régnait, complice de la fièvre ; les cadavres putréfiés s’entassaient dans la vase, servant d’assises à la cité meurtrière qui prospéra malgré les épidémies et les inondations périodiques, qui s’accrut pour ainsi dire de tant d’espérances mortes et de vies sacrifiées. L’écroulement de la Compagnie des Indes ne fut après tout qu’une simple bulle crevée a la surface du Mississipi, un bouillonnement après tant d’autres. Le nom lui en est resté, très expressif en anglais : the Mississipi bubble.

Je me suis plongée, chemin faisant, dans l’histoire de la Louisiane, ce qui explique le fugitif cauchemar dont mon imagination est frappée bien mal à propos, car nous passons d’un paysage enchanté à une ville en fête. C’est le dimanche gras. Tout le peuple est dehors pour accueillir les détachemens militaires venus des différens points des États-Unis et qui, musique en tête, marchent vers les réjouissances du carnaval : lanciers de Boston, compagnies venues de Détroit, d’Albany et d’autres villes encore. La Nouvelle-Orléans se trouve conquise amicalement par une soldatesque jadis ennemie, réconciliée aujourd’hui. A la rencontre de ces hôtes en uniformes variés se portent le gouverneur et son état-major, les principaux commandans militaires, le maire, les notables, les gardes continentaux, l’artillerie louisianaise, en même temps que de nombreux visiteurs étrangers avides du spectacle que donne une multitude à laquelle le monde entier semble avoir fourni son contingent : tous les types en effet y sont représentés et confondus de la façon la plus pittoresque, ce qui s’explique sans peine, puisque, d’après le dernier recensement, 18 pour cent seulement des 242 000 habitans de la Nouvelle-Orléans sont Anglo-Américains : il y a 17 pour cent de Français, le reste est composé d’Allemands, d’Irlandais, d’Italiens, d’Espagnols ; plus 25 pour cent de gens de couleur. Dans cette foule, le nègre domine par son exubérance, sa gaîté enfantine, son intelligence du plaisir. Il faut bien dire du reste que le carnaval est pour tous, du haut en bas de l’échelle, l’affaire importante de l’année ; on ne cesse d’en tirer gloire, de le préparer ou de s’en souvenir. Longtemps à l’avance les journaux annoncent, d’un ton convaincu, que Rex a quitté Stamboul : — « Le roi Rex approche, disent naïvement les nègres qui se précipitent aux nouvelles. On l’a vu ici ou là. »

Il semble que cos grands enfans parlent d’une majesté réelle, tant ils y mettent de sérieux, — le genre de sérieux que les propriétaires de petits souliers accordent à la venue de l’enfant Jésus ou de saint Nicolas dans la nuit de Noël ; peut-être n’y croient-ils pas tout à fait, mais ils ne sont pas sûrs de douter. En attendant le roi, voilà ses courtisans qui arrivent de partout : les canons tonnent, les fanfares éclatent, des hourras montent dans les airs. Je prends ma part de l’ovation dont sont l’objet au débotté les délégués militaires descendus du même train. Cette ovation se terminera le soir par un banquet à l’Arsenal. Là des toasts seront échangés par d’anciens adversaires qui, tout en sablant le Champagne, rappelleront avec courtoisie les coups qu’ils échangèrent, chacun rendant justice à la bravoure des autres, et finiront par boire à la paix, à la camaraderie, à l’hospitalité.

Le temps est loin où les fonctionnaires et officiers du Nord étaient impitoyablement mis en quarantaine, où un général des anciennes armées fédérales voyait toutes les femmes de la ville se lever en masse et sortir de leurs loges à l’Opéra le soir où il osa y entrer. Si les dernières traces d’un profond ressentiment sont éteintes, il faut reconnaître que le rôle de conciliateur a été souvent joué par le carnaval. Il arrive sous le masque de Rex, octroyant à tous, étrangers et amis, des titres, des décorations, les enrôlant pêle-mêle sous sa bannière. De fait le carnaval est un roi très puissant, un roi qui ne craint aucune révolution, le vrai maître de cette capitale hispano-française, la dernière Majesté enfin qui s’impose à l’Amérique républicaine.

Sa puissance repose, comme celle de la plupart des institutions vraiment fortes, sur l’association et sur le mystère. Tous les membres des divers clubs de la Nouvelle-Orléans composent des sociétés secrètes d’un genre inoffensif et joyeux : Festoyeurs de la douzième Nuit, Chevaliers de Comus, Equipage de Protée, d’autres encore qui se partagent la distribution des plaisirs de la ville. Les Festoyeurs, par exemple, célèbrent le jour des Mois, le 6 janvier, par un grand bal, et à cette occasion offrent aux jeunes filles un gâteau où la fève traditionnelle est représentée par un bijou. Mais à l’occasion du carnaval surtout le rôle des « sociétés mystiques » devient d’une haute importance. Les invitations pleuvent et des préparatifs considérables se poursuivent sans que personne jusqu’au dernier moment puisse même soupçonner la composition du programme. C’est, entre les membres de telle ou telle société, une espèce de franc-maçonnerie, dont les devoirs folâtres m’ont paru très sérieusement acceptés ; dans chaque famille les femmes ne se permettraient jamais une question indiscrète à l’égard de leurs frères, de leurs fils ou de leurs maris, quoiqu’elles sachent fort bien à quoi s’en tenir. Si quelqu’un des chevaliers, pour mieux cacher son jeu, déclare à la veille du mardi gras qu’il va s’absenter, il est tacitement convenu que ce voyage ne le portera pas plus loin que son club.

Parmi les jeunes filles l’émotion est grande. Quelle sera la reine ? Quelles seront les reines plutôt, car Rex et Comus choisissent chacun leur compagne parmi les plus belles, les plus élégantes, les plus à la mode. Mystérieusement l’élue est avertie ; elle ignore quel est celui qui l’appelle à partager ses grandeurs ; elle ne le verra que sous un masque, mais elle est sûre qu’il fait partie de la meilleure société de la ville. On devine que pendant onze mois sur douze beaucoup de jeunes têtes travaillent et que les ambitions se donnent carrière. Evidemment toutes ces aspirantes à une fugitive royauté ne peuvent être comme les puritaines de Boston occupées par-dessus tout de culture et de philanthropie. Le mariage est encore leur but principal, un but qu’elles n’atteignent pas sans peine, la question d’argent, sous forme d’espérances, sinon de dot, n’étant pas toujours dédaignée. Aussi faut-il avouer qu’il y a peu de villes d’Amérique où le flirt soit plus répandu qu’à la Nouvelle-Orléans, flirt sans malice ni complications d’ailleurs, qui va droit son chemin et ne se propose que des fins légitimes.
III. — PENDANT ET APRÈS LE CARNAVAL

Je dus entrer d’emblée dans la fiction qu’acceptait toute la ville, et durant deux éblouissantes journées suivre le roi de fête en fête. Le lundi gras, selon l’usage, il arriva censé d’Orient dans les passes du Mississipi. Un vapeur pavoisé se prête à la circonstance, des barques nombreuses lui font escorte, toutes les cloches sont en branle, tous les vaisseaux de la rade saluent, les drapeaux de toutes les nations flottent dans l’air qui retentit de musique. Rex, la couronne au front et le sceptre à la main, apporte la joie à ses féaux sujets. Qui est-il ? Quelle est la nuée de grands seigneurs qui l’entourent ? On s’efforce en vain de reconnaître les figures sous les masques en carton peint qui ne se lèvent jamais. Ces masques, faits avec beaucoup d’art, vous donnent l’illusion, quand il le faut, de la beauté féminine, car aucune femme ne figure tout de bon dans ces folles cérémonies de la rue. Les reines n’apparaissent qu’aux bals du soir, le visage découvert.

J’assiste à l’entrée du roi d’une des fenêtres du Pickwick-Club où le beau monde trompe les ennuis de l’attente en prenant des glaces et en causant. La police à cheval maintient sur deux rangs une populace bigarrée, l’élément de couleur dans tous ses atours. Pendant deux jours et deux nuits, ces gens-là sont sur pied ; beaucoup de masques, parmi eux, le nègre sachant se costumer à ravir avec une loque ou du papier ; les blancs se déguisent en noirs, les noirs en blancs ; des bandes de faux Indiens tatoués défilent ; les arbres sont chargés de jeunes singes à la tête laineuse, la bouche fendue par un rire d’extase.

Voici la musique militaire, l’état-major, la garde nationale, les milices, des uniformes de couleurs variées, à pied, à cheval : rouges, blancs, gris. Ce sont ces derniers qu’on applaudit le plus fort, les gris du Sud. Puis des voitures délitent, chargées de notabilités, d’hôtes étrangers de haut parage ; des bravos partent de toutes les fenêtres. Rex, qui a passé la matinée à se promener sur le fleuve d’un navire à l’autre, et dont le prétendu bagage, que se disputent les portefaix enthousiastes, a été transféré en triomphe de la barque royale à l’Hôtel de Ville ; Rex, en grand appareil, se dirige au milieu de ses ducs et de ses chevaliers vers ce même édifice, où le maire lui remet, sur un coussin de velours, les clés de la Nouvelle-Orléans. Ensuite, il cède momentanément la place à Protée que, le soir, nous verrons apparaître, coiffé d’un casque et porté sur le dos d’un griffon, à la clarté des torches brandies par des centaines de nègres en cagoules rouges. Il s’est métamorphosé, cette fois, en prince persan. Le griffon qu’il chevauche semble effleurer de ses ailes d’acier la crête d’une vague. Dix-neuf chars le suivent, représentant l’épopée fabuleuse des premiers rois de Perse : je ne citerai qu’un de ces chars pour donner l’idée des autres, tous d’une égale beauté, portant des monumens énormes et des douzaines de personnages : l’Epreuve du Feu, où le roi Kaus, sous un palanquin d’or, avec toute sa cour, regarde son fils, faussement accusé, se précipiter à cheval dans les flammes. Derrière, ce sont les armées de Féridoun, traversant le Tigre au milieu des palmiers et des cactus ; — le culte du feu célébré par des prêtres, en grand appareil, sous la voûte d’un temple embrasé ; — la lutte de Roustan contre un dragon de quatre-vingts pieds de longueur ; — certaine vision du ciel où un fleuve d’argent roule ses eaux scintillantes d’un bout du tableau à l’autre. Tout cela défile lentement, au pas mesuré des mules revêtues de housses brodées de fleurs de lis, au son de la musique et des vivats ; et tant de flammes enveloppent la scène entière qu’on aurait grand’peur d’un véritable incendie si le char des pompiers ne suivait avec des échelles et tous les engins nécessaires, en cas d’accident, car on a vu quelqu’un des édifices mouvans s’écrouler sous le poids des danseurs et des mimes ; une jambe cassée, des contusions quelconques peuvent en résulter pour les acteurs ; tous les secours sont donc à portée de la main.

Rome, Venise, Nice n’ont jamais égalé les merveilles toujours diverses, créées d’année en année par l’imagination féconde des organisateurs du carnaval à la Nouvelle-Orléans. Les costumes commandés sur dessins spéciaux coûtent des sommes extravagantes et ne doivent servir qu’une fois. Il n’est pas un cercle qui ne soit illuminé : le Boston et le Pickwick, le Cercle militaire, celui du Commerce, beaucoup d’autres se sont mis en frais ; les balcons des deux premiers sont chargés de femmes parées pour le bal qui, vers dix heures, aura lieu à l’Opéra. On n’entre à ce bal qu’invité spécialement et sur la présentation d’un billet gravé avec luxe. Quand j’y arrive, toutes les loges sont garnies ; l’amphithéâtre, réservé aux seules jeunes filles, ressemble à un parterre de fleurs. Invasion de la scène par l’équipage de Protée. Chaque masque choisit sa danseuse et alors commence, le plus gaiement et le plus honnêtement du monde, sous le regard lointain des familles qui remplissent les loges, un bal où les dames ignorent le nom et la qualité de leurs cavaliers. Ceux-ci offrent des présens, bijoux de clinquant, jolis colifichets, et parlent d’une voix de carton, sans se faire reconnaître.

Le lendemain, mardi gras, redoublement d’animation ; nouveau cortège, celui de Rex, qui partage les honneurs avec le Bœuf gras, lequel a un char à lui tout seul. Couvert de guirlandes de roses et de myrtes, comme une victime expiatoire, il est entouré de bourreaux demi-nus, qui brandissent des haches et des glaives. Ce nouveau cortège a un caractère tout littéraire. On y voit figurer pêle-mêle des scènes de la Jérusalem délivrée, du Renard, de Gœthe, du Paradis perdu, du Tannhäuser, etc., la Table ronde, l’Iliade, la Bible, la mythologie Scandinave, que sais-je ? Rex domine le tout sur un trône sidéral que soutient la croupe d’un dragon gigantesque à ailes de cygne.

D’autres sociétés secondaires comprenant des jeunes gens de condition plus modeste ont chacune leur parade respective. Le soir, du haut d’une tribune où la reine de son choix, tout en satin blanc à crevés de dentelle, tient le sceptre à ses côtés, Rex recevra l’hommage de la plus belle des processions, celle de Comus. Les contes de fée défilent à la suite les uns des autres, derrière leur jeune roi, qui personnifie par excellence le Prince Charmant. Dans quelques minutes, à l’Opéra, Cornus retrouvera une reine digne de lui, vêtue comme Sarah Bernhardt dans Ruy Rlas, avec sa haute fraise, ses broderies d’argent et sa petite couronne coquettement posée ; les couples royaux se rejoindront après une tournée de visites faites aux différens bals de la ville, et princes, princesses, fées, génies, sylphes, animaux merveilleux s’entremêleront dans de magiques quadrilles.

Pendant ce temps, les danses nègres prennent leurs ébats dans certains quartiers moins aristocratiques ; toute la ville est en liesse, et ce sont des fronts blancs et noirs terriblement fatigués qui, le matin, vont s’incliner sous la cendre à l’église catholique, ou entendre prêcher à l’église protestante que tout est vanité. Après quoi, les sociétés mystiques se réunissent derechef, — toujours en cachette — pour discuter et combiner le sujet des pompes de l’année suivante, décider les costumes dont elles surveillent l’exécution, répéter les tableaux, etc., de sorte que l’on peut bien crier dès le carême : « Le roi est mort, vive le roi ! »

Pourtant il n’y a pas beaucoup d’années qu’au lendemain d’une guerre fratricide, cette ville qui s’amuse si franchement et si joliment semblait écrasée, presque anéantie ; les festoyeurs du carnaval sont les fils de ces aristocrates du Sud auxquels leurs adversaires ont reproché des torts graves. Joueurs, duellistes, corrompus par le contact de l’esclavage, que n’étaient-ils pas ?

Ils avaient du moins tous les genres de courage. Le monde étonné les vit demander des ressources au commerce, aux affaires, se créer vaillamment une prospérité nouvelle. Et partout où la pauvreté existe encore à la Nouvelle-Orléans, elle est voilée d’élégance ; on la tient en honneur comme dans d’autres parties des États-Unis on estime la richesse ; les planteurs d’autrefois aiment assez à se déclarer ruinés et à expliquer fièrement pourquoi, en revenant sur les horreurs d’un temps évanoui où ils eurent l’occasion de se montrer héroïques avant d’être réduits à devenir raisonnables. Rien de plus saisissant que les récits de la guerre, entendus dans telle ou telle maison qui fut opulente, qui est restée hospitalière. Tous les hommes se battaient, les femmes demeuraient seules dans les plantations, fidèlement gardées par ces nègres, au nom desquels s’entr’égorgeaient fédéraux et confédérés. Les troupes du Nord passaient, brûlant les bâtimens, détruisant les vivres, et les dames affectaient devant l’ennemi de fières attitudes. Elles stimulèrent, en véritables Spartiates, la bravoure de leurs maris, de leurs fils, de leurs frères, ne se plaignirent jamais, travaillèrent quand il le fallut de leurs belles mains habituées longtemps à l’oisiveté. Maintenant encore on ne sait pas bien souvent quelle part active la plupart d’entre elles prennent au soin matériel du ménage sans en laisser rien voir, et en continuant d’accueillir leurs hôtes avec autant d’entrain que si elles n’avaient à songer qu’aux arts d’agrément, aux choses mondaines. Pour ne parler que du carnaval, combien de toilettes de bal sont l’ouvrage même de celles qui les portent avec une si gracieuse désinvolture ! Hélas, cette folie apparente doit recouvrir des regrets de toute sorte. Plus d’un, sous l’accoutrement mythologique qui le place momentanément au-dessus des simples mortels, sur un trône de papier mâché, déplore peut-être la nécessité qui l’a forci ; d’abandonner ses études universitaires pour descendre dans un comptoir. J’ajouterai que ce contraste des réalités que l’on soupçonne et de la farce extérieure, poétique à la manière d’une mascarade shakspearienne, n’est peut-être pas la moindre séduction du carnaval de la Nouvelle-Orléans.

Durant les jours qui suivent, il semble qu’un feu d’artifice se soit éteint : la ville entière ressemble à cette filleule de fée qui sur le coup de minuit voit ses diamans se changer en guenilles et son carrosse redevenir citrouille. On s’aperçoit alors que les rues sont fort sales, entrecoupées d’horribles égouts où tout ce qui ailleurs se cache est lamentablement visible ; les maisons, dépouillées de leurs tentures de fête, montrent souvent une façade lépreuse aux peintures écaillées ; les balcons de fer forgé qui s’avançaient la nuit comme à l’affût d’une sérénade sont, au soleil, chargés de rouille. Je parle ici surtout du vieux quartier français, séparé de la nouvelle ville par une grande voie populeuse, Canal Street, à laquelle, quoi qu’on fasse, on aboutit toujours. Canal Street est la rue des brillans magasins. Elle trace une ligne de frontière entre deux mondes absolument différens. D’un côté la population américaine habitant de larges avenues bien ouvertes, bordées de jardins qui entourent des maisons fort coquettes, construites en bois généralement pour éviter l’humidité ; de l’autre les créoles fidèles aux rues étroites qui portent des noms de France : rue Royale, rue de Chartres, rue Dauphine, rue Saint-Louis, rue Conti, rue de Toulouse. Là les enseignes sont françaises, on n’entend guère parler que français ou bien le patois nègre. Pour les Américains du Nord qui pénètrent dans ce labyrinthe c’est déjà presque l’étranger ; c’est avant tout un passé auquel ils n’ont point de part. Pour nous c’est une ville de province du Midi, peut-être de la frontière d’Espagne. La Place d’Armes, par exemple, majestueusement encadrée de grands bâtimens de briques à arcades et à balcons, rappellerait nos vieux pays sans la statue centrale, un Andrew Jackson en bronze saluant du geste comme il fit en 1815, lors de l’ovation décernée par une foule enthousiaste au vainqueur des Anglais. Les bâtimens du tribunal se trouvent là. Dans le plus ancien, qui fut jadis le Cabildo, est aujourd’hui logée la cour suprême ; du haut de ce balcon retentit à trois reprises la proclamation par laquelle la Louisiane était cédée par un maître à un autre. Les portraits des principaux gouverneurs garnissent la salle où l’on m’introduit. Là j’apprends entre autres choses que la loi louisianaise est encore fondée sur le code Napoléon.

De la Cour suprême nous passons à un tribunal beaucoup plus modeste dont la porte ouverte sur une petite rue nous invite à entrer. Nous prenons place au milieu de visages étrangement tailladés et endommagés sous les linges qui les emmaillotent, parmi des quarteronnes suspectes, des figures patibulaires dont la couleur varie du jaune au noir. Le juge, voyant deux dames blanches, les prie courtoisement de se rapprocher de son estrade où elles trouveront des chaises, et nous assistons au jugement sommaire d’un certain Charlie, à la physionomie bestiale, qu’une demoiselle en chapeau à plumes et en cotonnade bleue accuse de l’avoir battue cruellement. Le paquet qu’elle présente renferme ses habits coupés en petits morceaux par ce « gentleman » qui a menacé de la traiter de même. Plusieurs témoins féminins d’une extrême volubilité sont entendus. Le juge, toujours galant, ne cesse de les interrompre dans la crainte que leurs révélations ne blessent les oreilles des dames blanches assez imprudentes pour s’être aventurées dans ce guêpier. Charlie ne trouve aucun argument de défense, mais il nie avec une telle fureur et de tels regards à sa victime, que le juge lui dit sévèrement : « — Vous avez l’air tout prêt à recommencer ! » — On l’emmène et il recommencera peut-être en effet après ses vingt-cinq jours de prison. Les nègres sont vindicatifs, plus d’un meurtre a ensanglanté la rue dans des conditions semblables. Inutile de trop approfondir tout ce que révèlent certains recoins du vieux quartier français où, derrière les jalousies et les grillages, sont embusquées des formes provocantes et où foisonnent les débits de liqueurs de l’apparence la plus louche. La charité a placé de loin en loin auprès de ces mauvais lieux des postes de refuge et de salut (rescue homes). Il suffit qu’une créature affolée, poursuivie, perdue de quelque manière, sonne la nuit à cette porte éclairée qui s’ouvre immédiatement devant elle et se referme aussitôt. Derrière la porte, il y a un gîte assuré, des promesses de réhabilitation et de travail, des intermédiaires qui ramènent la brebis égarée au bercail, dans la famille ou à l’atelier. — Quel état moral suppose ce genre de secours ! s’écrie le Nord vertueux en se voilant la face. — Question de climat et de race en somme, impulsions plus violentes vers le mal et plus promptes vers le bien ; il faut des remèdes appropriés ; le même régime ne peut suffire à tous.

Mais quittons ces ruelles mal famées pour revenir à la Place d’Armes ; là encore nous trouverons matière à nous scandaliser, — tout au moins rétrospectivement. — Les arcades du Cabildo en effet furent témoins d’une scène épouvantable, antérieure à l’abolition de l’esclavage. On y déposa les victimes mutilées de cette belle et féroce Mme Laborie dont le nom est resté en horreur et dont l’exemple, d’ailleurs unique, suffit à expliquer les accusations beaucoup trop générales portées dans la Case de l’Oncle Tom contre les propriétaires d’esclaves. Mme Laborie inventait pour punir les siens des châtimens monstrueux. Lorsque la populace, forçant les portes de sa maison, lui demanda compte de cruautés qui avaient soulevé l’opinion publique, on trouva des misérables plongés jusqu’au menton dans un puits à la surface duquel les retenaient des cordes ; d’autres étaient réduits à l’état de squelettes sous les chaînes qui les rivaient au sol. Ce fut une exaspération facile à concevoir ; Mme Laborie eût été lacérée sur l’heure sans le dévouement de son cocher nègre qui la fit monter en voiture et poussa brusquement les chevaux au milieu de la foule surprise. Avant qu’on se fût mis à sa poursuite elle avait gagné le port et s’était embarquée pour la France. Les justiciers n’eurent d’autre ressource que de brûler sa maison.

Sur la Place d’Armes encore se trouve la cathédrale, assez laide malgré quelques prétentions architecturales ; mais une fresque représentant le départ de saint Louis pour la croisade nous reporte à l’ancien monde ; d’agréables voix de femmes chantent à la grand’messe, et quelle jolie sortie ensuite de dévotes ravissantes, si gaies, si rieuses ! Je me rappelle une véritable pluie tropicale qui avait forcé à jeter des planches comme des passerelles dans les rues inondées. Avant de s’élancer sous l’averse, leurs jupes rassemblées dans la main au-dessus de leurs petits pieds découverts beaucoup plus haut que la cheville, ces demoiselles babillaient sous le porche avec des admirateurs empressés et les plaisirs à peine évanouis du carnaval faisaient les frais de l’entretien. Vraiment ce n’est guère qu’en Italie ou en Espagne qu’on se permet autant de familiarité avec le bon Dieu.

La tombe de Manon Lescaut ne se trouve pas, comme on me l’avait affirmé, parmi les nombreuses pierres funéraires qui se mêlent aux dalles du chœur ; mais pour me consoler de son absence, un marchand de bric-à-brac de la rue Saint-Charles m’offrit une cafetière portant le chiffre de cette « personne légère » (sic) qui s’en était très certainement servie, plus un couvert aux armes de son amant des Grieux dont le père fut, en Louisiane, amiral de la flotte française. Il y aurait un chapitre à écrire sur la singulière galerie où se trouvaient ces reliques précieuses au milieu d’objets d’art créoles, Rubens et Teniers apocryphes, porcelaine et verrerie de luxe représentant les épaves de bonnes familles ruinées, confondues avec des objets de deux sous que le plus imaginatif des fabricans de curiosités vendait pour pièces historiques. Il n’est pas étonnant que des écrivains tels que George Gable et Grâce King, aient trouvé tant de choses piquantes à nous dire sur la Nouvelle-Orléans. Les moindres détails y sont suggestifs. Ce petit enclos, par exemple, derrière la cathédrale, c’est le jardin du Père Antoine, un saint prêtre espagnol qui, venu en Louisiane dans le ferme propos d’y établir l’inquisition, fut prié de retourner sans retard dans son pays d’où il revint par la suite, non plus avec un mandat du Saint-Office, mais pour exercer librement une mission de charité qui rendit son nom vénérable. Dans les sous-sols de l’hôtel Royal, rue Saint-Louis, avait lieu autrefois la vente des noirs aux enchères. Congo-Square tire son nom de danses africaines que les nègres y exécutaient le dimanche au son du tambour accompagné d’un cliquetis d’os, sans se laisser attrister par le voisinage sinistre de la prison, témoin plus d’une fois de scènes sanglantes. Voici la calaboose, où les maîtres faisaient fouetter leurs esclaves. L’aspect du vieux cimetière Saint-Louis m’a frappée d’horreur. Les tombes éparses, sans ordre, dans un dédale humide où il est difficile de se retrouver, ne portent guère que des inscriptions en français et en espagnol effacées sous la mousse gluante et les pâles lichens qui se collent aux monumens, plus ou moins dégradés. Il y en a de somptueux, mais la plupart sont d’un goût médiocre, représentant une espèce de commode en marbre munie de ses tiroirs. Comme on ne peut creuser, même à une légère profondeur, sans rencontrer de l’eau, il faut coucher le mort au-dessus du sol et l’entourer d’ouvrages en maçonnerie très solides, pour empêcher des exhalaisons dangereuses que je crois sentir néanmoins, comme si elles s’échappaient de toutes ces pierres disjointes, Je fuis lâchement, me croyant poursuivie par la fièvre jaune.

Un peu au-delà de la place Jackson, sur la levée, a lieu tous les dimanches matin le marché français. Il comprend le marché à la viande, le marché au poisson, le marché aux fruits et le bazar qui étale non seulement des marchandises variées mais encore des spécimens de toutes les races. Les Indiens Choctaws y apportent ces paniers qu’ils tressent à ravir et des simples de toute sorte, dont ils connaissent les vertus ; les Acadiens, — ces paysans de France transplantés dans la Nouvelle-Ecosse, chassés de là par les Anglais et finalement réduits, comme l’a raconté l’auteur d’Évangeline, à former une communauté patriarcale sur les bords de la Tèche, — déplient leurs belles cotonnades filées et teintes au logis, dans des villages pareils aux hameaux de Normandie où l’on ne parle que français, où sont conservées nos mœurs, nos habitudes, notre religion catholique. Les Siciliens vendent des bananes et des oranges ; les bouchers, me dit-on, sont presque tous d’origine gasconne ; les négresses ont devant elles des plateaux de sucreries ; les pêcheurs espagnols et italiens vous offrent des poissons inconnus, aux noms bizarres comme leurs formes, des crabes, des tortues, des coquillages, tout ce qui entre dans les savoureux courts-bouillons, dans les jumbolayas si savamment épicées, qui, avec le gombo, les fricassées au safran relevées de curry et tant d’autres mets inimitables, sont la gloire de la cuisine créole, celle de toutes les cuisines où il entre le plus d’imagination, d’audace et d’esprit. C’est au marché un bourdonnement sans nom de patois confondus, une amusante Babel, et la confusion des langues ne laisse pas d’être parfois pimentée, surtout quand les nègres s’en mêlent.

Toujours dans cette partie française de la ville, rue d’Orléans, j’ai visité le couvent de la Sainte-Famille, tenu par des religieuses de couleur. La présence de ces saintes filles a donné le baptême pour ainsi dire au local déconsidéré où avait lieu autrefois certain bal de quarteronnes trop célèbre. Les lits à quenouilles des pensionnaires de leur race, qu’elles élèvent si pieusement, sont rangés sur deux lignes correctes et régulières des deux côtés de la salle de danse qui a gardé son même plancher de cyprès, sur lequel glissèrent tant de petits pieds lascifs. Et, comme pour conjurer les fantômes qui pourraient venir troubler des rêves innocens, la chapelle s’ouvre près de ce dortoir aux profanes souvenirs. Ici tout est d’un ton brun foncé, les briques de la grande maison au long balcon en saillie, les vieilles boiseries intérieures, les visages des enfans et toutes ces figures encadrées de coiffes blanches qui les noircissent encore par le contraste, figures que la nature ne semble pas avoir modelées pour le voile, mais qui sont cependant si dignes de le porter. Devant elles il faut bien croire aux anges noirs et admettre que leur race est non seulement capable d’impulsions généreuses, mais aussi de persévérance. C’est en 1842 que trois ou quatre jeunes filles de couleur se réunirent pour fonder cette congrégation, d’abord dans un petit local où elles faisaient le catéchisme, préparant les négresses de tout âge à la première communion, prenant soin des malades. Mais elles se heurtaient à des difficultés de toute sorte, auxquelles mit lin seulement l’abolition de l’esclavage. Les maisons de la Sainte-Famille se multiplièrent pour les orphelins, pour les infirmes ; les bonnes sœurs ouvrirent même une école de garçons. Aujourd’hui ces religieuses sont au nombre de quarante-neuf, suivant la règle de saint Augustin ; le noviciat est très long pour elles, et chaque année elles renouvellent leurs vœux qui ne deviennent perpétuels qu’au bout de dix ans révolus. Celle qui nous fit les honneurs du couvent de la rue d’Orléans, une toute petite femme délicate, me toucha par son humilité charmante : « Ah ! disait-elle, si nous pouvions être aidées par quelques maîtresses venues de France ! » Le programme d’études de leur « Académie » est peut-être un peu vieillot et naïf ; je le transcris sans commentaires : Education solide, utile et chrétienne. Les cours embrassent : lecture, écriture, dictée, orthographe, grammaire, compositions, géographie, arithmétique, algèbre, histoire, rhétorique, philosophie naturelle, astronomie, science, étiquette, couture en tout genre, broderie, crochet, tapisserie, fleurs artificielles (en cire, en tarlatane, en écailles de poisson), dessin, peinture, français, espagnol, musique.

Deux petites demoiselles, — lune en pain d’épices, l’autre en ébène, — me prouvèrent que la musique au moins était très bien enseignée, ce qui me donne bon espoir pour les autres branches d’instruction, même si la science et la philosophie ne sont pas poussées bien loin. L’essentiel eu tout cas est appris à ces enfans : elles subissent la contagion de vertus admirables. Dans la cour où sèche une lessive, je vois jouer et se traîner les pickanninies, les tout petits négrillons de l’asile qui touche au pensionnat. — « Oh ! me dit la sœur avec son doux parler sans r, nous en avons de bien plus jeunes ! On n’en refuse aucun, pas même les bambins de quelques mois à peine. Nous les nourrissons comme nous pouvons. Le moyen de les abandonner ? » Oui songerait en effet à délaisser les orphelins dans cette ville où les épidémies ont si souvent livré des troupeaux d’enfans à la charité publique ? Il y a plus d’asiles qu’on n’en peut visiter, presque tous dirigés par des religieuses, — petites sœurs des pauvres, sœurs de Saint Vincent de Paul, etc., — mais la Sainte-Famille est le seul couvent de couleur. Un homme riche de cette même race, Thomy Lafon, lui a fait sa part dans les 214 000 dollars qu’il légua récemment à divers établissemens d’éducation et de bienfaisance, sans acception de blancs ou de noirs. La religieuse qui nous reçoit parle de lui avec une effusion de gratitude, tout en m’apprenant cette particularité singulière que Lafon n’appartenait pas à l’église de son vivant, quoiqu’il assistât souvent aux offices par goût ; il ne fit sa première communion qu’au lit de mort. Je m’écriai, surprise : — « Comment, ce juste n’était pas chrétien ? » Et la petite sœur de répondre ! vivement : « Oh ! si, puisqu’il avait la charité ! »


IV. — ASPECTS ET CARACTÈRES LOUISIAXAIS

Le nom d’un autre ami des pauvres et des orphelins, Julien Poydras, est gravé à l’hôpital, sur une tablette de marbre. Nul philanthrope n’a dépassé en générosité Julien Poydras. Voici en deux mots le résumé de sa vie à la fois si utile et si romanesque, d’après les documens fournis par le professeur Alcée Fortier, dont j’ai goûté vivement la conversation intéressante, sans parler de son excellent livre ; plein d’érudition sur l’histoire, la littérature, les mœurs et les dialectes de la Louisiane [4].

Julien Poydras de Lallande était Breton et marin. Fait prisonnier par les Anglais en 1760, il réussit à s’échapper et passa en Louisiane, croyant aborder sur une terre française. Malheureusement il arriva au moment même où elle retombait sous le joug espagnol après l’exécution barbare d’un groupe de braves gens [5] décidés à rester fidèles à la mère patrie, fût-ce malgré elle. Poydras témoigna d’une intelligence et d’une volonté peu communes ; il comprit que tout était à faire au point de vue commercial dans l’intérieur de ce pays si riche : un ballot sur l’épaule, il devint colporteur, marchant sans relâche de plantation en plantation, et bien reçu partout. Il lui fallut peu de temps pour amasser la somme nécessaire à l’acquisition d’une terre sur le Mississipi, à Pointe-Coupée, l’endroit le mieux choisi pour des transactions d’une part, avec les nombreux villages qui se succèdent jusqu’à la Nouvelle-Orléans, de l’autre avec les Indiens et les postes militaires. Des agens le représentaient à de grandes distances et sa fortune grossissait toujours. Toujours aussi croissait le désir qui l’avait soutenu jusque-là : retourner en Bretagne. Mais au moment où il préparait enfin le départ tant souhaité, notre Révolution éclata : Poydras ne put surmonter l’horreur que lui inspiraient les excès de 1)3 et, au lieu d’aller rejoindre sa famille, fit venir les parens qui lui restaient. Jusqu’à sa mort, qui n’arriva qu’en 1824, il garda les vêtemens et les habitudes d’un homme du XVIIIe siècle, et ce fut un fidèle sujet du roi Louis XV qui reçut eu 1798 Louis-Philippe duc d’Orléans dans l’habitation de la Pointe-Coupée. Toujours à la mode du XVIIIe siècle, Poydras faisait volontiers des vers, au milieu de ses occupations de planteur, de marchand et même d’homme politique, car vers l’âge de soixante-dix ans il accepta d’être délégué au congrès. Plutôt que d’user des nouveaux moyens de locomotion, il franchit alors gaillardement à cheval la distance qui le séparait de Washington, ce qui lui prit six semaines. Il reste de lui un poème épique, la Prise du Morne du Bâton-Rouge, premier produit d’une littérature française transplantée en Louisiane et qui a quelquefois porté de meilleurs fruits. Si Julien Poydras n’était qu’un faible imitateur de Lebrun et de Le Franc de Pompignan, comme le dit M. Portier. — qui lui fait encore beaucoup trop d’honneur par cette comparaison, — il gardait fidèlement les vertus bretonnes. Célibataire, il mena une vie pieuse et sans reproche ; rêva l’émancipation de l’esclavage longtemps avant qu’elle ne fût possible ; et ordonna que vingt-cinq ans après lui tous ses esclaves, — il en avait 1200, — fussent mis en liberté. Cette clause de son testament ne devait pas être réalisée ! Mais, par bonheur, on respecta les autres, qui ont enrichi l’hôpital de la Charité, assuré l’existence de plusieurs orphelinats, et qui chaque année aident à se marier quelques filles pauvres des paroisses du Bâton-Rouge et de la Pointe-Coupée.

Il n’est pas nécessaire de se reporter à un passé déjà lointain pour découvrir à la Nouvelle-Orléans des figures expressives et originales ; j’ai rencontré deux types de contemporains, bien frappans chacun en son genre : le général Nicholls et le juge Gayarré.

Jamais je n’oublierai l’impression que produisit sur moi la noble et martiale apparence du premier, mutilé par la guerre à ce point que l’on pourra écrire, sur la tombe qui ne renfermera qu’une moitié de son corps, l’épitaphe du grand Rantzau :

Il dispersa partout ses membres et sa gloire…
Et Mars ne lui laissa rien d’entier que le cœur.

Deux fois gouverneur, il défendit avec une indomptable énergie les droits de la Louisiane et porte aujourd’hui d’un consentement unanime le titre de chief justice, grand-juge, qualité à laquelle son passé de patriote et de soldat, son désintéressement, ses vertus toutes stoïques lui donnent des droits incontestables.

Si le général Nicholls est un type superbe d’Américain anglo-saxon, l’honorable Charles Gayarré m’a paru le plus intéressant des créoles, et avant tout, il faut préciser cette désignation de créole, sur laquelle, dans le Nord, on affecte souvent de se tromper en l’appliquant au sang mêlé. Les créoles sont purement et simplement les enfans de parens européens fixés aux colonies. Le nom de Gayarré est un nom navarrais, celui d’un des trois commissaires qui, en 1766, vinrent prendre possession du pays cédé par la France à l’Espagne. C’est pourtant un Français de la vieille roche que j’ai trouvé dans l’intérieur très modeste que l’historien de la Louisiane, décédé depuis, remplissait encore, malgré son grand âge, de sa verve et de son esprit. Il se rattachait à notre pays par les femmes, sa mère étant une Boré, la fille d’Etienne de Boré, ancien mousquetaire de la maison du roi Louis XV qui, le premier parmi les planteurs, réussit à fabriquer du sucre. Le petit-fils d’Etienne de Bore se distingua au barreau et dans la politique, devint secrétaire d’État et publia en français une histoire de la Louisiane très remarquée, dont l’édition anglaise ne parut, que plus tard. La Revue des Deux Mondes a signalé autrefois une composition dramatique hardie, the School for politics, que traduisit le comte de Sartiges, notre ancien ambassadeur à Washington. Charles Gayarré dénonça toute sa vie les fraudes et les manœuvres d’une fausse démocratie, qu’il appelait avec lord Byron une aristocratie de drôles. Il fut de ceux qui n’admettent que les républiques où des lettres de noblesse sont accordées à une élite intellectuelle et morale. Et lui-même avait l’air d’un grand seigneur, malgré la mauvaise fortune qui, après tant de services rendus, de missions brillamment remplies, d’emplois éminens tenus avec éclat, ne lui laissait plus rien, sauf, il est vrai, le bonheur domestique et un goût inextinguible pour les lettres, deux talismans grâce auxquels on peut délier le sort. Cet octogénaire encore jeune me parla de Paris avec tout le feu de ses anciens souvenirs. Je fus frappée de l’intelligence des choses de chez nous qu’il gardait après tant d’années, réunissant la France et l’Amérique dans un même amour, s’appliquant à montrer les liens étroits de parenté entre les républiques si ours, à faire ressortir les rapports qu’offrent leurs deux histoires. L’énumération des travaux que produisit la plu rue infatigable de Gayarré serait ici trop longue. Il a touché à toutes les questions historiques, financières, commerciales, industrielles de son pays ; il a fait du théâtre, du roman ; il a contribué aux progrès de l’instruction publique. Orateur politique avant tout, il s’est acquis une réputation de conférencier dans les deux langues qu’il écrivait également bien. La Nouvelle-Orléans n’a pas produit d’esprit plus varié, plus fécond, ni de caractère plus intègre. Je m’estime heureuse d’avoir pu le saluer dans sa retraite.

Le nombre des créoles de ce type si tranché devient rare depuis la fin de l’ancien régime. Beaucoup de fils de famille étaient alors élevés en France ou allaient du moins y achever leurs études ; la fondation de l’Université mit fin à celle tradition, surtout après le développement que lui donnèrent les dons magnifiques de Paul Tulane, — philanthrope originaire de notre vieille Touraine, — lequel consacra 1 050 000 dollars à une œuvre qui l’a fait justement considérer comme le grand bienfaiteur de la Louisiane. Aujourd’hui on chercherait en vain de ces lettrés créoles qui, sous prétexte d’avoir été au collège à Paris, ne savaient plus parler anglais ; mais le français est encore pour un grand nombre la langue maternelle, celle dont on se sert entre soi dans l’intimité de la famille. Les femmes surtout conservent pieusement cette habitude. Ce sont de véritables Françaises qui m’ont servi de ciceroni dans plusieurs de mes promenades, des Françaises qui faisaient honneur par la distinction et la beauté à leur lointaine patrie, et chez lesquelles je constatais des qualités sentimentales, un enthousiasme, d’aimables préjugés remontant à une époque disparue chez nous, mais qui se perpétue là-bas.

Avec orgueil elles me montrent non loin de la ville « les Chênes », le magnifique bouquet d’arbres géans mélancoliquement frangés de mousse espagnole qui pend à tous leurs rameaux endeuillés. L’ombre noire qu’ils projettent abrita plus d’un duel à mort. C’était là, au bon temps, un terrain de combat. Je m’explique maintenant cette inscription : Victime de l’honneur, que l’on rencontre souvent dans le vieux cimetière Saint-Louis. Les cimetières, non pas celui-là, mais trois ou quatre cimetières moins anciens, la Métairie, Greenwood, Chalmette, etc., sont de véritables parcs. Les promeneurs y trouvent des allées bien entretenues, de superbes ombrages, des monticules surmontés de statues, un luxe merveilleux de fleurs. Morts et vivans se réunissent ainsi, les premiers semblant faire bon accueil aux seconds. Après la tournée de cimetière, en cimetière on invite les étrangers à visiter sur l’Esplanade les beaux jardins du Jockey-Club, où, par les nuits d’été, ont lieu des illuminations, des concerts et des bals. Au bord du lac Pontchartrain des restaurans renommés attendent les amateurs de canotage et de régates. C’est là le couronnement pour ainsi dire de toutes les excursions. Je me rappelle, comme un rêve certaine course en voiture découverte le long du bayou Saint-John, où glissaient les bateaux ; et l’exubérante croissance de lataniers étalant leurs éventails sous les cyprès gigantesques, sous les chênes verts aux chevelures flottantes ; et la fameuse roule pavée en coquilles ; et les bosquets d’orangers, et les jardins de roses, et le bout du lac encore paisible, — car nous étions loin de la saison où dans ce site enchanteur il y a trop de lumière électrique, trop de spectacles d’été, trop de musique, trop de dîners de poissons du grand faiseur ; — et les faubourgs enfin si curieux avec leurs maisonnettes à volets verts sur les marches desquelles, tout le long du trottoir (banquette), se roulent et piaillent les pickanninies. Je ne regardais pas seulement, j’écoutais, — j’écoutais mes amies créoles me raconter dans leur français très doux des choses extraordinaires, — comment il arrive d’aventure que, les vents d’est souillant l’eau du golfe dans le lac, celui-ci s’élève, remplit les canaux et inonde soudain les derrières de la ville, la partie qui n’était autrefois qu’un marais immense tout bourdonnant de moustiques, tout grouillant de serpens et où se traînaient en paix les alligators. C’était au temps de la fièvre jaune, un temps légendaire ; il n’y a pas de ville moins malsaine aujourd’hui que la Nouvelle-Orléans. Encore quelques lépreux, il est vrai… Ils sont parqués à l’extrémité d’un faubourg dans des bâtimens délabrés, près de l’hôpital des varioleux. Ah ! les pauvres gens auraient grand besoin d’un Père Damien ! Ils sont réduits à s’entre-servir et manquent souvent du nécessaire. L’affreuse maladie n’attaque guère que des misérables… Pourtant ces dames se rappellent un lépreux homme du monde… il était même poète. On l’avait installé à part, dans une cabane où il écrivait sans relâche des vers sur sa triste situation. Et sa fiancée lui parlait de temps en temps derrière la fenêtre, car il allait se marier quand la lèpre l’avait pris… Somme toute, ils ne sont guère aujourd’hui qu’une quinzaine tout au plus. Combien y en avait-il davantage au temps où on les expulsait là-bas dans les marécages de « la terre aux lépreux » [6] ! Une visite que les étrangers de passage font toujours, c’est la visite à l’archevêché, d’abord par déférence pour Mrs Janssens, un des prélats dont à juste titre l’Amérique s’enorgueillit le plus, et aussi pour voir de près sa demeure pittoresque, l’ancien couvent des Ursulines, au coin de la rue de Chartres. Il date de 1727 ce long bâtiment à deux étages, au toit élevé d’un rouge noirâtre, aux lourds volets de cyprès défendant les hautes fenêtres. Sous le porche on aperçoit, dans les profondeurs d’une cour-jardin sur laquelle donne une véranda ombreuse, toute sorte de feuillages exotiques : palmes, figuiers, myrtes, bananiers, lauriers-roses ; c’est un jardin échevelé, négligé, délicieux par cela même, comme tous les vieux jardins de la Nouvelle-Orléans. Au bout se trouve une petite église.

Depuis longtemps les Ursulines se sont transportées dans un magnifique établissement situé hors la ville ; elles continuent d’élever, selon les anciens systèmes, un grand nombre de jeunes créoles catholiques, tandis que les Américaines protestantes sont tout aux méthodes nouvelles, importées du Nord et qui les conduisent parfois jusqu’à une brillante annexe de l’Université de Tulane, le collège de Sophie Newcomb, fondé par une mère en mémoire de sa fille [7]. Il y a là un double courant qui crée des personnalités presque aussi différentes que peuvent être différens les tempéramens anglais et français. Depuis cent cinquante ans, les Ursulines maintiennent d’une main ferme en Louisiane l’éducation de couvent ; elles ont été mêlées aux origines de la Nouvelle-Orléans et connaissent leur importance. Six Ursulines arrivèrent de Rouen à l’appel de Bienville, qui avait fait venir de même les Jésuites, ayant besoin d’éducateurs pour les enfans de sa colonie. Le voyage des pauvres religieuses fut une terrible odyssée, il ne prit pas moins de six mois ; enfin elles passèrent d’un bateau criblé d’avaries dans des pirogues qui remontèrent le Mississipi jusqu’à un misérable village enfoui dans les roseaux. C’était la cité naissante. Sans perdre courage, elles se mirent à élever les Indiens et les nègres ; à prendre soin des trop nombreux malades ; puis elles eurent à recevoir les filles à la cassette, — des demoiselles honnêtes et pauvres que le roi envoyait épouser les colons, avec un trousseau contenu dans la cassette en question.


V. — LE RÔLE DES FEMMES DANS LE SUD

L’éducation coloniale fut d’abord entièrement entre les mains des ordres religieux ; le collège, qui s’ouvrit en 1805, a formé cependant beaucoup d’hommes distingués. A partir de 1840 les pensionnats, les académies se multiplièrent à l’infini ; on ne manquait pas de ressources pour l’éducation même des femmes. La preuve, c’est qu’après la guerre les veuves et les filles orphelines de personnages haut placés dans les affaires civiles et militaires purent se consacrer à l’enseignement. Sans doute il ne faut pas comparer le genre de culture des femmes du Sud à la culture intense de leurs sieurs du Nord. Le rapport envoyé au département de l’Intérieur à Washington, après douze années d’inspection attentive, par le Révérend docteur A.-D. Mayo, une autorité en fait de questions se rattachant à l’éducation, nous permet de toucher du doigt les différences. — Jamais, écrit-il, aucun pays civilisé n’a rien vu de semblable à l’exemple donné par l’Américaine de la Nouvelle-Angleterre depuis le jour où elle atteignit son rocher de Plymouth. Durant deux siècles elle a contribué sans relâche pour sa part au développement de la République : rien ne l’a rebutée, ni un climat dur, ni le manque de serviteurs, ni l’obligation de travailler de ses mains. Elle a souffert patiemment, lutté en silence, jusqu’à ce que l’immigration irlandaise et le secours des machines l’aient relevée de son volontaire esclavage. Alors elle a trouvé 350 manières différentes de gagner manuellement sa vie ; elle a occupé les neuf dixièmes des places dans le corps enseignant des écoles publiques, et envahi les universités ; elle s’est mêlée des affaires municipales toutes les fois que l’éducation était en cause. La vie de la femme au Sud était tout autre : elle avait certes sou importance, mais une importance purement domestique, qui ne se manifestait guère que sur la plantation : là elle était vraiment reine, avec de grandes responsabilités et des occasions continuelles d’exercer son initiative, initiative utile et bienfaisante le plus souvent, quoi qu’on en ait dit. Depuis l’émancipation cependant, le cercle de ses devoirs et de ses droits s’est élargi : 150 établissemens d’instruction supérieure s’ouvrent aujourd’hui aux jeunes filles du Sud, et dans cinquante de ces écoles la co-éducation est admise : les universités de l’Alabama, du Mississipi, du Texas et du Kentucky reçoivent des femmes ; 8 000 étudiantes sont réparties dans les collèges de la Louisiane, de la Caroline du Nord, du Tennessee, de la Virginie, etc., sans compter la foule de celles qui vont chercher des diplômes au Nord. Pour ce qui concerne l’instruction secondaire, il serait difficile d’établir des statistiques, — les écoles particulières et les couvens catholiques ne s’y prêtant pas, — mais on sait que dans six États les femmes sont déclarées compétentes à voter pour tout ce qui concerne les questions scolaires. Les progrès ont donc été considérables en vingt ans, après dix années environ d’arrêt absolu dans le développement de l’instruction publique, ruinée par la guerre comme tout le reste ; et encore les fonds que l’on préférerait appliquer aux écoles blanches sont-ils en partie dévorés par les lourdes taxes qu’exige le maintien des écoles de couleur. Le Sud est prêt d’ailleurs à tous les sacrifices pour éviter ce qui lui semble intolérable : l’éducation en commun des deux races. Ce que j’ai vu à Galesburg, — Kindergarten panaché de noir et de blanc, — ne serait jamais accepté à la Nouvelle-Orléans. On me cite certains exemples de tolérance dans le Kentucky, mais il faudra de longues années pour détruire des préventions aussi profondément enracinées. Le plus petit village a deux maisons d’école, celle des noirs et celle des blancs. Ces écoles de couleur s’imposent de plus en plus, et non pas seulement les écoles primaires : le nègre aspire aux hautes études ; il y est fortement encouragé par le Nord, qui a donné son argent, prêté ses professeurs. La Société de secours des affranchis supporte avec l’aide des églises 21 écoles normales et industrielles, où 233 maîtres instruisent 4 971 étudians, lesquels, devenus maîtres à leur tour, élèvent des enfans par centaines de mille.

La seule Association des missionnaires a créé, outre 73 écoles supérieures d’un ordre moins ambitieux, 6 institutions qualifiées du nom d’universités ; mais il faut se rappeler que le Sud a ainsi que l’Ouest l’habitude d’user à la légère de ces désignations un peu exagérées ; c’est un des shams, des menus charlatanismes américains. Il est assez rare que l’étiquette exprime exactement le rang et le caractère de la chose. N’importe : l’essentiel c’est que 15 000 professeurs de couleur soient aujourd’hui préparés à conduire 7 millions de leurs pareils, qui sont devenus autant de citoyens. Dans cette élite, les femmes se distinguent comme partout. La femme de couleur s’entend à merveille à élever les enfans ; elle a des qualités incomparables de patience, île douceur, de gaîté, de dévouement, sachant les amuser et les comprendre. Un observateur intelligent a fait remarquer qu’elles ne sont pas pour rien les filles de ces admirables mammies et aunties, nourrices et gardiennes, que jadis sur les plantations on traitait comme des membres de la famille, et que tout bon Virginien, tout bon Louisianais, chérissait presque à l’égal de sa propre mère. Quinze millions de dollars ont été mis par des bienfaiteurs du Nord, notamment par des bienfaitrices bostoniennes, dans cette œuvre des collèges de couleur. Les gens du Sud sont d’avis pour la plupart que beaucoup de choses inutiles y sont enseignées ; mais à cela on leur répond : « Il n’y a pas de corps sans tête : nous formons ici la tête dirigeante. » Bien entendu, elle est formée à la mode du Nord.

— Vous voyez, me disait un défenseur de l’ancien régime en visitant avec moi l’un de ces établissemens, il n’y a sur les murs que des portraits de leurs grands hommes. Et pourquoi Edgar Poë, auquel en France vous rendez justice, pourquoi Sidney Lanier, musicien autant que poète, qui entreprit d’exprimer en paroles ce qui n’est peut-être possible qu’à la musique, mais qui fut un novateur et un prophète à sa façon, pourquoi ces gloires du Sud ne se trouvent-elles pas ici, auprès des Longfellow, des Hawthorne, des Emerson ? Ils sont absens, comme est absent aussi le drapeau louisianais, qui pourrait bien, vous l’avouerez, garder sa petite place à l’ombre du drapeau des États-Unis. Malgré l’unité accomplie, malgré la réconciliation, il y a toujours un fond de rivalité entre les anciens adversaires. Tout ce qu’on peut dire de la prépondérance des dames de Boston, n’empêche pas que la première statue élevée en Amérique à la gloire d’une femme l’ait été à la Nouvelle-Orléans ! C’est un fait : sur la place Margaret, avec ses fontaines et ses allées bordées de buissons fleuris, se dresse une statue de marbre blanc, qui ne représente d’ailleurs ni une artiste ni une savante, mais une simple femme du peuple, un enfant à ses côtés. La bonne Margaret Haughery, née dans la pauvreté, commença par vendre du lait, puis du pain, le pain qui a nourri des pauvres en foule. Le surnom d’« Amie des orphelins » fut bien mérité par cette sublime boulangère : elle leur consacra ce qui de sa vie n’appartenait pas aux affaires et leur fit don d’une grosse fortune laborieusement gagnée. Le petit jardin qui entoure sa statue s’étend devant un asile qu’elle enrichit, l’asile que gouverna la Sœur Régis, tenue elle aussi en vénération. Rien ne m’a paru plus touchant que cet hommage, rendu par une ville aristocratique d’instinct à une femme qui ne savait pas lire. L’incomparable grandeur de la bonté ; se trouve donc avoir été honorée en Amérique avant toutes les autres suprématies, avant la plus haute culture elle-même.

Et cependant la Nouvelle-Orléans, malgré son infériorité en matière de pédagogie, a produit des femmes très remarquables intellectuellement, des écrivains, des artistes ; j’ai essayé de faire connaître le plus brillant de ses romanciers féminins, miss Grâce King, dans une précédente étude [8], et bientôt une traduction mettra en lumière le talent frais, naturel et charmant de Mrs M. Davis. Sans avoir non plus le même génie d’organisation que les dames du Nord elles savent, au besoin, se mettre à la tête de mouvemens généreux : par exemple elles se sont liguées contre la loterie, un danger public, et elles ont réussi, tout appauvries qu’elles soient, à rassembler en s’associant la somme nécessaire pour élever dans le cimetière de Greenwood un monument à la mémoire des soldats confédérés.

Mrs M.-R. Field, qui signe Catharine Cole ses articles du Picayune, ne fut pas la moins écoutée parmi les oratrices à la Foire universelle. Elle a exposé avec autant de netteté que d’éloquence le développement, des arts, de l’industrie, du commerce, de l’agriculture dans son État natal ; et, ce qui m’a intéressée beaucoup plus encore que cette nouvelle, dédiée aux partisans de l’égalité des sexes : — une femme est capitaine, en Louisiane, d’un bateau à vapeur ! — c’est ce qu’elle a dit du goût que montrent beaucoup de jeunes filles pour les travaux de la terre. Un grand exemple leur est donné par miss K. Minor, à qui son autorité reconnue, en ce qui concerne l’industrie du sucre, valut d’être chargée de prononcer une adresse devant le congrès des agronomes réuni à Chicago. Dans toutes les paroisses autour de la Nouvelle-Orléans se trouvent des femmes planteurs, horticulteurs et éleveurs, d’excellentes fermières. Tout le long de la ligne centrale de l’Illinois, il y a des vergers et des potagers exploités par les femmes ; elles envoient des fraises et des petits pois précoces en janvier aux millionnaires de Chicago. Les fruits, les fleurs de la Louisiane représentent une richesse ; et quel emploi plus charmant de l’activité d’une femme que la culture d’un jardin ?

La nature en effet donne sans qu’on l’y invite dans ces climats quasi tropicaux : la mousse espagnole qui semble n’exister que pour prêter aux forêts assombries une beauté fantastique se vend de trois à sept sous la livre avant d’aller rembourrer les matelas sous le nom de crin végétal ; les négresses en arrachent des poignées en passant pour les troquer contre diverses marchandises ; les racines fibreuses du latanier servent de brosses. Catharine Cole énuméra en détail les ressources inépuisables de son pays : forêts de cyprès qui fournissent pour les bateaux, les barils, les meubles, les charpentes, leur bois veiné comme de l’onyx ; pâturages sans bornes, sources minérales, marais giboyeux, cours d’eau remplis de poissons délicats, roseaux d’où s’envole la précieuse aigrette blanche, bétail qui disparaît presque dans l’épaisseur du trèfle, que sais-je encore ? Et elle ajouta triomphalement : « Dans ce pays béni, point de divorces, ou si peu ! » en finissant par l’éloge des hommes, qui sont tous, disait-elle, les gardes d’honneur de la femme du Sud.

Ces gardes d’honneur, il faut bien le reconnaître, ont au fond, avec leur chevalerie, legs précieux de l’occupation espagnole, quelques-unes des idées du vieux monde sur le lot de notre sexe ici-bas. Ils veulent des femmes belles, aimables, dévouées à la famille, disposées à se marier jeunes, et ne trouvent nullement utile qu’on autorise leurs compagnes à voter. La contagion des réformes parties du Nord et leur effet graduel sur la société du Sud offre donc pour nous un intérêt spécial. Ce qui sera essayé, ce qui réussira en Louisiane, cette sœur américaine de la France, aura grande chance de s’acclimater chez nous. Il n’existe pas entre les Américaines du Sud et les Françaises de ces différences fondamentales qui tiennent pour ainsi dire au tempérament et qui ne peuvent se définir, quoiqu’on les sente si bien. Exemple : A New-York une conférencière parle éloquemment de Jeanne d’Arc, en soutenant qu’il n’y eut aucun mystère dans l’histoire de la Pucelle, sauf l’éternel mystère du génie militaire transcendant et que ce fut l’accident du sexe qui seul l’empêcha d’être estimée à l’égal de Napoléon par un peuple rempli de préjugés masculins. — « Non, s’écrie un de nos compatriotes qui se trouve parmi les auditeurs, non, jamais les Américains et les Français ne s’accorderont sur les femmes ! » — Cette anecdote si caractéristique m’a été racontée par W. C. Brownell, qui savait pour sa part, ayant habité Paris, combien la figure idéale de Jeanne d’Arc plane au-dessus de tous les conquérans. Il l’a mise dans ses French Traits, pénétrant essai de critique comparative qui fourmille d’idées originales et où un Américain fortement imbu des procédés de Taine, nous révèle l’Amérique encore mieux peut-être qu’il ne nous fait connaître à elle, car les demi-erreurs sur notre compte ne manquent pas à côté de nombreuses vérités ; mais elles sont ingénieuses, elles assaisonnent l’ouvrage d’un grain de paradoxe très piquant. Tout le monde en France devrait lire French Traits et méditer les leçons indirectes qu’un étranger nous donne.


VI. — DISCUSSION DU SUFFRAGE FEMININ

J’arrêterai ici, sans avoir épuisé le sujet, bien loin de là, ces renseignemens sur la condition des femmes aux États-Unis. Il me resterait beaucoup à dire et je montrerai peut-être un jour comment l’organisation de la famille, si différente de la nôtre, contribue au développement de caractères qu’il ne nous est pas facile de comprendre en France, où tout a été si longtemps réglé, hiérarchisé. L’instinct social est ce qui chez nous frappe le plus les Américains [9], comme étant l’opposé de leur trait principal, l’individualisme.

Pour que mes notes fussent complètes il faudrait aussi placer auprès des femmes sérieuses qui dans chaque ville travaillent consciencieusement à créer l’avenir celles qui ne se soucient que de représenter ce qu’on appelle par excellence « le monde » et pour qui l’Amérique est le paradis de leur sexe, un paradis sans efforts et sans sacrifices. Mais j’ai étudié très peu celles-là. Comment oserait-on du reste, après M. Paul Bourget, revenir sur l’idole qui passe de son palais de Madison ou de Fifth Avenue à un cottage ; de Newport, lequel n’a de simple que le nom, pour aller finir la saison dans les montagnes du Berkshire chantées jadis par plus d’un poète et que la mode réduit aujourd’hui à servir de cadre aux prouesses du sport : courses, polo, lawn-tennis, défilés d’équipages ? Les premiers chapitres d’Outre-Mer nous donnent de ces choses un tableau plein de vie et de couleur tracé par le peintre qui a le mieux rendu toutes les modernités de mœurs et de sentimens. Je ne sais si l’Amérique a compris le bien que lui ont fait aux yeux de l’Europe entière les critiques mêmes de M. Paul Bourget. La vue d’ensemble vraiment énorme qu’il se proposait de prendre ne lui a pas permis de s’arrêter aux détails, mais il laisse à ses lecteurs une ineffaçable impression de la puissance de volonté souveraine, de la robuste santé morale dont peut se vanter l’Amérique ; et ses portraits de beautés professionnelles font entrevoir sous tels défauts impossibles à nier des trésors d’énergie, d’activité physique et intellectuelle que devraient envier les simples mondaines d’Europe. J’ai remarqué partout le goût passionné que presque sans exception les Américaines ont, non pas seulement pour les exercices en plein air qui servent de prétexte comme autre chose à la coquetterie et à la vanité, mais encore pour la nature dans ses parties les plus sauvages, pour le retour temporaire aux rudesses, à la simplicité de la vie primitive. L’été, rien ne leur plaît davantage que de camper ici ou là en pleine solitude agreste devant de beaux sites. L’une d’elles me disait :

— Nous avons passé un temps délicieux dans les Adirondacks. Je couchais à la belle étoile, et nous allions d’un lac à l’autre avec nos guides, dont les canots sont ce que je préfère, après les gondoles de Venise. Une lettre sur le même ton, qui m’a été écrite des montagnes du Maine, montre lune des personnes les plus dignes, les plus posées qui se puissent imaginer, arpentant les forêts, sautant de pierre en pierre, comme un gamin, le long des ruisseaux où elle pochait la truite, et dormant en plein air, elle aussi, sous des couvertures. « Trop heureuse quand une bonne averse n’arrosait pas mon sommeil ! C’était enchanteur, ces réveils à l’aube : j’ouvrais les yeux pour voir le ciel violet à travers l’épais feuillage des hêtres et les lueurs orangées de notre feu de bivouac. » Tout cela sonne juste et aucune prétention morbide ne résisterait, je crois, à un pareil régime. Les amoureuses du plein air et de la nature se préoccupent fort peu généralement de la question du suffrage.

Au surplus où en est cette question d’un intérêt primordial ? Il importerait de le savoir, car si le droit de voter est accordé aux femmes dans une partie du monde, quelle qu’elle soit, il s’imposera partout peu à peu, et une révolution dont on ne saurait calculer les conséquences devra s’ensuivre, modifiant profondément les mœurs sociales. Beaucoup de journaux, trop pressés, signalent déjà la chose comme faite, parce que l’Ouest, plus audacieux que le reste de l’Amérique, a tenté l’expérience ; mais, en réalité, on en est encore à la discussion. Les meilleurs esprits forment deux camps qui soutiennent le pour et le contre avec une grande abondance d’argumens. Je ne crois pas qu’on puisse lire rien de plus instructif à ce sujet que les récens débats entre le sénateur Hoar et le docteur Buckley [10]. Ils m’ont paru résumer tous les autres. Le sénateur Hoar est de l’avis de John Stuart, Mill, avec lequel, dit-il, se trouvaient d’accord le penseur Emerson, le poète Whittier et Lincoln lui-même : il veut que l’on marche résolument dans la voie ouverte par Lucy Stone et suivie par Mrs Ward Howe, que la femme soit appelée à prendre une part active aux affaires du pays et devienne éligible à tous les emplois. De fait, elle a déjà le pied à l’étrier de la politique. N’est-ce pas une fonction politique comme une autre celle dont s’acquitte dans les hôpitaux, après s’être distinguée au temps de la guerre pour le service des ambulances, Mrs Clara Barton, la grande organisatrice, avec Mrs J. Ware, du régime pénitencier pour les femmes ? Et Mrs Léonard, leur émule dans les mêmes œuvres, une puissance elle aussi, n’a-l-elle pas maintes fois voté comme membre du Conseil d’administration des asiles d’indigens et d’aliénés dans le Massachusetts ? Et Mrs Hale, dont la bienfaisante influence eut pour théâtre la maison des fous à Worcester, un établissement de l’Etat comprenant mille pensionnaires ? Et tant de femmes qui tiennent entre leurs mains les rouages de l’instruction supérieure, dira-t-on qu’elles n’ont pas été, qu’elles ne sont pas encore au pouvoir ? Mieux vaudrait le reconnaître franchement et s’assurer le concours de toutes leurs pareilles dans ces devoirs publics qu’elles savent si bien remplir. Les législateurs prétendent être tout prêts à leur accorder le suffrage, pourvu qu’une majorité le réclame ; mais ceci équivaut à un refus. Jamais les femmes ne revendiqueront en majorité aucun droit : ce n’est pas ainsi qu’elles ont depuis vingt-cinq ans fait tant de conquêtes, dont l’une des plus considérables est le privilège d’administrer elles-mêmes leurs propres biens. Les femmes en masse sont toujours hésitantes devant les réformes : qu’on se passe donc de l’avis des timides ! Celles qui ne se soucient pas de voter seront libres de s’abstenir.

Ainsi raisonne le sénateur Hoar, plus royaliste que la reine, c’est le cas de le dire. A quoi le docteur Buckley répond assez judicieusement :

« Peut-être avant de modifier la loi qui écarte la femme des affaires publiques, faut-il réfléchir que d’un trait de plume on changera entièrement la nature des relations entre les deux sexes telles qu’elles existent depuis que le monde est monde. La permanence de la famille, d’où résulte la cohésion de la société, dépend de certaines différences admises une fois pour toutes entre le masculin et le féminin : le premier gouverne d’un commun accord. Or le vote est l’expression même du gouvernement. Voter avec intelligence c’est penser et agir au mode impératif. Pour devenir volantes, les filles devront être dressées à penser, sentir et agir dans le même esprit que les garçons. De quel côté s’exercera la contagion de l’exemple ? Est-on autorisé à croire que les femmes subissent moins que les hommes les effets du milieu, qu’admises aux assemblées politiques, elles ne passionneront pas les débats, qu’elles resteront inaccessibles à la corruption ? » Le docteur Buckley ne se permet pas, bien entendu, dans ses remarques aussi respectueuses que modérées, de faire ressortir le côté un peu chimérique des jugemens portés à l’occasion par les femmes de son pays sur la nature masculine en général ; mais j’ai déjà dit, je crois, combien leur ignorance plus ou moins volontaire sous ce rapport est faite pour nous étonner, nous autres Françaises, mieux renseignées apparemment. Il s’ensuit un optimisme qui ravit leurs maris, leurs frères et leurs amis, comme la preuve d’une virginité d’âme à laquelle les Américains tiennent par-dessus tout, si peu entravée dans ses actes que soit chez eux la jeune fille. Cette sorte d’ignorance, convenue ou non, permet aux femmes de porter le langage des anges au milieu des brutales mêlées humaines. Mais si elles descendaient une bonne fois dans la poussière de l’arène, que feraient-elles de ce prestige de l’inexpérience ? que deviendrait la womanliness, qui est leur force ? Je crois bien que le docteur Buckley lance discrètement un trait railleur à ces belles utopistes en disant qu’elles croiraient pouvoir du jour au lendemain, pour purifier l’air, fermer tous les saloons, les tripots et les mauvais lieux, sans souci de la liberté. Et, en admettant que la femme entre résolument dans les réalités de son nouveau rôle, qu’elle acquière tout de bon l’expérience d’un leader, comment associera-t-elle ce rôle à la subordination de l’épouse ? Les divergences politiques en famille, les inévitables rivalités multiplieraient les cas de divorce déjà trop nombreux, et toute cette excitation ne serait pas de nature à supprimer le fléau croissant des maladies nerveuses. Il faudrait qu’on demandât sur ce dernier point l’avis formel du docteur Weir Mitchell, connu à Paris et à Londres connue à Philadelphie pour son éminente spécialité, laquelle ne l’empêche pas d’écrire des poèmes pleins d’imagination [11]. Me rappelant le soupir significatif qu’il poussa lorsque je l’interrogeai sur les effets de la culture à outrance appliquée aux cerveaux de femmes, je crois prévoir quelle serait sa réponse. Mais à quoi bon en somme appeler les médecins, les logiciens et les moralistes à la rescousse du bon sens ? L’Amérique compte avant tout, pour que les réformes n’aillent ni trop loin ni trop vite, sur la sagesse des femmes elles-mêmes. Cette sagesse les a préservées jusqu’ici des excès du parti féministe proprement dit tel qu’il se manifeste depuis peu en Angleterre ; elle a empêché le périlleux antagonisme des deux sexes, les hommes laissant habituellement aux femmes le soin de combattre certaines illusions de femmes.

Et elles s’en acquittent à souhait. J’ai rencontré chez plusieurs directrices de collèges le plus louable souci de conjurer le danger qu’entraînent pour les étudiantes l’éloignement trop complet de la famille à un âge qui devrait être celui de l’application aux devoirs domestiques, préludes du mariage. C’est une femme qui a tourné l’arme du ridicule contre ces petits phalanstères comme il en existe à New-York, formés exclusivement de jeunes filles du monde qu’enlèvent à leur milieu naturel de prétendues obsessions philanthropiques et des aspirations très vagues vers une plus haute féminité, le tout, étayé par certains rêves creux d’entreprise personnelle et par la curiosité de vivre en garçons [12]. Enfin, sur le chapitre du suffrage, elles laissent généralement leurs partisans mâles déployer plus de zèle qu’elles n’en montrent elles-mêmes. Quelques-unes, — et de celles que leur supériorité semblerait autoriser aux revendications, — vont jusqu’à se prononcer nettement contre un droit qu’elles jugent inutile ou intempestif. Détail piquant : Mrs Ware, Mrs Léonard, dont un avocat empressé invoquait les noms à l’appui de ses argumens, refusent de faire cause commune avec lui. Elles trouvent l’influence de la femme beaucoup plus efficace sans suffrage et sans situation politique, « parce qu’il est possible ainsi de discuter toutes les grandes questions sur la base de leurs seuls mérites. »

La crainte de se rencontrer dans la vie publique avec un ramassis d’ambitieuses, d’intrigantes et de viragos, politiciennes de l’avenir, qui rivaliseraient de cupidité, de menées basses et tortueuses avec certains politiciens du présent, contribue autant que tout le reste ensemble à cette réserve de bon augure.

Peut-être néanmoins le mouvement ne se laissera-t-il pas toujours contenir, et les plus prudentes finiront-elles par être entraînées bon gré mal gré ; peut-être la Walkyrie perdra-t-elle dans le combat ses armes idéales et sera-t-elle réduite aux coups de poing vulgaires, cette lance de lumière et ce bouclier de jus-lice qu’elle possède aujourd’hui ne trouvant plus leur emploi, si l’égalité proclamée doit supprimer toute chevalerie. Invitons les pronostics en cette ère d’affranchissemens précipités et de soudaines transformations. Mon but était simplement, après un assez long séjour en Amérique, de noter quelques grands progrès qui intéressent le monde entier. Ils ont été accomplis sans fracas par la grâce d’un groupe de femmes qu’avec admiration j’ai vues à l’œuvre et trouvées dignes de servir de modèle à toutes les autres.


TH. BENTZON.

  1. Voyez la Revue des 1er juillet, 1er septembre, 15 octobre et 1er décembre 1894, du 15 avril 1895.
  2. Il est difficile, quand on n’a pas habité New-York, d’imaginer l’horreur du mélange de froid intense, de vent ininterrompu, et de neige tourbillonnante qui constitue le blizzard.
  3. The Prophet of the Great Smoky mountains, by Egbert Craddock ; Boston.
  4. Louisiana Studies, par Alcée Mortier, professeur de langue et de littérature française à l’Université de Tulane ; Nouvelle-Orléans.
  5. MM. de Lafrénière, de Noyan, de Villeré, Marquis, Caresse et Milhet, toujours désignés comme « les martyrs de la Louisiane ».
  6. Voir dans la Revue du 1er novembre 1883, Jean Roquelin, par George Cable.
  7. Mrs Newcomb, de New-York, était veuve d’un riche négociant de la Nouvelle-Orléans.
  8. Voyez dans la Revue du 1er avril 1893 : Les romanciers du Sud en Amérique.
  9. French Traits, by W.-C. Brownell ; New-York, 1893.
  10. The right and expediency of woman suffrage, August 1894 : The Century Monthly Magazine.
  11. Ce genre de cumul n’est pas aussi rare qu’ailleurs en Amérique et ne nuit ni au poète ni au médecin. J’ai entendu le Dr Weir Mitchell lire lui-même — et admirablement, — devant une nombreuse assemblée, dans un club de Philadelphie, son beau drame en vers, d’une si mâle et si fière inspiration, Francis Drake.
  12. A Bachelor Girl, par Mrs Harrison, New-York, 1894.