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Imprimerie A. Lanier (p. 122-134).

vi

LES PROBLÈMES DU PROTECTORAT

Nous venons de voir en un rapide panorama ce que sont aujourd’hui les missions catholiques françaises. Il reste à examiner les problèmes soulevés en ce qui les concerne, en ce qui concerne surtout l’intérêt national, par la nouvelle politique dans laquelle la France se complaît et paraît devoir s’attarder. Comment concilier des nécessités contradictoires ?

Le protectorat.

Il y a bien une solution qui consisterait à ne point les concilier du tout. C’est celle qui naturellement avait les préférences de M. Émile Combes ; il s’en est expliqué avec son abondance coutumière dans un retentissant entretien accordé fort à la légère à un reporter viennois et dont celui-ci s’empressa de faire part à son journal. Le protectorat, disait en substance M. Combes, mais je n’en ai que faire. C’est une gêne de tous les instants. Le prenne qui voudra. Si je souhaitais du mal à l’Autriche, je l’engagerais aussitôt à l’accepter ; mais je ne lui jouerai pas ce mauvais tour car j’ai trop d’amitié pour elle. Par contre, j’ai hâte de voir mon pays débarrassé d’un instrument qui lui coûte si cher et ne lui cause que des soucis.

Ce couplet insensé qui suffirait en temps normal à déconsidérer un homme politique, M. Combes s’abstint de le chanter à la tribune lorsque vint en discussion le budget des Affaires Étrangères. Il demeura muet à son banc tandis que M. Delcassé mettait avec crânerie les députés en demeure de dire s’ils entendaient voter d’après les intérêts du pays ou d’après leurs intérêts électoraux. Une forte majorité répondit comme on devait l’espérer au patriotique langage du ministre.

Il n’en est pas moins vrai que le jour où la séparation de l’Église et de l’État serait un fait accompli il deviendrait extrêmement difficile à un cabinet quelconque de solliciter de la Chambre les crédits nécessaires au fonctionnement de ce qu’on appelle — improprement d’ailleurs — le protectorat. Il existe en réalité trois protectorats distincts : l’un qui dépend de traités internationaux dans lesquels le Saint-Siège n’a rien à voir, l’autre qui dépend exclusivement de la volonté du Saint-Siège, le troisième qui dépend pour la plus large part de la volonté de la France. C’est cet ensemble que, par ignorance, on nomme d’ordinaire : le protectorat.

Le premier s’exerce dans le levant ; il comporte la protection de tous les catholiques, de leurs églises, de leurs biens, de leurs personnes. Des firmans l’ont officiellement consacré en 1535 sous François ier, en 1673 sous Louis xiv, en 1740 sous Louis xv. Le congrès de Paris de 1856 et le congrès de Berlin de 1878 l’ont expressément reconnu ; aucun de ces actes n’est revêtu de la signature d’un représentant quelconque du souverain Pontife et si, en 1898, Léon xiii dans une lettre célèbre adressée au cardinal Langénieux, y a donné un acquiescement solennel, il ne s’ensuit pas qu’il soit au pouvoir de Pie x de le supprimer ; le pape pourrait tout au plus en embarrasser mais non point en arrêter le fonctionnement ; et quand même le Concordat n’existerait plus, le gouvernement ottoman se trouverait dans l’impossiblité d’y puiser un argument légal pour se refuser à l’exécution des clauses par lesquelles il se trouve lié. Tout autre est le protectorat dont la France a joui longtemps en Extrême-orient ; celui-là n’est stipulé dans aucun traité ; les actes qui le constituent émanent du Saint-Siège et il suffirait qu’un nonce apostolique s’installât à Pékin, en successeur du célèbre Montecornivo — pour qu’il n’en restât rien. Mais, à vrai dire, en reste-t-il grand chose ? On ne saurait le prétendre. Depuis six ans, la physionomie du Céleste empire et surtout ses rapports avec les puissances européennes ont changé de fond en comble. La France qui n’a même pas recueilli le commandement suprême de l’armée internationale envoyée au secours des légations assiégées dans Pékin, peut-elle prétendre plus longtemps à la protection exclusive des communautés chrétiennes et comment oublier, du reste, que l’acte de violence par lequel l’Allemagne s’installa sur le littoral chinois fut précisément commis en représailles du meurtre de missionnaires allemands ? Les grandes puissances qui ont maintenant des « pieds à terre » en Extrême-orient et, en tous cas, des flottes de guerre sont en état de protéger elles-mêmes leurs ressortissants, quels que soient le costume qu’ils portent et le culte auquel ils appartiennent. On conçoit que, même fermement maintenu entre les mains de la France par la volonté du Saint-Siège, un tel protectorat présente dans la pratique de sérieux invonvénients. C’est alors qu’il risquerait de devenir une source d’ennuis et d’embarras continuels et que le mot de M. Combes, non justifié dans le passé, se trouverait l’être pour l’avenir. Mais il n’est guère à prévoir que le souverain Pontife s’inquiète de conserver à la république un privilège dont à ses yeux elle se montre si peu digne.

Reste le troisième protectorat, celui dont il appartient au seul gouvernement français de fixer les limites et qui s’applique aux missionnaires considérés non pas en tant que missionnaires mais en tant que citoyens. Nul, semble-t-il, n’a rien à objecter à ce que la France subventionne et protège tel établissement fondé et dirigé par des Français et au premier abord on n’entrevoit aucune difficulté de nature à entraver l’exercice d’un droit aussi incontestable et aussi simple. Les difficultés sont pourtant très réelles et la première de toutes vient des noviciats.

Les noviciats.

On n’improvise pas plus de bons missionnaires qu’on n’improvise de bons soldats. Cette existence de sacrifice et d’abnégation réclame une formation préalable au cours de laquelle puissent s’éprouver la vocation et se préparer les moyens d’action du futur missionnaire. Tel est le rôle des noviciats. Or, ces noviciats, le gouvernement français les ferme. Le législateur a bien introduit une certaine clause invitant les supérieurs des congrégations intéressées à présenter des demandes spéciales en vue du service des missions. Trois supérieurs avaient répondu d’abord à l’appel, puis retirèrent — sur l’avis du Saint-Siège, croit-on — les demandes qu’ils venaient d’introduire. Les autres ne se prévalurent point de l’avantage qu’on leur offrait. Mais peut-on s’en étonner et le gouvernement qui, après avoir préalablement supprimé certaines congrégations, leur permettait de s’en remettre à son bon plaisir pour obtenir l’honneur de le servir, ne s’exposait-il point à pareille aventure ?

Désormais qu’adviendra-t-il des novices français ? Trouveront-ils, proches des frontières, des maisons de leur ordre où pourront dominer leur langue et leur esprit national ? Ce sera le cas pour certaines congrégations possédant déjà des établissements, en Belgique par exemple — ou assez riches pour en fonder de nouveaux. Mais la plupart du temps ces conditions n’existeront pas et, de deux choses l’une, ou bien le rameau français de l’ordre se tarira ou bien les novices fournis par la France, éparpillés dans des milieux étrangers, y seront perdus pour les œuvres et l’activité françaises. On se représente assez généralement les grandes congrégations qui s’adonnent à l’action (il en va tout autrement des ordres contemplatifs) comme dominées par un esprit unique que l’on appelle l’esprit romain. C’est là une conception tout à fait erronée de leur caractère. Intransigeantes en matière de dogme et de conscience, matières qu’elles envisagent d’une façon plus ou moins étroite — prêtes à se soumettre à l’autorité du Souverain pontife dès qu’il a prononcé, ces congrégations conservent sur tous les autres points et dans toutes les autres circonstances une remarquable diversité d’opinions et de procédés dans leurs groupements. Imaginez qu’une armée italienne soit composée de régiments exclusivement piémontais, toscans, napolitains, siciliens. D’un régiment à l’autre, tout varierait hormis les idées et les traditions fondamentales propres à l’ensemble de l’armée. Ainsi en va-t-il entre Jésuites anglais et Jésuites espagnols, entre Dominicains allemands et Dominicains français. De telle sorte que du jour où il cesserait d’y avoir des noviciats français, on ne pourrait guère escompter l’appui des congrégations pour la propagande nationale dans les missions.

Prêts à hériter.

C’est une autre erreur très répandue parmi les Français de toute opinion, que de se représenter le rôle de leur pays dans le catholicisme comme tellement central qu’aucune autre nation n’y puisse suppléer. Il en a été ainsi en des temps qui sont passés et ne reviendront plus. La vérité est que le rôle de la France peut fort bien être tenu par l’Allemagne et surtout par l’Italie. À Berlin comme à Rome, on a depuis trente ans lutté et parfois avec énergie contre le cléricalisme ; mais au lieu d’exagérer et de pousser à l’extrême une pareille lutte, le sens politique n’en a laissé subsister que les apparences et l’on n’a pas tardé à utiliser au dehors ce même cléricalisme contre lequel on avait pris des garanties au dedans. L’empereur Guillaume, chef d’une église hérétique à laquelle appartient l’immense majorité de ses sujets prussiens, aussi bien que le roi d’Italie, souverain constitutionnel dont les cabinets inclinent nettement vers la gauche et touchent parfois à l’extrême-gauche protègent, chacun à sa façon, les missionnaires catholiques. L’un affiche et proclame son accord avec le Saint-Siège, l’autre le resserre en secret. Surtout depuis l’avènement d’un pontife dont l’italianisme ne fait de doute pour personne, il semble probable que des deux méthodes la seconde aboutira le plus vite et le mieux. Mais il y a aussi d’autres motifs pour qu’il en soit ainsi. La substitution de moines italiens aux français est de celles qui peuvent s’accomplir graduellement et sans secousses. Entre Français et Allemands, le contraste demeure toujours absolu : il y a cassure pour ainsi dire. Entre Français et Italiens les transitions sont indistinctes ; point d’angles ni de brusques oppositions ; dans tout l’orient les deux langues voisinent ; les indigènes glisseront de l’une à l’autre sans grande peine. Il y a beaucoup de moines italiens inoccupés ; le gouvernement les a jadis dispersés ; ils sont prêts à se reformer, et pour des besognes plus actives, moins contemplatives.

Il y aurait bien, pour prendre la place des congréganistes venant à manquer, les missionnaires protestants français et les représentants des associations laïques d’expansion nationale. Seulement les premiers sont en trop petit nombre pour suffire à une telle besogne ; il y a, de plus, ce danger qu’ils trouveraient sur plus d’un point du globe leurs intérêts confessionnels aux prises avec leurs devoirs patriotiques ; la propagande anti-française à Madagascar par exemple, et à Tahiti, a été longtemps associée au prosélytisme protestant et il en reste quelque chose. Mais l’objection principale c’est encore ce fait, que la république ne saurait décemment subventionner les missionnaires d’un culte dont ne se réclame qu’une très petite minorité de Français sans accorder aux missionnaires du culte que professe la majorité des subventions proportionnelles à la différence numérique de l’un et de l’autre.

Pour les laïques l’inconvénient est autre : c’est l’absence de tout moyen de formation. Il faudrait créer des écoles normales d’un ordre spécial et exercer un contrôle sévère sur la valeur morale de ceux qui y seraient admis. À cette condition seulement pourrait être escompté un résultat sérieux et digne ; bien entendu l’effort financier serait très considérable.

Abandons et renforcements.

L’œuvre à accomplir pour maintenir autant que possible l’action des missions catholiques françaises sera nécessairement une œuvre de concentration : du reste même sous le régime qui va vraisemblablement prendre fin, la concentration eut été un bienfait. Le point de vue confessionnel et le point de vue national ne s’accordent pas complètement. La religion s’accommode de l’éparpillement des efforts. Plus on ouvre de sanctuaires et plus on multiplie les fondations, plus elle gagne. La nation, par contre, trouve avantage à ce que les efforts soient intelligemment groupés sur certains points. Son influence, son langage et sa littérature ne rencontrent pas partout des milieux également favorables. Les missionnaires français entraînés par leur ardeur avaient évidemment entrepris des conquêtes qui importent plus au Saint-Siège qu’à la république. Il en est d’autres que celle-ci aura de la peine à maintenir quand bien même son intérêt le lui commanderait. C’est que nulle subvention, si forte soit-elle, ne suppléera à la suppression des pompes officielles qui y venaient appuyer l’action des missionnaires. Ceci est surtout vrai de Constantinople et de Jérusalem. Nous avons dit tout à l’heure que le protectorat d’orient résultant de traités internationaux, peut subsister en dehors de la volonté contraire du Saint-Siège. Mais du jour où, par le vote de la séparation, le gouvernement français aura déclaré ne plus reconnaître aucune église, il lui sera impossible de permettre à son ambassadeur près le sultan de prendre part en uniforme, entouré du personnel de l’ambassade et des états-majors des navires se trouvant à Constantinople, aux cérémonies du culte. La contradiction serait trop forte. De même à Jérusalem ; le consul général était présent à toutes les fêtes solennelles ; une place d’honneur lui était réservée près de l’autel et le drapeau national se trouvait associé aux hommages qu’on rendait au représentant de la France. Comment maintenir de semblables coutumes sous le régime de l’absolue neutralité ? C’est impossible. Mais d’un autre côté, comment espérer que la large part de prestige qui en résultait, puisse subsister une fois ces coutumes disparues ? Constantinople et Jérusalem sont disputées par des influences rivales ; de puissantes nations se servent des usages et des dehors religieux pour travailler à y implanter leur suprématie. En renonçant à ces usages et à ces dehors, la France se prive évidemment d’un moyen d’action très efficace.

C’est un motif de plus pour tenter d’opérer ailleurs des renforcements qui pallient dans une certaine mesure les abandons inévitables. Ces renforcements, sous le régime de la séparation, pourraient s’opérer par les soins d’un comité d’initiative privée, composé de personnalités sérieuses et compétentes, et qui servirait d’intermédiaire entre le gouvernement et les missions. Mais combien seront délicates la constitution et le fonctionnement d’un rouage aussi singulier ?