Ouvrir le menu principal
Imprimerie A. Lanier (p. 72-88).

iv

AUTOUR DE PLUSIEURS STATUES

Il y a toujours quelque chose d’humiliant à voir la politique mener son sabbat autour du monument que la patrie consacre à honorer un mort et il est pénible pour l’historien d’avoir à recueillir, au pied de ce monument, non point le souvenir des œuvres de celui auquel il est consacré, mais bien l’écho des vilaines passions du jour. L’année 1902 nous avait épargné cette tristesse ; nulle fanfare discordante n’était venue troubler l’harmonie des fêtes de Victor Hugo ; les Français, sans distinction d’opinions avaient salué, sur leurs socles justifiés, les images de Balzac et d’Alexandre Dumas ; seul, Auguste Comte avait inspiré aux orateurs chargés d’inaugurer sa statue quelques allusions aux querelles présentes ; mais tout s’était passé en harangues, sans disputes acerbes ni protestations désobligeantes. L’année 1903 ne nous réservait pas les mêmes satisfactions. Tout a concouru pour mieux dénaturer l’hommage rendu à la mémoire d’Ernest Renan ; c’était assez pourtant que les circonstances fussent défavorables. Dans la catholique Bretagne, il était inévitable que la glorification de l’auteur de la Vie de Jésus ne provoquât une certaine agitation et, au lendemain des expulsions de religieux et des fermetures d’écoles libres qui avaient si fort irrité la grande majorité des Bretons, l’importance de. cette manifestation devait encore grandir. N’était-ce pas le devoir des hommes de s’appliquer, de part et d’autre, à calmer ces susceptibilités et à rejeter dans l’ombre les ferments de discorde contenus dans l’œuvre de l’illustre écrivain pour projeter au contraire en pleine lumière les dons merveilleux qui le recommandent à l’admiration de la postérité.

La faute initiale.

Le clergé local porte la lourde responsabilité d’avoir déchaîné cette malheureuse bataille. C’est lui qui mania, avec une incomparable maladresse, la torche incendiaire. Dès que l’on parla d’élever une statue à Renan — et pouvait-on n’en point parler ? — ce fut Tréguier dont le choix s’imposa : Tréguier où il était né, où il avait souffert d’injustes persécutions, Tréguier auquel il n’avait jamais cessé pourtant de demeurer fidèle et près duquel sa fille et ses petits-enfants continuaient de résider. À peine le projet connu, le curé de la petite ville et ses vicaires partirent en guerre ; l’évêque eut le tort de les suivre ; les lettres qu’ils écrivirent passaient toute mesure. Une véhémente indignation contre le « blasphémateur du Christ » en débordait ; on se serait cru transporté d’emblée aux heures sombres de cette histoire du peuple d’Israël, que Renan a si magistralement contée, alors que des prophètes irrités lançaient l’anathème aux adorateurs du veau d’or. Déjà l’on parlait de prières expiatoires et d’excommunications majeures. Ce n’est pas ici le lieu de discuter la haine que beaucoup de prêtres et de fidèles professent à l’égard d’Ernest Renan : encore faut-il rappeler que ce dernier n’a jamais blasphémé et que nulle insulte ne s’échappa de ses lèvres. Il est regrettable que les catholiques ignorent obstinément le contenu de ces volumes dont il leur est, dès lors, impossible de combattre l’influence en connaissance de cause et par des arguments appropriés ; quiconque a lu Renan et l’entend traiter de blasphémateur ne peut que se récrier sur l’intolérance d’un tel jugement et ce malentendu a peut-être fait plus de mal à l’Église que ne lui en a fait l’œuvre entière de l’homme qu’elle désigne ainsi à l’exécration des foules ignorantes. De toutes façons provoquer une lutte dont les préliminaires étaient entachés d’une telle violence, inciter à y prendre part tous les libres esprits, tous ceux qui considèrent que le droit qu’a l’écrivain d’exposer une thèse historique ou philosophique est une des bases essentielles de la civilisation moderne, c’était lancer un défi qui ne pouvait manquer d’être relevé.

Les Bleus de Bretagne.

Il le fut. L’Association dite des Bleus de Bretagne avait là une trop belle occasion de se mettre en avant et d’en tirer profit au mieux de ses intérêts, pour la laisser échapper. Cette association se propose, comme c’est son droit, de travailler à répandre les idées républicaines en Bretagne. Peut-être sa dénomination n’est-elle pas très heureusement choisie ; il n’est jamais bon de renouveler les souvenirs de guerre civile autrement que par les pacifiants travaux qui s’opèrent dans les bibliothèques et les dépôts d’archives. Se grouper en « Bleus » c’est, après tout, suggérer à ceux qui pensent différemment de former une société de « Chouans », et l’on ne voit pas ce que les rivalités d’opinions, qui sont chose saine pour une démocratie, gagnent à s’étiqueter de la sorte, à rénover des querelles qui se poursuivirent à coups de canon et se terminèrent dans l’incendie et le sang ; entre citoyens d’une même nation, appartenant simplement à des partis politiques opposés, il y a des moyens de discuter plus opportuns et moins dangereux. Hâtons-nous d’ajouter que l’Association des Bleus de Bretagne n’a de répréhensible que son nom ; rien, dans la conduite de ses dirigeants ne permet qu’on les accuse de semer la discorde dans la vieille Armorique. Toujours est-il que des attaques aussi virulentes loin d’entraver l’exécution du projet qu’ils avaient conçu et d’en affaiblir la portée dessinèrent dès l’abord le caractère combatif que ce projet allait revêtir. On pouvait y persévérer avec une énergie tranquille sans répondre à d’injustifiables provocations. C’eût été le mieux. Mais la modération, déjà dure à établir d’un commun accord, devient bien improbable quand l’un des partis en présence a commencé d’y manquer. Les Bleus provoquèrent à leur tour. Sous leur impulsion le conseil municipal de Tréguier décida de planter le monument tout contre la vieille cathédrale gothique, symbole de la foi des Bretons et des traditions chères à leur cœur. Une faute beaucoup plus grave fut commise ; on invita le président du conseil, M. Émile Combes, à donner, à la cérémonie d’inauguration, par sa présence et sa parole, un cachet nettement républicain et libre-penseur.

Un immortel mécontent.

En tout ceci, le plus contrarié assurément fut Ernest Renan lui-même. Quiconque a vécu un tant soit peu dans le commerce de son chatoyant et bienveillant génie, à plus forte raison quiconque l’a approché et a senti s’insinuer dans la moindre de ses paroles cet amour de la paix, ce souci du raffiné, cette douce hésitation, produit d’une incertitude obstinée qui furent comme les vêtements de sa pensée — quiconque enfin se rappelle sa belle et profonde reconnaissance envers les maîtres de sa jeunesse ne peut douter de la souffrance rétrospective imposée à son esprit par les heurts, les chaos et les défis de cette malheureuse journée. Non pas qu’on en soit venu aux mains. La population de Tréguier laissa la ville aux Bleus qui la remplissaient de leur tapage inoffensif ; des habitants, les uns retirés dans leurs demeures regardaient curieusement par les fenêtres des étages supérieurs, les autres assemblés dans la cathédrale assistaient à un office dit de réparation. Mais cela même, cette occupation de la cité par des intrus devant qui s’étaient retirés les citoyens donnait à la fête un caractère étrange de désaccord et d’hostilité. L’impression s’accroissait encore par le déploiement énorme de troupes en armes ; tant de soldats pour préserver la statue d’un pacifique au cœur bon ! Quel malentendu était-on donc parvenu à créer pour qu’il fut nécessaire de garder toutes les issues, de barricader les rues, de promener partout des patrouilles et de tenir prêtes ces menaçantes réserves. Du haut de la cathédrale flottait au vent une banderole de calicot portant ces mots affirmatifs « Vive la république ! » Or, chacun sait que le dévouement de Renan à la démocratie fut plus résigné que convaincu, plus raisonné qu’enthousiaste. Mais voilà-t-il pas qu’à la dernière heure, plus haut encore, une seconde banderole se mit à flotter : Vive le Christ y lisait-on, et c’était, dominant cette foule, l’affirmation du conflit au milieu duquel Renan s’était si souvent affligé de vivre et qu’on exaspérait ainsi pour le glorifier après sa mort. Dans l’assistance, il dut chercher en vain ces délégués de l’Académie Française et du Collège de France qui, par excellence, possédaient le droit de louanger sa mémoire et qui l’eussent fait assurément de façon propre à le satisfaire ; mais ils n’étaient pas là. Du moment que la politique prenait le pas sur les lettres, ces doctes corps s’effaçaient devant les élus du peuple. Et si, d’aventure sur son socle ennuyeux, Renan se fut retourné pour connaître la compagne que lui avait donnée la fantaisie du statuaire, il eut été médiocrement séduit, en son regard d’artiste, de voir combien menue paraissait la déesse athénienne dressée à ses côtés, sous l’ombre énorme de la vaste église gothique.

En l’honneur de Pallas.

Pour tout dire, ce fut-elle, Pallas-Athéné, qu’on honora en cette singulière cérémonie ; Renan vint au second rang. Il était l’accessoire ; elle était le principal. Pour un peu, on lui eut offert des parfums délicats et des efteuillements de fleurs fraîches ; mais les trépieds manquaient et des soldats boueux fournissent une insuffisante figuration pour un cortège de panathénées. Il n’y eut donc qu’une prière et des discours. La prière, ce fut le morceau fameux qu’Ernest Renan composa naguère sur l’Acropole « quand je fus arrivé, dit-il, à en comprendre la parfaite beauté ». Tout le monde connaît cette pièce d’un rythme admirable et dont quelques trivialités éparses gâtent malheureusement la noblesse ; elle se termine par une litanie en l’honneur de Pallas et, probablement, cette litanie n’avait jamais été récitée nulle part devant une image de la déesse par la raison que de telles images n’existaient plus que dans les musées. Les sculpteurs modernes incarnent volontiers la sagesse comme d’ailleurs la beauté, la force ou la jeunesse, en des figures représentatives, mais ce ne sont que des figures ; Pallas est davantage ; c’est une déesse dont l’élite de l’Hellénisme spiritualisa le culte et dont la foule adora l’individualité, qui reçut des dons et fut servie par des prêtres, qui fit partie d’un Olympe assez peu recommandable, qui constitua enfin un centre certain d’idolâtrie. Et quand même ils se sont à tort et à travers réclamés de la Raison, les orateurs de Tréguier ont fourni, en somme, ce spectacle assez ridicule d’hommes sérieux chargés, en l’an 1903, de représenter dans une cérémonie purement laïque les pouvoirs publics d’un grand pays et qui, par haine mesquine du christianisme, ont prononcé des paroles et esquissé des attitudes d’adoration autour d’une Statue de la fille de Jupiter. À voir ces choses se dérouler en pleine paix intérieure, on comprend comment les dégradantes folies de la révolution ont été rendues possibles et comment la déesse Raison a pu s’asseoir sur l’autel de Notre-Dame sans que l’éclat de rire des assistants ébranlât les voûtes vénérables sous lesquelles se passait cette honteuse mascarade.

Le caractère antichrétien des fêtes de Tréguier est difficile à nier ; il s’affirme dans tous les discours, sauf dans celui du ministre de l’Instruction publique. La dissertation de M. Berthelot s’appliquant à montrer que « les religions modernes sont des formations secondaires », que les notions de moralité et de devoir sont dues « à l’évolution spontanée des instincts sociaux », que Bouddha et Jésus s’équivalent, qu’enfin un temps viendra où « le christianisme sera entré à son tour dans les limbes de l’histoire » était aussi déplacée qu’inutile. Que dire de la recette à fabriquer des religions apportée par l’ironie téméraire et mordante de M. Anatole France ? Il faut d’abord, pour faire une religion, déclare-t-il, « une idée générale d’une extrême simplicité, une idée sociale » — en second lieu « une liturgie ancienne, depuis longtemps en usage et dans laquelle on introduit cette idée » — troisièmement « il y faut un tour de main, cet art des prestiges qu’on appelle, dans notre vieille Europe, la physique amusante ». C’est ainsi, paraît-il, qu’a été construit le christianisme et voilà Pallas dûment avertie, pour le cas où elle souhaiterait de travailler, par les mêmes moyens, à restaurer ses propres autels.

Au banquet qui suivit, le président du conseil accentua, avec sa lourdeur habituelle, ces aimables déclarations ; sa harangue termina fâcheusement une manifestation indigne de celui qui en était l’objet. Peu avant, la petite république de Genève avait donné à la grande république française une leçon qu’il eut été bon de recueillir ; élevant un monument à la mémoire de Michel Servet, la victime de Calvin, elle avait su réaliser la mesure digne et forte et trouver les accents qui apaisent et réconcilient, faire le geste et dire la parole qui vengent sans blesser, qui exaltent sans abaisser.

Pas historien !

Est-ce que vraiment Taine ne serait pas un historien ? M. Aulard l’affirme. Doit-on le croire ?… Cruelle énigme ! C’est encore à propos d’une statue qu’est née cette querelle-là. Il s’agissait d’en élever une à l’illustre écrivain, dans une province qui eut, si nous ne nous abusons, l’honneur d’être son berceau. L’initiative n’avait rien que de légitime et de rationnel. M. Aulard concède certainement que Taine mérite un monument dans sa ville natale et même un autre à Paris par-dessus le marché ; le moyen d’en espérer pour lui-même après sa mort, s’il dispute avec tant d’âpreté de son vivant les titres d’un talent aussi notoire ? Seulement voici où le bât le blesse. Aux yeux de M. Aulard, il est de tous points indispensable que la qualité d’historien soit retranchée de celles qui vaudraient à Taine les avantages du bronze ou du marbre. Qu’on le proclame philosophe, critique littéraire, voire même critique d’art, c’est fort bien : historien, jamais ! Le monde connaît pourtant une certaine Histoire des origines de la France contemporaine qui n’est pas sans avoir fait quelque bruit lorsqu’elle a paru. Taisez-vous ! C’est précisément cet ouvrage qui révolte M. Aulard, car ce dernier, de par d’officiels arrêtés, porte le titre sonore d’Historien de la Révolution et il n’admet point qu’on ose émettre, sur cette époque sacrée, un jugement différent du sien. Taine n’a point respecté la révolution ; ayant commencé d’écrire, plein de ferveur pour ses mérites, il s’aperçut en route qu’elle avait commis un grand nombre de crimes inutiles et il le dit fort crûment, avec preuves à l’appui. C’est ainsi qu’il concevait, en sa naïve loyauté, le rôle de l’historien : M. Aulard le conçoit autrement, à la manière des bardes d’autrefois qui chantaient la gloire d’un clan ou des poètes-lauréats qui sont chargés d’exalter la famille de leur souverain. M. Aulard est un historien dynastique au service de Sa Majesté la Révolution. L’étrange de la chose c’est qu’il ne s’en rend pas compte : son dysnastisme est aveugle ; M. Aulard jurerait sur sa tête qu’il ne recherche que la vérité toute nue, tandis que Taine s’occupe de la farder. Et ses disciples partagent cette conviction.

Voilà d’étranges aberrations ! M. Aulard, certes, a été généralement blâmé par ses confrères pour sa protestation incongrue et ceux là même qui n’adhèrent point aux conclusions de Taine sont unanimes à penser que la haute valeur et la belle sincérité de sa méthode en font un historien de premier rang. N’empêche que l’incident jette un jour bien fâcheux sur les ravages que l’esprit de parti peut accomplir dans la mentalité d’un professeur savant et bien intentionné ; le prestige des milieux universitaires français n’en sera point rehaussé au dehors. Taine aura sa statue et demeurera historien ; on n’en saurait prédire autant de son contradicteur.

Contre la domination romaine.

Le caractère contemporain des œuvres de Taine protégeait sa mémoire ; ses livres étaient là pour le défendre. Tout seul sur son socle géant, le pauvre Vercingétorix ne jouissait pas des mêmes avantages. Aussi s’en est-on donné de parler politique à l’ombre de son glaive formidable et de ses grosses moustaches. Nous accordons qu’il eût été difficile d’entrer dans le détail de ses exploits et plus encore de sa vie de famille. Nous ne savons pas grand chose de ce qui le concernait. Mais en dressant sur les hauteurs de l’Auvergne sa statue dominatrice, le génie opiniâtre et enthousiaste de Bartholdi rêvait de symboliser les glorieuses résistances de notre patrie aux invasions qui menacèrent tant de fois l’intégrité de son sol et l’harmonie de ses institutions. Il n’y avait qu’une personne dont on put décemment parler devant ce chef gaulois à la fois si populaire et si inconnu, et cette personne c’était la France. Il en fut peu question. Les orateurs préférèrent chanter les beautés de la guerre civile et dire du mal de leurs adversaires politiques ; ils se plurent pourtant en un rapprochement un peu bouffon qui transforma Vercingétorix en lutteur anticlérical. N’était-ce pas contre la domination romaine que le héros cherchait à soulever les Gaules ? Voilà qui établit entre lui et M. Combes un parallèle savoureux autant qu’imprévu.

Rancunes étranges.

La statue de Jules Simon a été enfin érigée là où il convenait qu’elle fut, c’est à dire sur la place de la Madeleine à Paris, devant la maison où l’illustre philosophe vécut la partie la plus féconde et la plus utile de sa noble vie. À l’occasion de la publication d’un livre posthume où son âme délicate se reflétait tout entière, nous avons[1] retracé en un bref raccourcis les principaux traits de l’homme et de son œuvre. Hormis qu’il fut toujours prompt à écouter la voix de sa conscience et énergique à en tirer les conséquences, hormis qu’il n’hésita jamais à se séparer de son parti quand la droiture et le devoir le lui suggérèrent il semblait difficile que dans aucun camp on trouvât à redire aux hommages mérités par sa mémoire. C’est là pourtant ce qui advint. La majorité radicale du conseil municipal de Paris voulait reléguer Jules Simon en quelque recoin distant : la place de la Madeleine lui semblait trop centrale, trop monumentale ; elle réservait sans doute cet emplacement de choix pour quelqu’un des siens. Il fallut qu’un revirement politique intervint et que le peuple parisien envoyât siéger à l’hôtel de ville une majorité nationaliste pour que la statue reçut son laisser-passer. Jules Simon se trouva honoré finalement par les représentants de ce principe plébiscitaire et césarien dont il s’était montré, tout le long de son existence, l’ennemi loyal mais irréductible.

  1. Voir La Chronique de 1901, page 228.