Ouvrir le menu principal
Imprimerie A. Lanier (p. 42-71).

iii

LES SOUCIS D’UN MINISTRE

Quand ils se sentent instables et passagers, les ministres des affaires étrangères d’une démocratie se résignent parfois trop facilement à vivre au jour le jour sans esprit de suite et sans plan d’ensemble ; lorsque, d’autre part, une sécurité imprévue et féconde sert leur talent, il advient que l’opinion, par les expressions exagérées ou malencontreuses de ses sentiments, fait subir à leurs desseins de regrettables déformations. M. Delcassé achève sa sixième année de séjour au quai d’Orsay : il faudrait remonter bien haut dans notre histoire pour y trouver l’exemple d’une pareille longévité ministérielle. Mais si de rares ministères ont duré aussi longtemps, aucun sans doute n’a été mieux rempli ni plus régulier dans sa marche ascensionnelle. Nous avons, dans les volumes précédents[1] étudié l’homme et sa méthode, résumé l’œuvre et ses résultats. L’année 1903 n’apporte rien de nouveau au monument dont M. Delcassé s’est fait à la fois l’architecte et le maçon. Point de pierre dans ce monument qui ne fut déjà en place il y a un an ; mais on les voit mieux ; elles sont taillées et sculptées ; elles ont leur forme définitive, leur aspect prévu. Ou plutôt elles les auraient si la démocratie, mue par un beau zèle, n’avait retouché le détail et maladroitement exagéré ici un rond de bosse, surchargé là un motif de décoration, élargi une corniche, défloré une frise. Pendant quatre années, les Français avaient quelque peu méconnu leur ministre des affaires étrangères ; du moins travaillait-il à sa guise et sans entraves ; on ignorait son travail. Maintenant que l’objet en est apparu à tous les regards, tout le monde veut y mettre la main sous prétexte de l’achever et de le perfectionner.

La folie de l’arbitrage.

Et avant tout les pacifistes. Leur exaltation n’a pas tardé à les entraîner de l’arbitrage au désarmement. C’était fatal. Ni les réserves sceptiques ou embarrassées qui se produisirent naguère autour de la conférence de la Paix, ni l’affligeante solitude au milieu de laquelle le tribunal de La Haye a vécu ses premières années, ni la significative leçon de chose contenue dans ce traité franco-anglais dont nous avons parlé tout à l’heure, rien n’a ébranlé leur confiance, rien n’a dessillé leurs yeux. Au banquet offert par les députés français à leurs collègues d’Angleterre, M. Berthelot n’a pas craint de se qualifier d’homme « pratique », rebelle aux chimères, insensible aux « illusions trop naïves », au moment même où il indiquait comme l’œuvre possible et probable du vingtième siècle « l’abolition de la guerre ». Les pacifistes français ne se lassent plus d’acclamer leur déesse ; ils croient à son avènement comme, jadis, les Israélites crurent au Messie. Avec ce mot d’arbitrage, l’orateur le plus médiocre est sûr de se tailler un succès devant n’importe quel auditoire. Le mot pourtant, ainsi qu’il arrive souvent en pareil cas, a perdu en se popularisant toute précision. L’arbitrage est devenu une sorte de rouage, de mécanisme jouant automatiquement comme la trappe d’un piège et arrêtant net toute querelle internationale. Des préliminaires et des conséquences nul ne se préoccupe. On n’aperçoit plus que l’acte lui-même destiné, selon l’illustre chimiste, à « abolir » la guerre et certain d’y réussir. Mais si cette guillotine ingénieuse est dressée et prête à fonctionner, si d’ores et déjà la guerre est condamnée à disparaître, à quoi bon monter la garde et rester sous les armes ? Arrêtons ce flot d’inutiles dépenses. Désarmons ; tout aussitôt l’agriculture, le commerce, l’industrie fleuriront et devant un spectacle si suggestif les autres peuples, à leur tour déposeront sabres et fusils.

Voilà qui est fort logique ; le Français étant réputé ami de la logique, on pouvait penser chez les pacifistes que cette déduction s’imposerait à lui sans difliculté. Aussi bien tout avait-il été mis en œuvre pour le dégoûter du militarisme ; certaines défaillances, regrettables à coup sûr mais inhérentes à l’état de paix armée et dénuées de conséquences générales, avaient été savamment exploitées afin de jeter le discrédit sur les chefs, tandis que la condition du soldat était présentée à l’opinion comme comportant un maximum de misère et de souffances. D’invraisemblables petites feuilles, telles que jamais sans doute il n’en avait circulé dans les casernes d’aucune nation, conseillaient aux conscrits de mettre la crosse en l’air ou mieux de « garder leurs balles pour les généraux ». Le terrain ayant été préparé de la sorte — et c’est une des plus lourdes responsabilités encourues par le général André que de n’avoir pas défendu assez fermement l’armée contre cette campagne commencée avant son entrée au ministère, mais encouragée par sa complaisance ou son inaction — le terrain donc ayant été préparé, les plus exaltés des pacifistes MM. Jaurès, de Pressensé, etc… avec le concours et l’appui de quelques-uns de leurs partisans, livrèrent un assaut sur l’issue duquel ils se croyaient en droit de compter.

Le vote du 24 novembre.

L’écrasante défaite qu’ils subirent étonna tout le monde, leurs adversaires les premiers. Jamais, dans aucune des chambres précédentes, il ne s’était rencontré une pareille majorité (485 voix contre 61) pour affirmer avec cette énergie la permanence des revendications françaises à l’égard de l’Alsace-Lorraine. Car tel était bien le sens de l’ordre du jour voté en cette circonstance. Si la parole évidemment imprudente de M. de Pressensé, faisant allusion à une revanche dont « personne ne veut et n’a jamais voulue » n’avait attiré à la tribune que des orateurs nationalistes ou conservateurs et qu’une majorité restreinte eût sanctionné leurs protestations patriotiques, il n’y aurait rien eu là d’extraordinaire. Mais les protestataires ce furent M. Étienne, président du groupe colonial et membre du parti radical ; M. Georges Leygues, ancien ministre dans le cabinet Waldeck-Rousseau ; M. Chautemps, dont les opinions fort avancées côtoyaient jusqu’ici les frontières du socialisme. Ils vinrent renforcer pour ainsi dire, la note déjà très ferme en même temps que parfaitement digne donnée par le ministre des affaires étrangères ; derrière eux se forma un bloc colossal dont le poids écrasa à la fois les raisonnements de M. de Pressensé et la motion de M. Hubbard.

Bien anodine en soi, pourtant, la motion présentée par ce député peu célèbre. « La chambre invite le gouvernement à se concerter avec les gouvernements étrangers au sujet de la limitation des charges militaires ». En d’autres temps on l’eut repoussée — car ainsi que l’a dit M. Delcassé, notre dignité ne peut rien gagner à prononcer des paroles inutiles — mais on l’eut repoussée avec les égards dus au sentiment respectable qui l’avait dictée : le même sentiment, après tout, qui incita Nicolas ii à convoquer naguère la conférence de la paix. Cette fois les débats auxquels la motion de M. Hubbard servait de sanction donnaient un caractère bien différent à l’idée de la limitation des charges militaires. Il s’agissait pour la France d’abdiquer, non pas seulement toute velléité de revanche, mais toute velléité d’offensive future ; il s’agissait, selon un mot de M. Jaurès, d’adopter définitivement la politique de la paix en marquant la résolution de lui tout sacrifier chez nous pour mieux en hâter l’avènement chez les autres ; calcul probablement absurde, renoncement en tous cas antipatriotique. Il s’agissait encore de donner au traité de Francfort non plus l’approbation obligée d’un lendemain de défaite, mais l’adhésion spontanée d’une force qui s’annihile volontairement.

L’âme même de la Patrie se révolta au sein de cette assemblée, la veille encore si divisée par les querelles politiques et de la sorte fut rendu ce verdict solennel qui causa une sensation considérable au-delà des frontières. Dans l’état des choses, il était devenu nécessaire qu’une pareille manifestation intervint. Du jour où un professeur de l’université, le trop fameux Hervé, avait pu écrire qu’il ressentait à l’égard des soldats morts sur le champ de bataille « la vague pitié qu’on réserve aux escarpes tombés dans l’exercice de leurs fonctions », sans qu’une explosion de mépris public châtiât l’auteur de cette ignoble boutade et le rejetât du corps enseignant que sa présence déshonorait, le parlement français se devait à lui-même d’élever la voix. Mais il eût mieux valu, à tous égards, que ce devoir ne lui fut pas imposé. Le vote du 24 novembre est, après tout, un vote d’agitation stérile comme toute manifestation belliqueuse faite par des gens qui désirent la paix. Le ministre des affaires étrangères n’aurait pas eu besoin de provoquer celle-là, si par leur puéril enthousiasme, leur exaltation dévergondée, les pacifistes n’avaient fait dévier la politique française vers le plus dangereux des mirages. Désarmer au moment où le monde entier renforce ses armements, ce serait priver notre diplomatie et nos négociateurs du seul levier auquel obéissent jusqu’à nouvel ordre les peuples et les rois. Un gouvernement tant soit peu soucieux de ses responsabilités, une opinion tant soit peu sensible aux réalités ne sauraient le tolérer. Mais aussi pourrait-on dire en retournant le mot de M. de Pressensé, pourquoi s’obstiner à parler d’un désarmement dont personne ne veut et n’a jamais voulu ?

L’Allemagne isolée.

En France, tout débat sur le désarmement ramène forcément l’évocation des malheurs de 1870 et la protestation du droit contre la force ; par là le malentendu franco-allemand se trouve souligné et renforcé. Rien que pour cela, les pacifistes auraient dû éviter d’en parler. D’autant que la France de 1903 en insistant sur le fossé qui la sépare de sa voisine de l’est au moment précis où elle vient de combler les fossés qui la séparaient de ses autres voisines rend plus sensible à tous les regards l’isolement actuel de l’Allemagne. Certes cet isolement de la nation victorieuse en face de sa rivale ressuscitée, en face d’une France alliée de la Russie, amie de l’Angleterre, reconciliée avec l’Italie, environnée des sympathies certaines de l’Espagne et des États-Unis, constitue à lui seul une revanche morale qu’il est permis aux Français de goûter. Reste à savoir s’il y a un avantage quelconque à s’appesantir sur la situation qui en découle. Elle évoque, cette situation, le souvenir des coalitions que l’Europe dressa jadis contre Louis xiv et Napoléon. Nous semblons, en somme, avoir jeté les bases d’une coalition analogue ; la conclusion logique, ce serait un traité secret par lequel seraient attribués éventuellement : à la France, l’Alsace-Lorraine — à la Russie, le duché de Posen — à l’Italie, le Tyrol — à l’Angleterre, l’Afrique allemande. Sans même pousser aussi loin les choses, est-on disposé en France, à ouvrir des négociations confidentielles avec les autres puissances en vue d’une action d’ensemble contre l’Allemagne ? Non, n’est-ce pas ? Alors à quoi bon s’en donner les apparences ? À l’heure où l’isolement de l’Allemagne devenait préoccupant était-il sage de faire un geste de menace propre à la rendre sensible à tous les regards ? C’est qu’en effet, Guillaume ii, même relevant de maladie et sous le coup d’une rechute possible, n’est pas homme à s’abandonner ni à laisser flotter les rênes qu’il tient en mains. Il ne saurait se résigner à une situation qui diminue l’Allemagne par rapport à ce qu’elle était il y a seulement trois ou quatre ans ; et peu importe que cette diminution soit plus apparente que réelle ; aux yeux du monde, elle est ce qu’elle paraît être.

Le plan impérial.

Avec cette rapidité, et cet esprit de décision qui le distinguent, l’empereur d’Allemagne a vu tout de suite ce que l’on pouvait et ce que l’on ne pouvait pas tenter. Rien à faire du côté de l’Italie ni du côté de l’Angleterre. C’est sur la Russie qu’il porta ses vues. Certes, depuis que la politique intérieure de la République a pris des allures aussi accentuées et surtout depuis que les idées radicales ont commencé d’influer sur les institutions militaires et même en certains cas sur les relations internationales, l’anomalie fondamentale que présente l’alliance franco-russe a beaucoup grandi. Entre alliés, les formes gouvernementales peuvent encore être aux antipodes les unes des autres ; mais dès que les principes de gouvernement entrent en opposition et deviennent destructifs les uns des autres, il faut de part et d’autre des intérêts bien enchevêtrés et une volonté bien ferme pour que l’alliance persiste. Jusqu’à quel point est-ce le cas entre Paris et Pétersbourg, on devrait, pour le déterminer, avoir recours à ce que la science nomme les « impondérables ». En tous cas, l’empereur Nicolas ne saurait manquer de déplorer l’appui officiellement donné par la République à des doctrines qui sont la négation de tous les principes sur lesquels repose la sécurité de son trône et de sa maison. Cela étant, l’empereur Guillaume, dont le trône est assis sur les mêmes principes, a l’occasion belle pour représenter à son impérial voisin les inconvénients d’une intimité trop absolue avec la France. Sans détruire la duplice ne conviendrait-il pas d’en relâcher un peu les liens et surtout de chercher ailleurs les fondements d’une sorte de protectionnisme monarchique et conservateur dont le besoin se fait sentir chaque jour davantage ? Guillaume ii désire la paix autant que quiconque ; il n’a pas intérêt à ce que l’alliance franco-russe disparaisse, mais puisque l’Italie a pu devenir l’amie de la France sans sortir de la triplice, pourquoi la Russie tout en maintenant la duplice, ne deviendrait-elle pas l’amie de l’Allemagne ? On laisse sa main, on retire son cœur ; c’est très simple. Le calcul est habile et l’exécution facile.

Au prince Henri de Prusse, fidèle interprète des pensées de son frère, incomba le soin de faire partager ces vues par l’empereur Nicolas. Beau-frère du tsar, il en avait tout le loisir au cours du séjour qu’il devait faire avec la princesse sa femme à Darmstadt, en même temps que les souverains russes. Personne ne saurait dire le résultat des entretiens intimes qui ont eu lieu à cette occasion. Des faits importants se sont produits toutefois qu’on ne doit point laisser passer sans commentaires.

Les revirements du tsar.

La note brutalement discourtoise par laquelle il a été annoncé que Nicolas ii n’irait pas à Rome a pu être, depuis lors, l’objet d’explications plus ou moins ingénieuses ; ces explications sont inacceptables pour quiconque connaît les habitudes et le langage de la diplomatie. Le roi d’Italie s’étant rendu à Pétersbourg peu de temps après son avènement, le tsar se trouvait en quelque sorte obligé de lui retourner la politesse ; et, de fait, le voyage était convenu et des détails mêmes en avaient été arrêtés depuis longtemps. La date fixée approchait lorsque fut soudain communiquée à la presse une note disant, qu’en présence des discussions offensantes auxquelles se livraient les socialistes italiens relativement à l’opportunité de manifestations désapprobatives sur le passage des souverains russes, ceux-ci se voyaient forcés de renoncer à leur visite. Si le tsar devait attendre pour pénétrer dans les capitales étrangères que les socialistes lui deviennent favorables, il aurait le loisir de mourir de vieillesse avant d’être sorti de Pétersbourg. Jusqu’ici il s’en était remis aux gouvernements du soin d’assurer sa sécurité et il n’avait pas eu à le regretter. Le gouvernement italien l’eut assuré aussi énergiquement que le nôtre l’avait su faire en 1896 et en 1901. D’ailleurs, à Darmstadt, au centre de cette Allemagne qui venait encore de donner des gages de confiance au socialisme, Nicolas ii n’était-il pas plus exposé qu’il ne l’eut été à Rome, entouré de soldats et de policiers ? On prétexta par la suite que le souci des affaires de Mandchourie et de l’agitation japonaise l’avait retenu ; mais, installé à Darmstadt pour plusieurs semaines, ne pouvait-il venir à Rome pour quelques jours ? Finalement M. de Nelidoff, ambassadeur de Russie auprès du Quirinal, servit de bouc émissaire ; on argua de sa maladresse ; il fut déplacé. Par malheur on l’envoya à Paris ce qui ne saurait passer pour une disgrâce ; ce n’est pas ainsi qu’un tsar a coutume de récompenser un agent maladroit. La vérité est que M. de Nelidoli avait obéi à une injonction impériale et qu’un moment Nicolas ii avait été anxieux de couper court à toute apparence d’entente politique entre la Russie et l’Italie. À peine eut-il cédé à des influences trop aisées à deviner qu’il parut en éprouver du regret. L’attachement de Nicolas ii à l’alliance française vient en grande partie de son respect quasi superstitieux pour la mémoire de son père. Ce qu’Alexandre iii a établi est devenu sacré pour lui. Or, la note russe publiée peu de temps avant l’arrivée de Victor Emmanuel iii à Paris, avait causé en France une impression pénible. L’éclat spécial que l’empereur d’Allemagne entendait donner à son entrevue avec le tsar qu’il allait rencontrer à Wiesbaden n’était point fait pour l’atténuer. Non content d’envoyer le comte Lamsdorf à Paris en séjour officiel, le tsar adressa spontanément au président de la République une lettre autographe dans laquelle il félicitait la France de son heureux rapprochement avec l’Angleterre et l’Italie. Une démarche plus discrète faite auprès de Victor-Emmanuel pendant son séjour à Windsor permit de reprendre les pourparlers en vue du voyage à Rome lequel aura lieu selon toute vraisemblance au cours de 1904. Ainsi cette première alerte a pris fin sans laisser de traces fâcheuses ; il est certain d’ailleurs que le vote du 24 novembre a causé à Pétersbourg une impression favorable en montrant que la France demeurait plus fidèle qu’on ne voulait le croire à son idéal et à ses souvenirs. Dans l’état présent des choses, pourtant, d’autres alertes sont à prévoir. Nous avons indiqué plus haut le rôle qu’aurait pu jouer l’entente cordiale au point de vue franco-russe si l’expédition du Thibet, répondant à l’occupation de la Mandchourie et l’alliance anglo-japonaise se dressant en face de l’entente russo-chinoise n’étaient venues préciser le caractère peu amical des rivalités britannique et moscovite en Extrême-Orient. Si même la politique intérieure de la France cessait de préoccuper le tsar, un refroidissement pourrait encore prévenir des oppositions d’intérêts qui vont s’accentuant dans cette partie du monde.

L’anticléricalisme à l’exportation.

Un troisième ordre de soucis vient à M. Delcassé de l’attitude adoptée par ses collègues et du mouvement d’opinions qui les actionne. Jusqu’ici la parole célèbre de Gambetta faisait loi ; l’anticléricalisme, avait-il dit, ne doit pas être « un article d’exportation ». Tout le monde se trouvait d’accord à cet égard. Au cours de sa longue carrière ministérielle, M. Delcassé avait su d’ailleurs maintenir l’indépendance intégrale de son département par rapport à ceux de ses collègues. Ni M. Brisson, ni M. Dupuy, ni M. Waldeck-Rousseau ne l’avaient gêné ; aucun de ces trois premiers ministres ne s’était inquiété de sa façon d’agir et n’avait cherché à l’influencer dans un sens ou dans un autre. M. Combes avait moins d’autorité personnelle que ses prédécesseurs pour modifier l’état de choses existant. Mais il avait par contre l’autorité de la loi et des divers décrets l’interprétant. Comment éluder l’application aux colonies d’une législation établie dans la métropole ? Comment l’éluder surtout alors qu’elle était étayée par la bruyante approbation d’une majorité douteuse si l’on considère le pays, mais certaine si l’on considère le parlement ; et c’est, après tout, le parlement qui est le maître ? D’autre part, pour ignorer la valeur numérique du concours donné aux écoles françaises par les congrégations religieuses hors du territoire métropolitain, il faut être singulièrement mal renseigné sur ce qui se passe au loin ; il faut l’être plus mal encore pour ne pas savoir que les puissances étrangères guettent pour s’emparer de ce fromage, l’instant où, comme le corbeau de Lafontaine, nous le laisserons tomber de notre bec. Évidemment les députés savent ces choses ; mais le Français possède une étonnante inaptitude à se représenter ce qu’il n’a pas vu de ses yeux et touché de ses doigts ; peut-être le ferait-il mieux s’il avait moins d’imagination ; son imagination l’entraîne et l’égare. Les sectaires actuels vont répétant que le protectorat catholique a fait son temps, que l’action et le prestige encore exercés par les prêtres et les religieux en Orient sont à la veille de disparaître et que, dès lors, on peut sans inconvénient sérieux avoir l’air d’y renoncer par conviction sincère et respect du principe laïque ; autrement dit, le corbeau s’efforce de se persuader que son fromage est mauvais et qu’il peut le lâcher sans regret.

Le ministre des affaires étrangères a l’infortune de ne point partager ces vues courtes et inexactes. Il connaît l’immuabilité des orientaux, et pressent tout le parti que nos rivaux sauront tirer de l’instrument de propagande délaissé par nous. Son embarras est donc extrême. Pris entre l’obligation d’obtempérer aux décisions du parlement et celle de ne point laisser péricliter les intérêts nationaux dont la garde lui a été confiée il doit user d’une habileté et d’un tact infinis pour concilier ces tâches contradictoires.

Difficultés avec le Vatican.

L’impatience parlementaire a forcé d’autre part M. Delcassé à publier un livre jaune relatif aux négociations entre la France et le Vatican à propos du régime imposé aux congrégations. Ce n’était point l’usage. Le ministre, après l’avoir fait en vain observer, n’a pas cru devoir refuser cette minime satisfaction à la majorité. Il a donc procédé à la publication qu’on réclamait de lui non sans un certain détachement ironique ; c’est qu’en effet le livre jaune n’a pas mis les rieurs du côté français. La diplomatie pontificale s’y montrait prudente, libérale et modérée ; le gouvernement, sous la plume acerbe du président du conseil, s’y montrait cassant, maladroit et brutal. Par quelques réserves pleines de tact, M. Delcassé avait dégagé sa responsabilité personnelle. Le livre jaune à peine publié fut prudemment mis de côté par ceux-là même qui espéraient y trouver des armes contre la religion et l’on n’en parla plus. Sur ces entrefaites survinrent la maladie et la mort de Léon xiii et la réunion du conclave. Sans se laisser intimider par les attaques des publicistes radicaux, M. Delcassé multiplia toutes les marques d’ingérence dans les affaires du conclave qui lui parurent compatibles avec la double dignité die l’Église et de la République. Il manda près de lui les cardinaux français en partance pour Rome et s’entretint avec eux. On sut ouvertement que la France patronnait la candidature du cardinal Rampolla. La chose était d’autant plus habile que cette candidature n’avait point de chance de succès définitif ; elle pouvait du moins servir à compter les partisans de la France dans le Sacré-Collège ; l’inconcevable maladresse commise par le gouvernement autrichien en opposant par avance un veto à l’élection du cardinal Rampolla en accrut le nombre. Le candidat de la République réunit ainsi un nombre fort imposant de suffrages et tint même la tête à l’un des scrutins. L’effet moral était produit.

Les sentiments de Pie x à l’égard de la « fille aînée de l’Eglise » dont Pie ix, ami des calembourgs disait déjà que « depuis Louis xiv, il n’y avait point eu de pire aînée[2] » ne sauraient dépendre exclusivement des tendances gouvernementales. Par delà les gouvernants qui passent, le pape aperçoit la nation qui demeure. Évidemment le nouveau pontife ne s’appuiera pas sur elle comme l’avait fait son prédécesseur, par la raison surtout que Léon xiii était un profond politique combinant ses actes en vue d’un long avenir ; mais Pie x ne la délaissera pas non plus et il n’y a pas à craindre qu’il lui marque des tendances hostiles. La question est de savoir jusqu’à quel degré la conscience de ses responsabilités de chef de l’Église lui permettra de pousser l’esprit de conciliation.

Le concordat subsiste toujours : le Vatican n’a pu que protester contre la dissolution systématique des congrégations et contre certaines entraves apportées à l’exercice du culte ; il n’y a pas là matière à conflit, mais seulement à tension de rapports. Il en va autrement au sujet de la nomination des évêques. Plusieurs diocèses sont actuellement sans titulaires, le gouvernement français ayant tout à coup élevé des difficultés à propos d’une formule employée presque constamment depuis François ier dans l’énoncé des bulles délivrées par le Saint-Siège aux évêques nouvellement promus. Le droit de nomination appartient sans conteste (le concordat l’a spécifié) au chef de l’État français : mais le Saint-Siège peut toujours refuser au prélat nommé l’institution canonique sans laquelle celui-ci ne peut exercer ses pouvoirs ecclésiastiques ; d’où la nécessité de pourparlers préliminaires entre Rome et Paris à la suite desquels, l’accord s’étant établi, la bulle d’investiture contenant les mots litigieux nobis nominavit est délivrée à l’évêque. Ces mots, pris en eux-mêmes, n’ont aucun sens ; ils constituent du mauvais latin et voilà tout. Il est de fait qu’après la guerre de 1870, des bulles furent expédiées qui portaient : nobis presentavit ; la nuance devenait importante et l’intention, certaine ; le gouvernement de M. Thiers protesta et le cardinal Antonelli, prétextant une erreur de plume, ne fit aucune difficulté pour revenir à l’ancienne formule. Mais autant en cette circonstance M. Thiers avait été prudent et avisé, autant M. Combes se montra inutilement agressif en prétendant tout ; coup nommer des évêques sans même avoir averti le Saint-Siège des choix faits par lui ; il n’est dit nulle part, en effet, que le pape ne soit pas libre de refuser l’institution canonique aux évêques nommés par le chef de l’État. Ce conflit engagé sous Léon xiii subsiste naturellement sous Pie x.

Ce n’est pas le voyage du président de la république à Rome qui améliorera la situation. Ce voyage est indispensable ; M, Loubet doit rendre au roi d’Italie la visite qu’il a reçue. Mais jusqu’ici le pape n’a consenti, de son côté, à recevoir au Vatican que les chefs d’États non catholiques : réserve un peu puérile qui ne répond à aucune réalité ; car enfin, le roi de Saxe, tout catholique qu’il soit, règne sur un pays protestant et, par contre, le roi d’Angleterre et l’empereur d’Allemagne comptent parmi leurs sujets des catholiques en grand nombre. Cette réserve en tous cas n’a plus aucun sens quand il s’agit d’une république dont le chef est un simple citoyen élu pour quelques années. Les présidents de la république argentine ou de la république du Brésil pourraient être par hasard des protestants ; ceux de la république, des États-Unis ou de la république Helvétique, des catholiques. Le pape devrait pourtant recevoir les seconds et fermer la porte aux premiers… Est-ce soutenable ? Il est à croire qu’au Vatican on ne se montrera pas cette fois si intransigeant ; mais c’est à la condition que le président Loubet marque son désir de venir voir le pape. Or, dès à présent, les anticléricaux cherchent à peser sur le gouvernement français pour qu’il se refuse à cette démarche.

L’anticléricalisme a une large part dans l’enthousiasme parfois un peu exalté avec lequel on a fêté en France les souverains italiens ; ses partisans s’imaginaient ainsi, qu’on nous passe l’expression, « embêter le pape ». Le cardinal Sarto a manifesté en plusieurs occasions un patriotisme italien trop vibrant pour que Pie x n’en demeure pas influencé ; les succès de l’Italie ne doivent pas l’affliger outre mesure. En tous les cas le roi Victor-Emmanuel a montré de son côté un sens politique trop fin pour que les manifestations d’un anticléricalisme immodéré puissent lui donner du contentement. Bien loin d’être en opposition, les intérêts de la monarchie et ceux de la papauté sont liés les uns aux autres par tout un réseau de mailles très fines mais très résistantes que le vulgaire n’aperçoit pas. En dehors du désir compréhensible qu’ont les Italiens d’aflirmer en toutes circonstances que le pape est entièrement libre — ce qui ne s’exprime jamais mieux que par les visites souveraines qu’il reçoit — ils redoutent pour leurs voisins comme pour eux-mêmes la réaction qu’engendrent forcément les écarts d’un zèle trop ardent.

Questions d’Orient.

À la différence du Livre jaune contenant la correspondance entre la France et le saint Siège, le Livre jaune relatif aux affaires de Macédoine a fait le plus grand honneur au ministre et à ses agents. Sur ce terrain-là, M. Delcassé avait les coudées franches. Ses conseils, à la fois énergiques et modérés, auraient souvent servi la cause de la pacification mieux que les remèdes proposés par ses collègues des autres chancelleries. Il ressort des divers documents publiés à cette occasion, que la diplomatie française a été l’une des mieux renseignées en même temps que des mieux inspirées ; les rapports de ses représentants sont remarquables de lucidité. Une bonne partie de la question d’Orient ne tient-elle pas dans cette observation de notre consul à Salonique, M. Steeg, que les Turcs employés dans les administrations européennes s’y recommandent en général par leur honnêteté, vertu qu’ils cessent de pratiquer lorsqu’ils deviennent employés du gouvernement ; n’étant dès lors que rarement payés, ils prennent la regrettable habitude de se payer eux-mêmes.

La France pouvait-elle davantage ? Certains l’ont prétendu, mais sans le prouver. Lui reprocher d’avoir occupé Mitylène pour faire recouvrer leurs créances à quelques-uns de ses sujets et de n’avoir point armé le moindre navire pour voler au secours des Arméniens est d’un effet oratoire si facile que les tribuns de carrefours n’auraient garde de passer à côté d’un tel argument sans y accrocher leurs phrases toutes faites. Nous renvoyons nos lecteurs à l’exposé que nous avons donné de cette expédition de Mitylène, qui demeure à nos yeux un chef-d’œuvre d’à-propos et de hardiesse diplomatiques[3]. Ils comprendront, en le relisant, pourquoi il était impossible à la France de greffer une démonstration pareille sur des questions aussi graves et dans une certaine mesure aussi insolubles que celles d’Arménie. Il s’agissait d’obliger la Porte à céder devant nous et à rétablir elle-même, par cet acte de soumission, notre prestige traditionnel aux yeux des populations orientales : pour cela, il fallait de toute nécessité nous limiter à quelques faits simples, nets, susceptibles de rendre l’ultimatum très clair, et son acceptation très prompte. Un grand déploiement de force au service d’une exigence minime, cela seul pouvait assurer la promptitude du règlement, et seule cette promptitude permettait d’atteindre au but visé. Pour protéger les Arméniens, il eût fallu une expédition comme celle de Syrie sous le second Empire ! Pour rétablir l’ordre en Macédoine, il faut plus encore : il faut le concert européen. Ce concert, il n’a pas dépendu de la France qu’il ne se réalisât ; elle a fait de son mieux pour y aider, et sa conduite a été, d’un bout à l’autre, aussi sage que désintéressée ; mais, dit le proverbe, pour se marier il faut être deux ; pour réaliser le concert européen, il faut l’Europe.

Si la conduite de notre diplomatie ne mérite, en ce qui concerne les affaires de Macédoine, que des éloges, il n’en va pas de même en ce qui concerne la tragédie dont la Serbie a été le théâtre. M. Delcassé, qui a toujours le mot si juste, a prononcé cette fois-là une parole malheureuse : il a qualifié « d’événement d’ordre intérieur » l’assassinat perpétré sur le roi Alexandre et sur la reine Draga. De pareils crimes, entourés d’ailleurs de circonstances tellement ignobles qu’on les jugea d’abord invraisemblables, relèvent de la morale générale et intéressent directement, à ce titre, toutes les nations. L’attitude des divers gouvernements, en cette circonstance, dépassa en faiblesse et en veulerie ce qui s’était vu jusqu’alors. Un télégramme d’allures un peu sévères, adressé par l’empereur d’Autriche au nouveau roi de Serbie et dont il ne fut du reste publié à Belgrade que la partie innoffensive — un « communiqué » de la chancellerie russe réclamant tardivement la punition des coupables, constituèrent des protestations d’autant plus platoniques que le ministre de Russie et le ministre d’Autriche apportèrent l’appui moral de leur présence à la réception de Pierre ier lorsqu’il entra dans sa capitale. Les autres membres du corps diplomatique s’étaient éloignés ; ils revinrent tous, hormis le représentant de l’Angleterre. On eût aimé à voir la France élever la voix au nom de ce respect de la vie humaine qu’elle n’a pas toujours observé, mais qu’elle a été du moins la première à proclamer. Le silence qu’elle observa impressionna douloureusement ses amis.

  1. Voir les Chroniques de 1900, ch. iii, de 1901, ch. v de 1902, ch. v.
  2. Allusion au mot prononcé par le roi lors de l’accession du duc d’Anjou au trône d’Espagne : il n’y a plus de Pyrénées.
  3. Voir la Chronique de 1901, pages 131 à 139.