La Case de l’oncle Tom/Ch XLV

Traduction par Louise Swanton Belloc.
Charpentier (p. 576-581).


CHAPITRE XLV.

Le libérateur.


George Shelby écrivit quelques lignes à sa mère pour lui annoncer son retour. Il n’y parlait point de la mort de son pauvre vieil ami, car le cœur lui défaillait dès qu’il abordait ce triste sujet. Il s’y était repris à plusieurs fois, mais, étouffé par ses sanglots, il déchirait le papier, s’essuyait les yeux, et courait chercher ailleurs un peu de calme.

Toute la « grande maison » était en rumeur ce jour-là : on attendait massa Georgie. Madame Shelby s’établit au salon, où un pétillant feu de bois dissipait les froides brumes d’un soir d’automne. Le couvert, resplendissant d’argenterie et de cristaux, avait été mis pour le souper sous l’inspection de notre ancienne amie, tante Chloé.

Parée d’une robe de cotonnade neuve, d’un tablier blanc, et d’un haut turban bien empesé, sa face noire et luisante rayonnant de satisfaction, Chloé mettait la dernière main aux arrangements de la table, avec une minutieuse ponctualité, qui lui servait aussi de prétexte pour rester et causer un peu avec « maîtresse. »

« Là ! à présent que tout est en place, dit-elle, semblera-t-il pas à massa Géorgie avoir pas bougé ? voilà son assiette juste où il la lui faut, — pas loin du feu, massa Géorgie aimer bien toujours une bonne place chaude. Oh ! y a qu’à me laisser faire ! Pourquoi donc que Sally a pas tiré la belle théière, — la neuve, que massa Georgie a donnée à maîtresse, pour Noël ? m’en vais la chercher, moi. — Maîtresse a eu des nouvelles de massa ? dit-elle d’un ton interrogateur.

— Oui, Chloé, une ligne ou deux, rien que pour dire qu’il sera ici ce soir, s’il le peut ; — c’est tout.

— Et massa pas dire un petit mot de mon vieux ? — rien ? demanda-t-elle, s’affairant autour des tasses.

— Non, il n’en parle pas, Chloé, et dit seulement qu’il nous racontera tout à son retour.

— Bien pareil à massa Georgie, ça ! Petit garçon, lui vouloir toujours dire les choses lui-même. Oh ! moi, bien connaître massa Georgie ! De fait, je sais pas pourquoi les blancs font comme ça un tas d’écritures ; — c’est une façon de besogne si longue et si malaisée ! »

Madame Shelby sourit.

« Bien sûr, mon vieux reconnaîtra pas les garçons, ni la petite mignonne non plus. — Seigneur ! Polly est une grande fille à présent, et une bonne fille, point trop manchote. Elle est restée à la case pour veiller au gâteau, tout juste le pareil de celui que mon vieux aimait tant ! le même que je lui avais fait le jour qu’on l’a emmené ! Le Seigneur nous bénisse ! je savais pas où j’en étais ce matin-là ! »

Madame Shelby soupira : ce souvenir lui tombait comme un poids sur le cœur. Depuis qu’elle avait reçu la lettre de son fils, elle éprouvait une inquiétude vague ; elle craignait que son silence ne cachât quelque mauvaise nouvelle.

« Maîtresse a bien les billets ? demanda Chloé avec anxiété.

— Oui, Chloé.

— C’est que je voudrais faire voir à mon vieux les vrais billets que ce confesseur de là-bas m’a donnés. « Chloé, qu’i’ m’a dit, je suis fâché que vous restiez pas plus longtemps. » — Merci, maît’, que je lui réponds ; c’est pas possib’, parc’ que mon vieux va revenir, et que maîtresse peut pas se passer de moi davantage. Voilà tout juste comme j’ai dit. Un homme bien juste et très comme il faut, M. Jones. »

Chloé avait demandé avec instance que les mêmes billets de banque, qui lui avaient été payés comme gages, fussent conservés pour être montrés à son mari, en preuve de sa capacité, et madame Shelby y avait consenti de grand cœur.

« Oh ! il ne pourra jamais reconnaître Polly.mon vieux ! il la reconnaîtra pas, c’est sûr. — Seigneur ! dire qu’il y a cinq ans qu’ils l’ont emmené ! La petiote pouvait quasiment pas se tenir sur ses pieds. Je me rappelle comme il était toujours en sursaut, de peur qu’elle tombât, quand elle commençait à marcher ! i semble que ce soit hier. »

Le bruit des roues se fit entendre.

« Massa Georgie ! » dit Chloé, se précipitant à la fenêtre.

Madame Shelby courut à la porte d’entrée, où son fils la serra dans ses bras. Tante Chloé demeurait immobile, s’efforçant de toute la puissance de ses yeux de découvrir quelqu’un dans l’obscurité.

« Oh ! pauvre tante Chloé ! dit George avec émotion, en s’arrêtant près d’elle, et serrant sa main rude et noire entre les siennes, j’aurais donné tout — tout ce que je possède pour le ramener avec moi ; mais il est parti, — il est allé dans un meilleur monde. »

Madame Shelby poussa une exclamation de douleur, mais Chloé ne dit rien.

Ils entrèrent au salon. L’argent dont Chloé était si fière était étalé sur la table.

Elle le réunit, le tendit d’une main tremblante à sa maîtresse. « Là, dit-elle, je veux plus jamais le voir, ni en entendre parler. Je savais comment ça finirait : — vendu et assassiné là-bas sur ces abominables plantations ! »

Chloé se détourna, et se dirigea orgueilleusement vers la porte. Madame Shelby la suivit, prit une de ses mains, l’attira doucement sur une chaise, et s’assit près d’elle :

« Ma pauvre bonne Chloé ! »

La fidèle créature pencha sa tête sur l’épaule de sa maîtresse et sanglota : « Oh ! excusez, maîtresse, pauv’ cœur à moi est fendu ! — C’est tout !

— Je le sais, dit madame Shelby, dont les larmes tombaient pressées. Je ne puis le guérir, mais Jésus le peut, lui : il cicatrise les cœurs brisés et panse leurs plaies. »

Il y eut un long silence ; tous pleuraient ensemble. Enfin, George, assis près de la pauvre affligée, lui conta, avec une émouvante simplicité, la glorieuse mort de son mari, et lui répéta ses tendres et dernières paroles.

Environ un mois après, tous les esclaves de la plantation Shelby furent convoqués, un matin, dans le grand vestibule pour y entendre ce que le jeune maître avait à leur dire.

Il parut au milieu d’eux, une liasse de papiers à la main : à leur grande surprise, c’étaient des lettres d’affranchissement ; il les lut, et les leur distribua, au milieu des pleurs et des exclamations de toute l’assemblée. Cependant, plusieurs se pressèrent autour de lui, le conjurant de ne les point congédier, et de reprendre les papiers, qu’ils lui tendaient avec une figure inquiète.

« Nous n’avons que faire de plus de liberté, disaient-ils. — Rien ne nous a manqué ici. — Nous ne voulons pas laisser la vieille maison, ni maître, ni maîtresse, ni tout !

— Mes bons amis, dit George, dès qu’il put obtenir un moment de silence, vous n’aurez pas à me laisser. L’habitation a besoin d’autant de mains qu’elle en a jamais occupé. Nous conservons dans la maison le même nombre de domestiques. Seulement, à dater de ce jour, vous êtes libres. Je vous payerai pour votre travail un salaire convenu. Le grand avantage, c’est que si je venais à m’endetter ou à mourir, — choses qui peuvent arriver, — vous ne pourriez être, maintenant, ni saisis, ni vendus. Je continuerai à faire valoir la terre, et tâcherai de vous enseigner, ce qui ne s’apprend pas en un jour, à bien user des droits que je vous donne. J’attends de vous de la douceur, de la bonne volonté pour apprendre, et, avec l’aide de Dieu, je serai loyal et fidèle à enseigner. Maintenant, mes amis, levez les yeux là-haut, et remerciez Dieu du bienfait de la liberté. »

Un vieux patriarche nègre, qui avait blanchi sur la plantation, et qui était devenu aveugle, se leva, et, joignant ses mains tremblantes, dit : « Enfants, rendons grâces au Seigneur ! » Tous s’agenouillèrent à la fois. Jamais Te Deum, avec les pompes de l’orgue, des cloches et du canon, ne fut moitié si émouvant et ne monta plus droit au ciel, que le simple chant de triomphe parti de ces cœurs pieux et naïfs.

Comme ils se relevaient, un autre entonna un hymne méthodiste qui avait pour refrain :

« Ô jubilé, jubilé, c’est l’année
Où le ciel s’ouvre à l’âme pardonnée. »

« Un mot encore ! dit George, coupant court aux remerciements de la foule, vous vous rappelez tous notre cher, notre bon oncle Tom ? »

Il fit alors un court récit de sa mort, et parla de ses souvenirs affectueux pour tous ses anciens compagnons : « C’est sur sa tombe, mes amis, que j’ai pris, devant Dieu, la résolution de ne jamais plus posséder un esclave, tant qu’il me sera possible de l’affranchir. J’ai juré que personne, du moins par ma faute, ne courrait désormais le risque d’être arraché à sa maison, aux siens, et d’aller mourir, comme il est mort, seul sur une plantation isolée. Ainsi, en vous réjouissant de votre liberté, pensez que vous la devez à cette bonne et belle âme, et acquittez-vous envers elle à force de tendresse pour sa femme et ses enfants. Songez à la joie d’être libres chaque fois que vous verrez LA CASE DE L’ONCLE TOM, et qu’elle réveille en vous tous l’envie de suivre ses traces, d’être comme lui un honnête, un fidèle, un vaillant chrétien. »