La Case de l’oncle Tom/Ch XLVI

Traduction par Louise Swanton Belloc.
Charpentier (p. 581-594).


CHAPITRE XLVI

Conclusion.


Des correspondants de plusieurs parties de ce pays ont fréquemment demandé à l’auteur si le précédent récit était une fiction ou une réalité ; voici sa réponse à ces diverses enquêtes.

Les incidents détachés de cette narration sont généralement authentiques. La plupart ont eu lieu sous l’observation immédiate, soit de l’auteur, soit de ses intimes amis. Les caractères ont été étudiés sur nature, et des phrases entières sont rendues mot pour mot, telles qu’elles ont frappé l’oreille de l’auteur, ou celle d’amis dignes de foi qui les lui ont rapportées.

La figure et tout le caractère d’Éliza ne sont que l’esquisse d’un portrait réel. L’auteur connaît de nombreux exemples de l’incorruptible fidélité, de la piété tendre et sincère, de l’inflexible loyauté qui caractérisent l’oncle Tom. Parmi les événements du récit, les plus profondément tragiques, ceux qui offrent l’intérêt le plus romanesque, le plus saisissant, ne sont qu’un reflet exact de ce qui s’est passé dans la vie réelle. Entre autres, l’histoire de la mère traversant l’Ohio sur les glaces flottantes est un fait bien connu. La tragique mort de « la vieille Prue » eut lieu à la connaissance personnelle d’un frère de l’auteur, alors principal commis-receveur d’une des grandes maisons de commerce de la Nouvelle-Orléans. C’est lui qui a connu le planteur présenté sous le nom de Legris. En parlant de ce misérable, que dans sa tournée de recettes il venait de visiter, il m’écrivait : « Il m’a fait tâter son poing, tout semblable à un marteau de forge ou à une masse de fer, en se vantant qu’il l’avait endurci à terrasser des nègres. En quittant sa plantation j’ai respiré à pleine poitrine, comme si je venais d’échapper de l’antre d’un ogre. »

Il n’y a que trop de témoins vivants dans notre pays qui peuvent certifier que le tragique sort de Tom n’est pas une fiction. Les exemples de ce genre ne sont malheureusement point choses rares. Il suffira de rappeler qu’un des principes fondamentaux de la jurisprudence des États du Sud rejette, si un blanc est en cause, tout témoignage d’homme de couleur. L’on comprendra que, dans mainte occasion, la passion du maître peut l’aveugler sur son intérêt d’argent, et que l’esclave peut avoir en lui assez d’énergie virile, assez de fermeté de principes, pour résister jusqu’à la mort. Dans l’état de choses actuel la vie de l’esclave n’a de protection que celle que lui peut donner le caractère individuel du maître. Des faits, trop pénibles pour que l’on veuille s’y arrêter, parviennent accidentellement à la connaissance du public, et les commentaires qui s’ensuivent sont à peine moins révoltants que les événements qui les provoquent. « Ces cas, dit-on, sont rares ; ils n’ont lieu, selon toute probabilité, que de temps à autre : il serait donc injuste d’en rien déduire quant à la pratique générale. » Si les lois de la Nouvelle-Angleterre étaient arrangées de telle sorte qu’un patron pût, de temps à autre, torturer jusqu’à la mort un de ses apprentis, sans qu’il fut possible de traduire le coupable en justice, prendrait-on la chose avec cette étrange tranquillité ? dirait-on : « Ces cas sont rares ; il serait injuste d’en rien déduire quant à la pratique générale ? » Non ; ce déni de justice, inhérent au système de l’esclavage, ne peut subsister que dans les États à esclaves.

Les incidents qui ont suivi la capture du navire la Perle ont fait connaître partout l’impudeur scandaleuse des ventes publiques de belles mulâtresses et de quarteronnes. Nous donnerons ici un extrait du discours de l’honorable Horace Mann, un des avocats de la défense : « Au nombre des soixante-seize personnes, dit-il, qui tentèrent en 1848 de s’échapper du district de Colombie sur le shooner la Perle, dont les officiers m’ont pris pour défenseur, se trouvaient plusieurs florissantes jeunes filles, pourvues de ces charmes, de ces séduisants attraits que les connaisseurs prisent si haut. Élisabeth Russel, l’une d’elles, tomba dans les serres d’un marchand d’esclaves, et fut destinée aussitôt à être vendue au marché de la Nouvelle-Orléans. Les cœurs de tous ceux qui virent la pauvre jeune fille furent si vivement touchés, qu’on offrit jusqu’à dix-huit cents dollar de rançon. Plusieurs souscrivirent pour tout ce qu’ils possédaient d’argent, à peu de chose près. Le trafiquant fut inexorable ; Élisabeth, envoyée à la Nouvelle-Orléans, fut dérobée, par la miséricorde divine, au sort funeste qui lui était réservé ; elle mourut à mi-chemin. Deux autres quarteronnes, toutes jeunes, nommées Edmundson, faisaient partie de la capture. Une sœur, plus âgée qu’elles, alla se jeter aux pieds du marchand qui les expédiait aussi à la Nouvelle-Orléans, et la supplia, pour l’amour de Dieu, d’épargner ces jeunes victimes. Le misérable eut l’impudence de la plaisanter, en énumérant les beaux habits, les riches toilettes que ses sœurs auraient sous peu. « Oui, dit-elle, cela peut réussir en cette vie, mais que deviendront-elles dans l’autre ! » Les deux jeunes quarteronnes partirent donc pour être vendues au grand marché. Plus tard elles y ont été rachetées à des prix énormes et ramenées dans le Nord. » N’est-il pas évident, après cela, que l’histoire d’Emmeline et de Cassy rentrent dans le cours ordinaire des choses ?

Par un sentiment de justice, l’auteur tient à déclarer que la loyauté d’âme, la chaleureuse générosité de Saint-Clair ne sont pas des qualités étrangères aux habitants du Sud. Une anecdote viendra à l’appui. Il y a peu d’années qu’un habitant du Sud se trouvait à Cincinnati avec un esclave favori qui le servait depuis l’enfance. Ce dernier profita de l’occasion, s’enfuit, et se réfugia chez un quaker, connu par des services rendus aux noirs en pareille occurrence. Le maître fulmina ; il avait traité son esclave avec une si constante indulgence, lui avait montré une confiance telle, qu’il était convaincu que, pour s’enfuir ainsi, le jeune homme avait dû être influencé. Le gentleman se rendit chez le quaker dans le premier feu d’une indignation, qui ne dura pas néanmoins, car la candeur et la bonne foi étaient grandes chez lui. Un point de la question qu’il n’avait jamais envisagé lui fut mis sous les yeux, et il déclara immédiatement que si l’esclave exprimait en sa présence le désir d’être libre, il promettait de l’affranchir. L’entrevue eut lieu en conséquence, et Nathan fut interrogé par son jeune maître, qui lui demanda si jamais, en quoi que ce fût, il avait eu à se plaindre de la façon dont il était traité ?

« Non, maître, dit Nathan, vous avez toujours été bon pour moi.

— Eh bien, pourquoi me veux-tu quitter ?

— Maître peut mourir. Alors, à qui tomberaîs-je ? — Non, je préfère avoir ma liberté. »

Après un moment de réflexion, le maître répliqua : « À ta place, Nathan, je penserais probablement de même ; — tu es libre. »

Et sans retard il dressa l’acte d’affranchissement, le remit aux mains du quaker, avec une somme d’argent destinée à aider le jeune homme dans sa nouvelle voie, et il y joignit une lettre remplie de sages et affectueux conseils adressés à son ancien esclave. Cette lettre a été quelque temps entre les mains de l’auteur de ce livre.

Elle espère avoir rendu justice à la noblesse, à la générosité, à l’humanité qui distinguent parfois les habitants du Sud. Mais si de tels exemples empêchent de désespérer de notre race, nous le demandons à tous ceux qui connaissent un peu le monde, des caractères de ce genre ne sont-ils pas toujours, et partout, des exceptions ?

Durant la plus grande partie de sa vie, l’auteur a évité toute lecture, toute allusion qui eussent trait à la question de l’esclavage. Le sujet lui semblait trop pénible, et elle comptait sur l’accroissement des lumières et de la civilisation pour faire justice de ce reste de barbarie. Mais, depuis l’acte de la législature, en 1850, quand, à son inexprimable surprise et à sa profonde consternation, elle a entendu des chrétiens, des hommes jouissant d’une réputation d’humanité, recommander, comme un devoir de bon citoyen, de rendre à leurs chaînes les malheureux esclaves fugitifs, — quand, de toutes parts, dans les États libres dit Nord, se sont multipliées, entre gens tendres, compatissants, estimables, des discussions sur le devoir du chrétien en pareille circonstance ; — elle s’est dit : Ces hommes, ces chrétiens ne savent pas ce que c’est que l’esclavage ; s’ils s’en doutaient seulement, une telle question ne pourrait être soulevée. C’est alors qu’elle a désiré représenter au vif et au vrai, dans une narration dramatique, l’esclavage tel qu’il est. Elle s’est efforcée de rendre pleine justice au côté le plus favorable ; quant à l’autre ! ah ! qui peindra jamais sous ses véritables couleurs ce qui ne saurait être révélé, ce qui se cacha enfoui dans la vallée obscure, qui, sous l’ombre de la mort, s’étend de l’autre côté !

À vous, habitants du Sud, hommes, femmes au cœur généreux, — à vous dont la vertu, la magnanimité, la pureté de caractère, éclatent d’autant plus qu’elles ont résisté à de sévères luttes, — c’est à vous que l’auteur en appelle ! N’avez-vous pas senti, au profond de votre âme, et dans l’intimité de vos relations, que ce système exécrable engendre des infamies, des plaies, des ulcères, qui dépassent de bien loin ce que nous avons faiblement esquissé dans ce livre, ce que même l’on n’oserait pas indiquer ? En peut-il être autrement ? Est-ce à l’homme qu’un pouvoir tout à fait irresponsable peut être confié ? et la loi qui enlève à l’esclave sa voix, comme témoin légal, ne fait-elle pas de chaque maître un despote dont le pouvoir est. complètement arbitraire ? La conclusion pratique doit être claire à tous les yeux. Si, parmi vous, hommes d’honneur et d’humanité, règne, comme nous le reconnaissons, une opinion publique dont l’appréciation loyale est un frein, ne règne-t-il pas une opinion publique d’une autre sorte chez les misérables, les bandits, les hommes vils, violents, grossiers ? Ceux-ci n’ont-ils pas le droit légal de posséder autant d’esclaves que les premiers ? et les hommes justes et bons sont-ils en majorité dans ce monde ?

La traite des noirs est assimilée aujourd’hui à la piraterie par la loi américaine ; mais un commerce d’esclaves, aussi régulièrement organisé que celui de la côte d’Afrique, est l’inévitable suite de l’esclavage américain ; et, qui peut énumérer et les misères et les horreurs !

L’écrivain n’a donné qu’une esquisse effacée, une faible ébauche des angoisses désespérées qui, à ce moment même, déchirent des milliers de cœurs, dispersent des milliers de familles, et poussent à la frénésie et au désespoir une race sensitive et sans défense. Ils vivent, ceux qui connaissent des mères que ce trafic odieux a contraintes à égorger leurs enfants, par amour maternel. Elles cherchaient dans la mort un abri à des maux pires que la mort. Rien de tragique, rien d’affreux ne peut être rêvé, raconté, conçu, que ne dépasse l’effroyable réalité de scènes qui, tous les jours, à toute heure, ont lieu sur nos rivages, sous la protection des lois américaines, à l’ombre de la croix du Christ.

Et maintenant, ô mes concitoyens ! hommes et femmes de mon pays, est-ce là une chose frivole qui se puisse excuser et passer sous silence ? Fermiers du Massachusetts, du New Hampshire, du Vermont, du Connecticut, qui lisez ce livre à la vive clarté de vos foyers d’hiver, — vaillants marins au cœur chaud, courageux armateurs du Maine, — est-ce là ce que vous prétendez protéger et encourager ? généreux habitants de New-York, fermiers du fertile et riant Ohio, et vous, pionniers des larges États de l’Ouest aux prairies sans limites, — répondez : est-ce là ce que vos lois viennent défendre et garantir ? Et vous, mères américaines, — vous qui, sur le berceau de vos enfants, avez ouvert vos cœurs à la sympathie humaine dans tout ce qu’elle a de plus ardent et de plus pur ; — au nom du saint amour que vous portez au cher petit nourrisson ; au nom des joies célestes que vous donne sa belle enfance, innocente et folâtre ; au nom de cette piété maternelle et dévouée qui va le guider à mesure qu’il grandira ; au nom des tendres sollicitudes qui accompagnent ses premiers pas dans la vie ; au nom des ardentes prières poussées au ciel pour l’éternel salut de son âme, je vous adjure, je vous supplie, songez à la mère qui, pénétrée de toutes vos anxiétés, brûlant du même amour, n’a pas le moindre droit légal à protéger, à garder, à élever l’enfant de ses entrailles ! Au nom de l’heure fatale où votre petit bien-aimé commença à languir sur votre sein, par ces regards mourants que vous n’oublierez plus, par ces derniers cris, qui torturaient votre cœur quand vous ne pouviez plus soulager ni sauver, par la désolation de ce berceau vide, de cette chambre muette, oh ! je vous en supplie, ayez pitié de ces mères privées de l’enfant de leur sein par le commerce légal de l’Amérique ! Et dites, ô mères ! sont-ce là des choses à soutenir, à encourager, ou à passer sous silence ?

Les habitants des États du Nord se laveront-ils les mains, comme au temps jadis, « du sang de ce juste ; » diront-ils qu’ils n’ont rien à y voir, rien à y faire ? Plût à Dieu qu’il en fût ainsi ! mais cela n’est point vrai. Les citoyens des États libres ont défendu et encouragé le système : plus coupables devant le divin tribunal pour cette participation que ne le sont leurs frères du Sud ; car eux, ils n’ont à alléguer ni l’excuse de l’éducation, ni celle de l’habitude.

Si toutes les mères des États libres s’étaient émues dès l’origine, si elles avaient été touchées comme elles auraient dû l’être, leurs fils n’eussent jamais été détenteurs d’esclaves, et ne passeraient pas proverbialement pour être les maîtres les plus durs ; leurs fils n’eussent pas participé à l’extension de l’esclavage dans notre nation ; ils n’eussent pas trafiqué d’âmes et de corps humains comme de toute autre denrée. Il y a des multitudes d’esclaves temporairement possédés et revendus, par des négociants des villes du Nord. Après cela rejettera-t-on le crime et l’opprobre de l’esclavage à la charge seulement du Sud ?

Les hommes du Nord, les mères du Nord, les chrétiens du Nord ont quelque chose de plus à faire qu’à dénoncer leurs frères du Sud, ils ont à sonder leur propre ulcère.

Mais que peut un individu dans son isolement ? Sa conscience le lui dira. Il est une chose du moins à la portée de chacun, — c’est de voir avec justesse et de se pénétrer d’un sentiment droit. Une atmosphère magnétique environne chaque être humain, et celui qui pense avec justesse, avec énergie et droiture sur les grands intérêts de l’humanité, est, par cela même, un des bienfaiteurs de sa race ; il a respiré, et il exhale la vérité. Étudiez donc vos sympathies sur ce sujet ; sont-elles en harmonie avec celles du Christ, ou se laissent-elles influencer et pervertir par les sophismes d’une politique mondaine ?

Allons plus loin. — Vous avez quelque chose de plus à faire, chrétiens et chrétiennes du Nord ; vous pouvez prier ! Croyez-vous à l’efficacité de la prière ? ou ne serait-elle plus pour vous qu’une obscure tradition apostolique ? Vous priez pour les païens des rives lointaines, priez pour ceux qui habitent chez vous. Priez aussi pour ces chrétiens infortunés, dont la foi doit courir les chances du commerce, dont la persévérance religieuse et morale devient souvent impossible, à moins que d’en haut ne leur viennent l’énergie et la grâce du martyre.

De plus encore : sur les limites de nos États libres, surgissent çà et là les restes épars de familles brisées, hommes, femmes, échappés, grâce à des miracles de la Providence, aux terribles houles de l’esclavage ; — inférieurs comme science, souvent infimes dans leur constitution morale, grâce au système qui renverse et pervertit tous les principes du christianisme et de la moralité, ils viennent chercher refuge parmi vous, et demandent : éducation, instruction, religion.

Que devez-vous à ces infortunés, ô chrétiens ? Quoi ! ne leur devez-vous pas ce que tout Américain doit à la race africaine, en réparation des maux entassés sur elle par l’Amérique même ? Les portes de vos églises et de vos écoles leur resteront-elles fermées ? Chaque État se soulèvera-t-il pour les secouer loin de lui ? L’Église chrétienne laissera-t-elle jeter l’injure et l’opprobre à la face des humbles et des souffrants ? Se reculera-t-elle devant la faible main qui l’implore, et son silence encouragera-t-il la cruauté qui les chasse de nos frontières ? S’il en est ainsi, c’est la désolation de la désolation ! S’il en est ainsi, l’Amérique doit frémir ; car le destin des nations est dans les mains de celui qui n’est que miséricorde et tendre pitié.

« Nous n’avons que faire d’eux, dites-vous, qu’ils aillent en Afrique ! »

Que la Providence divine ait préparé un refuge à cette race opprimée, c’est un fait certes des plus remarquables et d’une immense portée. Mais est-ce un motif pour que l’Église du Christ refuse à des proscrits les garanties qu’elle fait profession d’accorder à quiconque les réclame ?

Inonder tout à coup Libéria d’une population ignorante, inexpérimentée, à demi barbare, à peine échappée aux fers, ce serait prolonger indéfiniment cette période de luttes et d’épreuves inhérentes aux commencements des grandes entreprises. Non ; mais que l’Église du Nord accueille ces pauvres souffrants avec l’esprit de l’Évangile ; qu’elle les admette aux avantages de l’éducation religieuse de notre société républicaine ; qu’elle leur ouvre nos écoles jusqu’à ce qu’ils soient parvenus à quelque maturité intellectuelle et morale ; qu’alors elle les assiste dans leur passage vers ces rives où ils pourront pratiquer les leçons que l’Amérique leur aura données.

Il est, dans le Nord, une réunion d’Américains, peu nombreux comparativement, qui ont agi ainsi, et vu, en résultat, des hommes, d’abord esclaves, acquérir rapidement un état, une réputation, une éducation. Des talents fort remarquables, si l’on tient compte des circonstances, se sont développés ; et quant aux traits de probité, d’humanité, de tendresse, — quant aux dévouements héroïques, aux sacrifices sublimes faits pour arracher à l’esclavage des amis, des frères, — ils sont hors ligne, surtout si l’on songe à l’influence funeste sous laquelle tant de vertus se sont fait jour.

Celle qui a écrit ces pages a vécu durant plusieurs années sur les frontières des États à esclaves ; elle a eu par conséquent de nombreuses occasions d’observer ceux qui échappaient à leurs chaînes ; plusieurs d’entre eux ont vécu chez elle comme domestiques, et, à défaut d’autre institution qui les voulût recevoir, elle les accueillit plus d’une fois dans son école de famille avec ses propres enfants. D’après son expérience personnelle, d’après le témoignage des missionnaires, vivant parmi les esclaves fugitifs au Canada, elle peut affirmer que la capacité et l’intelligence de cette race promettent infiniment.

La première aspiration de l’esclave émancipé est pour l’éducation. Il n’est rien qu’il ne fasse, rien qu’il ne soit prêt à donner pour l’instruction de ses enfants. D’après ce que l’auteur a observé elle-même, d’après le témoignage des professeurs qui ont enseigné de jeunes nègres, leur intelligence est vive, et ils apprennent à merveille. Le succès des écoles fondées pour eux à Cincinnati, par de bienveillants individus, en fait foi.

Les faits suivants, donnés sur l’autorité du professeur C. E. Stowe, à Lane-Seminary, dans l’Ohio, ont trait à des esclaves émancipés, et prouvent la capacité de la race nègre, même lorsque les individus n’ont rencontré aucun encouragement ou assistance particulière.

Nous ne donnons ici que l’initiale des noms ; tous ceux dont il s’agit habitent Cincinnati :

B., — fabricant de meubles ; depuis vingt ans dans la ville ; riche de dix mille dollars, fruits de son travail ; anabaptiste.

C., — pure race noire ; enlevé en Afrique, vendu à la Nouvelle-Orléans ; libre depuis quinze ans, a payé, pour se racheter, six cents dollars. Il est fermier et possède plusieurs fermes dans l’État d’Indiana. Presbytérien. Riche, probablement, de quinze à vingt mille dollars gagnés par son industrie.

K., — également noir ; spéculateur en terrains ; possède bien trente mille dollars ; peut avoir quarante ans ; libre depuis six ans ; à payé dix-huit cents dollars pour racheter sa famille ; membre de l’Église des anabaptistes ; à reçu un legs de son maître, qu’il a fait valoir.

G., — pure race noire ; marchand de charbon, âgé d’environ trente ans ; s’est racheté deux fois, ayant été fraudé d’abord d’une somme de seize cents dollars ; il a gagné tout cet argent par ses efforts personnels, — une bonne partie tandis qu’il était encore esclave, louant et payant à son maître ses journées, qu’il employait ensuite à faire ses propres affaires. C’est un garçon beau et vraiment distingué.

W., — aux trois quarts nègre, barbier et garçon d’hôtel ; élevé au Kentucky ; libre depuis dix-huit ans, a payé, pour se racheter, lui et sa famille, plus de trois mille dollars, — est riche d’environ vingt mille, tout de ses gains ; il est diacre de l’Église des anabaptistes.

G. D., — aux trois quarts noir ; badigeonneur ; du Kentucky ; libre depuis neuf ans, a payé quinze cents dollars pour se racheter, lui et sa famille ; mort depuis peu, âgé de soixante ans, et riche de six mille dollars.

Le professeur Stowe ajoute : « Excepté G., tous ces noirs m’ont été personnellement connus plusieurs années, et je puis garantir l’exactitude de mes renseignements. »

L’auteur se rappelle à merveille une femme de couleur âgée, blanchisseuse dans la famille de son père ; la fille de cette femme épousa un esclave. Intelligente et fort active, elle parvint, à force d’industrie, d’économie, et en se privant de tout, à ramasser neuf cents dollars pou racheter son mari, argent versé à mesure entre les mains du maître. Il ne manquait plus que cent dollars pour compléter la rançon, lorsque le mari mourut ; jamais sa veuve n’est rentrée dans cet argent.

Il n’y a là qu’une bien petite part de la multitude d’exemples qui pourraient être produits de l’abnégation, du dévouement, de l’énergie, de la patience, de la probité que déploie l’esclave parvenu à s’affranchir.

Qu’il soit tenu compte aussi, à ceux qui sont arrivés à conquérir une position sociale et quelque aisance, des difficultés, des découragements qu’il leur a fallu surmonter et combattre. L’homme de couleur, d’après la loi de l’Ohio, n’est pas même admis à voter, et, jusqu’à ces derniers temps, ne pouvait pas, dans un procès, témoigner contre un blanc. Ce n’est pas dans l’Ohio seulement, c’est dans tous les États de l’Union que nous voyons des hommes qui n’ont brisé leurs fers que de la veille, et qui, grâce à une énergie que l’on ne saurait trop admirer, ont fait eux-mêmes leur éducation, s’élever à des positions sociales hautement respectées. Nous citerons, comme exemples très-connus, Pennington parmi les ecclésiastiques, Douglas et Ward parmi les écrivains.

Si tant de causes de découragement et de souffrances n’ont pu annuler cette race, à quoi n’arrivera-t-elle pas, lorsque l’Église chrétienne l’accueillera avec l’esprit de charité du Sauveur !

Nous sommes dans un temps où les nations s’agitent ébranlées ; un souffle puissant est au dehors ; il remue et soulève le monde comme en un tremblement de terre. L’Amérique est-elle en sûreté ? Toute nation qui recèle en ses flancs une grande et flagrante injustice, ne porte-t-elle pas en elle les éléments d’une terrible et suprême convulsion ?

Pourquoi cette puissante influence éveille-t-elle ainsi en toute nation et en toute langue ces gémissements inarticulés vers la liberté et l’égalité de l’homme ?

Église du Christ, lis les signes des temps ! ce souffle puissant, n’est-ce pas l’esprit de CELUI dont le royaume est encore à venir ? CELUI dont la volonté sera faite sur la terre comme elle l’est dans le ciel ?

« Mais qui pourra soutenir le jour de sa venue ? — car ce jour vient embrasé comme une fournaise. Il se hâtera d’être témoin contre ceux qui retiennent le salaire du mercenaire, de la veuve et de l’orphelin, « et qui font tort à l’étranger[1] et il brisera en pièces l’oppresseur. »

Ces mots ne s’adressent-ils pas à la nation qui porte et recèle en ses flancs une si criante injustice ? Chrétiens, lorsque vous dites chaque jour : « Que ton règne nous arrive ! » pouvez-vous oublier que la redoutable prophétie associe l’heure de la vengeance à l’heure du rachat ?

Le jour de grâce nous est encore accordé. Le Nord et le Sud sont également coupables devant Dieu, et l’Église chrétienne a un pesant compte à rendre. Ce n’est point en s’unissant pour protéger l’injustice et la cruauté, pour mettre en commun l’amas de ses péchés que l’Union sera sauvée. C’est par le repentir, la justice, la miséricorde ; car l’éternelle loi, qui fait que la pierre de meule s’enfonce dans l’Océan, est moins infaillible encore que la loi plus haute qui fait descendre la colère du Tout-Puissant sur les nations coupables d’injustice et de cruauté.


FIN DE LA CASE DE L’ONCLE TOM.


  1. Malachie, ch. III, verset 2, 5 ; ch. IV, verset 1.