La Belle-Nivernaise/Chapitre III

La Belle-NivernaiseC. Marpon et E. Flammarion (p. 47-69).



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CHAPITRE III

EN ROUTE


Victor était en route.

En route pour la campagne de banlieue, mirant dans l’eau ses maisonnettes et ses potagers.

En route pour le pays blanc des collines crayeuses.

En route le long des chemins de halage sonores et dallés.

En route pour la montagnette, pour le canal de l’Yonne endormi dans son lit d’écluses.

En route pour les verdures d’hiver et les bois du Morvan !

Adossé à la barre de son bateau, et entêté dans sa volonté de ne pas boire, François faisait la sourde oreille aux invitations des éclusiers et des marchands de vins étonnés de le voir passer au large.


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Il fallait se cramponner à la barre pour empêcher la Belle-Nivernaise d’accoster les cabarets.

Depuis le temps que le vieux bateau faisait le même voyage, il connaissait les stations, et s’arrêtait tout seul, comme un cheval d’omnibus.

À l’avant, juché sur une seule patte, l’Équipage manœuvrait mélancoliquement une gaffe immense, repoussait les herbes, arrondissait les tournants, accrochait les écluses.


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Il ne faisait pas grande besogne, bien qu’on entendit jour et nuit sur le pont le clabaudement de sa jambe de bois.

Résigné et muet, il était de ceux pour qui tout a mal tourné dans la vie.


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Un camarade l’avait éborgné à l’école, une hache l’avait estropié à la scierie, une cuve l’avait ébouillanté à la raffinerie.

Il aurait fait un mendiant, mourant de faim au bord d’un fossé, si Louveau, — qui avait toujours eu du coup d’œil, — ne l’eût embauché à la sortie de l’hôpital pour l’aider à la manœuvre.


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Ç’avait même été l’occasion d’une fière querelle, autrefois, — exactement comme pour Victor.

La femme de tête s’était fâchée.

Louveau avait baissé le nez.

Et l’Équipage avait fini par rester.

À présent il faisait partie de la ménagerie de la Belle-Nivernaise, au même titre que le chat et le corbeau.

Le père Louveau gouverna si droit, et l’Équipage manœuvra si juste, que, douze jours après son départ de Paris, la Belle-Nivernaise, ayant remonté le fleuve et les canaux, vint s’amarrer au pont de Corbigny pour dormir en paix son sommeil d’hiver.

De décembre à la fin de février les mariniers ne naviguent pas.

Ils radoubent leurs bateaux et parcourent les forêts pour acheter sur pied les coupes de printemps.


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Comme le bois n’est pas cher, on brûle beau feu dans les cabines, et, si la vente d’automne a bien réussi, ce temps de chômage est un repos joyeux.

On disposa la Belle-Nivernaise pour l’hivernage, c’est-à-dire que l’on décrocha le gouvernail, que l’on cacha le mât de fortune dans l’entrepont et que toute la place resta libre pour jouer et pour courir sur le tillac.

Quel changement de vie pour l’enfant trouvé !

Pendant tout le voyage il était demeuré abasourdi, effarouché.

On aurait dit un oiseau élevé en cage que la liberté étonne, et qui oublie du coup sa roulade et ses ailes.

Trop jeune pour être charmé du paysage déroulé sous ses yeux, il avait subi pourtant la majesté de cette montée de fleuve entre deux horizons fuyants.


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La mère Louveau, qui le voyait sauvage et taciturne, répétait du matin au soir :

— Il est sourd-muet !

Non, il n’était pas muet, le petit Parisien du faubourg du Temple !

Quand il eut bien compris qu’il ne rêvait pas, qu’il ne retournerait plus dans sa mansarde, et que, malgré les menaces de la mère Louveau, on n’avait plus grand chose à craindre du commissaire, sa langue se délia.

Ce fut l’épanouissement d’une fleur de cave, que l’on porterait sur une croisée.

Il cessa de se blottir dans les coins avec une sauvagerie de furet traqué.

Ses yeux enfoncés sous son front bombé perdirent leur mobilité inquiète, et, bien qu’il restât pâlot et de mine réfléchie, il apprit à rire avec Clara.


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La fillette aimait passionnément son camarade, comme on aime à cet âge-là, pour le plaisir de se quereller et de se raccommoder.

Bien qu’elle fût têtue comme une petite bourrique, elle avait un cœur très tendre, et il suffisait de parler du commissaire pour la faire obéir.

On était à peine arrivé à Corbigny qu’une nouvelle sœur vint au monde.

Mimile avait tout juste dix-huit mois, et cela fit bien des berceaux dans la cabine, bien de la besogne aussi ; car, avec toutes les charges que l’on avait, il n’était pas possible de payer une servante.

La mère Louveau bougonnait à faire trembler la jambe de bois de l’Équipage.

Personne ne la plaignait dans le pays. Même, les paysans ne se gênèrent pas pour dire leur façon de penser à M. le curé qui proposait le marinier pour exemple.

— Tout ce que vous voudrez, monsieur le curé, ça n’a pas de bon sens, quand on a déjà trois enfants à soi, d’aller ramasser ceux des autres.

Mais les Louveau ont toujours été comme cela.

C’est la gloriole qui les tient, et tous les conseils qu’on leur donnera ne les changeront pas. »

On ne leur souhaitait pas de mal, mais on n’aurait pas été fâché qu’ils reçussent une leçon.

M. le curé était un brave homme sans malice, qui devenait aisément de l’avis des autres, et finissait par se rappeler un passage de l’Écriture ou des Pères pour se rassurer lui-même sur ses revirements.

— Mes paroissiens ont raison, » se disait-il en passant la main sous son menton mal rasé.

Il ne faut pas tenter la divine Providence. »

Mais comme, à tout prendre, les Louveau étaient de braves gens, il leur fit, à l’ordinaire, sa visite pastorale.

Il trouva la mère taillant des culottes pour Victor dans une vieille vareuse, car le mioche était arrivé sans bagage et la ménagère ne pouvait souffrir des loques autour d’elle.

Elle donna un banc à M. le curé, et comme il lui parlait de Victor, insinuant que, peut-être, avec la protection de Monseigneur, on pourrait le faire entrer à l’orphelinat d’Autun, la mère Louveau, qui avait son franc parler avec tout le monde, répondit brusquement :


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— Que le petit soit une charge pour nous autres, ça c’est sûr, monsieur le curé ; m’est avis que, en me l’apportant, François a prouvé une fois de plus qu’il n’était pas un aigle.

Je n’ai pas le cœur plus dur que le père ; si j’avais rencontré Victor, ça m’aurait fait de la peine, pourtant je l’aurais laissé où il était.

Mais, maintenant qu’on l’a pris, ce n’est pas pour s’en défaire, et, si, un jour nous nous trouvons dans l’embarras à cause de lui, nous n’irons pas demander la charité à personne. »

À ce moment, Victor entra dans la cabine, portant Mimile à son cou.


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Le marmot, furieux d’avoir été sevré, se vengeait en refusant de poser le pied à terre.

Il faisait ses dents et mordait le monde.

Ému de ce spectacle, M. le curé étendit la main sur la tête de l’enfant trouvé, et dit solennellement :

— Dieu bénit les grandes familles. »

Et il s’en alla, enchanté d’avoir trouvé dans ses souvenirs une sentence si appropriée à la situation. Daudet - La Belle-Nivernaise, 1886.djvu

Elle n’avait pas menti, la mère Louveau, en disant que Victor était maintenant de la famille.

Tout en bougonnant, tout en parlant sans cesse de reporter le petit chez le commissaire, la femme de tête s’était attachée au pauvre pâlot qui ne quittait pas ses jupes.


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Quand Louveau trouvait qu’on en faisait trop, elle répondait invariablement :

— Il ne fallait pas le prendre.

Dès qu’il eut sept ans, elle l’envoya à l’école avec Clara.

C’était toujours Victor qui portait le panier et les livres.

Il se battait vaillamment pour défendre le goûter contre l’appétit sans scrupules des jeunes Morvandiaux.

Il n’avait pas moins de courage au travail qu’à la bataille, et, bien qu’il ne suivit l’école qu’en hiver, quand on ne naviguait pas, il en savait plus, à son retour, que les petits paysans, lourds et bruyants comme leurs sabots, qui bâillaient douze mois de suite sur l’abécédaire.


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Victor et Clara revenaient de l’école par la forêt.

Les deux enfants s’amusaient à regarder les bûcherons saper les arbres.

Comme Victor était léger et adroit, on le faisait grimper à la cime des sapins pour attacher la corde qui sert à les abattre. Il paraissait plus petit à mesure qu’il montait, et quand il arrivait en haut, Clara avait très peur.

Lui, brave, se balançait tout exprès pour la taquiner.

D’autres fois, ils allaient voir M. Maugendre à son chantier.


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Le charpentier était un homme maigre et sec comme une douve.

Il vivait seul, en dehors du village, en pleine forêt.

On ne lui connaissait pas d’amis.

La curiosité villageoise avait été longtemps intriguée par la solitude et le silence de cet inconnu qui était venu, du fond de la Nièvre, monter un chantier à l’écart des autres.

Depuis six ans, il travaillait par tous les temps, sans jamais chômer, comme un homme à la peine, bien qu’il passât pour avoir beaucoup de « denrée », fit de gros marchés et allât souvent consulter le notaire de Corbigny sur le placement de ses économies.


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Un jour il avait dit à M. le curé qu’il était veuf.

On n’en savait pas plus.

Quand Maugendre voyait arriver les enfants, il posait sa scie, et laissait là sa besogne pour causer avec eux.

Il s’était pris d’affection pour Victor. Il lui enseignait à tailler des coques de bateau dans des éclats de bois.

Une fois, il lui dit :

— Tu me rappelles un enfant que j’ai perdu.

Et, comme s’il eût craint d’en avoir trop conté, il ajouta :

— Oh ! il y a longtemps, bien longtemps.


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Un autre jour, il dit au père Louveau :

— Quand tu ne voudras plus de Victor, donne-le-moi.

Je n’ai pas d’héritiers, je ferai des sacrifices, je l’enverrai à la ville, au collège. Il passera des examens, il entrera à l’école forestière. »

Mais François était encore dans le feu de sa belle action. Il refusa, et Maugendre attendit patiemment que l’accroissement progressif de la famille Louveau, ou quelque embarras d’argent, dégoûtât le marinier des adoptions.

Le hasard parut vouloir exaucer ses vœux.

En effet, on eût pu croire que le guignon s’était embarqué sur la Belle-Nivernaise en même temps que Victor.

Depuis ce moment-là, tout allait de travers.

Le bois se vendait mal.

L’Équipage se cassait toujours quelque membre la veille des livraisons.


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Enfin, un beau jour, au moment de partir pour Paris, la mère Louveau tomba malade.

Au milieu des hurlements des marmots, François perdait la tête.

Il confondait la soupe et les tisanes.

Il impatientait si fort la malade par ses sottises, qu’il renonça à la soigner et laissa faire Victor.

Pour la première fois de sa vie, le marinier acheta son bois.

Il avait beau entortiller les arbres avec ses ficelles, prendre trente-six fois de suite la même mesure, il se trompait toujours dans le calcul, — vous savez le fameux calcul :

Je multiplie, je multiplie…

C’était la mère Louveau qui savait ça !

Il exécuta la commande tout de travers, se mit en route pour Paris avec une grosse inquiétude, tomba sur un acheteur malhonnête, qui profita de la circonstance pour le rouler.


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Il revint au bateau le cœur bien gros, s’assit au pied du lit, et dit d’une voix désolée :

— Ma pauvre femme, tâche de te guérir ou nous sommes perdus.

La mère Louveau se remit lentement. Elle se débattit contre la mauvaise chance, fit l’impossible pour joindre les deux bouts.

S’ils avaient eu de quoi acheter un bateau neuf, ils auraient pu relever leur commerce ; mais on avait dépensé toutes les économies pendant les jours de maladie, et les bénéfices passaient à boucher les trous de la Belle-Nivernaise qui n’en pouvait plus.

Victor devint une lourde charge pour eux.

Ce n’était plus l’enfant de quatre ans qu’on habillait dans une vareuse et que l’on nourrissait par-dessus le marché.

Il avait douze ans, maintenant ; il mangeait comme un homme, bien qu’il fût resté maigrichon, tout en nerfs et qu’on ne pût encore songer à lui faire manœuvrer la gaffe, — quand l’Équipage se cassait quelque chose.

Et tout allait de mal en pis. On avait eu grand’peine, au dernier voyage, à remonter la Seine jusqu’à Clamecy.

La Belle-Nivernaise faisait eau de toutes parts ; les raccords ne suffisaient plus, il aurait fallu radouber toute la coque, ou plutôt mettre la barque au rancart et la remplacer.

Un soir de mars, c’était la veille de l’appareillage pour Paris, comme Louveau tout soucieux prenait congé de Maugendre, après avoir réglé son compte de bois, le charpentier lui offrit de venir boire une bouteille dans sa maison.

— J’ai à te causer, François. Daudet - La Belle-Nivernaise, 1886.djvu

Ils entrèrent dans la cabane.

Maugendre remplit deux verres et ils s’attablèrent en face l’un de l’autre.

— Je n’ai pas toujours été isolé comme tu vois, Louveau.

Je me rappelle un temps où j’avais tout ce qu’il faut pour être heureux : un peu de bien et une femme qui m’aimait.


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J’ai tout perdu.

Par ma faute. »

Et le charpentier s’interrompit ; l’aveu qu’il avait dans la gorge l’étranglait.

— Je n’ai jamais été un méchant homme, François.

Mais j’avais un vice…

— Toi ?

— Je l’ai encore.

J’aime la « denrée » par-dessus tout.

C’est ce qui a causé mes malheurs.

— Comment ça, mon pauvre Maugendre ?

— Je vais te le dire.

Sitôt marié, quand nous avons eu notre enfant, l’idée m’est venue d’envoyer ma femme à Paris, chercher une place de nourrice.

Ça rapporte gros, quand le mari a de l’ordre, et qu’il sait conduire sa maison tout seul.

Ma femme ne voulait pas se séparer de son moutard.

Elle me disait :

— Mais, mon homme, nous gagnons assez d’argent comme ça !

Le reste serait de l’argent maudit.

Il ne nous profiterait pas.

Laisse ces ressources-là aux pauvres ménages déjà chargés d’enfants, et épargne-moi le chagrin de vous quitter.

Je n’ai rien voulu écouter, Louveau, et je l’ai forcée à partir.

— Eh bien ?

— Eh bien, quand ma femme a eu trouvé une place, elle a donné son enfant à une vieille pour le ramener au pays.

Elle les a accompagnés au chemin de fer.

Depuis, on n’en a plus jamais entendu parler.

— Et ta femme, mon pauvre Maugendre ?

— Quand on lui a appris la nouvelle, ça a fait tourner son lait.

Elle est morte.

Ils se turent tous deux, Louveau ému de ce qu’il venait d’entendre, Maugendre accablé par ses souvenirs.

Ce fut le charpentier qui parla le premier :

— Pour me punir, je me suis condamné à l’existence que je mène.


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J’ai vécu douze ans à l’écart de tous.

Je n’en peux plus. J’ai peur de mourir seul.

Si tu as pitié de moi, tu me donneras Victor, pour me remplacer l’enfant que j’ai perdu. »

Louveau était très embarrassé.

Victor leur coûtait cher.

Mais si on se séparait de lui au moment où il allait pouvoir se rendre utile, tous les sacrifices qu’on s’était imposés pour l’élever seraient perdus.

Maugendre devina sa pensée :

— Il va sans dire, François, que, si tu me le donnes, je te dédommagerai de tes frais.

Ça serait aussi une bonne affaire pour le petit. Je ne peux jamais voir les élèves forestiers dans les bois, sans me dire : J’aurais pu faire de mon garçon un monsieur comme ces messieurs-là.


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Victor est laborieux et il me plaît. Tu sais bien que je le traiterai comme mon fils.

Voyons, est-ce dit ? »

On en causa le soir, les enfants couchés dans la cabine de la Belle-Nivernaise.

La femme de tête essaya de raisonner.

— Vois-tu, François, nous avons fait pour cet enfant-là tout ce que nous avons pu.

Dieu sait qu’on désirait le garder !

Mais puisqu’il s’offre une occasion de nous séparer de lui, sans le rendre malheureux, il faut tâcher d’avoir du courage. »

Et, malgré eux, les yeux se tournèrent vers le lit, où Victor et Mimile dormaient d’un sommeil d’enfants, calme et abandonné.

— Pauvre petit ! dit François d’une voix douce.

Ils entendaient la rivière clapoter le long du bordage, et, de temps en temps, le sifflet du chemin de fer déchirant la nuit.

La mère Louveau éclata en sanglots :

— Dieu aie pitié de nous, François, je le garde !

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