La Belle-Nivernaise/Chapitre IV

La Belle-NivernaiseC. Marpon et E. Flammarion (p. 71-102).


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CHAPITRE IV

LA VIE EST RUDE


Victor touchait à ses quinze ans.

Il avait poussé tout d’un coup, le petit pâlot, devenant un fort gars aux épaules larges, aux gestes tranquilles.

Depuis le temps qu’il naviguait sur la Belle-Nivernaise, il commençait à connaître son chemin comme un vieux marinier, nommant les bas-fonds, flairant les hauteurs d’eau, passant des manœuvres de la perche à celles du gouvernail.

Il portait la ceinture rouge et la vareuse bouffante autour des reins.

Quand le père Louveau lui abandonnait la barre, Clara, qui se faisait grande fille, venait tricoter à côté de lui, éprise de sa figure calme et de ses mouvements robustes.

Cette fois-là, la route de Corbigny à Paris avait été rude.

Grossie par les pluies d’automne, la Seine avait fait tomber les barrages, et se ruait vers la mer comme une bête échappée.

Les mariniers inquiets hâtaient leurs livraisons, car le fleuve roulait déjà au ras des quais, et les dépêches, envoyées d’heure en heure par les postes d’éclusiers, annonçaient de mauvaises nouvelles.

On disait que les affluents rompaient leurs digues, inondaient la campagne, et la crue montait, montait.

Les quais étaient envahis par une foule affairée, grouillement d’hommes, de charrettes et de chevaux ; au-dessus les grues à vapeur manœuvraient leur grand bras.

La Halle aux vins était déjà déblayée.

Des camions emportaient des caisses de sucre.

Les loueurs quittaient leurs cabines ; les quais se vidaient ; et la file des charrois, gravissant la pente des rampes, fuyait la crue comme une armée en marche.

Retardés par la brutalité des eaux et les relâches des nuits sans lune, les Louveau désespéraient de livrer leur bois à temps.

Tout le monde avait mis la main à la besogne, et l’on travaillait fort tard dans la soirée, à la lueur des becs de gaz du quai et des lanternes.


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À onze heures, toute la cargaison était empilée au pied de la rampe.

Comme la charrette de Dubac, le menuisier, ne reparaissait pas, on se coucha.

Ce fut une terrible nuit, pleine de grincements de chaînes, de craquements de bordages, de chocs de bateaux.

La Belle-Nivernaise, disloquée par les secousses, poussait des gémissements comme un patient à la torture.

Pas moyen de fermer l’œil.

Le père Louveau, sa femme, Victor et l’Équipage se levèrent à l’aube, laissant les enfants dans leur lit.

La Seine avait encore monté dans la nuit.

Houleuse et vaguée comme une mer, elle coulait verte sous le ciel bas.


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Sur les quais, pas un mouvement de vie.

Sur l’eau pas une barque.

Mais des débris de toits et de clôtures charriés au fil du courant.

Au delà des ponts, la silhouette de Notre-Dame, estompée dans le brouillard.

Il ne fallait pas perdre une seconde, car le fleuve avait déjà franchi les parapets du bas port, et les vaguettes, léchant le bout des planches, avaient fait écrouler les piles de bois.

À mi-jambes dans l’eau, François, la mère Louveau et Dubac chargeaient la charrette.

Tout d’un coup, un grand bruit, à côté d’eux, les effraya.

Un chaland, chargé de pierres meulières brisant sa chaîne, vint couler bas contre le quai, fendu de l’étrave à l’étambot.


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Il y eut un horrible déchirement suivi d’un remous.

Et, comme ils restaient immobiles, terrifiés par ce naufrage, ils entendirent une clameur derrière eux.

Déchaînée par la secousse, la Belle-Nivernaise se détachait du bord.

La mère Louveau poussa un cri :

— Mes enfants !

Victor s’était déjà précipité dans la cabine.

Il reparut sur le pont le petit dans les bras.

Clara et Mimile le suivaient, et tous tendaient les mains vers le quai.

— Prenez-les !

— Un canot !


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— Une corde !

Que faire ?

Pas moyen de les passer tous à la nage.

Et l’Équipage qui courait d’un bordage à l’autre, inutile, affolé !

Il fallait accoster à tout prix.

En face de cet homme égaré et de ces petits sanglotants, Victor improvisé capitaine se sentit l’énergie qu’il fallait pour les sauver. Daudet - La Belle-Nivernaise, 1886.djvu

Il commandait :

— Allons ! Jette une amarre !

Dépêche-toi !

Attrape !

Ils recommencèrent par trois fois.

Mais la Belle-Nivernaise était déjà trop loin du quai, le câble tomba dans l’eau.


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Alors Victor courut au gouvernail, et on l’entendit qui criait :

— Ayez pas peur ! Je m’en charge !

En effet, d’un vigoureux coup de barre il redressa l’embarcation qui s’en allait, prise de flanc, à la dérive.

Sur le quai, Louveau perdait la tête.

Il voulait se jeter à l’eau pour rejoindre ses enfants ; mais Dubac l’avait saisi à bras le corps, pendant que la mère Louveau se couvrait la figure avec les mains pour ne pas voir.

Maintenant la Belle-Nivernaise tenait le courant et filait avec la vitesse d’un remorqueur sur le pont d’Austerlitz.

Tranquillement adossé à la barre, Victor gouvernait, encourageait les petits, donnait des ordres à l’Équipage.


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Il était sûr d’être dans la bonne passe, car il avait manœuvré droit sur le drapeau rouge, pendu au milieu de la maîtresse-arche pour indiquer la route aux mariniers.

Mais aurait-on la hauteur de passer, mon Dieu !

Il voyait le pont se rapprocher très vite.

— À ta gaffe, l’Équipage ! Toi, Clara, ne lâche pas les enfants.

Il se cramponnait au gouvernail.

Il sentait déjà le vent de l’arche dans ses cheveux.

On y était.

Emportée par son élan, la Belle-Nivernaise disparut sous la travée, avec un bruit épouvantable, mais non


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pas si vite, que la foule, amassée sur le pont d’Austerlitz, n’aperçût le matelot à la jambe de bois manquer


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son coup de gaffe, et tomber à plat ventre, tandis que l’enfant criait du gouvernail :

— Un grappin ! un grappin !

La Belle-Nivernaise était sous le pont.

Dans l’ombre de l’arche, Victor distinguait nettement les énormes anneaux scellés dans l’assise des piles, les joints de la voûte au-dessus de sa tête, et, dans la perspective, l’enfilade des autres ponts encadrant des pans de ciel.


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Puis ce fut comme un élargissement d’horizon, un éblouissement de plein air au sortir d’une cave, un bruit de hourras au-dessus de sa tête, et la vision de la cathédrale, ancrée sur le fleuve comme une frégate.

Le bateau s’arrêta net.

Des pontiers avaient réussi à lancer un croc dans le bordage.

Victor courut à l’amarre et enroula solidement le câble autour de la courbe. Daudet - La Belle-Nivernaise, 1886.djvu

On vit la Belle-Nivernaise virer de bord, pivoter sur l’amarre et, cédant à l’impulsion nouvelle qui la halait, accoster lentement le quai de la Tournelle, avec son équipage de marmots et son capitaine de quinze ans.

Oh ! quelle joie, le soir, de se compter tous autour du fricot fumant, dans la cabine du bateau — cette fois bien ancré, bien amarré.


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Le petit héros à la place d’honneur, — la place du capitaine.

On n’avait pas beaucoup d’appétit, après la rude émotion du matin, mais les cœurs étaient dilatés, comme à la suite des angoisses.

On respirait largement.

On clignait de l’œil au travers de la table pour se dire :

— Hein ! tout de même, si nous l’avions reporté chez le commissaire ? »


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Et le père Louveau riait jusqu’aux oreilles, promenant un regard mouillé sur sa couvée.


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On aurait dit qu’il leur était arrivé une bonne fortune, que la Belle-Nivernaise n’avait plus un trou dans les côtes, qu’ils avaient gagné le gros lot à la loterie.

Le marinier assommait Victor de coups de poings.

Une façon de lui témoigner sa tendresse !

— Mâtin de Victor !

Quel coup de barre !

As-tu vu ça, l’Équipage ?

Je n’aurais pas mieux fait, hé ! hé ! Moi, le patron.

Le bonhomme en eut pour quinze jours à pousser des exclamations, à courir les quais pour raconter le coup de barre.


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— Vous comprenez :

Le bateau drossait.

Alors lui…

Vlan ! »

Et il faisait un geste pour indiquer la manœuvre.

Pendant ce temps, la Seine baissait, et le moment approchait de repartir.

Un matin, comme Victor et Louveau pompaient sur le tillac, le facteur apporta une lettre.

Il y avait un cachet bleu derrière.

Le marinier ouvrit la lettre d’une main un peu tremblante, et, comme il n’était pas beaucoup plus fort sur la lecture que sur le calcul, il dit à Victor :


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— Épelle-moi ça, toi.

Et Victor lut :

BUREAU DU COMMISSAIRE DE POLICE
XIIe ARRONDISSEMENT
Monsieur Louveau (François), patron-marinier, est invité
à passer dans le plus bref délai au cabinet du commissaire de police.


— C’est tout ?

— C’est tout.

— Qu’est-ce qu’il peut me vouloir ?

Louveau s’absenta toute la journée.

Quand il rentra, le soir, toute sa gaieté avait disparu…

Il était sombre, hargneux, taciturne.

La mère Louveau n’y comprenait rien, et, comme les petits étaient montés sur le pont pour jouer, elle lui demanda :

— Qu’est-ce qui se passe ?

— J’ai des ennuis.

— À cause de ta livraison ?

— Non, à propos de Victor.


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Et il conta sa visite au commissaire.

— Tu sais, cette femme qui l’a abandonné ?

Ce n’était pas sa mère.

— Ah ! bah !

— Elle l’avait volé.

— Comment le sait-on ?

— C’est elle-même qui l’a avoué au commissaire avant de mourir.

— Mais alors on t’a dit le nom de ses parents ?

Louveau tressaillit.

— Pourquoi veux-tu qu’on me l’ait dit ?

— Dame ! puisqu’on t’a fait demander.

François se fâcha.

— Si je le savais, je te le dirais peut-être !


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Il était tout rouge de colère, et il sortit en claquant la porte.

La mère Louveau resta interdite.

— Qu’est-ce qu’il a donc ?

Oui, qu’est-ce qu’il avait donc, François ?

À partir de ce jour, ses façons, ses paroles, son caractère, tout fut changé en lui.

Il ne mangeait plus, il dormait mal, il parlait la nuit.

Il répondait à sa femme !

Il querellait l’Équipage, rudoyait tout le monde, et Victor plus que les autres.

Quand la mère Louveau, étonnée, lui demandait ce qu’il avait, il répondait brutalement :

— Je n’ai rien.

Est-ce que j’ai l’air d’avoir quelque chose ?

Vous êtes tous conjurés contre moi. »

La pauvre femme y perdait sa peine :

— Il devient fou, ma parole !

Elle le crut tout à fait toqué, lorsque, un beau soir, il leur fit une scène épouvantable à propos de Maugendre.

On était au bout du voyage et l’on allait arriver à Clamecy.

Victor et Clara causaient de l’école, et le garçon ayant dit qu’il aurait du plaisir à revoir Maugendre, le père Louveau s’emporta :

— Laisse-moi tranquille avec ton Maugendre.

Je ne veux plus avoir affaire à lui. »

La mère intervint :

Qu’est-ce qu’il t’a fait ?

— Il m’a fait… Il m’a fait… Ça ne te regarde pas.

Je suis le maître, peut-être ! »

Hélas ! il était si bien le maître maintenant, que, au lieu de relâcher à Corbigny, comme à l’habitude, il remonta deux lieues plus haut, en pleine forêt.

Il déclara que Maugendre ne songeait qu’à le rouler dans tous ses marchés, et qu’il ferait de meilleures affaires avec un autre vendeur.

On était trop loin du village pour songer à aller en classe.

Victor et Clara couraient les bois toute la journée pour faire du fagot.

Quand ils étaient las de porter leur charge, ils la déposaient au dos d’un fossé, s’asseyaient par terre au milieu des fleurs.


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Victor tirait un livre de sa poche et faisait lire Clara.

Ils aimaient à voir le soleil, filtrant au travers des branches, jeter des lumières tremblantes sur leur page et sur leurs cheveux. Autour d’eux, le bourdonnement des milliers de petites bêtes ; au loin, le calme des bois. Daudet - La Belle-Nivernaise, 1886.djvu

Quand on s’était attardé, il fallait revenir bien vite, tout du long de la grande avenue, barrée par l’ombre des troncs.

Au bout, on apercevait dans une éclaircie le mât de la Belle-Nivernaise, et la lueur d’un feu dans le brouillard léger qui montait de la rivière.


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C’était la mère Louveau qui cuisinait, en plein vent au bord de l’eau, sur un feu de bourrée.

Près d’elle, Mimile ébouriffé comme un plumeau, sa chemise crevant les culottes, surveillait amoureusement la marmite.

La petite sœur se roulait par terre.

L’Équipage et Louveau fumaient leurs pipes.

Un soir, à l’heure de la soupe, ils virent quelqu’un sortir du bois et venir à eux.

— Tiens, Maugendre !

C’était le charpentier.

Bien vieilli, bien blanchi.


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Il avait un bâton à la main, et semblait oppressé en parlant.

Il vint à Louveau et lui tendit la main.

— Eh bien ! Tu m’as donc quitté, François !

Le marinier bredouilla une réponse embarrassée.

— Oh ! je ne t’en veux pas.

Il avait l’air si las que la mère Louveau en fut touchée.

Sans prendre garde à la mauvaise humeur de son mari, elle lui offrit un banc pour s’asseoir.

— Vous n’êtes pas malade, au moins, M. Maugendre.

— J’ai pris un mauvais froid. »

Il parlait lentement, presque bas.

La peine l’avait adouci.

Il conta qu’il allait quitter le pays pour aller vivre au fond de la Nièvre.

— C’est fini ; je ne ferai plus le commerce.

Je suis riche maintenant ; j’ai de l’argent, beaucoup d’argent.

Mais à quoi bon ?

Je ne peux pas racheter le bonheur que j’ai perdu. »

François écoutait, les sourcils froncés.

Maugendre continua :

— Plus je vieillis, plus je souffre d’être seul.

Autrefois, j’oubliais encore en travaillant ; mais, à présent, je n’ai plus le cœur à la besogne.

Je n’ai plus de goût à rien.

Aussi je vais me dépatrier, ça me distraira peut-être. »

Et, comme malgré lui, ses yeux se tournaient vers les enfants.

À ce moment Victor et Clara débouchèrent de l’avenue avec leur charge de ramée.

En apercevant Maugendre, ils jetèrent leurs fagots et coururent à lui.

Il les accueillit amicalement comme toujours, et dit à Louveau, qui restait sombre :

« Tu es heureux, toi, tu as quatre enfants. Moi, je n’en ai plus. »


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Et il soupira.

« Je n’ai rien à dire, c’est de ma faute. »

Il s’était levé.

Tout le monde l’imita.

« Adieu, Victor. Travaille bien et aime tes parents, tu le dois. »

Il lui avait posé la main sur l’épaule, il le regardait longuement :

« Dire que si j’avais un enfant, il serait comme lui. »

En face, Louveau, la bouche colère, avait un air de dire :

« Mais va-t-on donc ! »

Pourtant au moment où le charpentier s’en allait, François eut un élan de pitié et l’appela :

« Maugendre, tu ne manges pas la soupe avec nous ? »

C’était dit comme malgré soi, d’un ton brusque qui décourageait d’accepter.

Le vieux secoua la tête :

« Merci, je n’ai pas faim.

Le bonheur des autres, vois-tu, ça fait mal quand on est bien triste. »

Et il s’éloigna, courbé sur sa canne.

Louveau ne prononça pas une parole de la soirée.


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Il passa la nuit à marcher sur le pont et, le matin, sortit sans rien dire à personne.

Il se rendit au presbytère.

La maison du curé était voisine de l’église.

C’était une grande bâtisse carrée, avec une cour par-devant et un potager derrière.

Des poules picoraient sur le seuil.

Une vache à l’attache beuglait dans l’herbage.

Louveau se sentait le cœur allégé par sa résolution.


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En ouvrant la barrière, il se dit avec un soupir de satisfaction qu’il serait débarrassé de son souci quand il sortirait.


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Il trouva M. le curé assis au frais dans sa salle à manger.

Le prêtre avait fini son repas et sommeillait légèrement, la tête inclinée sur son bréviaire.


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Réveillé par l’entrée de Louveau, il marqua la page, et, ayant fermé le livre, fit asseoir le marinier qui tournait sa casquette entre ses doigts.

— Voyons, François, que me voulez-vous ?


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Il voulait un conseil, et il demanda la permission de conter tout du long son histoire.

— Parce que, vous savez, monsieur le curé, je ne suis pas bien fort. Je ne suis pas un aigle, hé ! hé ! comme dit ma femme.

Et mis à l’aise par ce préambule, il narra son affaire, très essoufflé, très rouge, en considérant obstinément la visière de sa casquette.

— Vous vous souvenez, monsieur le curé, que Maugendre vous a dit qu’il était veuf ?


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Il y a quinze ans de ça ; sa femme était venue à Paris pour faire une nourriture.

Elle avait montré son enfant au médecin comme c’est l’usage, elle lui avait donné à téter une dernière goutte, et puis elle l’avait confié à une meneuse.

Le prêtre l’interrompit :

— Qu’est-ce que c’est qu’une meneuse, François ? Daudet - La Belle-Nivernaise, 1886.djvu

— C’est une femme, monsieur le curé, que l’on charge de reconduire au pays les enfants des nourrices.

Elle les emporte à la hotte, dans un panier, comme de pauvres petits chats.

— Drôle de métier !

— Il y a des honnêtes gens pour le faire, monsieur le curé.


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Mais la mère Maugendre était tombée sur une femme qu’on ne connaissait pas, une sorcière qui volait les enfants et les louait à d’autres fainéantes, pour les trimbaler dans la rue et faire pitié au monde.

— Qu’est-ce que vous me contez là, François ?

— La vérité toute pure, monsieur le curé.

Cette coquine de femme-là a enlevé un tas d’enfants, et le mioche de Maugendre avec les autres.

Elle l’a gardé jusqu’à quatre ans.

Elle voulait lui apprendre à mendier, mais c’était le fils d’un brave homme, il refusait de tendre la main.

Alors, elle l’a abandonné dans la rue, et puis, deviens ce que tu peux !

Mais voilà que, il y a six mois, à l’hôpital, au moment de mourir, un remords l’a prise.

Je sais ce que c’est, monsieur le curé, ça fait diablement souffrir… »


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Et il leva les yeux au plafond, comme pour jurer qu’il ne mentait pas, le pauvre homme.

— Alors, elle a demandé le commissaire.

Elle lui a dit le nom de l’enfant.

Le commissaire me l’a répété.

C’est Victor.

M. le curé laissa tomber son bréviaire.

— Victor est le fils de Maugendre ?

— C’est sûr. »

L’ecclésiastique n’en revenait pas.

Il balbutiait une phrase où l’on distinguait les mots de… pauvre enfant… doigt de Dieu…

Il se leva, marcha dans la chambre, s’approcha de la fenêtre, se versa un verre d’eau, et finit par s’arrêter en face de Louveau, les mains enfoncées dans sa ceinture.

Il cherchait une sentence qui s’appliquât à l’événement, et, comme il n’en trouvait pas, il dit simplement :


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— Eh bien ! mais il faut le rendre à son père.

Louveau tressaillit.

— Voilà justement mon ennui, monsieur le curé.

Depuis six mois que je sais ça, je n’ai eu le courage de rien dire à personne, pas même à ma femme.

Nous nous sommes donné tant de mal pour élever cet enfant-là ; nous avons eu tant de misère ensemble, que, aujourd’hui, je ne sais plus comment je ferais pour m’en séparer. »

Tout ça, c’était vrai, et si Maugendre semblait à plaindre, on pouvait bien avoir aussi pitié du pauvre François.

Pris entre ces attendrissements contradictoires, M. le curé suait à grosses gouttes, appelait mentalement les lumières d’en haut.


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Et, oubliant que Louveau était venu lui demander un avis, il articula d’une voix étouffée :

— Voyons, François, mettez-vous à ma place, que conseilleriez-vous ? »

Le marinier baissa la tête.

— Je vois bien qu’il faudra rendre Victor, monsieur le curé.

J’ai senti ça l’autre jour, quand Maugendre est venu nous surprendre.

Il m’a fendu le cœur à le voir si vieux, si triste et si cassé.

J’étais honteux comme si j’avais eu de l’argent à lui, de l’argent volé, dans ma poche.


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Je ne pouvais plus porter mon secret tout seul, je suis venu vous le dire.

— Et vous avez bien fait, Louveau, dit M. le cure, enchanté de voir le marinier lui fournir une solution.

Il n’est jamais trop tard pour réparer une faute.

Je vais vous accompagner chez Maugendre.

Vous lui avouerez tout.

— Demain, monsieur le curé !

— Non, François, tout de suite.

Et, voyant la douleur du bonhomme, le tortillement convulsif de sa casquette, il implora d’une voix faible :

— Je vous en prie, Louveau, pendant que nous sommes décidés tous les deux !


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