Éditions Édouard Garand (p. 16-22).

II

À part les maringouins pendant la belle saison et à part aussi les misères de l’hiver qui durant six mois nous tenaient sous dix pieds de neige ce qui n’empêchait pas les hommes de couper du bois tant qu’ils voulaient, notre vie était passable.

J’avais dix ans quand nous arriva une maîtresse d’école. Elle venait, comme nous autres, de Charlevoix et avait été envoyée par le missionnaire. Je commençai à apprendre à lire et à écrire de même que tous les autres enfants de la « concerne » car vous concevez bien que depuis l’arrivée de notre goélette jusque là, il n’était venu dans nos campes des « comme moi ». Le fait est que le jour où notre maîtresse d’école ouvrit sa classe, nous étions plus de vingt-cinq morveux et morveuses entre cinq et dix ans. Nos parents tenaient dur comme fer à nous faire instruire et leur premier souci fut d’engager cette institutrice avant même que la paroisse fut, comme on dit, canoniquement organisée, c’est-à-dire qu’il y eut un curé résidant.

On avait bâti l’école tout au bord de l’eau et l’unique fenêtre de sa façade donnait sur la baie ; par ce châssis et par la porte, quand elle restait ouverte, nous pouvions voir, durant la classe, toute une « trâlée » de crans, de l’autre côté de la Baie, jusqu’au Cap-à-l’Est où volaient continuellement des corneilles, quand le temps était calme, nous entendions ces derniers crier comme des enfants qui ont des coliques…

Une après-midi qu’il soufflait une forte brise venant du Bras du Saguenay, pendant que la maîtresse nous faisait calculer des problèmes d’addition et de soustraction sur nos ardoises, nous vîmes arriver une goélette qui paraissait flambant neuve et qui vînt mouiller vis-à-vis l’école.

C’était un événement considérable, vous pensez bien, que l’arrivée en ce temps-là, d’une goélette dans la Baie, et toute la classe fut sur pied. La maîtresse chercha, à coups de règle sur son pupitre, à nous imposer silence, mais ce fut peine inutile. Il n’existait plus pour nous alors dans le monde que la goélette qui venait d’arriver. Les règles de soustraction et d’addition, la lecture que nous allions faire dans le « Devoir du Chrétien » et notre leçon d’Histoire Sainte qui allait venir après, ne nous intéressaient plus. La maîtresse vit bien qu’elle perdait son temps à vouloir continuer la classe et elle nous donna congé pour le reste de la journée. Comme une troupe de moineaux, nous volâmes sur la grève où se trouvaient déjà presque tous nos parents.

Le capitaine de la goélette vînt à terre en canot d’écorce et demanda à voir Alexis Tremblay, qu’on surnommait Alexis Picoté et qui était comme le chef de la concerne.

Alexis Picoté, au printemps, était allé avec Thomas Simard, à Chicoutimi, pour vendre à M. William Price, qui avait là un grand moulin, les billots de beau bois que nos pères avaient coupés durant l’hiver, avec la permission de la Compagnie de la Baie d’Hudson qui possédait tout le territoire du Saguenay et qui avait passé à cette fin un contrat avec Alexis Tremblay, mon père, Alexis Simard, et tous les autres. Le capitaine venait acheter ce bois et en charger sa goélette qui appartenait à Monsieur Price. Il remit à Alexis Picoté, comme je l’ai su plus tard, deux cents piastres pour les deux gros « rollways » de billots de pin qui étaient sur la grève, à l’entrée de la Rivière-à-Mars.

Je dis deux cents piastres mais cette somme-là, alors, n’eut pas vallu cher ailleurs qu’à Saint-Alexis et à Chicoutimi, car elle consistait en une série de petits papiers qui n’avaient de valeur que dans les magasins de M. William Price à Chicoutimi et qu’on appelait des « pitons ». Aux magasins Price on échangeait ces « pitons » pour des provisions de bouche et autres marchandises. Ils ne vallaient pas plus. Mais, n’importe, cela représentait déjà beaucoup pour nous autres qui étions privés de tout ce qui était nécessaire à la vie ordinaire.

Tous les hommes de la « concerne », le lendemain, aidèrent le capitaine de la goélette et ses deux matelots à charger la goélette de billots de pin. Il en resta encore sur les « rollways » pour plusieurs voyages. Avant son départ, on remit au capitaine une liste des effets dont on avait besoin pour jusque une valeur de cent-cinquante « pitons », soit au jour d’aujourd’hui, cent-cinquante piastres.

Trois semaines après, la goélette revînt avec ce que nous avions demandé : du lard salé, de la farine, des patates, du thé, de l’huile, de la mélasse, du tabac, de la flanelle, de l’indienne, du coton et une quantité de menus objets qui manquaient chez nous depuis que nous étions arrivés.

Vous pensez bien que ce jour-là fut un autre jour de fête sur les bords de la Baie. Le soir, il y eut une grande veillée chez Alexis Picoté où avec de la mélasse des Barbades arrivée sur la goélette on fit une grande chaudronnée de tire. C’était la première sucrerie dont on se régalait depuis notre arrivée à la Baie. Nous, les enfants, fûmes dans une jubilation extrême ; jamais l’on avait assisté à pareille fête. Nous nous couchâmes parfaitement heureux, la figure barbouillée de sirop cuit, ce qui n’était pas, vous pensez bien, pour éloigner les maringouins.

La goélette de M. Price fit plusieurs autres voyages durant l’été.

Les relations commerciales étaient désormais établies entre la Grande Baie et Chicoutimi où l’on faisait déjà plusieurs années avant nous le commerce du bois.

Les jours que la goélette passait dans la Baie pour faire son chargement de billots étaient pour les gens de la Baie presque des jours de fête. Tous les soirs on se réunissait, des fois chez Alexis Picoté, d’autres fois chez nous, et le capitaine de la goélette, un gros garçon qui était autrefois de Québec, venait veiller ; nous lui faisions raconter ce qui se passait à Chicoutimi. Il nous contait, par exemple, les exploits de Peter McLood qui était alors presque l’empereur de tout le territoire du Saguenay et, pour l’heure, gérant de la Compagnie Price.

C’était un homme pas ordinaire, à ce qu’on raconte et c’est lui qui avait fondé ce système de « piton » qui a enrichi la Compagnie. On payait tous les hommes des moulins et des chantiers avec ses « pitons » dont des millions n’auraient pas pu payer une allumette à Québec ou à Montréal. C’était, comme qui dirait, de la monnaie allemande d’aujourd’hui à ce qu’on dit dans les gazettes. Ils n’avaient de valeur que dans le magasin Price à Chicoutimi. Il est vrai qu’on pouvait se procurer là tout ce qui était nécessaire à la vie des colons et des gens des chantiers. C’était déjà pas mal et l’on se plaignait pas trop des « pitons ».

Mais je reviens à Peter McLood, un homme qui avait de tous les sangs dans les veines, mais surtout du sang d’écossais et du sang de sauvage. Il savait tout faire et il avait à lui seul toutes les qualités et tous les défauts d’un homme. Il passait pour un sorcier. Des fois, il n’aurait pas été capable de tuer un maringouin qui le piquait et d’autres fois, il pouvait assassiner un homme qui le regardait un peu de travers. Des fois, c’était un agneau et d’autres fois, une bête sauvage, un ours, un loup. Il éclatait comme le tonnerre souvent au moment où on s’y attendait le moins et alors c’était terrible. Sous le moindre prétexte, certains soirs, il refusait à des hommes leurs gages et, le lendemain, s’il eut rencontré l’un d’eux, il lui aurait vidé sa bourse dans ses poches sans lui dire pourquoi. Il ne craignait rien, ni Dieu, ni diable, ni le tonnerre. Il tenait tête au missionnaire et pleurait devant une vieille femme qui lui demandait la charité pour l’amour du Bon Dieu. Il aurait pu brûler à petit feu un homme qui l’eut chicané ou qu’il eut vu maltraiter un faible. C’était, comme vous voyez, un curieux phénomène.

Le capitaine nous conta qu’un jour cependant Peter McLood se fit donner par un de ses hommes, un canadien-français qu’il avait lâchement insulté et qui n’avait pas froid aux yeux, je vous assure, une raclée des mieux conditionnées. Le lendemain, il fit venir son maître à son bureau et il lui dit : « Tiens, voici deux cents piastres ; prends-les mais vas t’en d’ici. Tu ne peux pas rester plus longtemps avec moi car il ne faut pas que personne puisse battre Peter McLood ».

— Je m’en irai pas, répondit le Canadien. Je ne quitterai jamais Peter McLood.

Peter garda l’homme et l’homme garda les deux cents piastres.

Et que d’autres choses encore, nous racontait le capitaine de la goélette. Ainsi, jamais un homme ne fut ni ne sera plus adroit et plus souple que Peter McLood. Vous me croirez ou vous me croirez pas, mais il sautait d’en haut d’un arbre dans un canot d’écorce sans faire balancer le moindrement ce dernier. Quand il était de bonne humeur, il aimait ces sortes d’exploits.

Peter McLood, pour en parler encore, buvait comme un possédé à croire qu’il voulait absolument savoir qui l’emporterait : son estomac ou l’alcool. C’était une rage ; il prenait des coups à tuer un bœuf. Le capitaine nous fit rire en nous contant qu’un jour, un des amis de Peter, contre-maître au moulin, voulut lui faire la leçon, alors qu’il était ivre ; « Tu ignores donc », lui disait-il, « les ravages terribles de l’alcool dans le corps même d’un animal ; tiens, un jour, on a fait boire du whisky à un cochon qui est mort brûlé ».

— « C’est ce qui prouve, répondit McLood, en hoquetant, que le whisky, c’est pas fait pour les cochons ».

Peter McLood devait mourir comme le cochon de son ami le contre-maître. Quelques années après les histoires du capitaine, on apprit qu’il était mort, tout son corps consumé par l’alcool. Il criait comme un possédé que le feu lui dévorait le ventre. Quand il vit que la fin allait venir, il fit ouvrir la fenêtre de sa chambre et regarda longuement la ligne des montagnes qui moutonnaient de l’autre côté du Saguenay et qui était couverte de ce bois si riche dont il trafiquait depuis tant d’années. Tout à coup, il poussa un cri horrible et son corps se tordit comme une anguille prise dans le coffre d’une pêche à éperlans. Il cria : « Fermez, je ne veux pas mourir devant les montagnes de mon pays ». Puis il tomba mort sur son lit qui était une table.

Vous pensez si nous nous intéressions à ces histoires que nous contait le capitaine de la goélette sur ce qui se passait dans cet étrange Chicoutimi qui était seulement à trois lieues de la Baie mais qui nous semblait, à nous, les petits, au bout du monde. Le capitaine avait fait dans sa jeunesse avec sa goélette du cabotage dans le Golfe Saint-Laurent, tout près de l’océan, et il nous racontait aussi toutes sortes d’aventures qui lui étaient arrivées dans ces lieux.

La goélette de Price fit son dernier voyage de la saison au mois de septembre, et nous nous ennuyâmes beaucoup, ensuite, du capitaine Lalonde.